‹ Madame de Ferneuse [par] Daniel LesueurChapitre 3 sur 6 · MADAME DE F F. R N E U S E · texte numérisé non relu

MADAME DE F F. R N E U S E

— (( Confiez-vous au prêtre, ma fille. J'ai reçu les ordres majeurs. Dieu a déposé dans mes mains les trésors de son pardon. C'est lui-même qui vous écoute, dans l'humilité de son serviteur.

— Je l'ai tant prié en vain! » dit Gaétane. Elle cacha de sa main ses yeux qui se remplissaient de larmes.

— « Nulle prière n'est vaine, » observa le moine.

L'admirable tête se releva, comme une fleur sous une rosée d'espérance.

— « Je le crois, ce soir, puisqu'une intervention divine vous a placé sur ma route. »

D'un mouvement simultané, tous deux gagnèrent des sièges proches, et s'assirent. Ni l'un ni l'autre ne songea seulement à remettre au lendemain la confidence. Et pourtant, elle serait longue, d'après ce qu'avait annoncé la comtesse. Mais quel moment, quel endroit, plus favorables que cette heure nocturne, solennelle, que cette dunette élevée au-dessus des eaux immenses, dans une solitude qui allait devenir complète, lorsque le dernier flâneur attardé serait descendu dans sa cabine?

La comtesse Gaétane de Ferneuse prononça d'une voix basse et pénétrée les paroles de pénitence, puis se recueillit un instant.

LA CO'&FESSIO'K,

on Père, » commença-t-elle, (( si détaché de ce monde que vous soyez, vous avez entendu parler de l'Affaire Valcor?

— Sans doute. Oui ne s'est ému de ce déplorable scandale? Un néfaste signe des temps! Il est du même ordre que ces proscriptions devant lesquelles nous sommes obligés de fuir, nous autres religieux. Vos frères de l'aristocratie, madame la comtesse, sont devenus suspects comme mes frères de l'Eglise. Nous représentons des choses hautes. On n'en veut plus. La foule abat ce qui la dépasse. Son règne est celui du matérialisme et de la médiocrité.

— Vos paroles m'effraient, mon Père, non point dans leur sens général, que je n'aborde même pas, mais par une idée préconçue qui s'opposera peut-être à toute compréhension de ce que j'ai à vous dire. Que savez-vous donc de l'Affaire Valcor?

MADAME DE FERNEUSE I ^

— Ce que j'en sais?... Mais, » répondit l'octavien étonné, c ce qui est de notoriété publique. Ce qui a tenu palpitante, pendant des mois, la curiosité du monde, partagé l'opinion, soulevé des discussions passionnées, presque des divisions civiles. Renaud, marquis de Valcor, fut accusé de n'être pas le véritable héritier de ce nom ancien et illustre, mais de s'être substitué à lui pendant un long voyage d'exploration dans des contrées mystérieuses, — précisément, madame, dans ces forêts presque inconnues du bassin de l'Amazone, où j'essaierai de porter quelque étincelle de la civilisation chrétienne, et où vous prétendez conduire votre délicatesse, votre fragilité de grande dame.

— C'est bien cela, » dit-elle. « Il y eut un jeune homme, beau, noble et ardent, un être d'exception, une âme d'élite, qui s'appelait Renaud de Valcor. Un désespoir d'amour le jeta hors de sa patrie.

— Ah! » s'écria le moine, c Un désespoir d'amour? »

La comtesse inclina la tête, évitant le regard aigu qui cherchait ses yeux.

- « Son énergie, » poursuivit-elle, « fit sortir une belle oeuvre de sa douleur. Il partit pour l'Amérique du Sud, pénétra dans cette zone des forêts tropicales, qui passait pour mortelle et impénétrable. Il gagna la confiance de certaines peuplades indiennes, leur enseigna à défricher leurs territoires, appliqua une méthode nouvelle à l'exploitation du caoutchouc, trésor naturel de ces contrées, matière devenue si précieuse par l'évolution de l'industrie moderne.

— En un mot, » interrompit le Père Eudoxe, (( il fonda la Valcorie. Ce nom, devenu populaire, désigne plus qu'un domaine, pourtant immense. Il évoque une conquête morale, aussi bien sur la barbarie des primitifs que sur la routine des civilisés. Et c'est un pareil homme, » ajouta le moine avec feu, « que des parents cupides, aidés par d'indignes manœuvres politiques, ont tenté de déshonorer, de dépouiller!

— Renaud de Valcor avait à peine vingt-deux ans quand il partit. Il en avait près de trente quand il revint en France, » dit lentement la comtesse. « Il en avait trente-deux quand il reparut en Bretagne, quand il amena dans son château ancestral cette Laurence de Servon- Tanis, qu'il avait épousée à Paris. Pendant les dix années qui transforment le plus un homme, — surtout quand il les vit au milieu des aventures et sous des climats excessifs, — nul de ceux qui l'avaient connu enfant ou adolescent, n'ont posé leurs yeux sur lui.

— Certes, madame. Et sur ce fait s'est basée l'imputation atroce. Le vrai marquis de Valcor, assurait-on, aurait péri au cours de son expédition. Celui qui jouit aujourd'hui de son rang, de sa fortune, de sa célébrité, qui recueille les fruits de ses héroïques travaux, serait un imposteur audacieux, son habile sosie, son assassin peutêtre. »

Un visible frisson secoua Mme de Ferneuse. Dans la clarté nocturne, Eudoxe vit, contre la jupe blanche, les blancheurs des mains qui tremblaient.

— ce Serait-il possible, madame la comtesse,

que vous crussiez, vous, une femme de votre nom, de votre race, à cette abominable légende, inventée, prétend-on, par un valet congédié — un métis! — exploitée par l'avidité d'un parent pauvre, et magnifiée par la passion envieuse d'une certaine tourbe politique, par ceux qui ont la haine de l'aristocratie, qui souhaiteraient de voir crouler une noble maison dans la boue? »

Le moine mit tant de véhémence à cette apostrophe, qu'il n'entendit pas, ou ne voulut pas entendre, une faible protestation de Gaétane, murmurant :

— ce C'est en pénitente que je vous ai prié de m'écouter. 1

Il poursuivit, avec une netteté un peu tranchante :

— « D'ailleurs, la question est jugée.

— Pas par les tribunaux, mon Père.

— Mieux que par les tribunaux, » riposta vivement l'octavien. c Par un vote éclatant de la Chambre, validant l'élection du marquis de Valcor, député du Finistère. Et vous n'ignorez pas après quel incident. La fameuse lettre, base de l'accusation, arguée de faux par le marquis, reconnue authentique par les experts officiels, fut dénoncée à la tribune comme écrite sur un papier postérieur de dix-huit ans à sa date. Le filigrane trahissait la fabrication récente. Le document venait d'être créé de toutes pièces. Et cette découverte, étouffée d'abord par la perfidie du parti au pouvoir, éclata si manifestement, que personne ne s'est essayé, depuis, à y contredire. »

Le Père Eudoxe reprit haleine et s'écria :

l8 LE MASQUE d'aMOUR

— (( Les tribunaux! Mais ils n'auront même pas à prononcer. Il paraît que monsieur de Plesguen, le soi-disant héritier du nom, se désiste, retire sa plainte.

— Vraiment? » dit la comtesse d'une voix altérée. « J'ignorais ce détail. En êtes-vous sûr?

— Je le tiens, » dit le Père, ce d'une de mes parentes, Mère économe dans une maison de nos excellentes sœurs, les Géraldines. Cette religieuse a reçu la visite de mademoiselle Françoise de Plesguen, qui, désespérée, souhaite de prendre le voile.

— Françoise au couvent! » s'exclama Gaétane.

A ce cri, le Père Eudoxe fut assuré de ce qu'il devinait déjà. La comtesse de Ferneuse devait être mêlée d'une façon étroite — et, sans doute, tragique, d'après son attitude — au drame de Valcor. Elle s'était donnée comme une coupable. Aurait-elle trempé dans la machination dont il s'indignait? Etait-elle alliée aux adversaires du marquis? Détenait-elle le secret de cette intrigue ? Un peu d'ironie perçait dans son accent quand il repartit :

— « Hé quoi! madame la comtesse, serait-ce moi qui vous apprendrais quelque chose sur un sujet dont vous me supposiez à peine informé? Oui, mademoiselle de Plesguen, ne voulant, pas plus que son père, d'ailleurs, demeurer complice de faussaires — car tous deux étaient, semble-t-il, de bonne foi — renoncerait à ce fameux héritage de Valcor. Mais, avec le nom et l'apanage, il lui faudrait perdre l'amour intéressé de son fiancé. Le prince de Villingen ne la recherchait

MADAME DE FERNEUSE IÇ

que parce qu'il croyait à ses droits. La malheureuse, humiliée et abandonnée, songerait à se réfugier dans un cloître.

— Je la plains, » soupira Gaétane. « Mais il est des souffrances pires que la sienne. »

Une si intense tristesse s'exhalait de l'accent et de toute la personne de cette femme, si belle et si désolée sous la nuit, parmi le bruit mélancolique des flots remués, sur ce navire, désert maintenant en apparence et silencieux comme un vaisseau-fantôme, qu'une pitié ardente étreignit le cœur du moine. Il regretta ses soupçons.

— ce Ma fille, » dit-il, reprenant sa voix onctueuse et paternelle, « j'oublie, sous le souffle trop âpre des contestations humaines, que vous attendez de moi un soutien moral, jusqu'à ce que, rentré dans la lutte, je puisse vous servir, comme vous me l'avez fait espérer, par les faibles moyens d'action que Dieu me donne. Je vous écoute avec la fraternité profonde d'un prêtre, et, si vous le permettez, d'un ami. Découvrez-moi le secret qui vous torture. Nous trouverons sans doute un remède à votre peine, et, à coup sûr, l'apaisement de votre conscience. »

Un recueillement solennel enveloppa ces deux êtres pendant une minute, où ils se turent.

Qu'il était donc difficile, l'aveu que cette femme avait à faire! La vide immensité du ciel et des eaux n'était pas un gouffre assez muet à son gré. Avait-elle peur d'éveiller un écho dans ce formidable espace, où ne comptent pourtant pas les plus déchirantes clameurs humaines? D'une voix éteinte, elle murmura :

— ce J'ai aimé Renaud de Valcor. Pour lui j'ai oublié mes devoirs d'épouse. Il est le père de mon fils. »

Pressentant autour de cette faute quelque chose de plus irréparable qu'une criminelle passion, le religieux, stupéfait, demanda :

— ce Mais alors, je me trompais donc, en vous imaginant parmi ses adversaires?

— Mon fils a vingt-cinq ans, » dit-elle. « J'ai aimé monsieur de Valcor lorsque le marquis avait vingt ans et moi dix-sept. Un devoir plus rigoureux à mon égarement que la seule fidélité conjugale eut raison de ma folle tendresse. Je brisai la chaîne adorée. C'est alors que Renaud partit pour l'Amérique. »

Le Père Eudoxe, bouleversé, se pencha :

— (( Et depuis?...

— Depuis... je doute de l'avoir jamais revu.

— Mais... celui... celui dont nous parlions tout à l'heure?

— Oh! celui-là, durant les quinze dernières années, j'ai vécu presque de sa vie. Je suis devenue l'amie de sa femme. Nos enfants ont grandi côte à côte. Les terres de Valcor, en Bretagne, confinent avec celles de Ferneuse. »

Le moine interpréta suivant sa persuasion préconçue ce qu'impliquaient ces phrases, amèrement prononcées.

— ce Ma fille, prenez garde... La rancune, l'esprit de vengeance, la jalousie, sont des ennemis abominables de l'âme. Cette accusation qui ressort de vos paroles, pourquoi l'énoncez-vous aujourd'hui? Si, pendant quinze ans, vous avez vécu dans l'intimité de cette famille, c'est que

vous ne soupçonniez pas son chef. Quel revirement de la passion s'est donc, en vous, rencontré avec l'écho d'une campagne de calomnies, dont justice est faite désormais?

— Mon Père, écoutez-moi... Vous ne savez rien. Il vous reste à entendre le pire. »

La comtesse de Ferneuse ferma un instant les yeux, comme pour évoquer ses souvenirs ou rassembler ses forces. Puis elle les rouvrit lentement. L'octavien les vit briller dans l'ombre azurée de cette admirable nuit. Leur clarté lui sembla lointaine et sincère comme celle des étoiles.

— « Mon Père... Avoir aimé comme j'ai aimé... S'être arrachée à ce qui vous était plus précieux, — je m'en confesse, je m'en accuse ! — que la sainte éternité même. Avoir dit adieu à l'être uniquement cher, au moment où l'on s'était crue près d'être unie à lui pour toujours... Le perdre... Ignorer pendant longtemps où il est, si son cœur vous reste fidèle, et même s'il existe encore... Puis apprendre qu'il revient dans sa patrie, mais sans chercher à vous revoir, et qu'il en épouse une autre... Compter ensuite des jours, des mois, des années... Se trouver enfin face à face avec lui... »

Elle s'arrêta, pour répéter d'un ton indescriptible :

— (( Lui!... »

Puis continua :

— « Un « lui » tellement changé, à l'aspect si distant, au souvenir si bien mort, à la physionomie si différente, qu'on doute... oh! non pas d'abord de son identité matérielle, mais de la

survivance de son âme ancienne, cette âme jadis adorée et qu'on ne retrouve plus. Voir, sous des traits qui semblent les siens, un autre luimême!... Hélas! je n'avais pas la honteuse pensée de réveiller un amour plus interdit que jamais. L'obstacle qui m'avait séparée de Renaud existait toujours. Et maintenant lui-même était marié. Trop docile à mon injonction d'oublier, de se consoler, de refaire sa vie, il paraissait avoir accompli ce programme jusqu'au plus intime de lui-même, jusqu'à ces régions mystérieuses et sacrées de l'être, où les tendresses impérissables bravent les efforts de la volonté. Mais cette transformation était vraiment trop inouïe, certes, trop inouïe pour moi qui avais tenu ce cœur dans mes mains et qui croyais le connaître. Je la constatai, sans jamais rien surprendre qui la démentît, et dans des instants où la voix du passé ne pouvait pas rester muette pour cet homme, qui m'avait aimée à en mourir, qui était le père de mon fils, et qui le savait. Ce fut, pour moi, un phénomène d'une étrangeté si tragique, que je l'observai avec une sorte de mystérieuse horreur. »

Elle se tut, et le moine prononça doucement : — (( Votre souffrance était une expiation, ma fille. Certes, elle dut être douloureuse. Mais je ne m'explique pas l'espèce d'impression surnaturelle que vous en éprouviez. Monsieur de Valcor agissait en homme loyal. Son absence avait duré jusqu'au jour de sa guérison. Et cette gucrison se manifestait par son mariage. Le passé n'existait plus pour lui. Qu'il craignît de le ressusciter, fût-ce par un regard, par un signe, je

me l'explique... Car je sens dans vos moindres paroles vibrer votre âme inconsolable et inconsolée. Pour vous-même, pour lui, pour la femme qui avait maintenant sur lui des droits d'épouse, il devait garder l'attitude que vous me dépeignez.

— Soit, mon Père, » reprit sombrement Gaétanc. (( Aussi, veuillez croire que cette épreuve me trouva égale en fierté. La grâce divine, je pense, mais aussi, mais surtout mon orgueil de femme, soutinrent ce que vous appelez si justement mon âme inconsolable et inconsolée. Si j'ai essayé de vous décrire un sentiment extraordinaire, une espèce d'angoisse frissonnante, qui me glaçait devant le silence surhumain de cet homme, qui me faisait presque défaillir parfois en sa présence, comme si j'eusse frôlé un spectre, c'est parce que, dans une si invraisemblable histoire, chaque détail est essentiel. Vous le verrez par la suite. D'ailleurs, ce fut un si étrange supplice, que mon cœur tremble et s'émeut à le remémorer.

— Ne craignez point de tout dire, » fit l'octavien.

— (( Vous vous étonniez, tout à l'heure, » reprit la comtesse de Ferneuse, c que j'aie pu étouffer pendant quinze ans un soupçon terrible. Mais, mon Père, vous venez de répondre vousmême à votre objection. Pouvais-je déduire de la conduite, en apparence correcte et loyale, du marquis de Valcor, qu'il était véritablement pour moi l'étranger qu'il feignait d'être? De ce qu'il paraissait ne plus se souvenir que nous nous étions aimés, allais-je tout de suite con-

clure qu'il ne s'en souvenait pas, en effet, qu'il ne pouvait pas s'en souvenir, n'étant point celui qui m'avait tenue sur son cœur, qui m'avait adressé les inoubliables serments?... »

Le Père Eudoxe eut un geste. Cette ardente nature féminine l'effarait un peu.

Gaétane comprit, atténua le frémissement de sa voix.

— <( L'horrible pensée entra en moi, » repritelle, « un jour que le marquis de Valcor, analysant la nature rêveuse, fine, sensible, de mon fils, qu'il devait croire sien, me dit : — « Cet enfant tient uniquement de vous. Il n'a rien de son père. Qui reconnaîtrait en lui ce comte Stanislas de Ferneuse, farouche et violent comme ses ancêtres du moyen âge? » Cette parole était vraiment trop cynique. Nous étions seuls. Je regardai fixement monsieur de Valcor. Pas un reflet de trouble ne passa sur son visage. Et, pour la première fois, ce visage me parut autre. Ce que j'y distinguai, ce n'était plus la marque des années, la coloration accentuée du teint, plusieurs cicatrices, ni la barbe virile au lieu de la jeune moustache, — tout ce qui différenciait l'homme en pleine maturité de l'adolescent dont je gardais l'impérissable souvenir. Non... Ce fut un je ne sais quoi de révélateur, quelque chose qui, s'accordant avec la monstrueuse phrase, fit monter en moi-même, dans un tourbillon d'effroi, ce cri invincible : « Ce n'est pas Renaud! Ce n'est pas lui! »

— Excusez, de ma part, une réflexion, » prononça Eudoxe. « Vous me voyez très ému de votre récit, madame la comtesse. Je voudrais

MADAME DE FERNEUSE 2f

vous exprimer ma pensée avec toute la délicatesse que le sujet réclame.

— Parlez, » fit-elle. « Ne ménagez rien. Je vous ouvre mon cœur comme à Dieu même.

— Eh bien, les paroles qui, dans la bouche de monsieur de Valcor, vous firent un effet si atroce, et qui, en effet, eussent été abominables au cas où cet homme aurait eu la certitude de sa paternité, ne s'expliquent-elles pas par un doute de cette paternité. Pardonnez-moi, madame. Il n'était pas le mari. Et son jugement si âpre contre ce mari même me paraît en situation. Car l'amour peut périr. La jalousie ne périt jamais.

— Mon Père, vos déductions ne sauraient ni me blesser ni m'étonner. Elles viennent de ce que vous ignorez encore les circonstances de mon mariage et de ma faute. La constatation du caractère de monsieur de Ferneuse représentait une opinion banale, bien au-dessous de la réalité. Personne dans le Finistère n'ignore quelle nature violente et rude était celle du comte Stanislas. Ce fut mon excuse, lorsque devenue la femme de cet homme, à l'âge où l'on est encore une enfant, j'eus à souffrir, loin de tout conseil et de toute tendresse familiale, dans cette sombre Bretagne où il m'emmena, de ses goûts brutaux, de ses infidélités avec des servantes et des filles de ferme, de ses perpétuelles absences à la chasse ou en mer. J'avais dix-sept ans. Renaud de Valcor, dont le domaine était limitrophe du nôtre, en avait vingt. Je ne résistai pas à la séduction de cet être jeune comme moi, qui m'apporta d'abord sa pitié tendre, puis m'enivra par la

26 LE MASQUE d'aMOUR

splendeur de son âme et la fougue passionnée de son cœur. A partir du jour où je me donnai à lui, je n'appartins plus à monsieur de Ferneuse. Ce fut l'honneur de Renaud de n'en point douter. L'homme qui pouvait en douter un jour, qui osait m'exprimer ce doute sacrilège, n'était pas Renaud de Valcor. »

htonnante fierté. Était-ce une pécheresse que le remords inclinait? Le moine lui-même ne s'en pouvait convaincre. Oubliant la rigueur des lois divines, dont il était le représentant, il goûtait la noblesse de cette âme altière, jusque dans les écarts qu'il aurait dû réprouver.

Gaétane de Ferneuse poursuivait :

— (( Lorsque je compris que j'allais être mère, je révélai tout à mon mari, et j'attendis son arrêt. Il ne me tua pas. Notre séparation fut résolue. Déjà l'on prévoyait le rétablissement du divorce, et je pouvais espérer ..

— Le divorce ! » protesta le moine.

— « La miséricorde céleste me soit clémente, mon Père, si je m'égarais en pensant que mon devoir et la vérité s'accordaient à ce moment avec mon bonheur, et m'enjoignaient de me rendre libre pour épouser le père de mon enfant. L'Église même, dans une situation pareille, m'eût prise en pitié. Sans doute eussé-je obtenu l'annulation de mon mariage en cour de Rome. Je croyais réparer plutôt qu'aggraver mes torts, en m'efiforçant de sortir du mensonge, en donnant, à l'enfant qui allait naître, son véritable père. Cependant l'acte ne suivit pas ma résolution. Le jour même de mon aveu, mon mari, après une scène dont je ne vous dépeindrai

pas les phases cruelles, quitta le château, dans son équipement de chasse. Quelques heures plus tard, on le rapportait sans connaissance, la face ensanglantée, l'os frontal fracassé par la balle de son fusil. « Accident, » dit-on. c Suicide, » murmurait en moi une voix que je ne parvenais point à étouffer. Stanislas de Ferneuse ne mourut point, mais il perdit les deux yeux. Quand il sortit du délire prolongé où l'avait jeté son affreuse blessure, mon mari avait oublié ma confession. Il acceptait sans révolte les raisonnements des médecins, lui représentant comme une consolation à sa cécité l'espoir de sa paternité prochaine. Fut-ce une feinte du malheureux, pour garder près de lui, dans sa nuit désormais éternelle, la femme pour qui son amour s'était éveillé dans les convulsions de la jalousie et le fils que la loi et les hommes lui attribuaient? Fut-ce une amnésie réelle, causée par la blessure? Jamais je ne le sus, mon Père... Jamais!

— Pauvre femme!... Et ainsi, vous ne l'avez pas quitté?...

— Le pouvais-je désormais, sans commettre un crime infiniment plus odieux que ma trahison? Pouvais-je frapper cet être, qui avait, — j'en étais certaine, — voulu mourir à cause de moi, et à qui ma faute coûtait la lumière du jour? Pouvais-je répéter à l'aveugle la révélation qui, déjà, avait foudroyé le clairvoyant?... Je restai comtesse de Ferneuse, et mon fils, qui naquit bientôt après, fut l'héritier de ce nom. Je rompis avec le marquis de Valcor, lui ordonnai de m'oublier, de s'éloigner, de ne reparaître

28 LE MASQUE d'aMOUR

que lorsqu'il aurait étouffé en lui jusqu'au souvenir.

— Son obéissance devait vous satisfaire, ma fille. Et même si, plus tard, le doute s'éleva en vous quant à sa personne, qu'importait? Vous n'aviez pas le droit de pénétrer dans cette existence, d'en fouiller les ténèbres, au nom d'un passé qui devait être aboli.

— Au nom du passé, mon Père?... J'en conviens. Vous vous refusez à tenir compte de ce qu'en ces tragiques alternatives pouvait éprouver un cœur de femme, où rien n'avait changé... — apprenez-le, dussiez-vous ne pas m'en absoudre... » (Elle répéta :) — ce où rien n'avait changé... C'était le châtiment. Je n'ai même pas le droit de m'en plaindre. Mais, déjà, il ne s'agissait plus du passé. Un présent se levait, non moins rempli d'angoisse. Presque à l'époque où j'acquis, peu à peu, à force d'observation patiente, de rapprochements, de subtils pièges, la certitude que le marquis de Valcor était un prodigieux imposteur, j'en acquis une autre.

— Laquelle?

— Mon fils, mon Hervé, aimait sa fille, Micheline.

— Ciel!... » s'écria le moine.

— ce L'un et l'autre n'étaient guère encore que des enfants. Mais le sentiment qui, en moi, restait plus fort que la vie et que la mort, ne datait-il pas de l'âge qu'atteignait mon fils? Mille indices, lorsque j'eus ouvert les yeux, — de ces indices qui ne trompent pas une mère, — me prouvèrent que, dans ce cœur si semblable au mien, était née la tendresse unique, impéris-

sable, à laquelle s'attache la seule chance de bonheur de toute une existence.

— Alors?... » demanda avidement l'octavien.

— « Alors, ce qui m'avait consternée me rassura. La conviction, acquise jour à jour, par un travail que je vous indique à peine, mais qui aboutissait, dans mon âme épouvantée, déchirée... la conviction que Renaud de Valcor était... un autre, me préserva de cette pensée — plus infernale — que mon enfant s'était épris de sa propre sœur. Enfin, le fait même de cet amour réciproque, qui s'épanouissait naïvement, devint la suprême pierre de touche où ma certitude s'affirma. Monsieur de Valcor s'en apercevait comme moi-même. Le jour vint des allusions tendrement malicieuses, puis des projets esquissés. Lui-même, entendez-vous, mon Père, luimême, Renaud — ou du moins celui qui portait ce nom — me parla, à moi, de la possibilité d'unir nos enfants. Pouvez-vous admettre, même en faisant la part des illusions à travers lesquelles je l'avais vu dans ma jeunesse, que l'homme de loyauté, d'honneur, à qui j'avais donné toute mon âme, pût combiner de sang-froid, sans intérêt, sans but, et pour une fille qu'il idolâtre, le plus révoltant des incestes?

— Est-ce possible?... » s'exclama le Père Eudoxe, confondu. « Mais dans quel tourbillon d'idées contradictoires me jetez-vous, madame la comtesse ! Jusqu'ici, j e vous ai suivie, j e l'avoue, plein de circonspection, de doute. Le cœur d'une femme qui aime est sujet à caution. Les chimères y ont tant de prise ! Et ma persuasion

était si forte ! Mais en face de quelle déconcertante énigme me placez-vous?... Comment! ce sont des faits? Le marquis de Valcor se sait le père de votre fils, et il se propose de lui donner sa fille!...

— Ou il n'est pas le marquis de Valcor, » ajouta la comtesse.

— « Ou il n'est pas le marquis de Valcor, » répéta le moine.

— ((A moins, » reprit-elle « qu'une troisième version, — la sienne, — ne soit vraie. Nous ne sommes qu'à l'entrée du mystère.

— Auriez-vous donc autre chose à m'apprendre? » questionna l'octavien.

— (( J'ai tout à vous apprendre. Car aujourd'hui je ne sais plus, avec le mirage des années, avec la lente substitution en moi de la personne présente au souvenir qui va s'efTaçant, avec les déclarations extraordinaires entendues récemment de cette bouche, je ne sais plus à quel moment la vérité m'est apparue, je ne sais plus, — imaginez cela, mon Père! — je ne sais plus que croire...

— Mon Dieu!...

— Comprenez-vous, maintenant, que ce n'est pas la rancune, que ce n'est pas la vengeance, que ce n'est pas ce procès, qui ont influencé ma pensée intime, qui inspirent à présent mes paroles?

— Oubliez ce jugement téméraire, madame la comtesse. Votre sincérité est hors de question. Mais malgré tout, je ne puis admettre une imposture si audacieuse, si invraisemblable. Je ne puis m'imaginer que la personnalité du marquis

MADAME DE FERNEUSE ^I

de Valcor soit usurpée. Vous m'annoncez une autre version, — la sienne. D'avance mon sentiment s'y rattache.

— Mon Père, cette version concorde avec un étrange revirement d'attitude, qui vous la rendra suspecte. La réserve que vous avez louée dans la conduite de monsieur de Valcor cessa un jour, brusquement, après quinze ans d'indifférence et de silence. Ce jour-là — c'était l'été dernier — le marquis sollicita de moi une entrevue, dans une grotte, au bord de la mer, où jadis nous avions eu des heures de coupable mais indicible enivrement. Je m'y rendis, pressentant une explication décisive. Renaud de Valcor éveilla le passé, tout le passé. »

La voix de Gaétane trembla et s'éteignit.

— (( Vous m'épouvantez! » s'écria le moine.

— « Rassurez-vous, mon Père. Si cette évocation fut ardente au point de me troubler encore aujourd'hui, je ne montrai rien alors d'un tel trouble. Cependant, je l'avoue, tout mon être y fit secrètement et violemment écho. Le vertige fut si fort que, pendant quelques minutes, mes soupçons s'évanouirent. Je crus voir à mes genoux le Renaud que j'avais tant aimé.

— Mais si ce n'était pas lui, comment pouvait-il évoquer ce souvenir?

— J'ai beaucoup réfléchi. Voici ce que j'ai entrevu : je suppose que ce génie du mal, qui porte aujourd'hui le nom du plus pur des êtres — ma raison m'atteste son crime, encore que mon cœur hésite par moments — aura tardivement connu le roman de notre jeunesse. Un hasard le lui a révélé'. Des lettres retrouvées,

sans doute... Car pas une bouche humaine ne lui en aurait pu faire le récit. Je n'avais pas réclamé à Renaud les miennes avant qu'il quittât l'Europe. Ne les aurait-il pas détruites? Seraientelles tombées entre les mains... de l'autre, et seulement après ces quinze ans? Que sais-je? Ce qui me donne l'idée de ces lettres, c'est une bizarre scène de jalousie que m'a faite, vers cette époque, la marquise de Valcor. N'a-t-elle pas, elle-même, découvert quelque preuve? Une preuve qui n'existait nulle part, sinon dans ces billets passionnés.

— Mais, » objecta l'octavien, ce pourquoi, en ce cas, le marquis n'eût-il pas continué à se taire?

— Parce que, mon Père, un phénomène psychologique dont votre grande connaissance du cœur va reconnaître la possibilité, se serait passé en lui. Cet homme, suggestionné par un brûlant passé, m'aurait vue tout à coup avec les yeux de celui qu'il représente. Habitué à se glisser dans la personnalité de son modèle, il se serait enflammé au contact de l'ancienne passion. Peut-être son orgueil s'est-il pris au piège? Cette conquête d'autrefois, conquête qui dut sembler flatteuse et rare à ce comédien sorti d'on ne sait quel bas-fond, l'a fait se piquer au jeu. La femme, pour tous inaccessible, que son noble devancier avait possédée, lui, pour s'affirmer égal, voulait la reprendre. Ce qui fut pris, ce fut son cœur, ou — ne profanons pas ce mot — du moins, son imagination, son désir, sa volonté infernale. C'est ainsi que je m'explique la flambée soudaine de passion dont il m'enve-

loppa. Ce fut un voile de feu, l'éblouissement du passé... Ah! mon Père, quel déconcertant mirage! Cet homme jouait au vrai son rôle ardent. Jamais il ne m'avait donné à ce point l'illusion de celui qu'il prétendait être. Je l'ai fui, mon Père... Je l'ai fui... parce que j'ai eu peur de le croire! De tous les masques qu'il a mis sur son visage, celui qui tient le mieux, celui que j'arracherai pourtant, et qui fera tomber tous les autres, c'est le masque d'amour! »

Un silence suivit. Les étoiles avaient tourné dans le ciel. Au loin, vers l'avant, un choc de bronze vibra dans l'espace. La vigie piquait l'heure. Etait-ce une demie? Était-ce une heure du matin?

— « Mais, )) reprit le moine, « puisque monsieur de Valcor ressuscitait le passé, il se reconnaissait le père de votre fils?

— Oui.

— Avait-il pu découvrir cette paternité dans les lettres auxquelles vous faisiez allusion tout à l'heure?

— Certainement. De la façon la plus claire.

— Mais alors? Sa fille? Il abandonnait le projet de la marier à...?

— Non. Pourquoi l'eût-il fait, s'il n'était pas Renaud, s'il n'était pas le père de mon Hervé? Comme moi pour mon enfant, il ne voulait pas briser le cœur de la sienne.

— Cependant...

— C'est ici qu'il me présenta une inconcevable légende. Obligé, pour soutenir son personnage, de se reconnaître le père d'Hervé, il prétendit ne pas être celui de Micheline.

— Comment! N'est-ce pas sa fille et celle de la marquise?

— Suivant l'état civil, oui. Mais monsieur de Valcor me confia, sous le sceau du secret, que leur propre fillette était morte peu d'heures après sa naissance, alors que la jeune mère était elle-même mourante. On avait, pour sauver celle-ci, caché cette mort, en substituant une enfant vivante au petit cadavre. La supercherie, de momentanée, devint durable, quand, au cours d'une lente convalescence, la marquise se prit si fortement à l'illusion maternelle qu'il sembla trop barbare de la lui enlever. Renaud lui-même, réalisant à peine la substitution dont il était pourtant l'auteur, s'attachait à l'étrangère comme il l'eût fait à l'être de sa chair et de son sang. Cette petite créature était l'enfant d'une faute, sans parents reconnus, sans nom. Elle garda ceux que le hasard lui dispensait si miraculeusement.

— L'aventure est singulière, mais non sans précédents, » observa le Père Eudoxe. « Dans ma carrière de prêtre, j'ai connu des secrets de ce genre. Il y a d'étranges mystères dans les berceaux.

— Je ne puis croire à celui-ci, mon père.

— Pourquoi?

— L'agencement des circonstances serait trop fabuleux. Si telle était la vérité, le marquis de Valcor eût-il attendu si longtemps pour me la dire? »

L'octavien se tut, réfléchissant. La comtesse reprit :

— (( Je ne puis sans confusion vous entretenir de l'amour que cet homme m'avoua l'année

MADAME DE FERNEUSE 3 f

dernière avec une fougue inouïe. Toutefois, je suis forcée d'y insister pour vous éclairer sur l'abîme ténébreux de cette âme. Est-il, dans les données psychologiques, qu'une passion s'enflamme ainsi de nouveau après être demeurée si complètement éteinte? Je conçois bien qu'une étincelle fortuite ait pu l'allumer, si elle n'existait pas ou si elle existait en s'ignorant encore. Mais comment se fût-elle ignorée avec le miroir de feu du souvenir? Non... non... En ce cas elle n'aurait pu se taire ou se serait tue pour toujours.

— Qu'en savons-nous? » dit profondément le moine. « La passion de l'amour est une puissance imprévue et redoutable, qui se joue des cœurs humains.

— Mon Père, vous persistez à croire que le marquis de Valcor est bien lui-même? Rien, dans mon récit, n'a fait éclater à vos yeux l'imposture?

— A-t-elle absolument éclaté pour les vôtres, madame la comtesse? Avez-vous la certitude? »

Gaétane murmura :

— « Non, je ne l'ai pas. »

Le religieux dit :

— « Je l'ai compris.

— Croyez-vous, » fit-elle, « qu'il existe une destinée semblable à la mienne? Un damné, dans l'enfer, souffre, mais il connaît la cause et la réalité de sa torture.

— Ma fille, vous blasphémez. La cause de votre torture et sa réalité, voulez-vous que je vous les dise?

— Non, non! i gémit-elle en levant des mains suppliantes.

36 LE MASQUE d'aMOUR

Impitoyable, il poursuivit :

— « Un désir coupable vous consume.

L'amour n'est point mort en vous. Peut-être, dans les années où vous constatiez le dédain de l'infidèle, puis dans celles où vous avez préféré l'imaginer anéanti, disparu, plutôt qu'oublieux, la fierté d'abord, la haine de celui que vous supposiez son meurtrier ensuite, vous ont armée contre le vertige. Mais quand le marquis de Valcor est retombé à vos pieds avec des prières brûlantes, la passion ancienne a repris son empire, et alors vos doutes ont faibli. Vous avez souhaité de croire en l'homme pour retrouver l'amant. »

Mnie de Ferneuse cacha son visage dans ses mains.

— ce Faites pénitence, ma fille, » dit le moine. Elle releva la tête.

— (( J'ai fait pénitence, » reprit-elle. « J'ai prié. J'ai pleuré. Mais Dieu n'a pas eu en grâce mon repentir. Il me frappe aujourd'hui plus durement que jamais.

— Comment cela?

— Hélas! mon acharnement à démêler ce mystère coûte peut-être la vie à mon fils.

— A votre fils ! Le malheureux connaît-il vos erreurs et le secret de sa naissance ?

— Non. Il ignore tout, sinon qu'il existe dans la famille de Valcor un secret qui, s'il n'est éclairci, le séparerait à jamais de celle qu'il aime. Avec ce fragment de vérité, j'ai chargé mon Hervé d'une mission dont, peut-être, n'ai-je pas assez prévu tous les périls. Depuis longtemps je n'ai plus de ses nouvelles. C'est à sa

recherche que je vais, prête à braver moi-même tous les dangers. Voici pourquoi, enfin, je me suis confiée à vous, mon Père. Il se peut que, là où vous allez, vous retrouviez la trace de mon pauvre enfant.

— Dans les forêts de l'Amazone?

— Oui, dans ces régions se passa le drame où périt, sans doute, le véritable marquis de Valcor. Cette Valcorie, son domaine, ses fameuses exploitations de caoutchouc, confinent à la Selve sauvage.

— Et vous avez envoyé votre fils?...

— Je l'ai envoyé pour suivre, pour surveiller un messager secret, que monsieur de Valcor expédiait lui-même là-bas. J'avais réclamé au marquis, comme preuve de son identité, un anneau d'or, souvenir de notre amour. Cet anneau, que le Renaud d'autrefois m'avait donné, je le lui avais rendu lors de nos adieux. Il l'avait passé à son petit doigt, jurant de ne s'en séparer jamais. Je le savais homme à tenir ce serment. Le Renaud d'aujourd'hui me déclara qu'il possédait toujours ce gage et qu'il le placerait sous mes yeux. Sur mon insistance, il me demanda du temps, me parla d'un endroit sûr où il avait laissé le bijou en dépôt. Déjà marié, il était retourné en Amérique, et, pour que jamais le souvenir sacré, mais embarrassant, ne tombât aux mains de sa femme, il l'avait mis en sécurité là-bas. Il allait, m'assura-t-il, charger un messager de confiance de le lui rapporter. Je sus ensuite qu'il fit partir aussitôt un individu d'assez fâcheuse réputation, un contrebandier sans peur et sans scrupule, capable, d'ailleurs, de se

}8 LE MASQUE d'aMOUR

faire tuer pour lui, ou de commettre des crimes sur son ordre. Je soupçonne ce Mathias Gaël d'avoir emporté des instructions atroces. Le véritable marquis de Valcor, assassiné jadis, dut être enseveli avec cet anneau qu'il avait juré de garder à son doigt.

— Son assassin l'en aurait dépouillé.

— Non... Un simple anneau, semblable à la plus unie des alliances. Le marquis actuel en a saisi la valeur caractéristique seulement lorsque je le priai de me répéter l'inscription gravée à l'intérieur, ce qu'il ne put faire.

— Il ne le put? » s'exclama Eudoxe. c Ali! voici peut-être, madame, la charge la plus sérieuse.

— Vous le pensez comme moi. Dans la bague, il y avait une date et nos deux noms, suivis de ces mots : « T>e ce jour à toujours. )) Pensez-vous qu'on oublie une telle devise et une telle date?

— Ce fait est particulièrement impressionnant, » déclara l'octavien.

— (( C'est ce fait qui m'arracha, mon Père, à la suprême tentation. Il y eut — vous l'avez deviné — une minute où j'aurais tout donné pour croire... pour entrevoir encore le mirage du plus merveilleux amour qui jamais éblouit un cœur de femme... Cet anneau perdu, cet anneau béni... me sauva.

— Mais, cet anneau, où supposez-vous donc qu'il se trouve?

— Dans une tombe, au doigt d'un mort... ou plutôt, parmi sa poussière. Ah! mon Père... Accomplir une pareille découverte! Ce serait la

délivrance du doute le plus effrayant, du vertige le plus abominable qui jamais ait broyé, affolé un cœur de femme. Ce serait l'assurance que mon fils ne risque pas sa paix en ce monde et dans l'autre par l'entraînement d'une passion incestueuse. Ce serait enfin la juste vengeance, la revanche lointaine d'une noble victime, l'écroulement d'un scandaleux destin. Songez, mon Père, songez au triomphe récent de cet homme. Titre, réputation, fortune, puissance, iï aurait tout volé! Il n'aurait en propre qu'une audace et une habileté de démon. Et la foudre dont il mérite d'être écrasé dormirait, je vous le répète, dans le cercle étroit d'un anneau d'or, au fond d'une sépulture inconnue!

— Mais cet anneau, si son émissaire le lui rapporte, scellera, au contraire, son succès infâme, » s'écria le moine.

Le Père Eudoxe entrait dans l'hypothèse. Il y paraissait converti. Cet esprit, plein de circonspection, lent à évoluer, que ses renseignements, ses préjugés, et aussi sa défiance de l'exaltation féminine, inclinaient en faveur du marquis de Valcor, qui, si obstinément, venait de repousser la théorie accusatrice, oscillait sur sa ferme assise, au choc d'une frêle bague, à l'écho d'une devise d'amour oubliée. Ce détail lui paraissait plus lourd de signification, plus définitif que tout le reste. Ou, plus exactement, c'était tout ce reste qui, peu à peu, l'avait influencé, malgré qu'il en eût, jusqu'à ce point particulier, d'où jaillissait une si brusque lueur.

— « Oui, )) appuya-t-il. « Seul l'émissaire du marquis de Valcor possède les données indis-

pensables pour retrouver, si elle existe, la dépouille d'un être que vous ne croyez plus au nombre des vivants. S'il y eut une victime, qu'advint-il de ses restes? Furent-ils seulement ensevelis? Cette tombe, perdue dans quelque solitude sans point de repère, serait-elle même reconnue par celui qui la creusa?

— Dieu la voit, » dit la comtesse.

— ce Voudra-t-il nous y conduire?

— ce Nous? » mon Père. Songeriez-vous donc à partager ma tâche, à venir en aide à l'enfant que j'espère rejoindre là-bas?

— Pourquoi pas, madame la comtesse? Je demandais au Seigneur de m'indiquer une œuvre à entreprendre.

— Priez-le qu'il vous permette d'accomplir un miracle.

— Ne l'a-t-il pas commencé, le miracle, en nous réunissant sur ce navire? »

M^4%CHE FUCKÈCB%E

?f?VÇ>Ç n matin de décembre, vers onze heures, y] w|fv les personnes — elles étaient nom- 7 vsMjj)) Creuses — 4U^ avaient affaire rue du £$^TbSir Bac, se répandaient en commentaires et en récriminations, tandis que les gardiens de la paix les obligeaient à un détour par les rues adjacentes.

Depuis un moment, les voitures et les omnibus étaient ainsi entravés. Lorsqu'on approcha de midi, les piétons mêmes durent montrer un coupe-file, ou déclarer qu'ils demeuraient dans le tronçon intercepté.

Cette manoeuvre n'allait pas sans encombre, dans une rue si passante, et à cette saison, où la proximité des étrennes enfiévrait la circulation. Mais ce qui compliquait les choses, c'était la curiosité de la foule pour le spectacle dont on l'éloignait. Elle s'amassait contre les cordons d'agents, malgré les représentations des chefs.

— « Vous ne resterez pas là, » disaient

ceux-ci. (( Faudra bien ouvrir les rangs lorsque le cortège se mettra en marche. »

Tout ce que les mieux placés apercevaient pour l'instant était un somptueux char mortuaire, sur lequel on accrochait d'immenses couronnes de fleurs naturelles, la file des voitures de deuil, et les draperies funèbres contre la porte extérieure d'un hôtel, d'ailleurs invisible au fond de sa cour. Sur le fronton de drap noir se détachaient, en couleurs héraldiques, les écussons accouplés des Servon-Tanis et des Valcor. Les housses des sièges, à chacune des berlines, portaient un grand V d'argent, surmonté d'une couronne, à fleurons alternés de perles.

On enterrait la marquise de Valcor, née Laurence de Servon-Tanis.

— « Le procès fait à son mari l'a tuée, » affirmaient les badauds.

— « Heureusement elle a vécu juste assez pour lui voir rendre justice, » observaient quelques-uns.

— « Oh! l'affaire n'est pas finie, » déclaraient les autres, en hochant la tête.

— « Saura-t-on jamais la vérité? » soupiraient les sceptiques.

Tous voulaient contempler le héros de cette aventure inouïe.

Quel roman ! Et au début du xxc siècle, avec la rapidité de communications qui rapproche les continents, avec tous les moyens d'information dont on dispose ! Un homme appartenant à l'élite du monde civilisé, aussi bien par l'éclat de son nom, l'ancienneté de sa race, que par son œuvre, ayant porté le progrès dans des régions loin-

taines, fondé une colonie, ouvert des sources de richesse industrielle, se voyait contester sa personnalité, n'arrivait pas à établir de façon indiscutable qu'il était lui, et non un aventurier usurpant sa propre apparence! La manifestation de toute une province en sa faveur, l'élan de son pays breton l'envoyant à la Chambre, la validation de son mandat en une séance fameuse, où le document accusateur, sur lequel s'appuyaient ses adversaires, était, en pleine tribune, déclaré un faux et prouvé tel, le désistement de son parent, Marc de Plesguen, qui renonçait à se prétendre le véritable héritier du marquisat de Valcor, tout cela ne suffisait pas à fixer l'opinion, à désarmer les attaques. Un doute subsistait. L'étrange accusation avait trop frappé les esprits, s'était formulée de façon trop romanesque, pour qu'une partie du public n'en gardât pas l'ineffaçable empreinte. La politique, d'ailleurs, s'y mêlait. Le triomphe de Renaud de Valcor, étant celui de l'opposition réactionnaire, restait suspect aux partis avancés.

— ce Avec l'immense fortune de cet homme, que n'achète-t-on pas? » grommelaient les irréductibles, c Sans ses millions, il serait au bagne.

— Tout de même, » glapit un gavroche, comme le corbillard s'ébranlait, « on ne voit pas beaucoup ce type-là sous la casaque d'un détenu, faisant des chaussons de lisière. »

Le marquis de Valcor s'avançait, isolé, conduisant le deuil.

Dans l'atmosphère sèche et froide de cette matinée d'hiver, il marchait, son chapeau couvert de crêpe à la main, un fin pardessus noir

passé sur son habit. Sa silhouette, haute et mince, malgré le développement robuste des épaules, se dessinait avec élégance. Sa tête énergique et superbe, à la barbe aiguë, aux cheveux épais, bien taillés, sans une touffe blanche, accusait moins de quarante ans, bien qu'il fût près de la cinquantaine. C'était une figure hautaine, captivante, d'un prestige immédiat.

Ce prestige s'exprimait dans la remarque blagueuse du gamin de Paris. Un apprenti pâtissier ou un petit télégraphiste n'a pas l'enthousiasme lyrique. Mais une voisine du gavroche ne sut pas mettre au point, et lui dit avec une voix qui tremblait d'émotion :

— « Vous ne savez pas de qui vous parlez, mon enfant. Plût à Dieu, que, pour nous autres malheureux, il y eût beaucoup d'admirables cœurs comme celui-là! »

Le gamin tourna la tête, ricanant un peu, impressionné tout de même. Il vit une toute jeune femme, excessivement jolie, mais pâle, vêtue ainsi qu'une ouvrière, et qui tenait un petit enfant dans ses bras.

Comme il reportait les yeux sur le marquis de Valcor, il observa que celui-ci, malgré le recueillement de sa douleur, vraie ou feinte, venait — attiré, eût-on dit, par un aimant secret — de tourner son regard de leur côté.

Une sorte d'éclair moral jaillit entre ce grand seigneur et la modeste spectatrice de son malheur pompeux. La même commotion les secoua. Quelque chose d'infiniment triste, plus poignant à observer que son chagrin d'apparat, passa sur le visage du marquis. Il eut, lui qui suivait le

MADAME DE FERNEUSE 4f

cercueil de sa femme, un incroyable, bien qu'imperceptible, mouvement, comme pour s'arrêter, avec un appel muet de toute la physionomie.

Ce fut une seconde...

Le grand char couvert de fleurs avançait, avec une légère oscillation de son dôme empanaché. Le dos si droit, la tête un peu inclinée du veuf, se virent encore un instant. Puis ce fut le piétinement d'un long troupeau, formes sombres, épaissies de lourds vêtements, pelisses de fourrure, cols relevés, tubes de soie coiffant également tant de têtes inégales.

Dans la double haie, au bord des trottoirs, coururent des noms de personnages connus : des députés, collègues du marquis, des sénateurs, des académiciens plus ou moins ducs.

Le gavroche, gouailleur, examinait sa voisine :

— « Mince ! » lui dit-il tout à coup, « je parie qu'en ce moment il pense à vous plus qu'à sa défunte, le beau marquis. * Et il ajouta, se tapant la cuisse, comme réjoui intérieurement : — (( C'est rigolo, ça, tout de même! »

La jeune ouvrière, avec un peu de rose maintenant sur sa pâleur, s'occupa de son bébé sans avoir l'air d'entendre. Elle aurait voulu s'en aller, mais les rangs se serraient derrière elle, tandis que, sur la chaussée, défilaient un équipage, avec ses lanternes allumées sous le crêpe, et dont les chevaux s'impatientaient d'aller au pas, puis les lourdes voitures de deuil, que dominaient les chapeaux napoléoniens des cochers et leurs épaules à aiguillettes d'argent.

Tout cela disparut peu à peu, lentement, au

46 LE MASQUE d'aMOUR

tournant d'une petite rue qui conduit à Saint- Thomas d'Aquin.

Sur l'étroite place, devant l'église, les curieux se pressaient. Sous le porche, des commissaires réclamaient les lettres d'invitation pour permettre d'entrer.

— ce J'ai oublié la mienne, » dit un jeune homme fort élégant. « Mais peu importe.

— Pardon, » fit le suisse avec majesté, c la consigne est formelle.

— Laissez donc, prince, » dit un individu à teint olivâtre, qui accompagnait le jeune homme. ce Qu'avons-nous besoin d'assister à la cérémonie? »

A ce mot de ce prince )), les aiguillettes noires frémirent sur la grande tenue funèbre du suisse. Un commissaire s'avança, obséquieux.

— (( Mon Dieu... Si ces messieurs veulent passer. Mais en se dépêchant un peu. Voici le cortège qui arrive. »

Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, et son compagnon, le métis bolivien, José Escaldas, pénétrèrent dans la nef, puis, tournant aussitôt, s'enfoncèrent dans un des bas-côtés.

— ce C'est de la folie! » murmurait le second. (( Que pensera-t-on de nous voir ici ? »

L'autre ne daigna même pas répondre. Une expression tendue, âpre, sardonique, gâtait cette physionomie de joli garçon à la mode, qui devait sa séduction, outre ses beaux yeux câlins et sa brune moustache conquérante, surtout à sa grâce cavalière, que sa mine maussade compromettait fort pour le moment.

Dans l'église fourmillante de monde, entre

les hautes draperies noires écussonnées, parmi le palpitement des petites flammes jaunes des cierges, le parfum lourd de l'encens et des fleurs, sous le cri des orgues, s'avança Renaud de Valcor.

— « Je l'écraserai, ce bandit! Je le briserai sous mon talon! » murmura le prince entre ses dents serrées.

— « Taisez-vous... Allons-nous-en, » fit Escaldas, pris de peur.

— (( Ah! » s'écria sourdement Gilbert, c j'en ai assez de votre couardise!... Sans vos perpétuels tremblements, nous aurions eu raison de ce misérable.

— Mon cher, » dit l'autre, c n'oubliez pas que je sors de prison, — une prison préventive, qui a failli devenir effective. Et je sens qu'il m'arrivera pire. Cet homme est le diable.

— Chut!... )) protesta le public autour des deux causeurs.

Au-dessus d'eux, la plaintive lamentation d'un violon éclata. Une voix magnifique de douleur dit la révolte éperdue de l'âme humaine devant la mort. Puis ce furent des accents religieux, des clameurs de repentance et des éclats de colère divine. Mais tous ces êtres assemblés là n'étaient déchirés que par les notes où pleurait le regret de passer si vite et de disparaître.

Dans un silence, un assistant toucha légèrement le prince de Villingen.

— « Pardon, monsieur... Vous paraissez connaître la famille... Qui donc est la dame toute en crêpe, qui reste à genoux tout le temps, à la première place, du côté des femmes? »

On voyait, en effet, une forme indistincte, tellement voilée de longs plis funèbres, que la curiosité générale s'était trouvée déçue, quand elle avait discrètement glissé de sa voiture jusque-là.

— ce C'est mademoiselle de Valcor, » dit sèchement l'interpellé.

— ce La fille du marquis et de la marquise?

— Oui.

— On la dit si belle ! > Gairlance de Villingen tourna le dos.

Des tintements de clochette vibraient. Les femmes s'agenouillèrent toutes, tandis que les hommes se levaient, baissant le menton, l'air condescendant et contraint.

Beaucoup, toutefois, plièrent aussi les genoux à l'élévation. Quelques-uns égrenaient des chapelets. A ces détails seuls, on eût constaté une majorité appartenant à la noblesse catholique et réactionnaire.

Villingen, poursuivant l'idée suggérée tout à l'heure par son compagnon, chuchota :

— (( Quelle absurdité de dire : « Cet homme g est le diable! » Je l'ai tenu à la pointe de mon épée, et si j'avais voulu...

— Vous auriez percé son corps, qui est peutêtre de chair et de sang, y> riposta Escaldas, très bas. « Mais son âme est infernale. Songez qu'il m'a fait inculper de faux, pour une lettre écrite sur un papier fabriqué il y a dix-huit mois, alors que je l'avais vue, cette lettre, que je l'avais tenue dans mes mains il y a quatre ans, et que je l'ai reçue d'un témoin qui la connaissait depuis vingt. Et c'était la même... Et ce témoin est

mort mystérieusement. Et vous voulez qu'il n'y ait pas d'intervention diabolique dans cette damnée affaire! »

La voix s'éleva un peu dans l'animation de la dernière phrase. De nouveau, ceux qui les entouraient manifestèrent leur mécontentement.

On s'étonnait de ces deux hommes, si peu faits, d'après l'apparence, pour frayer ensemble, et qui semblaient apporter là des préoccupations singulièrement profanes.

Mais le susurrement d'autres conversations particulières montait de divers points de l'église dès que les orgues se taisaient. Ce troublant procès Valcor avait mis en jeu tant de passions! Dans ce lieu sacré même, et devant un cercueil, elles s'agitaient, se heurtaient.

Cependant le maître des cérémonies, s'inclinant à droite, puis s'inclinant à gauche, engageait, par une mimique muette, les membres de la famille à poursuivre la mise en scène funéraire.

Renaud de Valcor prit le goupillon, et, d'un geste respectueux, mais impassible, traça dans l'air une croix devant le monceau de fleurs où se cachait le catafalque. Puis il remit à sa fille l'objet consacré. Micheline le souleva d'une main défaillante. Sous son voile de crêpe, on ne distinguait pas ses larmes. Mais toute sa personne souple, svelte, aux lignes mouvantes et expressives, semblait chancelante et écrasée de désespoir.

Le défilé commençait. La Sf arche funèbre de Chopin exhalait ses magnifiques et effrayants soupirs, qui s'arrachent du tréfonds des entrailles

fO LE MASQUE D AMOUR

humaines et ne s'éteignent qu'à bout de souffle.

Le prince de Villingen et son compagnon se hâtèrent vers la sortie.

Sous le porche, n'osant, ne pouvant entrer, mais, absorbant des yeux et des oreilles tout ce qui s'exhalait hors de cette nef endeuillée, avec les lueurs des cierges contre les noires tentures et la voix poignante des violons, une jeune femme se tenait. C'était la jolie ouvrière, portant un bébé dans ses bras, qui, tout à l'heure, dans la rue du Bac, avait éveillé l'observation malicieuse d'un gamin.

Gilbert de Villingen vit cette femme, tressaillit, hésita, puis fit deux pas vers elle, le visage contracté.

— « Bertrande, que fais-tu là? » dit-il durement.

Elle pâlit, mais ne bougea pas, levant sur lui ses grands yeux clairs, dont les prunelles glauques scintillaient comme de l'eau traversée de soleil.

— (( Ce que je fais, Gilbert? Que vous importe? Est-ce que je compte pour vous? Et cet enfant... notre enfant... est-ce qu'il compte davantage?...

— Comment?,.. Un esclandre!... » s'écria- t-il.

— « Non, non, ne craignez pas cela, » répliqua-t-elle, baissant davantage sa voix très douce, et reculant avec une sorte de farouche dignité.

Sa grâce touchante calma l'égoïste méfiance du jeune homme.

— « Viens... Je voudrais te dire deux mots, » reprit-il moins rudement. Et il ajouta : — « Escaldas, ne me quittez pas, » en se tournant vers

MADAME DE FERNEUSE f I

ce compagnon à figure exotique et à tournure vulgaire, qui formait avec lui un si frappant disparate.

Tous trois se dégagèrent un peu du flot humain qui sortait de l'église. Parvenus à l'écart, Gilbert dit à celle qu'il avait appelée Bertrande :

— ce II te faut pourtant choisir? Es-tu, ou n'es-tu pas avec mes ennemis?

— Vos ennemis!...

— Oui. J'en ai assez de t'apercevoir ainsi de temps à autre, comme un reproche vivant. Ton premier mot pour moi, tout à l'heure, c'était une accusation. De quoi te plains-tu?... Je ne t'abandonnerai pas, je n'abandonnerai pas l'enfant, si tu renonces à jouer ton double jeu. Et pourtant ce n'est pas moi qui peux vous rendre la vie heureuse. Je suis dans un enfer. Avec mon titre de prince et mes habits du bon faiseur, je suis plus bas que toi dans l'existence, ma pauvre Bertrande! »

L'amertume de sa dernière phrase, le demiattendrissement faisant fléchir sa voix, remuèrent le cœur qui l'aimait.

— « Gilbert, si vous souffrez, pourquoi ne venez-vous pas à nous? Un peu d'amour, c'est tout ce que nous demandons de vous pour être heureux, mon petit Claude et moi. »

Son geste tendit légèrement le bébé, qui, d'un gentil mouvement, tourna sa petite tête.

Le prince vit un mignon visage, dont les traits commençaient à se débrouiller hors de l'ébauche incertaine des premiers mois, des yeux arrondis, que les prunelles sombres emplissaient presque entièrement, une bouchette rose, une boucle

f2 LE MASQUE D AMOUR

soyeuse et dorée, échappée de la capeline de laine.

— (( Il est gentil, ce mioche, » observa-t-il en souriant.

Escaldas intervint, obséquieux et blagueur :

— « Vous ne pouvez pas le renier. Il a déjà vos yeux. Il vous ressemblera.

— Ce n'est pas ce qu'on vous demande, » dit le prince brusquement, ce Si je vous ai enjoint de rester, Escaldas, c'est que je veux avoir une explication avec vous. Et je dois en avoir une avec Bertrande, qui se trouvera sans doute être la même. »

La jeune femme regarda presque avec répulsion ce métis à figure olivâtre, à la barbe taillée en rectangle sous le menton, comme un rabat, ou comme celle de certains dieux égyptiens, et qui semblait avoir de la bile dans le blanc des yeux. Elle balbutia tout bas :

— ce J'aimerais mieux vous parler seule à seul, Gilbert.

— J'ai besoin, ma chère, de te démontrer l'infamie des gens pour qui tu veux me trahir. »

Elle sursauta, ouvrit la bouche, se tut. Un découragement profond se peignit sur son visage, qui eût été radieusement beau dans le bonheur et le bien-être, mais que la fatigue, les privations, les souffrances morales et physiques, fanaient déjà.

A présent, le prince de Villingen fendait résolument la cohue. De temps à autre, il rendait des coups de chapeau, sans s'inquiéter si les gens de connaissance remarquaient la suite étrange que lui composaient José Escaldas et Bertrande.

MADAME DE FERNEUSE f }

Sans doute, son expérience parisienne lui garantissait qu'on ne s'en apercevait même pas, aucun lieu n'étant, plus que la foule, propice pour égarer les curiosités. Les personnes marchant dans son sillage ne se trouvaient pas nécessairement de sa société.

Un peu plus loin, il jeta un prudent regard circulaire, avant de se laisser rejoindre par ses deux compagnons, auprès d'un fiacre qu'il venait d'arrêter, et dans lequel il s'engouffra avec eux.

Il avait donné l'adresse d'un restaurant de la rive droite. Bertrande, timidement, demanda :

— « Vous ne venez donc pas chez moi?

— Qu'y ferions-nous? » dit Gilbert.

Il voulait s'épargner le spectacle de l'unique chambre, la constatation peut-être qu'il y manquait encore un meuble, un bibelot, un dernier débris du luxe, déjà si modeste, dans lequel il avait installé la petite dentellière, la sauvageonne des landes de Bretagne, la pauvre fille séduite, prise comme un jouet brillant, et devenue si encombrante par sa folie de maternité, d'honnêteté.

Dire qu'elle aurait pu devenir une des reines du demi-monde, et qu'elle préférait bercer un poupon, le nourrir avec son aiguille ou son crochet à dentelle! Elle refusait même les minces subsides de son amant, parce qu'elle n'était pas nécessaire à son cœur, pas même à son plaisir, et qu'elle le savait. D'ailleurs n'était-il pas plus pauvre qu'elle-même de toutes les dettes et de tous les besoins qu'il avait.

— « Qu'y ferions-nous, chez toi? » répéta le prince décavé, d'une voix presque mauvaise. Puis il se détendit un peu, dans un rire. « Il est

f4 LE MASQUE D AMOUR

plus d'une heure. J'ai faim. Je vais vous offrir à déjeuner. Est-ce que ce jeune homme ne nous fera pas des drames? » ajouta-t-il avec un coup de menton vers le bébé.

— ce Mon Claudinet? )) sourit Bertrande. g II est si sage! Vous me permettrez de lui donner d'abord son déjeuner, à lui, » ajouta-t-elle (avec une rougeur qui décela que ce déjeuner était en réserve dans son corsage). « Ensuite, on l'étendra sur un coussin quelconque, et il dormira tant qu'on voudra. »

Ce programme fut rempli, dans le salon particulier où le prince de Villingen s'enferma avec ses invités bizarres.

Un rastaquouère, une jolie fille du peuple, un poupon au maillot, singuliers convives, dont les garçons durent sourire en secret, sous leurs masques imperturbables et glabres. Mais, dans ce restaurant, comme dans les autres cabarets chics de la capitale, on connaissait l'espèce d'enfant terrible qu'était ce Gilbert, petit-fils du fameux Gairlance, maréchal de l'Empire, fait prince de. Villingen par Napoléon, après cette victoire fameuse. Du grand-père illustre, ce descendant avait bien la témérité physique, l'esprit hasardeux, le fond brutal. Mais de telles dispositions ne paraissent d'héroïques vertus que lorsqu'elles trouvent un certain emploi. En temps de paix et de régularité sociale, elles font d'un homme, sans discipline intérieure suffisante pour les contrôler, le duelliste, le joueur, le viveur, qu'était le séducteur de Bertrande.

De quel amour elle l'aimait, la pauvre fille! Avec quelle joie tremblante elle s'asseyait à la

MADAME DE FER NEUSE ff

même table que lui, pour cette intimité d'un repas commun qui semble un si doux fragment de rêve familial aux femmes sans foyer, nostalgiques des tendresses de « la maison ». C'était la première fois, — depuis ce dîner dans un restaurant du boulevard, auquel assistait également Escaldas, et où elle avait été la cause involontaire d'une si terrifiante révélation. Que d'événements depuis lors!... La naissance de son petit Claude... Sa tentative de suicide... Les journées de douceur et de doute, sous le toit du marquis de Valcor... Le duel de celui-ci avec Gilbert... Ces deux hommes, ces deux êtres, tellement au-dessus d'elle, et en qui, pourtant, s'incarnait son humble destin, à qui, diversement, elle avait voué toute son âme, tout son amour, — face à face, dans une ivresse de haine, pour un combat meurtrier.

Hélas! nulle réconciliation n'avait eu lieu. La lutte actuelle se poursuivait plus férocement encore que sur le matériel terrain de la rencontre. Elle en eut la preuve lorsque, enfin, Gilbert et Escaldas parlèrent, une fois les garçons congédiés, la porte close, les liqueurs et les cigares posés sur la table.

Sur le divan du cabinet particulier dormait le petit Claude, sous la glace rayée d'inscriptions par les diamants des filles de plaisir.

Bertrande ne se troublait pas du contraste entre cette innocence et le cadre vicieux. Elle ne savait pas. Fleur sauvage de la lande, n'ayant respiré depuis sa naissance que les souffles de l'Océan, elle avait suivi l'étoile néfaste, mais pure, de son amour. Elle ignorait le mal. Son chemin de détresse et de ruine l'avait conduite

f6 LE MASQUE d'aMOUR

tout au bord de l'égout qui roule au bas-fond des grandes cités. Elle avait effleuré la souillure sans la voir, les yeux en haut.

Tandis que ses deux compagnons allumaient leurs cigares, elle s'approcha du bébé, pour constater s'il n'avait pas trop chaud. Elle écarta la capeline, ôta le petit béguin, essuya avec son mouchoir la moiteur du mignon visage.

Le prince de Villingen se leva, vint se planter devant la couchette de cet ange, faite avec les coussins de la débauche. Il savait, lui. Un étrange et triste sourire flotta sous sa moustache brune.

— « Il est beau, n'est-ce pas? » fit Bertrande. Beau... Le mot ne disait pas assez, malgré

toute la fierté maternelle. L'enfant endormi était délicieux comme le bambino que Raphaël met aux bras de ses madones. Et l'impression de cette grâce était plus forte que la beauté, parce que la vie, le malheur et le mystère de l'avenir sur un petit être, émeuvent encore plus que les prodiges de l'art.

Gilbert se pencha, baisa le front, charmant sous les bouclettes fines, — des bouclettes de ce blond puéril, si chaud, qui va devenir brun.

Bertrande fondit en larmes, prit la main de ce jeune père, qui, par ce baiser, semblait reconnaître le fils qu'elle lui avait donné.

Assis à table, Escaldas, gêné, taillait un londrès, l'air ailleurs.

Mais le prince n'était pas homme à prolonger un attendrissement. Il revint à sa place, demanda du feu au Bolivien, lança quelques bouffées en silence, puis dit à Bertrande :

— (( Ma petite, écoute-moi bien. Je ne me

MADAME DE FERNEUSE f7

refuse pas à rester ton ami et celui de cet enfant... »

Elle eut un geste, au mot « ami », qui lui sembla si froid. Mais la présence d'un tiers arrêta sa protestation d'amoureuse.

— « Beaucoup d'hommes, dans ma situation, n'en feraient pas autant, » continua Gilbert. ce Combien se croient obligés de prendre au sérieux une amourette? Quand tu t'es sauvée de chez ta grand'mère pour me rejoindre à Brest...

— Vous me l'aviez demandé, » s'écria-t-elle.

— « Oui, pour une journée, » répliqua- t-il cruellement.

Bertrande jeta un regard vers Escaldas.

— « Par pitié... devant monsieur!... » balbutia-t-elle.

— « Eh oui... pardon! » reprit Gilbert avec impatience. « Aussi bien ne s'agit-il pas de récriminations oiseuses. Je ne t'accuse de rien, Bertrande. Tu m'as aimé plus que je ne pouvais t'aimer moi-même... Ce n'est notre faute, ni à l'un ni à l'autre. Je reconnais volontiers ton désintéressement, ta discrétion. Tu as trouvé moyen de te suffire à toi-même, en faisant delà dentelle. Tu nourris bravement ton bébé... Tu ne m'as jamais relancé chez moi. Mais aussi, à quoi cela t'aurait-il servi d'agir autrement? Je suis ruiné, archi-ruiné, ma pauvre fille. Tu ne sais pas ce que cela veut dire?... Le jeu m'a été fatal. Je me suis endetté pendant l'Affaire Valcor. Et maintenant que cette affaire paraît close à l'avantage de ton damné marquis, la meute de mes créanciers me hurle aux chausses. Je me trouve dans un effroyable pétrin.

5"8 LE MASQUE d'aMOUR

— Qu'espériez-vous donc tirer de cette affaire? » demanda-t-elle, la figure soudain durcie. « Vous n'êtes pas un parent du marquis. Vous ne pouviez avoir de droits sur son titre ou sa fortune, comme monsieur de Plesguen?

Gairlance éclata d'un rire strident.

— « Regardez-la, » cria-t-il à Escaldas. « Voyez ce que devient cette créature si soumise, si douce, quand on aborde ce sujet-là. Et elle veut garder mon amour! Elle prétend ne pas appartenir à mes ennemis !

— Mon Dieu!... » gémit Bertrande. « N'ai-je pas deviné la vérité? Ne sais-je pas que vous deviez épouser mademoiselle de Plesguen, si vous parveniez, avec monsieur Escaldas, à faire restituer à son père un nom et des biens héréditaires qu'il croyait siens. Car il y croyait, lui... Il était de bonne foi, lui... Puisqu'il vient de se désister en découvrant un faux parmi les soi-disant preuves avec lesquelles on l'a tenté. »

Gilbert, les mâchoires en avant, les yeux enflammés, la face verdie, s'inclina vers sa maîtresse :

— ce Assez!... )) rugit-il. « Qui les avait fournies, ces preuves? Moi, n'est-ce pas? Et Escaldas. Nous sommes des faussaires, alors? Je savais bien que c'était ton opinion... Je savais que tu me trahissais ... Eh bien, soit ! . . . va-t'en. . . Emporte ton mioche, et va-t'en!... »

Sa violence atterra Bertrande. Elle tendit ses mains jointes, secouant la tête, comme pour nier, mais dans l'impossibilité d'articuler une parole.

Escaldas mit une main sur le bras du prince,

et, avec son accent à la fois zézayant et guttural, s'interposa :

— « Voyons, voyons... Gairlance... que diable!... Un peu de liant... Comment voulezvous qu'on s'explique?... Faut-il s'emporter pour des propos de femme jalouse?...

— Oh! s'il n'y avait que la jalousie!... » grommela Gilbert.

Bertrande se renversait sur le dossier de sa chaise, oppressée, sans souffle. Elle essaya de parler. De nouveau, le son mourut dans sa gorge.

— « Ne la maltraitez pas, » fit le Bolivien. c Pensez que c'est une mère, qui nourrit. »

Prenant une carafe, il versa de l'eau dans un verre, y jeta quelques gouttes du cognac, dont l'étiquette arborait une date plus ancienne que sincère, et poussant le breuvage vers la jeune femme :

— « Buvez, )) dit-il. « Et ne vous mettez pas dans cet état. Il est moins méchant qu'il n'en a l'air, votre prince. »

Bertrande méprisait et redoutait cet homme. Elle le considérait comme un bas intrigant, comme l'artisan maudit de l'affreuse trame où elle se débattait. Pourtant elle ressentit le bienfait de son bon mouvement et le remercia d'un faible sourire.

Gilbert, décidé à se contenir, reprenait en maîtrisant sa voix :

— « Je sais bien, Bertrande, que ta position est douloureuse. Toutes ces preuves, que tu repousses, et dont quelques-unes — Escaldas va te les dire — sont pourtant de nature à te con-

6o LE MASQUE d'aMOUR

vaincre, — toi, plus que personne, — toutes ces preuves établissent que le marquis de Valcor, cet homme vers lequel une fascination t'attire, sur le chemin de qui tu t'es mise encore tout à l'heure, pour le contempler dans l'ostentation de son deuil, dans le luxe insolent de sa mise en scène, parmi la servilité des politiciens, le fanatisme d'une aristocratie décrépite et la stupeur des foules... oui, que cet éclatant marquis de Valcor, est l'obscur matelot Bertrand Gaël, jadis gradé infime dans la maistrance de l'htat, disparu il y a une vingtaine d'années avec tout l'équipage du transport le Triton, fils aîné de Mathurine Gaël, du Conquet, et... ton père.

— Comment serait-ce possible? » balbutia Bertrande.

— « Tu le sais bien, comment ce serait possible. Bertrand Gaël, échappé du naufrage, aurait rejoint, — par hasard ou avec intention, — le marquis Renaud de Valcor, son jeune maître, son frère de lait, — son vrai frère peutêtre, — car il y a eu plus d'un doux lien entre le château et la chaumière, depuis qu'existent sur la côte d'Ouessant, des Gaël et des Valcor. Oii était Renaud? En exploration dans les contrées sauvages et dangereuses de l'Amérique du Sud. Il y resta longtemps... Il y resta toujours... Il y est mort. Celui qui revint, c'était... l'autre. C'était celui qui l'avait connu dès l'enfance, qui possédait ses secrets, qui l'avait étudié; confessé, dépouillé de sa personnalité morale pour la lui prendre, — avant de lui prendre la vie, — celui qui pouvait jouer son rôle, car il lui ressemblait de cette ressemblance célèbre à

MADAME DE FERNEUSE 6l

travers les siècles entre vos deux familles, de cette ressemblance qui fait qu'on t'a prise quelquefois, toi, Bertrande, pour l'orgueilleuse héritière, pour Micheline de Valcor. D'ailleurs, on peut s'y tromper, car celle-là, elle est bien de ton sang, elle est bien ta sœur.

— Pourquoi donc m'en voulez-vous de ne pas admettre cette fable? » demanda Bertrande. i Quel crime est-ce que je commets envers vous, Gilbert, de n'y pouvoir ajouter foi? Ne serait-ce pas mon intérêt, au contraire?...

— Ton intérêt?... Ah! pauvre fille! Personne ne te soupçonnera jamais d'agir par intérêt. Ce que je ne tolérerai pas, tu m'entends, c'est que tu joues double jeu... C'est que tu rôdes autour de moi en traîtresse, en espionne... C'est que, parmi tes caresses d'amour, tu cherches à surprendre mes secrets, pour aller les livrer à ce bandit, que j'exècre... que tu sais... oui, que tu sais ton père... et que tu veux préserver du châtiment dont je dirigerai sur lui la foudre, quoi que tu fasses, je te le jure! »

Un silence se fit dans ce petit salon de restaurant, dont les tentures sournoises et fanées n'étouffaient pas souvent des échos si tragiques.

Escaldas n'osait lever les yeux sur cette figure de femme, dont il sentait, sans la voir, la surhumaine pâleur, la contraction de suppliciée. Il entendit tout à coup la voix tremblante, qui murmurait :

— « Je n'ai pas un cœur double ni perfide, Gilbert. Je t'aime. Pourquoi te trahirais-jc?

— Pour sauver cet homme!

— Justice ne lui a-t-ellc pas été rendue?

6l LE MASQUE d'aMOUR

— Ma justice, à moi, l'atteindra, sois tranquille.

— Qu'avez-vous donc contre lui?

— Je le hais.

— Pourquoi? »

Un sourire féroce tordit la bouche de Gilbert, enlaidit redoutablement sa séduisante figure.

— ce II y a plus d'un compte à régler entre lui et moi. Ce serait trop long à te dire. Qu'il te suffise de savoir ceci : il me déplaît qu'un aventurier se pare d'un titre plus ancien dix fois que le mien, et se vautre dans l'or, quand moi, petitfils du héros de Villingen, prince de l'Empire, je crève de misère, et serai bientôt réduit à fuir la société, et peut-être la vie, pour échapper à mes créanciers.

— Vous aimeriez mieux leur échapper en épousant Françoise de Plesguen, que vous auriez fait reconnaître héritière de Valcor, » dit douloureusement Bertrande.

— ce Certes! )) affirma le prince avec une cruauté et un cynisme que la malheureuse venait de provoquer.

Elle se tut, à bout de souffrance.

— « Tu vois bien, » reprit-il, un peu honteux, ce que nos chemins sont trop divergents, ma pauvre petite. Ton amour est avec moi et contre moi. Ton cœur m'appartient, mais ton espoir, tes vœux, sont avec mes ennemis. Tu me traites tacitement de faussaire et de menteur, et tu sais que je dis vrai. Tu souhaites de me croire, tout en repoussant avec horreur ce que j'affirme. Au fond, tu voudrais te persuader que c'est ton père, cet être superbe, qui passait devant toi dans une

apothéose. Tu ne réfléchis pas qu'un père comme celui-là, tu devrais mille fois le maudire. Ses énergies merveilleuses, qui pouvaient te mettre si haut, te conquérir tant de privilèges, il les a tait servir à sa seule ambition, à sa cupidité, à son infernal orgueil. Ce bras si fort, où t'a-t-il laissée rouler, malheureuse?... Dans la boue, dans le désespoir... sous les roues de sa voiture, où tu t'es précipitée pour qu'elle t'écrasât!

— Taisez-vous!... » implora Bertrande.

— « Pense à ta mère, dont les larmes du veuvage avaient affaibli l'esprit, et qui est devenue folle après une apparition mystérieuse? N'a-t-elle pas déclaré qu'elle avait rencontré son mari dans la lande, — ce mari qu'elle pleurait depuis des années, qu'on croyait mort. Il lui avait fait, assurait-elle, d'étranges menaces. Que s'étaitil passé entre eux?... Elle l'avait vu, reconnu... Mais la scène fut si effroyable qu'elle en resta hébétée pour le reste de ses jours. Une hallucination, affirmait-on... Peu de temps après, le soidisant marquis de Valcor réintégrait son manoir héréditaire.

— Taisez-vous! ..

— Et toi-même, Bertrande, que nous as-tu révélé? Que ton père portait au bras gauche, tatouées, ses initiales, de part et d'autre du dessin d'une ancre. Escaldas, que voici, eut la confidence d'une Indienne, jadis esclave favorite du soi-disant Valcor, et qui avait surpris, pendant qu'il dormait, ces signes, soigneusement cachés d'habitude par un brassard... »

— (( Le marquis de Valcor les a? » interrogea la jeune femme en haletant.

— (( Il les a eus. Sais-tu pourquoi je l'ai blessé au bras, dans notre duel? Pour le forcer à découvrir cette place de son corps, que nul, sauf son vieux valet de chambre, Firmin, qui ne parlera pas, n'avait vue depuis vingt ans peut-être. (Exceptons sa femme, cette Laurence, morte aujourd'hui de doute, de honte et de chagrin.) Sais-tu, Bertrande, ce que les médecins, ce que mes témoins, ont aperçu dans la chair de ce bras traversée par mon épée?

— Non, » fit-elle, près de s'évanouir.

— (( Une cicatrice... Une horrible cicatrice... trace d'une large brûlure... Il dit, lui, qu'il appliqua le fer rouge sur une plaie faite par une flèche empoisonnée... Cautérisation héroïque, à laquelle il dut la vie. Je dis, moi, que cet homme doué d'une volonté infernale, eut le courage de brûler dans sa chair les signes tatoués qui criaient si dangereusement et si clairement son imposture.

— Oh!

— Mais il ne pensa pas à d'autres signes que la nature a mis là... Il ne pensa pas que jamais quelqu'un constaterait certains grains de beauté, — ah!... grains de fatalité, de justice, — et que quelqu'un d'autre en aurait gardé le souvenir. Ta grand'mère Mathurine, interrogée à l'improviste par Escaldas, avoua que son fils Bertrand portait, juste au-dessus de son tatouage, trois signes bruns en triangle. Ces trois signes, ils existent, au-dessus de l'équivoque cicatrice, sur le bras du marquis de Valcor.

— Ma grand'mère!... » soupira Bertrande. L'image austère, mélancolique, de l'aïeule, se

MADAME DE FERNEUSE 6f

leva en elle. Ah! pauvre vieille, si ferme en son orgueil familial, l'âme raidie dans l'idée du devoir, malgré les pires détresses, comme elle devait souffrir! Sa faute, à elle, Bertrande, si atroce pour cette fin d'existence désolée, n'en serait donc pas le dernier tourment?

— « Veux-tu d'autres preuves? » poursuivait Gilbert. « Veux-tu que je t'apprenne ceci : que cet homme, au cours de la scène furieuse qu'il est venu me faire, et dont résulta notre duel, m'a offert telle dot que j'exigerais pour t'épouser.

— Est-ce possible?...

— Non, ce ne serait pas possible, qu'un marquis de Valcor offrît de doter une petite ouvrière en dentelles, issue d'une famille de marins qu'il protège vaguement. Non, ce ne serait pas possible, si cet homme ne tenait pas à toi par les liens que tu sais, s'il n'avait pas senti se tordre ses entrailles devant la déchéance de sa fille. »

Bertrande cacha son visage dans ses mains.

— « Je te remercie, ma pauvre enfant, de ne pas demander pourquoi j'ai refusé. Si je pouvais faire de toi une princesse de Villingen, je n'attendrais pas qu'on me payât pour y consentir. »

De nouveau, un silence tomba.

La fumée du cigare d'Escaldas — Gilbert avait laissé éteindre le sien — imprégnait la pièce exiguë. Le prince se leva, pour entr'ouvrir la fenêtre, donner un peu d'air. Car tous trois suffoquaient, et non pas seulement à cause des vapeurs du tabac.

Bertrande se leva aussi. Elle rabattit sur la tète de l'enfant, qui dormait toujours, la capeline de laine.

66 LE MASQUE d'aMOUR

En se tournant, elle se trouva face à face avec Gilbert. Leurs yeux se rencontrèrent longuement.

— ce Je n'ai qu'à partir, » dit-elle.

— « Ah!... Tu as choisi?

— Que veux-tu dire ? »

Le tutoiement des heures d'amour revenait parfois à ses pauvres lèvres tremblantes.

— « Je veux dire que tu es convaincue. Je t'ai persuadée que le marquis de Valcor est Bertrand Gaël, ton père. (Quel père!... Enfin!...) Tu prends parti pour lui, pour son effroyable imposture... Et alors tu sens qu'il ne peut plus rien y avoir de commun entre toi et moi. C'est un adieu.

— Je ne te dirai jamais adieu de mon plein gré, Gilbert. Je t'aime. Partout où je serai avec ton fils, à toute heure, n'importe quand, tu trouveras deux cœurs fidèles, t

Il lui prit la main, remué.

— « Ma pauvre petite!... Comme je t'ai fait du mal!... »

Elle nia, de la tête, retenant les sanglots qui l'étouffaient. Ses yeux clairs, d'eau et de soleil, où palpitaient les reflets de la grève natale, s'enfonçaient dans les prunelles brunes de son séducteur, jusqu'à l'âme du jeune homme, pour y porter cette certitude qu'elle préférait son amour, sa chute, sa détresse, le déchirement actuel de son cœur et de sa conscience, à une vie paisible qu'il n'aurait pas traversée.

Et lui, le viveur au cœur sec, le jouisseur tombé à l'intrigue pour une fin de lucre et d'ambition, exaspéré jusqu'à la haine parce que

MADAME DE FERNEUSE 6j

ce but lui échappait, cuirassé de méfiance et d'égoïsme, il reçut pourtant le doux choc. Il s'émut dans la tendre clarté de ces beaux yeux.

— « Bertrande... »

Mais, tout à coup, les intonations roulantes d'Escaldas vibrèrent.

— « Sapristi! On se sent vraiment de trop entre des amoureux. Dites donc, Gairlance, pourquoi diable m'avez-vous fait venir? »

Le prince tressaillit et se retourna. C'était un avertissement. La présence de ce tiers devait empêcher les défaillances et les concessions.

Pourtant, son intervention fut mal reçue.

— ce Libre à vous de vous en aller, mon cher.

— Comment! » s'écria le Bolivien, c Mais nous avions à nous entendre... Depuis qu'ils m'ont relâché, nous n'avons pas pu... »

Gilbert se mit à rire, et, plaisamment, dit à Bertrande :

— (( Tu sais qu'il sort de prison, ce pauvre Inca. »

Il se vengeait par des railleries de son alliance avec l'équivoque individu. Ce titre « d'Inca », rappelant qu'une assez forte dose de sang indien coulait sous la peau bistrée du métis, jetait celui-ci hors de lui.

Cette fois, l'injure fut pour peu de chose dans la fureur qui verdit la face et enténébra le regard d'Escaldas.

— (( En prison!... » rugit-il. c En prison préventive, pour faux !... Oui, mademoiselle... » (Un jet de haine fusa de ses prunelles charbonneuses, fit presque reculer la jeune femme, surprise). « Or, savez-vous qui est l'auteur de ce

faux, dont on n'a pu me convaincre? C'est celui qui vous touche de si près... C'est le bandit que vous défendez parce que vous le savez votre père... quand vous devriez le renier à cause de cela même. Il nous a joués, le misérable !... Comment? je l'ignore. Mais je sais une chose, c'est que je me vengerai de lui... C'est que je reconstruirai patiemment l'édifice de conviction qu'il a fait crouler... J'ai encore de quoi le perdre... On verra bien... On verra...

— Assez, Escaldas ! » cria Gilbert.

Il soutenait Bertrande, prête à s'évanouir. Et le fait de tenir dans ses bras cette créature charmante, qu'il avait doublement désirée, pour elle-même et pour sa ressemblance avec une autre, réveillait un trouble mal éteint.

Mais la violence du Bolivien, une fois déchaînée, ne se calmait pas d'un mot.

— (( Un faux», répétait-il, « un faux! Cette pièce que j'ai vue il y a quatre ans, qu'on a cherchée pour moi dans des cartons où elle dormait depuis vingt ans. Là-bas, à des milliers de lieues... Et qui se retrouve ici, écrite avec une encre presque fraîche, sur un papier dont le filigrane date de dix-huit mois!... Ah! ah! mais c'est par là que je le repincerai, le démon!... Il a dû ravoir sa véritable lettre et y substituer l'autre. Un coup de génie! Mais il n'est pas tiré d'affaire pour ça, monsieur le marquis de Valcor. Je le tiens, moi!... oui, moi, Escaldas. Nous sommes à deux de jeu, monseigneur! Monseigneur de carton, matelot déserteur, assassin, voleur et faussaire!... Je lui intenterai un procès en diffamation. Je ferai ouvrir une enquête. Il fau-

dra bien retrouver rhomme qui a dépouillé le vieux Pabro, qui l'a tué, peut-être. »

Ce débordement de rage avait pour cause la peur soudaine d'une réconciliation entre Gilbert et Bertrande. Tant que l'amour avait été trop opposé à l'intérêt chez le jeune viveur, les beaux yeux et les tendres paroles de la pauvre fille ne pouvaient constituer des obstacles très redoutables. Mais José Escaldas venait d'apprendre une chose dont il était à mille lieues de se douter : la proposition qu'avait faite au prince décavé le marquis de Valcor de doter la jeune fille. Et comment? D'une façon royale, à coup sûr, si la somme se mesurait aux exigences de Villingen et à la fortune immense du père supposé. Certes, le prince parlait de cette offre avec un magnifique dédain. Il l'avait repoussée, non sans insolence, puisqu'un duel s'en était suivi. Mais alors Gilbert ne doutait pas d'épouser Françoise de Plesguen, dont le père serait reconnu le véritable héritier du marquisat de Valcor. Maintenant que ce rêve s'envolait, qui sait si l'on ne verrait pas venir à composition la fierté du jeune homme? Après tout, il l'aimait, cette délicieuse Bertrande. La beauté de l'enfant qu'elle lui avait donné le touchait. Être riche, avec cela... Echapper à la meute hurlante des créanciers...

En une vision rapide, tandis que le prince et sa naïve maîtresse étreignaient leurs mains, les yeux dans les yeux, Escaldas aperçut le dénouement de l'idylle. C'était, avec le désistement de Marc de Plesguen et l'espoir brisé de sa fille, la véritable fin de l'Affaire Valcor. Malgré ses vantardises, que pouvait-il, à lui tout seul, contre le

marquis? Et qu'obtiendrait-il? Rien. Si même, avec un adversaire pareil, il n'y laissait pas sa peau.

Cependant, sa violente sortie, qui, d'abord, avait terrifié Bertrande, semblait finalement produire un autre effet sur la jeune femme. Elle s'était redressée, se tournant à présent vers lui, toute sa personne suspendue à ces phrases, dont le sens lui échappait, mais dont elle saisissait avidement chaque mot.

Quant à Gilbert, avec un air de résignation railleuse, il attendait que le Bolivien perdît le souffle. Lorsque cette circonstance se produisit, il dit tranquillement, tutoyant le métis, comme il le faisait quelquefois par familiarité dédaigneuse :

— (( Tu as fini? l

L'autre roula des yeux furieux, et haussa les épaules.

— (( Eh bien! tu sais, » reprit le jeune homme, avec le même air de blague méprisante, < je trouve ton éloquence de mauvais goût. Je t'ai invité pour m'aider à convaincre cette enfant, mais non pour lui servir, au dessert, le venin avec lequel tes ancêtres empoisonnaient leurs flèches. Je vais la reconduire chez elle. Tu n'as pas besoin de nous attendre.

— Alors, » fit Escaldas, « le plan de campagne que je voulais vous soumettre?...

— Nous verrons cela un autre jour. Si ton second plan ne vaut pas mieux que le premier, je te conseille de le mûrir encore un peu, mon vieil Inca. »

CŒU'HS ULTIE%S

ost Escaldas sortit du restaurant. Son sang de « pays chaud » lui bouillait dans les veines. Mais la colère, chez lui, n'était pas aveugle. Son esprit astucieux dominait vite les mouvements intérieurs désordonnés, remettait les choses en place, prévoyait et réglait le parti à tirer des plus exaspérantes conjonctures.

La marche le calma peu à peu. D'abord il allait au hasard. Puis son pas se ralentit, hésita, et finalement changea de direction. Après avoir traversé les Tuileries, il franchit le pont Royal, et pénétra dans la rue du Bac.

De loin, comme il se préparait à tourner dans la rue de Yerncuil, il jeta un coup d'œil vers l'hôtel de Valcor, croyant découvrir quelques indices de l'événement du matin. Mais il ne

distingua même pas la grande porte, cachée dans un retrait cintré, entre les bas avant-corps des communs. Les tentures funèbres avaient été retirées. Devant, la foule passait, indifférente. Pas une tête détournée, pas un regard, ne rappelait la fièvre de curiosité qui palpitait là, tout à l'heure.

Cependant une voiture, entre toutes celles dont le flot remontait la rue, avec des ressauts et des arrêts d'encombrement, fixa soudain l'attention d'Escaldas. Il reconnut le coupé sombre, aux panneaux discrètement armoriés, à la livrée de grand deuil, au nerveux attelage, qu'il avait remarqué dans le cortège. Les lanternes étaient débarrassées de leur crêpe et éteintes. Sous le store à demi baissé de la portière, Escaldas vit de longs voiles ténébreux. La tache blanche d'une manchette d'homme lui fit reconnaître le geste de deux mains gantées de noir, une plus petite, l'autre plus forte, qui s'étreignaient. Il devina. Le marquis de Valcor et sa fille Micheline revenaient ensemble de la déchirante cérémonie, où l'usage avait maintenu séparées leurs deux douleurs.

ce Vous en verrez bien d'autres! » gronda férocement le Bolivien en tournant sur ses talons.

Il suivit le trottoir de la rue de Verneuil et pénétra sous une porte cochère, encombrée par la voiture à bras d'un emballeur. On sortait des caisses en bois blanc, aux dimensions bizarres. D'autres caisses en formation résonnaient, dans la cour, sous des coups de marteau.

Cette cour, de proportions charmantes, s'en-

cadrait de façades aux jolies fenêtres Louis XIII. La maison était l'ancien hôtel de Plesguen, aujourd'hui divisé en appartements, qui ne se louaient pas très cher, à cause de leur distribution hétéroclite et du manque absolu des commodités modernes.

Sans demander à la concierge si les personnes qu'il allait voir se trouvaient chez eux, Escaldas gagna l'escalier B, au fond de la cour, à droite, monta deux étages, sur des marches parquetées et cirées qui n'étaient pas les nobles degrés de pierre, à rampe de fer forgé, de l'escalier principal. Il sonna à une porte, que protégeait un battant de drap vert.

Une bonne vint ouvrir.

— c Monsieur de Plesguen, s'il vous plaît? » La femme rougit, balbutia, comme embarrassée par une consigne, qu'elle n'avait pas la présence d'esprit d'exécuter.

— (( Si Monsieur n'est pas là, pourrai-je parler à mademoiselle de Plesguen? »

Il pénétra sans façon dans l'antichambre, ajoutant très haut :

— « J'ai des choses de la plus haute importance à lui dire. »

Sa voix de clairon, aux notes roulantes, vibra contre les boiseries.

Une porte intérieure, poussée contre, seulement, s'écarta, laissa voir une silhouette mince, un visage pâle, des cheveux d'un blond délicat.

— « Chut!... monsieur Escaldas... Si mon père vous entend, il va vous défendre d'entrer.

— Mademoiselle, par pitié pour vous, rece-

vez-moi. Vous ne savez pas de quel intérêt il s'agit, » insista le Bolivien, baissant le ton.

La jeune fille restait interdite, ne voulant pas, n'osant pas... A la fin le désir de savoir fut le plus fort.

— « Venez par ici, » fit-elle, tout en mettant un doigt sur sa bouche à l'intention de la domestique.

Ils suivirent un corridor obscur — court d'ailleurs. Puis la clarté reparut. Mllc de Plesguen introduisit le visiteur dans une petite pièce qui tenait de la lingerie, de la salle d'études et du cabinet de débarras. De hautes armoires, fixées au mur, en remplissaient une partie. Il y avait un petit bureau, où l'on avait dû récemment écrire, et, devant la fenêtre, une table à ouvrage avec une tapisserie commencée. Le bruit du marteau scandait la paix vieillotte et attristée de cette espèce de boudoir pauvre, et de cette demeure tout autour, calme dans une rue calme, avec l'amas des souvenirs entre ses murs noircis.

La jeune maîtresse de céans ferma la croisée, ouverte malgré la saison pour faire reprendre le feu dans la grille d'une petite cheminée. Les coups de marteau résonnèrent plus sourds.

— « Asseyez-vous, monsieur, » dit la jeune fille avec une politesse froide.

Françoise de Plesguen avait perdu cette grâce mignarde et rieuse, qui, à seize ans, lui donnait l'air d'une espiègle figure de Watteau. Elle en avait moins de vingt, et, déjà, la jeunesse s'effaçait sur ce fin visage, par l'expression fiévreuse, douloureuse, tendue. Le teint plombé, l'éclat durci des yeux clairs, gâtait irrémédiablement

MADAME DE FERNEUSE jf

une beauté qui n'eût été, au mieux, que celle « du diable », mais qui aurait paru réelle avec de la fraîcheur et de la gaieté.

Les yeux d'Escaldas s'attachèrent, en un étonnement visible, sur la robe noire, sans un fil de lingerie blanche, qui amortissait encore cette physionomie éteinte.

— ce Je porte le deuil de ma tante, qu'on a enterrée aujourd'hui, sans que je puisse me joindre à ceux qui la pleurent, » expliqua MUe de Plesguen, avec une amertume rancunière.

— « Votre tante! » s'exclama le Bolivien.

— «. Le marquis de Valcor est mon oncle à la mode de Bretagne, le cousin germain de mon père, » reprit-elle, les lèvres pincées.

— « Alors, moi, » dit Escaldas ironiquement, « j'ai échafaudé une histoire insensée, j'ai fait des faux pour vous réintégrer, vous et votre père, dans une fortune et dans des droits héréditaires que j'aurais prétendu à tort vous avoir été escroqués. Pourquoi?... Pour une commission sans doute. A-t-il jamais été question, entre nous, d'une telle commission?

— Si le fait eût été exact, naturellement, notre reconnaissance... »

Escaldas ricana.

— « Mais, » poursuivit-elle, ce vous nous avez entraînés dans un abîme de honte et de remords. Mon père en meurt. Quant à moi... »

Un affreux tressaillement de souffrance passa sur cette jeune figure.

— (( Mademoiselle, » dit le Bolivien, avec un accent d'une force impressionnante, « je ne puis

JÔ LE MASQUE d'aMOUR

vous faire des serments. Vous ne croiriez pas aux invocations les plus sacrées, dans la bouche d'un homme qui n'est ni de votre race, ni de votre caste, sortant de prison sous une inculpation qu'on n'a pu prouver, d'ailleurs, mais à laquelle vous croyez, vous; d'un homme, envers lequel vous n'avez maintenant que défiance et mépris. Cependant, regardez-moi, écoutez-moi... Aussi vrai que j'ai eu une mère, aussi vrai que rien ne me ferait blasphémer sa mémoire, je suis absolument certain qu'il n'y a pas de marquis de Valcor, en dehors de votre père, monsieur de Plesguen. L'homme qui porte ce titre est un imposteur. En apparence, et seulement en apparence, il a réfuté ou esquivé les preuves que je vous avais fournies. Ces preuves restent intactes. Et je les reconstituerai. Si ce n'est pas pour vous, ce sera pour moi. J'y laisserai plutôt ma vie. »

L'âpre sincérité de son accent troubla Françoise. Elle regarda l'homme en silence, puis elle eut un geste découragé.

— « Vous êtes convaincu, peut-être, )) ditelle. « Admettons que la fausse lettre n'ait pas été fabriquée par vous...

— Merci!... Vous n'admettez, d'ailleurs, que l'évidence, puisque le Parquet a rendu une ordonnance de non-lieu.

— Mon père ne l'admet pas, lui, cette évidence. Jamais il n'aura plus affaire avec quelqu'un qui lui a fourni des documents aussi équivoques. Songez donc qu'on a failli l'arrêter, lui aussi! Son revolver ne le quittait plus. Il se serait tué. Je l'ai empêché une fois de le faire. Le soupçon dont son nom reste sali le rend fou.

— Raison de plus pour chercher la lumière.

— Il ne peut croire que vous la déteniez. » Escaldas eut un mouvement qui signifiait :

c Nous verrons bien! » Puis, changeant de ton, il reprit :

— (( Je pensais me buter à cette obstination. Aussi ne suis-je pas venu pour plaider la cause de votre intérêt.

— Et quelle cause donc?

— Celle de votre cœur, mademoiselle Françoise. »

Elle se redressa. La pudeur offensée fit monter le rose à ses joues pâles. De tels mots dans la bouche d'un être pareil! Son cœur, son amour, servant de ressort aux intrigues de ce vil personnage!

— « Je vous en prie, monsieur!... »

Cependant la formule d'interdiction s'exhala

sans énergie. Cet Escaldas, malgré son âme louche, ne possédait-il pas les secrets de Gilbert? Ne vivait-il pas dans son intimité?

— « Ne vous révoltez pas, mademoiselle Françoise, » reprenait-il d'une voix insidieuse, nuancée d'un hypocrite respect. « Ne vous rappelez-vous pas cette soirée de fête, au château de Valcor, où je vous ai surprise dans le dépit de voir le prince danser le cotillon avec une autre que vous?

— Avec ma cousine Micheline.

— Avec celle qui n'est pas votre cousine... Avec la fille de l'aventurier. Que vous ai-je dit alors?

— Que vous amèneriez le prince à mes pieds.

yS LE MASQUE d'aMOUR

— L'ai-je fait?

— Oh! » dit-elle, ce si j'avais su par quel moyen! Mais j'étais une petite folle. Vous aviez jadis ébloui mon enfance par des récits de pays lointains et fantastiques. Pour un peu, je vous aurais cru magicien. Ce soir-là, je perdais la tête. D'ailleurs, j'étais une enfant. J'ai depuis vécu plus d'années qu'il ne s'est passé de mois. Je connais la vie et les hommes. Vous avez décidé le prince à demander ma main parce que vous avez eu l'habileté de lui faire voir en moi la véritable héritière de Valcor.

— Pardon. Je vous savais aimée du prince. Il ne courtisait Micheline que parce que sa situation lui interdisait d'épouser une jeune fille pauvre. Réfléchissez. Se fût-il donné corps et âme à votre cause sans amour pour vous? Avec la moindre préférence pour celle dont vous étiez jalouse, il n'avait qu'à lui garder son dévouement. N'a-t-il pas été l'arbitre de cette affaire? Sans lui, votre père ne s'y serait jamais lancé. »

Raisonnement spécieux. Comment n'aurait-il pas porté la persuasion dans un cœur aussi désireux de croire? Il y manquait un élément, dont l'absence faussait tout : la conviction chez Gilbert, repoussé par MUe de Valcor, que jamais celle-ci ne consentirait à l'épouser, — conviction qui n'allait pas sans haine et désir de vengeance. Françoise avait entendu, de ses propres oreilles, les déclarations et leur nette réplique. Mais cette idée que le prince était contraint à un riche mariage, lui semblait suffisante pour atténuer aujourd'hui ce cuisant souvenir de son empressement auprès de Micheline.

— (( Je n'ai pas besoin de vous rappeler, » continuait le Bolivien d'un accent moelleux, ce que Villingen a risqué dans la partie dont vous étiez l'enjeu, les débris de sa fortune. Davantage même. Il s'est couvert de dettes. Ce n'est pas monsieur de Plesguen, ce n'est pas moi, qui pouvions faire certaines dépenses : honoraires des gens de loi, recherches exécutées en Amérique, déplacements de témoins, tels que ce Pabro, qu'on a si étrangement supprimé en route.

— Supprimé?...

— Certes. Ne vous ai-je pas dit que je réunis de nouveaux indices, de nouvelles preuves? Mais vous ne voulez rien écouter sur le fond de l'affaire. »

La pauvre amoureuse ne fit même pas attention à cette dernière phrase. Tout entière aux préoccupations que l'adroit métis avait suscitées en elle, Françoise murmura :

— (( Si le prince de Villingen poursuivait autre chose que la chimérique fortune dont il me supposait l'héritière, il n'aurait pas cessé de nous voir dès que tout a semblé perdu. Depuis la validation par la Chambre de l'élection de Valcor, et le désistement de mon père, il n'a pas mis les pieds chez nous.

— C est ce désistement qu'il ne vous pardonne pas.

— Que lui importe, si ses sentiments sont désintéressés?

— Désintéressés! Ah! ma pauvre enfant, » s'écria le Bolivien, tombant à la familiarité, avec une jeune fille qu'il avait vue grandir, et qui, en un moment pareil, ne s'en formalisait pas.

(( Comment voulez-vous qu'il se désintéresse de vos droits, de votre avenir? Qu'il supporte sans irritation une pareille reculade? Puis, qui est-ce qui est absolument désintéressé en ce monde? Vous exigez l'impossible. Même désintéressé d'intentions, le prince ne peut plus l'être de fait. Je vous répète qu'il s'est follement endetté dans l'assurance de notre commune réussite — follement. Le crédit s'offrait de lui-même quand on le considérait comme le champion autorisé des véritables ayants droit au marquisat de Valcor. Il a eu le tort d'en abuser, de ce crédit. Maintenant sa situation est inextricable. »

Mlle de Plesguen, dont, malgré son assurance de tout à l'heure, les vingt ans ignoraient beaucoup de la vie et des hommes, ne se douta pas que le beau Gilbert s'était moins servi de ce crédit pour les dépenses du procès que pour ses plaisirs, et surtout que pour le jeu, où il avait fait de lamentables pertes. Mais elle s'énerva de ces considérations d'argent, alors qu'elle attendait autre chose.

— « Enfin, » dit-elle sèchement, ce qu'y puisje? Le prince de VilHngen ne peut attendre que nous compensions ses sacrifices. Nous aussi, à cette navrante aventure, nous avons perdu le peu que nous possédions.

— Ne le prenez pas ainsi, mademoiselle Françoise. Le prince ne connaît rien de ma démarche auprès de vous. C'est un galant homme. Mais il y a un proverbe qui dit : « Nécessité n'a pas de loi. )> J'ajouterai : « pas même celles de la chevalerie. )) Vous allez perdre celui que vous aimez et qui vous aime. Et cela faute d'un peu de carac-

MADAME DE FE RNEUSE 8l

tère et de persévérance. Vous allez jeter votre Gilbert dans les bras d'une rivale.

— D'une rivale!... »

La secousse galvanisa la taille frêle de Françoise. Le calme voulu de sa physionomie disparut dans la pâleur accentuée des traits, la convulsion des lèvres.

— «Et d'une rivale indigne de vous, » appuya le Bolivien, satisfait de l'impression produite.

— (.( Alors ce n'est pas Micheline! » s'écria Françoise.

Même dans sa haineuse jalousie contre cette compagne d'enfance, qui toujours l'avait emporté sur elle, comment ne pas attester la rare valeur de cette créature d'exception?

Escaldas eut un rire bref.

— (( Micheline?... Je ne vois pas bien le soidisant Valcor donnant sa fille à l'homme qui lui dénie sa personnalité sociale, et qui allongea un si sensible coup d'épée dans sa personnalité physique. Sa fille?... J'entends celle qui consacre si magnifiquement son usurpation, celle qui mêle son sang de malandrin à l'illustre sang des Servon- Tanis. Pour ce qui est de l'autre...

— Que voulez-vous dire?

— Vous rappelez-vous, mademoiselle Françoise, une petite pauvresse, fille de pêcheurs, qui a certainement rôdé autour de vous dans le parc de Valcor, quand vous y jouiez, avec votre pseudo-cousine, admettant parfois à vos parties la marmaille du voisinage?... Une nommée Bertrande?...

— Bertrande? » répéta M,le de Plesguen en

82 LE MASQUE d'aMOUR

interrogeant ses souvenirs. « Bertrande?... Attendez donc... Vous ne voulez pas parler de Bertrande Gaël?

— Si, précisément.

— Oh! celle-là ne se confondait pas avec ce que vous appelez ce la marmaille du pays )). Elle appartenait à une famille très protégée du château. Seulement mon oncle... — je veux dire monsieur de Valcor — la tint de plus en plus à distance à mesure qu'elle grandit. Cette petite ressemblait à Micheline d'une façon que les parents de celle-ci trouvaient gênante.

— Parbleu !

— Comment?

— Monsieur de Plesguen ne vous a donc pas appris qu'au moment de ce coup de théâtre à la Chambre, et de son absurde désistement, nous tenions une piste, nous établissions que le soidisant marquis n'était autre que le marin Bertrand Gaël, disparu à la suite d'un naufrage, et père de cette petite fille?...

— Mon père m'a dit un jour : ce Ils font fausse route. Chercher qui est cet homme, c'est se créer autant d'énigmes qu'il y a d'êtres disparus depuis vingt ans. Tenons-nous-en donc à prouver ce qu'il n'est pas. » Et comme je lui demandais : <r Ils mettent donc un nom en avant. Lequel? » — « Je me garderai de le prononcer. C'est trop redoutablement grave, » répliqua-t-il. Ensuite je n'eus plus l'occasion de le demander, car la catastrophe arriva.

— Ce nom, c'était : Bertrand Gaël.

— Et vous osez appeler sa fille, cette fille de rien, <r ma rivale »? prononça hautainement

Françoise cjui, dans le drame où se jouait leur destinée, ne voyait que son amour.

— Je vous demande pardon de ce que je vais vous apprendre, mademoiselle. Le prince de Villingen a séduit cette Bertrande Gaël, qui l'a suivi ici, à Paris. Elle y travaille comme dentellière. »

Le paie visage de Mllc de Plesguen s'incendia. Elle demeura une minute interdite. Puis elle dit, d'un ton méprisant :

— « Séduite?... Est-ce qu'on séduit des misérables de ce genre? Qu'il ait répondu à ses effronteries par un caprice, je n'ai pas à le savoir. Ce sont choses qui n'existent pas pour ma pensée. Je vous trouve osé de m'en entretenir. Cela me punit de vous avoir reçu et écouté. C'est assez, n'est-ce pas, monsieur. »

Elle se leva, presque belle à cet instant, parla virginale fierté, la dignité de race, la vibrante révolte de sa fine personne, à l'élégant maintien héréditaire.

Le Bolivien se leva aussi, mais pour insister, très humble.

— ce Mademoiselle, croyez bien que je ne vous manquerais pas de respect jusqu'à vous apporter un racontar vilain et inutile. Mais il y a une vérité que vous devez connaître. Le moment est sérieux. Ce n'est pas seulement votre fortune, c'est votre bonheur, c'est votre amour, qu'une prompte résolution de vous sauverait sans doute aujourd'hui.

— Comment, monsieur, mêlez-vous le mot d'amour à la basse aventure que vous me révélez?

84 LE MASQUE d'aMOUR

— : Si l'aventure est basse, elle peut mener à un dénouement assez haut. Le marquis de Valcor offre à Gilbert Gairlance la dot que celui-ci voudra — vous entendez, qu'il voudra — pour faire de Bertrande une princesse de Villin-

gen'

— Ill'épouserait! » cria Françoise.

Son terne visage, ses yeux pâles, étincelèrent, transfigurés d'effroi, d'indignation.

— ce Ce ne serait pas le vil marché, impossible à conclure pour un homme qui n'a pas abdiqué tout sentiment d'honneur. Cette jeune fille est belle, irréprochable — du moins pour lui — et, de plus, il y a un enfant.

— Un enfant! )) murmura Mlle de Plesguen. Elle retomba sur sa chaise. Ses jambes ne la

soutenaient plus. Un égarement douloureux changeait de nouveau sa physionomie. L'éclat passager s'effaçait comme sous la tombée d'un linceul.

— « Ne vous désolez pas, que diable! » dit un peu brutalement Escaldas, que le remords et la pitié prirent à la gorge, malgré sa grossière nature. < Vous jugiez mieux tout à l'heure en appréciant comme une escapade sans conséquence cet épisode presque inévitable d'une vie de garçon. Les conséquences... c'est à vous d'empêcher qu'il ne s'en suive. Mais, dame, quand un intérêt d'argent aussi immédiat s'accorde avec ce que certaines consciences peuvent considérer comme un devoir et certains cœurs tendres comme une... hé! hé!... comme une sollicitation... très douce... peut-on savoir ce qui se passera dans l'esprit d'un être charmant, mais

MADAME DE FERNEUSE 8f

un peu léger, très friand de joies positives, tel que notre aimable prince? »

Le métis parlait d'abondance, encouragé par la muette ardeur et le regard fixe, halluciné, qui semblaient, chez Françoise, les signes d'une attention intense.

C'était bien peut-être cela. Car la malheureuse voulait tout savoir. Mais c'était encore autre chose. C'était la montée étourdissante des sentiments inconnus d'elle-même, déchaînés tout à coup dans le fond de son être, comme par l'arrachement d'une digue, en cette foudroyante irruption de la vie à travers son rêve ignorant de vierge. Elle écoutait les grondements de désastre, dans sa pauvre âme violentée, saccagée, sans prévoir encore ce qui flotterait d'héroïsme ou de lâcheté, de désespoir ou de force vengeresse, parmi la poussière des décombres.

Toutefois, comme Escaldas lui répétait que toutes les péripéties du lendemain dépendaient d'elle seule, M110 de Plesguen demanda, d'une voix aussi brisée que toute sa personne :

— « Mais que puis-je? Vraiment, je ne comprends pas.

— Vous ne comprenez pas? Mais vous n'avez qu'à décider votre père à reprendre ses poursuites contre le gredin qui vous a dépouillés. Tout est là. Le prince de Villingen n'a pas encore douté une minute de votre bon droit, ni de l'imposture infâme. Il exècre Valcor. Il le méprise. Pour lui, c'est un brigand déguisé en marquis. Supposez que cette conviction s'émousse. Pourquoi alors ne pas accepter d'un gentilhomme la main d'une jeune femme que

86 LE MASQUE d'aMOUR

ce gentilhomme saurait rendre acceptable, même socialement, et la dot? Quel serait son tort envers vous? N'est-ce pas vous-même qui le repousseriez, en renonçant à cet héritage que vous deviez conquérir pour lui, avec lui? Votre abdication, votre froideur, le découragent/Tandis que d'autre part...

— D'autre part? » répéta Françoise haletante.

— (( Ah! » reprit Escaldas. « Il y a des liens bien attrayants qui risquent de retenir un homme pour toujours. La femme est belle et passionnée. L'enfant est délicieux. J'ai vu Gilbert se pencher sur ce petit avec des airs vraiment paternels.

— Assez!... assez!... » ordonna Françoise. De nouveau elle se redressait, se soulevait de

son siège, s'érigeait avec des raideurs et des frissons de martyre, mais dans un effort de volonté souveraine.

Le Bolivien regardait cette frêle figure avec étonnement. Il ne savait plus qu'attendre de ses lèvres pâles. Il ne la reconnaissait plus. Ce n'était pas la Françoise, aux grâces espiègles, menues et coquettes, mais cachant sous ces légers dehors une vanité malade et une féroce jalousie, qu'il avait vue jouer dans le parc de Valcor avec Micheline, et darder de poignardants regards dans le dos de cette cousine trop privilégiée. Ce n'était pas la Françoise agressive du procès de Valcor, traînant son père dans les cabinets d'hommes de loi, les dents serrées, les traits tirés par l'effort constant de la lutte, marchant vers le but avec la vaillance tenace d'une

femme qui vise une triple conquête : revanche, fortune et amour. Ce n'était même plus la Françoise de tout à l'heure, si troublée au nom de celui qu'elle adorait, rougissante sous sa pâleur, et n'écoutant même pas les plans de combat soi-disant infaillibles de leur ancien allié, dans son naïf désir d'apprendre ce que devenait le fiancé oublieux. Elle le savait, maintenant, ce qu'il était devenu. Une personnalité nouvelle surgissait dans son âme sous le choc de la destinée, — ou plutôt non : la personnalité plus haute que toutes ces ébauches de la jeunesse, une conscience lentement préparée au cours des siècles par l'orgueilleuse vertu de toute sa race, se dégageait en elle d'un seul bond.

— ce Monsieur, » dit-elle à Escaldas, ç puisque vous voyez souvent le prince de Villingen, voulez-vous accepter une commission pour lui?

— Comment? bien volontiers... » balbutia l'autre, démonté sans savoir pourquoi, rien qu'à l'accent et à l'air de cette mince figure figée dans l'inaccessible.

Tous deux, de nouveau, se tenaient debout. La petite chambre, d'une intimité mesquine, où le bureau, la table à ouvrage, disaient les vains travaux des heures vides, difficiles à remplir parce que l'espérance ne les enchante pas, commençait à s'assombrir par la tombée au crépuscule d'hiver dans la cour sans horizon. Les coups de marteau montaient d'en bas avec des rythmes obstinés, des résonances méchantes comme des mots. Que clouait-il, ce marteau têtu? Une caisse?... Un cœur?... Un cercueil?

— « Vous direz à Gilbert, » prononça lentement Françoise, « qu'il doit épouser la mère de son enfant.

— Vous n'y pensez pas!

— tt, y> ajouta-t-elle, « que moi, Françoise de Plesguen, je le lui conseille. »

Escaldas restait béant. Il éprouvait la stupeur d'un homme qui aurait mis une allumette enflammée sur de l'amadou et qui en verrait surgir une fleur humide de rosée.

— ce Mademoiselle, songez à ce que vous décidez en ce moment. Vous vous perdez, vous perdez votre père, vous assurez le triomphe d'un criminel monstrueux. C'est au marquis de Valcor, ou, du moins, c'est au bandit qui se prétend tel, que vous sacrifiez vos droits, votre bonheur, votre amour, l'honneur de monsieur de Plesguen.

— L'honneur de mon père est intact.

— Vous savez bien que non. Vous savez bien ce qui reste, dans l'opinion, après cette histoire de faux, si infernalement machinée par votre spoliateur. Monsieur de Plesguen en a failli mourir. Vous me l'avez dit vous-même. »

Elle se tut. Le Bolivien reprit :

— « Si vous abandonnez Gilbert à votre vulgaire rivale, si vous dénouez l'engagement qui le lie à vous, au moment même où votre père renonce à revendiquer votre patrimoine, le prince perdra d'un seul coup sa foi dans vos sentiments pour lui, dans votre cause, et ses scrupules quant aux serments qu'il vous a faits. Je doute alors qu'il hésite à se rapprocher du marquis et à épouser Bertrande. Leur alliance et votre désisment, après la validation sensationnelle que vous

savez, consacreront le triomphe définitif du plus audacieux gredin qui jamais ait bravé la justice humaine et la justice divine. Vous et votre père, vous roulerez dans la boue. Chacun verra en vous des intrigants abjects, qui ont essayé, par les plus répugnants moyens, d'escroquer un titre et une fortune. »

Un sourd cri de détresse et d'horreur jaillit de la gorge de Françoise. Elle tremblait, elle se tordait les mains. Qu'allait-elle répondre?

Escaldas, croyant l'avoir convaincue, attendait la rétractation de l'ordre qu'elle lui donnait tout à l'heure. Il ne pouvait se persuader qu'elle l'avait dicté sincèrement, cet ordre. Certaines données psychologiques échappaient à sa mentalité inférieure. Il tenait compte de ce qu'il devinait et comprenait dans cette fille de race : la jalousie, l'ambition, la passion, la vanité, ce qu'elle partageait avec toutes ses sœurs du même sexe, et ce qu'elle détenait à un plus haut degré qu'aucune d'elles. Mais il ignorait aussi bien le puissant ressort de fierté que l'impulsion de l'antique droiture. Ces notions-là demeuraient indiscernables pour le métis.

Jamais, d'ailleurs, il ne sut quel emportement soulevait cette âme bouleversée. Mllc de Plesguen n'eut pas le loisir de lui répondre. Une porte venait de s'ouvrir, dans l'embrasure de laquelle apparaissait Marc de Plesguen, attiré par la voix du visiteur, celui-ci ayant inconsciemment haussé le ton.

Escaldas, à le voir, se demanda si sa détention préventive avait duré six semaines ou six ans, tant son ancien allié lui parut changé morale-

ment et physiquement. M. de Plesguen avait vieilli. Sa moustache et ses cheveux étaient aujourd'hui presque tout à fait blancs. Son long visage maigre semblait s'être vidé du peu de chair conservé jusque là. Ses yeux ternis s'emplissaient d'une tristesse obscure. Mais ce qui fit presque reculer le Bolivien fut l'expression menaçante que prit cette physionomie spectrale, quand la conscience de sa présence, à lui-même, y apparut.

— ■ ce Hors d'ici! » cria le vieux gentilhomme, qui, après ce mot, resta trop suffoqué pour en prononcer un autre.

— « Mon père, » dit Françoise en lui saisissant la main, ce c'est moi qui ai fait entrer monsieur Escaldas.

— Toi ! »

Il avait pris d'abord l'émotion de sa fille pour la révolte devant une intrusion grossière.

— (( J'avais si formellement défendu... » s'écria-t-il.

Cependant il ne savait rien blâmer de ce qui convenait à sa fille. Le fait qu'elle recevait le Bolivien de son plein gré le calma quelque peu. D'un accent plus mesuré, il reprit :

— ce C'est la dernière fois que vous mettez les pieds ici, monsieur. Mademoiselle de Plesguen ne m'infligera plus la mortification de vous accueillir malgré moi. Vous vous êtes glissé dans notre existence paisible et digne, comme un reptile venimeux. Vous l'avez à jamais troublée, souillée, empoisonnée. Ce qui est abominable, c'est que, vil tentateur, vous avez tourné la tête de cette pauvre enfant par vos fallacieux mi-

rages. Moi, je les avais repoussés avec dégoût. Rappelez-vous notre conversation dans le parc de Valcor. C'était fini là, si vous n'aviez lâchement égaré l'esprit d'une jeune fille. Vous essayez encore la même tactique. Prenez garde ! Si je vous retrouve jamais en train de causer avec mademoiselle de Plesguen, soit ici, soit ailleurs, de son consentement ou par surprise, je vous tuerai ainsi qu'une vermine malfaisante. On me condamnera comme meurtrier, soit, mais non pas comme faussaire et comme votre complice. »

José Escaldas manquait de bravoure physique. La seule menace de la mort lui donnait la chair de poule, et il ne douta pas un instant que celle-ci ne fut sérieuse. Il ne fit donc pas beaucoup de cérémonie pour sortir, et abrégea les politesses qui ne lui furent pas rendues.

Lorsqu'il traversa la cour, les coups de marteau de l'emballeur meurtrirent ses fibres, où tressaillaient des illusions de chocs, de déchirements, de blessures. Il ne se rasséréna que dans la rue. Mais alors il se fit la réflexion que c'était dur d'avoir risqué sa peau contre Valcor pour s'exposer à la faire trouer par Plesguen. Ces gens-là parlaient de le tuer avec une désinvolture vraiment intolérable.

« Et dire, » pensa-t-il, « que j'en entendrai peut-être autant de Gilbert, un jour ou l'autre! Il évitera ainsi de régler nos comptes. Car enfin il me doit quelque chose. J'ai perdu ma bonne sinécure au château de Valcor, je me démène depuis plus d'un an et finalement j'ai été coffré, tout cela pour échafauder sa fortune, à lui. S'il s'enrichit en épousant sa Bcrtrande, il n'aura pas

le cœur, j'espère, de me laisser crever de faim. Mais crever pour crever, il y a une satisfaction que je me donnerai avant de passer dans l'autre monde, c'est de démasquer ce marquis du diable. Ah! celui-là m'offrirait maintenant un million que je cracherais dessus. Je veux voir cet homme-là au bagne. Je l'y verrai, nom de D...!

LES VEUX COUSITsLES

evant le portail du Père-Lachaise, un coupé de maître, — superbe attelage à deux, grande livrée de deuil, — s'arrêta. Le valet de pied sauta du siège, ouvrit la portière. Une jeune femme descendit, haute et souple, de lignes un peu incertaines sous le long voile de crêpe et le collet uni doublé de fourrure, mais dont la grâce, la distinction, s'affirmaient au moindre mouvement. Elle se tourna vers l'intérieur.

— « Passez les fleurs à Lucien, Céline, » ditelle à une femme de chambre vêtue de noir, et d'une correction qui lui donnait presque l'air d'une gouvernante.

— « Mademoiselle ne veut pas que je l'accompagne?

— Non. Je préfère être seule. Et Lucien suffit à porter cela. »

Le domestique avait les bras encombrés par d'énormes gerbes de chrysanthèmes, et tenait dans ses mains des bouquets de violettes, —

pâles violettes de Parme, aplaties et tassées en un disque odorant, somptueuses violettes russes, en touffes pourprées et sombres. A quelques pas, il suivait sa jeune maîtresse, avec cet attentif respect qu'elle inspirait autour d'elle, et qui n'était pas seulement l'attitude imposée, souvent hypocrite, des gens de service.

Le crêpe, bordant très haut la jupe, balayait sur le fin gravier un peu de neige sèche. L'aprèsmidi était froid et splendide. Les tombes les plus neuves paraissaient jaunes dans la sertissure immaculée qui les entourait. Celles de bronze ou de marbre noir s'enlevaient en un dessin vif et dur. Partout, dans les jardinières et dans les vases, la gelée avait flétri les offrandes fidèles. Ce n'étaient que corolles brunies et comme brûlées, faisceaux de tiges mortes. A l'abri des petites chapelles, à travers les portes ajourées, on apercevait toutefois des palmes et des feuillages d'un vert intact. La plupart étaient de ces plantes naturalisées, qui ne sont pas artificielles, mais qui ne sont plus vivantes, momies végétales, mettant un peu de durée sur les corps fragiles, que l'humanité ne se soucie plus de momifier comme leurs rameaux.

Après avoir quitté l'avenue principale pour prendre un chemin plus étroit, la visiteuse allait s'engager dans un couloir entre deux rangs de tombes, lorsqu'elle s'arrêta, saisie.

A quelques mètres d'elle se dressait un édifice sépulcral qui devait être celui d'une riche famille, à en juger par son importance et par le style de son architecture. C'était un monument pseudo-gothique, à clochetons, à colonnettes et à

fenêtres ogivales, dans lesquelles brillaient des reflets de vitraux. Un jardinet relativement large, entouré d'une grille basse en fer forgé d'un beau travail, lui assurait un aristocratique isolement.

Ce qui clouait sur place la jeune fille, c'était d'apercevoir devant ce caveau, où, de près, on distinguait les armes des Servon-Tanis, et où maintenant reposait sa mère, une personne en deuil, agenouillée. L'attitude humblement fervente de cette personne indiquait une émotion profonde, plus que de la douleur, un élan désespéré. Qui donc pouvait pleurer ainsi, dans ce cimetière d'où le froid éloignait les plus persévérants, et sur cette Laurence de Valcor que sa fille se croyait seule le droit et le devoir d'honorer d'un pareil hommage? Déjà s'alarmait la tendresse ombrageuse de l'orpheline. Ce fut bien pis quand elle crut reconnaître celle qui priait, le front contre la grille glacée.

— « Posez les fleurs ici, Lucien. Je les porterai moi-même jusqu'à la tombe, )> dit-elle au domestique, d'une voix trop basse pour troubler, à cette distance, le recueillement de l'étrangère.

La grande silhouette noire du valet s'inclina sans mot dire. Il plaça les gerbes et les bouquets sur un rebord de pierre, afin que Mademoiselle n'eût pas trop à se baisser pour les prendre. Puis, mettant la main à son chapeau à cocarde de crêpe :

— « Dois-jc attendre au coin de l'allée, comme d'habitude?

— Non. Retournez jusqu'à la voiture. Dites à Prospcr qu'il peut promener les chevaux pen-

96 LE MASQUE d'aMOUR

dant un bon moment. Vous... attendez-moi à la grille. »

Il s'éloignait. Elle le rappela :

— « Ne restez pas en place. Vous gèleriez. Il suffit que je puisse vous apercevoir en sortant. »

Il s'inclina, remit son chapeau, et partit avec cette pensée, qui venait à tous à charque marque de cette habituelle sollicitude :

« Ah! il n'y en a pas beaucoup comme elle. »

La jeune fille ne songea même pas à se munir des fleurs destinées à renouveler la parure quotidienne de la chapelle funèbre. Elle se dirigea vers la personne agenouillée, qui, le front contre ses mains crispées à la clôture de la tombe, demeurait plongée dans un recueillement impossible à distraire.

La nouvelle venue, en s'approchant, vit que la toilette noire, d'une élégance simple, n'était pas à proprement parler une toilette de deuil. Elle distingua une taille presque invraisemblablement mince prise dans une jaquette d'astrakan, et des cheveux d'un blond délicat, pâle comme l'avoine mûre, sous un toquet de velours.

— ce Françoise! » dit-elle.

Un sursaut secoua la frêle forme sombre. Un visage effaré se tourna, — non sans charme, mais d'une jeunesse indécise, d'une jeunesse qui ne sait plus ou qui ne veut plus être jeune. Et deux yeux clairs, aux paupières rougies de larmes, s'élargirent presque avec effroi.

L'autre jeune fille avait écarté son grand voile de crêpe. Elle montrait une figure admirable, aux lignes pures, d'une blancheur un peu anor-

malc peut-être, mais qui, sans doute, venait de se décolorer dans l'émoi. Des prunelles sombres, noyées, pleines d'une ardeur triste, étoilaient de splendeur et de mystère ses traits charmants.

— < Françoise, qu'est-ce que tu fais ici?... Devant la tombe de ma mère... Toi qui l'as tuée!... ))

Il n'y avait ni emphase, ni violence, ni cruauté agressive, dans l'intonation dont fut formulée ce terrible reproche. La prostration désespérée de la coupable ne laissait guère de champ à l'indignation. Une seconde phrase, aussitôt, l'attesta :

— « Si je t'avais trouvée devant cette tombe dans une autre posture qu'à genoux et en larmes, je t'eusse chassée!

— Un cimetière est à tout le monde, » dit Mll° de Plesguen en se relevant. Et elle ajouta : « Je veux bien m'agenouiller devant elle, qui fut si bonne pour mon enfance, et à qui j'ai fait tant de mal sans le vouloir... Mais non devant toi, Micheline. »

Elles se tenaient face à face, dans le silence blanc du cimetière. Et elles demeurèrent un instant silencieuses elles-mêmes, ayant trop de choses au fond du cœur pour essayer de les dire, et des secrets plus sinistres en leur jeune chair vivante, que ces sépulcres sous leur dalle glacée.

Qu'il était loin le soir de fête où elles avaient dansé le menuet dans une salle illuminée du château de Valcor, toutes deux éblouissantes de grâce et de joie, toutes deux grisées d'un rêve d'amour, l'une pensant à Hervé de Ferneuse, l'autre se croyant aimée par Gilbert de Villingen! Elles s'imaginaient être amies, alors, les

98 LE MASQUE d'aMOUR

deux cousines, grandies côte à côte. Même celle qui jalousait l'autre, en souhaitant quelque revanche de l'avenir, aurait reculé d'horreur si elle avait pu prévoir à quelle œuvre sombre l'entraîneraient les complicités du destin.

— « Il serait inutile, en effet, » prononça Micheline, ce de t'humilier jusqu'à me demander pardon, car je ne te pardonnerai jamais. Retire-toi maintenant. Nous n'avons rien à nous dire. »

Françoise jeta un coup d'ceil vers les fleurs, — sans doute si coûteuses pour la saison, — qu'elle venait de remarquer, déposées à quelques pas. Ses yeux se reportèrent vers un petit bouquet de roses du Midi, celles qu'on appelle en Provence du safrano, que Micheline vit alors, elle aussi, jonchant les marches devant le caveau.

— « Je les ai lancées par-dessus la grille, ne pouvant entrer, » dit Françoise, « pour qu'elles soient aussi près que possible de ma pauvre tante. Ne veux-tu pas me permettre de les placer dans la chapelle?

— Non, » fit durement Micheline, « tu profanerais ce lieu sacré, en y pénétrant. »

Ni l'une ni l'autre n'avaient bougé. Mllc de Valcor semblait ne pas vouloir approcher de la tombe de sa mère tant que celle qu'elle accusait d'avoir fait mourir cette mère de chagrin en resterait si proche. Elle ajouta :

— « Puisque tu appelles « ta tante » la victime qui repose ici, c'est donc que tu reconnais l'abomination des calomnies qui devaient ruiner, déshonorer mon père, et dont le scandale n'est pas près de s'éteindre. Quels ne doivent pas être tes remords, en eflet! »

Françoise de Plesguen répondit :

— « La vie m'a fait plus de mal que je n'ai voulu en faire à toi ou aux tiens. Je ne sais pas si je me repens. J'ignore même si j'ai à me repentir. Mais je souffre au delà de mes forces. C'est la douleur qui m'a amenée devant cette tombe, pour prier et pleurer. Celle qui vient d'y descendre m'a aimée quand j'étais petite. Je lui ai dû les joies enfantines qui compteront comme ma seule part de bonheur en ce monde. Te rappelles-tu quand elle m'invitait, en été, à Valcor?... Quelle fête!... Mon enfance était si triste auprès de mon pauvre papa mélancolique, dans la médiocrité de notre logis, rue de Verneuil.

— Tu as pourtant oublié cela quand tu nous as déclaré la guerre.

— Oui, je l'ai oublié. Parce que j'étais ivre d'espérances plus fortes que ces pâles souvenirs. Mes espérances ne sont plus. Alors je me souviens. »

Micheline eut un sourire amer.

— « Te moques-tu de moi avec une pareille théorie?... Ce serait facile de se disculper, à ce compte-là.

— Je ne fais pas de théorie. Je ne me moque pas. Je ne me défends pas. Je dis la vérité.

— C'est assez. Va-t'en.

— Soit! Adieu, Micheline.

— Adieu. »

Elles étaient fières l'une et l'autre. Dans les pires conflits, de telles natures se gardent une sorte d'estime réciproque qui peut s'accorder même avec la haine. Micheline crut voir flotter autour de la frêle silhouette, qui se détournait

lOO LE MASQUE D AMOUR

maintenant, une telle ombre de détresse, que, malgré tout, elle en fut émue. Elle appela presque doucement :

— ce Françoise ! »

La tête blonde regarda en arrière, montrant de nouveau, sous le velours noir de la toque, un mince visage pâle et comme pétri de chagrin.

— « Que veux-tu?

— Pourquoi disais-tu que la vie a été plus cruelle envers toi que tu n'essayais de l'être envers nous?

— Qu'importe ! » répliqua Françoise. « Sache seulement que ton splendide domaine de Valcor, sur lequel je me croyais des droits, et que ton nom, dont j'étais jalouse, pourraient me revenir aujourd'hui sans rien changer à mon sort.

— Comment?

— Parce que ce patrimoine magnifique ne m'empêcherait pas de me faire religieuse.

— Toi, religieuse!...

— Cela t'étonne.

— Certes,' tu aimais tant la vie! Et tu veux y renoncer, à vingt ans !

— Ne t'ai-je pas donné la mesure du mal qu'elle m'a fait? Je la hais maintenant, la vie.

— Est-ce le regret d'avoir écouté, d'avoir suivi des suggestions criminelles?...

— Oh !...» murmura Mlle de Plesguen avec une expression étrange.

— (( Tu crois peut-être encore à ton bon droit ?

— Ne me force pas à te répondre. Rappelletoi ce que je t'ai déclaré : je n'ai pas de remords. »

MADAME DE FERNEUSE IOI

Les grands yeux sombres de Micheline étincelèrent. Françoise eut un petit rire, un de ces rires qui font mal.

— « Laisse donc... Sois satisfaite. Ecoute... Si j'ai souhaité d'être une héritière comme toi, c'était pour contenter l'ambition de celui que j'aimais.

— Je savais bien qu'on t'armait contre nous, qu'on te poussait à agir. Malheureuse!...

— Oh! j'ai bien agi par moi-même. Je ne décline pas les responsabilités. J'aimais. J'ai combattu pour mon amour. Peut-être ai-je commis de mauvaises actions. J'aurais fait pire. Tu vois, je suis franche...

— Eh bien?...

— Eh bien, celui pour qui j'entreprenais ces choses hasardeuses, pour qui j'entraînais mon père à une lutte dont il avait horreur, — mon pauvre père, qui en mourra sans doute, comme ta mère en est morte, — pendant ce temps, celui qui était mon but, ma conscience, mon tout, celui qui m'avait donné sa foi, mon fiancé... me trompait, me mentait... Il commettait la pire vilenie qu'un homme puisse commettre. Il séduisait une jeune fille... Une jeune fille qu'il a rendue mère... »

Mllc de Plesguen s'arrêta, puis, presque aussitôt, reprit avec son même rire de tout à l'heure, ce rire qui faisait mal, mais plus strident cette fois :

— « Il l'épousera peut-être... Il l'épousera, cette fille... si, à son tour, elle ramasse dans la boue assez d'argent pour payer une couronne de princesse.

— Ah! » murmura Micheline, ce c'est le prince de Villingen.

— Lui-même, » fit ironiquement Françoise. Des images d'autrefois surgirent en Mlle de

Valcor... Le bal qui avait marqué le commencement de leurs malheurs à tous, — ce bal où, sans deviner qu'elle excitait la jalousie furieuse de sa cousine, elle avait conduit le cotillon avec Gilbert. Puis, peu après, la partie de tennis, et l'apparition, au détour d'une charmille, de cette pâle petite figure, contractée d'angoisse, de haine. Là, elle avait compris.

— ce Tu dois souffrir, en effet, » dit-elle, t Je te plains de toute mon âme.

— Tu me plains ?

— Oui.

— Tu ne te réjouis donc pas d'être si bien vengée?

— Je n'ai pas souhaité la vengeance, je t'assure.

— Tu m'interdisais d'approcher de la tombe de ta mère. »

Micheline resta un instant pensive. Puis, d'une châtelaine en acier noirci qui pendait à sa ceinture, sous son mantelet de crêpe doublé de loutre, elle détacha deux petites clefs. Elle ouvrit d'abord la grille du monument, se baissa, ramassa sur le seuil les roses de Françoise et les lui rendit.

— ce Viens les lui offrir toi-même, » reprit-elle en ouvrant la porte de la petite chapelle.

C'était une véritable niche de verdure et de fleurs. Les feuillages naturalisés laissaient pendre des grappes d'orchidées artificielles, d'une imitation merveilleuse. Parure d'hiver, en attendant

que le printemps permît à un jardinier d'entretenir là des plantes vives. Dans les vases, les bouquets de la veille étaient flétris par le froid. Micheline enleva l'un d'eux, et tendant à sa cousine un cornet en verre de Venise irisé d'or :

— (( Mets tes roses là-dedans, » lui dit-elle. Françoise obéit. Elle fit le signe de la croix.

Ses larmes jaillirent. Alors elle alla s'agenouiller au dehors, à l'angle des marches, et s'abîma dans une prière.

M de Valcor ôta toutes les fleurs fanées des autres vases. Puis elle alla chercher les chrysanthèmes et les violettes, que son valet de pied avait déposés à quelques pas de là. Elle les arrangea avec autant de soin pour sa mère morte qu'elle le faisait jadis dans le boudoir de cette mère vivante. Elle se tint ensuite debout, recueillie, contemplant les corolles frileuses qui allaient périr là, loin de tous les yeux, dans la nuit glacée, pour qu'une pensée de tendresse filiale s'exhalât, à travers l'insondable inconnu, vers l'âme enfuie. Elle murmura : « Maman!... » Et, sanglotante, elle s'agenouilla, elle aussi, mais dans l'intérieur de la chapelle.

Dix minutes plus tard, comme les deux jeunes filles se retrouvaient dans l'allée, tandis que Micheline refermait la grille, Françoise lui dit simplement :

— « Merci.

— Nos deux chemins ne se croiseront peutêtre plus, )) dit gravement M110 de Valcor. « Veux-tu accepter de moi un conseil?

— Parle.

— N'entre pas au couvent par désespoir,

Françoise. Tu n'as pas la vocation. C'est un coup de tête, un suicide moral. Refais ta vie. Tu n'as que vingt ans. »

Mlle de Plesguen hocha la tête.

— « Essaie de guérir.

— Comment?

— Par l'oubli.

— Micheline... Oublies-tu Hervé de Ferneuse? »

Le beau visage se couvrit de rougeur.

— (( Il ne s'est pas rendu indigne de moi, » dit hautainement Mlle de Valcor.

— ce Qu'en sais-tu? Il est à l'étranger, au loin. Pourrais-tu seulement dire dans quel pays? S'il ne revient pas, c'est que, à ses yeux aussi, les Valcor...

— Tais-toi!... tais-toi!... » cria Micheline. « Est-ce pour cela que je t'aurai admise à prier avec moi sur la tombe de ma mère?... »

Une émotion moins âpre détendit un peu l'âme en révolte de Françoise.

— ce Pardon! Je ne te souhaite aucun mal. Ce que tu souffriras encore, ma pauvre Micheline, ne te viendra pas par moi, sois-en certaine. »

Elle se tourna un peu en arrière, et, étendant une main vers le caveau :

— « En son nom, à elle, je te le jure. »

Sans répondre, le cœur étreint d'une angoisse, Mlle de Valcor s'éloignait. Françoise la rappela.

— (( Un mot encore, et je te quitte. Pourraistu me dire où demeure une ouvrière à qui ta famille s'intéresse? Vous ne l'avez sans doute pas perdue de vue.

— Oui donc?

MADAME DE FERNE USE IOf

— Bertrande Gaël. »

Micheline répéta ce nom avec étonnement.

— (( Bertrande Gaël! Son adresse?... Mais... en Bretagne, chez sa grand'mère, au Conquet.

— Tu me réponds cela de bonne foi ?

— Pourquoi veux-tu?...

— Alors, informe-toi auprès de ton père. Il en sait plus long que toi, lui qui l'a recueillie et soignée quand elle s'est jetée sous les roues de son automobile.

— Sous les roues!... Quand cela?... Où donc?...

— L'année dernière. Aux Champs-Elysées.

— Comment?... Bertrande a donc été à Paris ?

— Elle y est toujours.

— Qui l'y a fait venir?

— Le prince de Villingen.

— Oh!...»

Un silence. Les yeux chauds et sombres de Micheline, les yeux froids et clairs de Françoise, se disaient toutes les choses que leurs lèvres ne prononçaient pas. La première demanda enfin :

— « C'est elle?...

— Oui. »

Une pause haletante. Puis Micheline :

— « Mais, en ce cas, comment mon père protège- t-il encore cette misérable?...

— Ne me demande pas, » dit Françoise, « quel rôle elle a pu jouer entre le marquis de Valcor et le pire adversaire du marquis, Gilbert de Villingen, son amant. »

Les lèvres pâles et pures scandèrent terriblement le mot qui leur était si terrible.

— <r D'ailleurs, » ajouta MUo de Plcsguen,

I0.6 LE MASQUE d'aMOUR

(( je ne le vois pas moi-même clairement, ce rôle. 11 y a là un gouffre effrayant, un trou d'ombre et de mystère. Ton bonheur y sombrera peut-être aussi, ma pauvre Micheline. Et, je te le répète, ce ne sera plus par ma faute. »

Si ferme et si hère que fût M110 de Valcor, elle frissonna. Mais aussitôt :

— (( Pourquoi donc demandais-tu l'adresse d'une pareille créature? T'abaisserais-tu à entrer en lutte avec elle?

— Peux-tu le croire?

— Tu veux donc lui arracher des secrets qui pourraient encore te servir contre nous?

— Micheline, je n'ai plus d'ambition, de projets, ni de haine. J'ai désarmé. N'en ai-je pas fait le serment sur la tombe de ta mère?...

— Alors?...

— Je voudrais... » dit Françoise, blême, raidie, les yeux fixes, ce je voudrais voir l'enfant... Son enfant, à lui... comprends-tu?

— Non... » fit rêveusement Micheline. « Je ne comprends pas. Cependant, » ajouta-t-elle, «si je découvre le renseignement que tu me demandes, je te le ferai parvenir.

— Merci. Et, cette fois, adieu pour de bon. » MUe de Valcor n'eut même pas le temps de

répondre, tant fut soudain le départ de sa cousine. Peut-être Françoise voulait-elle ainsi éviter l'embarras d'une main tendue et refusée, l'impulsion d'un baiser impossible, ou la gêne de se garder de tout cela. Peut-être n'était-ce qu'un retour de sa preste vivacité d'autrefois, quand, fillette bondissante, elle narguait, à tous les jeux de plein air, la grave indolence de Micheline.

MADAME DE FERNEUSE I07

Celle-ci la vit disparaître entre les tombes, fragile et noire silhouette, plus noire de toute cette blancheur, plus fragile de toute cette immutabilité.

Mllc de Valcor revint lentement vers l'entrée principale du cimetière. Un poids affreux lui écrasait le cœur, comme si tous ces marbres, toutes ces dalles, tous ces bronzes funèbres s'y fussent appesantis. Elle était venue ici avec la seule pensée de sa mère, de cette douce Laurence, dont elle voyait sans cesse les grands yeux noirs, pleins d'une mélancolie résignée. Douleur profonde, certes, pour sa fille, après une séparation si récente, et quand aucune des fibres saignantes n'était encore cicatrisée dans la fraîche blessure. Mais cette douleur vaste, unie et tendre, Micheline la regrettait presque dans le trouble plus torturant où la laissait sa rencontre avec Françoise. Dieu ! quel nuage plein de foudre pesait encore sur leur destin? Que signifiaient les réticences de son infortunée cousine? — réticences d'autant plus impressionnantes que les velléités pacificatrices de Mllc de Plesguen ne pouvaient être mises en doute.

« Mon père!... mon père!... » pensait Micheline.

Eh quoi! Devait-elle, après le triomphe, après la lumineuse apothéose, entrevoir encore un coin d'ombre où puissent se blottir les ennemis de ce père tant admiré, tant chéri! Mais n'y avait-il pas pire? Serait-ce possible, qu'à la fin, en elle-même, un doute se glissât, quelque chose d'indicible, de sournois, d'obscur... Oh! non, pas cela!... Toute son âme s'insurgeait contre

IC8 LE MASQUE d'aMOUR

un tel supplice!... N'était-ce pas celui dont sa mère était morte?...

Pour n'en pas même admettre la crainte, elle s'interdit d'y penser. Elle évoqua le cher amour dont elle goûterait tôt ou tard le bonheur. Qu'importait l'absence? Qu'importait le temps? Hervé était fidèle. Il lui avait demandé d'accepter comme lui l'épreuve. Elle l'accepterait, quelle qu'en fût la durée, sans laisser fléchir en elle ni l'espoir ni la foi.

Était-ce bien sûr? Sur ce domaine encore passaient des souffles méchants.

Oh! pourquoi donc, devant la tombe de sa mère, avait-elle rencontré cette triste Françoise, dont les illusions déçues, dont l'affreuse expérience, avaient empoisonné le cœur, et qui ne pouvait prononcer que des paroles corrodées d'amertume.

Ainsi rêvait Micheline de Valcor, dans le coupé qui l'emportait à travers le Paris froid et fiévreux de février, et ou elle s'enfonçait, isolée sous son crêpe, à côté de la muette femme de chambre. Sur le crépuscule hâtif s'allumaient les cônes blancs des réverbères à incandescence. L'électricité jaillissait aux devantures. Un fourmillement humain couvrait les trottoirs. Par la vitre à demi ouverte de la portière entrait un air aigre, brumeux, sentant la violence et la tristesse. Puis ce fut la blafarde trouée de la Seine entre ses quais, le fleuve livide, piqueté d'étoiles mouvantes, et les masses ténébreuses, comme d'un fusain écrasé, au long de ses bords, des palais, des flèches, des tours.

La voiture enfila la rue du Bac. Sur l'appel du

cocher, la porte haute et cintrée de l'hôtel s'ouvrit. Le gravier cria dans la cour. On s'arrêtait devant le perron.

— « Monsieur est chez lui? » demanda Micheline au laquais d'antichambre.

— « Non, mademoiselle. Monsieur le marquis n'est pas encore rentré du Palais Bourbon. »

« C'est vrai, il y a séance aujourd'hui, » pensa la jeune fille.

Elle monta chez elle, subit les soins de sa seconde femme de chambre, qui la débarrassa du pesant voile de crêpe et de ses vêtements de ville. Elle passa une robe d'intérieur entièrement blanche, et ne put s'empêcher de murmurer :

— ce Si ce n'était pour mon père, comme je préférerais rester en noir, même à la maison!

— Mademoiselle m'excusera, mais je suis tout à fait dans les idées de monsieur le marquis, » dit la camériste. « Ce n'est pas le costume qui fait la sincérité du chagrin. D'ailleurs, le blanc, c'est deuil. »

Micheline ne répondit pas. Elle savait bien que si sa mère eût laissé dans un autre cœur des regrets aussi cuisants que dans le sien, Renaud de Valcor ne se fût point préoccupé des effets d'une étoffe pour la beauté de sa fille ou l'agrément de ses yeux.

— « Je ne t'aurai sans doute plus si longtemps près de moi, » lui avait-il dit. «t Tu te marieras bientôt. N'aie pas la cruauté de gâter mon bonheur de te voir, en t'assombrissant de ces chiffons affreux. Quel gré t'en saurait notre pauvre morte? Porte le deuil en blanc,

quand nous sommes tous deux seuls chez nous. »

Sa toilette achevée, Micheline passa dans son petit salon.

Tout de suite, sur son joli bureau à cylindre, resté ouvert, elle aperçut son courrier. Il y avait des journaux illustrés, des réclames de couturiers et de modistes, des lettres. La plupart contenaient encore des condoléances. La grande écriture tremblée d'une enveloppe, timbrée du Conquet, attira son attention.

Elle ouvrit le papier commun, vit quelques lignes tracées d'une main peu habituée à tenir la plume, et tressaillit en lisant la signature : « zMathurine Gaël. ))

C'était la grand'mère de Bertrande, cette vieille, à la curieuse figure d'austérité, d'orgueil, taciturne comme une vraie Bretonne, fataliste comme toute fille, femme et mère de marins, pour avoir tant regardé la mer sans voir revenir ceux qu'elle attendait.

Micheline se la rappelait bien. Toute fillette, quand elle rencontrait cette femme, dans le parc, sur la grève ou sur la lande, elle avait un peu peur de ses terribles yeux clairs dans son visage bronzé. Mais la petite Bertrande, qui parfois alors jouait avec elle, lui disait :

— (( Mère-grand n'est pas méchante. Seulement, elle a eu trop de misères dans la vie, n'est-ce pas? Surtout depuis que papa a disparu, là-bas, sur l'eau, et que maman n'a plus sa tête. ))

ce Pauvre créature! Que me veut-elle? » pensa Micheline.

Voici quelle était l'épître :

« (-Mademoiselle,

« Vous ave\ perdu votre mère. T{ien au monde ne la remplacera pour vous. Votre cœur est bon. Tous le savent dans ce pays-ci. Votre douleur doit vous disposer à la pitié pour les autres. cAussi, moi qui voudrais sécher les larmes de vos yeux, je vous supplie de ne pas repousser les miennes.

« zMa petite-fille demande est à Taris, sans que je sache rien d'elle, sinon quelle est coupable. Elle doit être plus malheureuse encore que coupable. Elle n'a jamais connu son père. Sa mère, — vous vous en souvenei peut-être, — ne put la garantir du mal, car Vieu lui a aveuglé l'esprit. Ce sont les excuses de la brebis égarée.

<c Je pleure nuit et jour sur elle. Je voudrais savoir ce quelle devient. Je voudrais qu'un ange compatissant s'inclinât vers elle au fond de l'abîme.

(( Jai pensé que si vous étie\ ce bon ange, mon infortunée Fernande pourrait encore être sauvée.

(( qAu moment où la douleur ouvre votre âme, j'ai cru que cette prière y pourrait pénétrer. Je vous l'adresse, ^Mademoiselle éMicheline, en vous envoyant la bénédiction de mes vieilles mains, bien faibles, bien humbles, mais qui pourtant peuvent écarter de vous la tempête en se croisant sur votre front.

« Math urine Gaél. »

Mllc de Valcor relut plusieurs fois ces lignes. Quelque chose de solennel et de bizarre s'en dégageait. Elle s'étonnait de leur fierté. Malgré les prérogatives d'un grand âge, cette femme

de condition infime, et qui l'implorait, aurait pu lui exprimer du respect, tout au moins du dévouement.

La hautaine fille du marquis était accoutumée à des égards, que la bassesse et l'intérêt poussaient souvent jusqu'à la servilité. Et c'était fait pour la surprendre, la prétention de cette paysanne, qui assurait la préserver d'une fatalité quelconque, en la bénissant, elle, Micheline de Valcor. Sans doute la pauvre aïeule se faisait quelque illusion sur le prestige des cheveux blancs.

Un sourire dédaigneux flotta sur les belles lèvres de la jeune fille. Malgré sa généreuse nature, la prière qu'on lui adressait n'était pas de celles qui pouvaient l'attendrir, ni par son objet, ni par sa forme, qu'elle jugeait emphatique et ambiguë.

Cependant, l'impression s'ajoutait à celle du cimetière, s'y enchaînait même par une déconcertante coïncidence. Le cœur de Micheline se serrait, oppressé d'un malaise qu'elle n'aurait pu définir.

ce Je voudrais que mon père rentrât, » se ditelle. Et, comme sept heures sonnaient : c Pourvu qu'il n'y ait pas séance de nuit! »

Cette exclamation mentale venait à peine de lui échapper, qu'elle crut entendre se refermer la porte cochère. Elle s'approcha d'une fenêtre, et vit tourner dans la cour les deux lumières électriques de l'automobile.

Un (( ah! » soulagé jaillit de sa gorge. Renaud de Valcor était de retour à la maison.

UK.E 'K.UIT Tf'HIVE'H

ans son empressement à rencontrer son père, à voir sa figure énergique, à dissiper auprès de lui les vagues inquiétudes dont elle sentait l'étreinte, Micheline gagna le cabinet de M. de Valcor sans faire prévenir celui-ci. S'il n'y était pas encore, il y viendrait en quittant sa chambre, après avoir changé de vêtements. A cette heureci, au moment où allait sonner le dîner, elle ne le dérangerait pas. C'est pourquoi elle négligea de lui faire demander, comme d'habitude, s'il était seul et si elle pouvait entrer chez lui. Au lieu de passer par le palier, elle traversa la bibliothèque et le fumoir, puis ouvrit une porte intérieure donnant sur le cabinet du marquis.

Un sonde voix la cloua derrière une portière qu'elle allait écarter. Son père disait :

— « Ne vous ai-je pas défendu de mettre les

pieds ici? A quoi cela vous avance-t-il? Vous y risquez autant que moi. »

Dans l'état d'âme où était Micheline, ces paroles lui causèrent un choc pénible. A tout autre moment, elle n'y eût prêté aucune attention. Tant de gens gravitaient autour du puissant maître de la Valcorie lointaine, du député de fraîche date, déjà influent! Il maniait tant d'âmes et tant d'intérêts ! Il avait à parler tant de langages, depuis les courtoises formules de la diplomatie jusqu'au rude jargon des affaires. Le sens d'un mot, d'une phrase détachée, pouvait se rapporter à tant de complications incompréhensi&les pour une jeune fille! Mais, depuis l'après-midi, Micheline se sentait comme enveloppée d'équivoques. Et voici que le mauvais sortilège continuait d'opérer. L'intonation de son père lui parut aussi étrange que les paroles. Frissonnante, elle fit ce que, de sa vie, elle n'avait fait. Elle inclina un peu la tête jusqu'à l'écartement du rideau, et regarda sans se montrer.

L'homme qu'elle aperçut, face à face avec le marquis de Valcor, lui fit peur.

C'était un gaillard à visage et à costume faubouriens, un bellâtre vulgaire et avantageux, roux de cheveux comme de moustache, le menton rasé dessinant la mâchoire bestiale, les yeux petits sous le front bas, la taille haute, souple, de musculature redoutable, un de ces fauves de barrière comme justement Mlle de Valcor en avait entrevu ces jours-ci, par les glaces de son coupé, dans les quartiers excentriques, autour du Père-Lachaise.

MADAME DE FERNEUSE Ilf

— « Excusez-moi... Ça pressait, monsieur le marquis, » répliqua ce singulier visiteur. « Je vous dis qu'ils sont sur la voie. Quand ils m'auront fait coffrer, vous serez empêtré encore plus que Bibi, s'pas?

— Taisez-vous, » dit M. de Valcor. « Partez, j'irai rue de Ravignan. Disons... ce soir, à onze heures.

— Faites pas ça. Ils connaissent la cambuse. La môme a ramené l'autre jour un bonhomme en pain d'épices, un type fouinard, qui lui a posé un tas de questions. Elle a dû jaspiner, la mâtine!... Je lui ai flanqué une raclée, mais... trop tard. Un mouchard, sûrement, ce pistoletlà. Dame ! Elle ne reçoit pas tous les jours des ambassadeurs. C'est le métier qui veut ça. »

Derrière la porte, Micheline tremblait comme la feuille. Elle ne pouvait comprendre l'abomination des paroles. Mais avec quelle audacieuse familiarité l'inquiétant personnage s'adressait au marquis. L'expression insolente et gouailleuse de ce drôle lui faisait un effet plus sinistre que si les murailles eussent oscillé.

Le timbre extérieur de l'hôtel vibra.

Cette brusque sonorité rappela Micheline au sentiment de sa situation. Elle, M110 de Valcor, aux écoutes derrière une porte, comme une servante curieuse! Une révolte la redressa. Elle s'enfuit, rentra dans son boudoir.

Plus d'un quart d'heure s'écoula sans qu'elle parvînt à démêler ce qu'elle éprouvait. Deux fois encore elle entendit les sonneries annonçant des visiteurs. Puis on frappa chez elle. Un domestique parut.

I 1 6 . LE MASQUE d'aMOUR

— (( Monsieur le marquis fait avertir Mademoiselle qu'il y a trois de ses amis à dîner.

— Comment?... »

Elle allait s'écrier : « Dans notre deuil! » Mais elle retint le commentaire devant le valet. Celui-ci reprit :

— « Monsieur le comte de Prézarches, l'ancien ministre, monsieur Raymond Varouze, président de la Cour de cassation, et le cousin de Mademoiselle, monsieur Amaury de Servon- Tanis.

— Priez monsieur le marquis de m'excuser. Dites-lui que je suis souffrante, que je ne descendrai pas. »

Le domestique s'inclina, disparut.

Deux minutes plus tard, Renaud entrait chez sa fille.

Quand elle le vit, elle se dressa, courut d'un élan se jeter dans ses bras. Il la sentit trembler — elle, sa Micheline, altière et forte comme luimême.

— « Ma chérie!... qu'as-tu?...

— Père!... si vous saviez!... J'avais tant à vous dire! J'avais tant besoin d'être seule avec vous!

— Tu m'en veux d'avoir demandé à Prézarches et à Varouze de dîner avec nous?... C'est la politique, mon enfant. Je dois avoir ces genslà dans la main. Eux et moi, nous aurons à causer, aux cigares.

— Et mon cousin?

— Amaury?... Il ne compte pas.

— Vous savez bien qu'il me fait la cour?

— Eh! eh!...

— Oh! père. Ne dites pas que vous souhaitez de me voir sa femme.

— Pourquoi non?

— Vous savez bien que mon cœur s'est donné.

— Au petit de Ferneuse. Hélas!... »

Un nuage passa sur le front du marquis. Il écarta sa fille, marcha par la chambre. Malgré l'heure soucieuse, elle eut une palpitation de fierté en contemplant ce père qu'elle adorait, et qui lui parut de si haute allure dans sa simple jaquette noire, gardée pour bien marquer l'intimité du repas.

Il redressa vers elle son visage de fine énergie, aux yeux bleu sombre, attirants et profonds.

— « Il ne s'agit pas de ton mariage. Et tu ne vas pas me dire que tu as peur d'un flirt.

— Un flirt!... » s'écria-t-elle en se raidissant. « Moins de deux mois après avoir enseveli ma mère. »

M. de Valcor contint à peine un geste d'impatience.

— « Voyons, fillette... Pas de grands mots! Que penses-tu donc que je prémédite? Seigneur! Amaury est de la famille. J'ai prié deux amis intimes de venir causer avec moi, parce que nous n'avions que ce moment. Si tu trouves que c'est manquer à la mémoire de ta mère, nous serons d'avis différents pour la première fois. »

Il parlait d'un ton ennuyé. Mais il ajouta plus sèchement :

— « Si tu ne viens pas à table, je jugerai que tu veux me donner, une leçon. Et, je t'en avertis, je ne les tolère pas. »

Il8, LE MASQUE d'aMOUR

Micheline réfléchit une seconde et dit :

— « Père, à quelle heure ces messieurs s'en iront-ils? Je vous répète que j'ai des choses très graves à vous communiquer. Pourrez-vous m'entendre ce soir? ï

Une extrême contrariété se peignit sur la figure de Renaud.

— « Non, » répondit-il. « J'ai à sortir. » Sa fille eut un cri :

— ce Oh! père, n'y allez pas! J'ai peur!

— Tu as peur?... De quoi as-tu peur? » dit-il en marchant vers elle, stupéfait.

Elle murmura :

— « N'y allez pas!... Je vous en prie, n'y allez pas !

— Mais, où donc? » fit-il, presque avec violence.

Comme elle le regardait, fixement, sans répondre, il reprit, d'un ton très bas, empreint de sa volonté terrible :

— « Ma petite fille, assez! n'est-ce pas? De telles explications sont hors de propos lorsque nous avons des étrangers, chez nous, que mon absence étonne, sans doute. Nous reprendrons cela plus tard, dans la mesure qui me conviendra. Pour le moment, agis à ta guise. »

Il la quitta.

Elle passa dans son cabinet de toilette, sonna sa femme de chambre.

— « Ma robe de mousseline de soie noire et crêpe... Vite! »

Un instant après elle paraissait au salon. Son père eut un mouvement lorsqu'il la vit entrer, toute en noir, avec son admirable visage

d'une pâleur qui justifiait le prétexte de maladie, que, déjà, il avait donné, pour son absence. Les grands yeux d'ombre, sous le front si blanc, avaient de longs rayons tristes, mais aucune langueur. Leur regard, même affligé, exprimait la fermeté de cette âme juvénile.

On s'empressa.

— « Ce n'est rien... Je vais mieux... Merci. » Puis, plus bas, à son cousin :

— « Amaury, soyez gentil. Ne me forcez pas à parler ce soir. C'est la première fois qu'il y a quelqu'un à notre table depuis que maman n'est plus là... Ça me fait mal. »

Celui à qui elle fit cette recommandation l'observa religieusement. C'était un joli jeune homme, n'ayant guère pour lui, avec son gracieux physique, qu'une fortune point trop écornée et son beau nom de Servon-Tanis. Il avait contre lui son cœur tendre et timide. Désespérément épris de Micheline, il n'eût point même osé, avec elle, ce flirt auquel M. de Valcor encourageait plaisamment sa fille.

Le marquis ne le favorisait pas autrement d'ailleurs, s'étant dit seulement que si Micheline pouvait oublier Hervé de Ferneuse, elle s'épargnerait peut-être bien des souffrances. Puis il eût été heureux de la marier tôt, de faire d'elle une Servon-Tanis, comme sa mère.

Dans la salle à manger, vaste et somptueuse, autour de la table au service sévère, sans fleurs, sans bougies, sous la seule lumière électrique tombant du plafond, le dîner fut dépourvu d'entrain.

« Un vrai repas d'enterrement, » pensait ce

vieux beau, le comte de Prézarches, dépité de ne pouvoir étaler une galanterie sénile devant l'adorable, mais trop sérieuse jeune fille, qui présidait en face de son père.

Des pensées de convoitise, soigneusement dissimulées d'ailleurs, faisaient quelquefois baisser les paupières de Varouze, sur ses yeux trop noirs et trop flambants de Méridional, entre ses favoris déjà pointillés du givre de la cinquantaine. « Ah! quand elle sera mariée!... y> se disait-il, vicieusement. « Surtout si elle épouse ce benêt de petit cousin, qui roule des yeux de carpe en lui versant de l'eau à côté de son verre!... »

Il pouvait rire des mésaventures des maris, ce président de la Cour suprême, qui avait frôlé, lui, sans le savoir, la plus effroyable aventure de ce genre. Sa femme, cette Claire Varouze, dont la vie intime avec lui était un enfer, affolée de l'avoir trop aimé pour en tant souffrir, n'avaitelle pas noué une intrigue de hasard avec un inconnu? Et cet inconnu n'était-il pas ensuite arrêté sous l'inculpation d'assassinat et de vol. C'était ce fameux Michel Occana, convaincu d'avoir tué une femme galante pour la dépouiller, et soupçonné de crimes plus mystérieux, qui n'avait échappé à l'échafaud qu'en s'étranglant dans sa prison. Jamais on n'avait établi l'identité véritable de cet homme, dont Mme Varouze fût devenue la maîtresse s'il avait été arrêté seulement trois jours plus tard, et qui aurait pu crier le nom de cette mondaine aux assises, s'il n'avait été un chevaleresque bandit. Le juge d'instruction, non moins chevaleresque, avait rendu à la malheureuse ses lettres passionnées, au cours

d'une scène atroce, où elle tourna contre ellemême un revolver, et d'où elle faillit sortir folle.

Ce qui n'empêchait pas ce soir son mari, haut magistrat, de réputation intègre, assis à la table du marquis de Valcor, d'escompter les futurs déboires conjugaux de la fille de son hôte.

En même temps, d'ailleurs, il prêtait à cet hôte une oreille attentive, cherchant à découvrir, embusqué sous les phrases ronflantes ou banales, le mot qui lui livrerait un peu de ce marquis cousu d'or, pétri d'orgueil et de génie, mais peut-être préoccupé de rendre à la magistrature de son pays quelques-uns de ces services dont on ne parle jamais et qu'on n'oublie pas.

Justement Renaud parlait de ses immenses exploitations de caoutchouc. Il allait mettre la Valcorie en actions. Il commençait à trouver trop lourde la direction d'une telle entreprise, surtout de si loin. Puis il pouvait disparaître. Il ne voulait pas que son oeuvre s'en ressentît. Donc sa décision était prise. Une Société allait être constituée.

L'idée des actions prochainement émises, de leur hausse assurée dans l'avenir, des parts de fondateur, des situations dans le conseil d'administration, de tous ces flots d'or qui allaient couler, allumèrent les yeux fatigués, ternis, du vieux de Prézarches, les prunelles charbonneuses de Varouze. Tous deux, pour un instant, oublièrent la beauté de Micheline.

Autour de la table glissaient les pas assourdis des domestiques en livrée de deuil. Une argenterie massive couvrait la nappe. Aux murs se déployait la sombre magnificence des tapisseries

anciennes. Il y avait dans ce lieu comme une solennité de richesse.

(( Quel morceau à dévorer, si l'Affaire Valcor devait se rouvrir!... » pensa involontairement le président de la Cour de cassation. Mais il se hâta d'imposer silence en lui-même à cette voix indiscrète. Certaines choses ne sont pas bonnes à se dire, surtout quand on se sait capable de les faire.

(( Le gaillard a l'air pourtant rudement sûr de lui! » songea encore Varouze, en observant ce type extraordinaire, cet homme d'un attrait viril et superbe, digne de faire dédaigner la jeunesse par toutes les femmes, et d'une valeur intellectuelle si forte, avec un don d'autorité tellement irrésistible.

— «Ne pensez-vous pas retourner en Amérique, mon cher Valcor? » demanda l'ancien ministre des Relations Industrielles.

— (( Mais si... peut-être... quand ma fille sera mariée, » répondit Renaud, qui venait de rencontrer le regard inquiet de Micheline.

Sa phrase fit rougir Amaury de Servon-Tanis.

Mais, comme les autres convives le questionnaient encore sur la Valcorie, voulaient lui faire préciser ses projets et ses plans, il eut un sourire.

— (( Oh! tout à l'heure, messieurs, au fumoir. Je n'ai pas habitué mademoiselle de Valcor à ces arides questions. »

Ils s'excusèrent. Le repas s'achevait, d'ailleurs. On se leva. Le comte de Prézarches vint offrir son bras à la fille de la maison.

Le café pris, tous montèrent au premier étage.

Dans la bibliothèque, Micheline dit à leurs convives :

— « Mon père va vous conduire savourer ses cigares. Je vais prendre congé de vous.

— Nous ne vous reverrons pas, mademoiselle? »

Malgré leurs regrets de convenance, ils se hâtèrent vers la pièce où l'on pourrait enfin parler sérieusement.

— « Vous ne les suivez pas, Amaury?

— Je préfère vous tenir compagnie, si vous le permettez, ma cousine.

— Je le permets, bien entendu. Mais je vous serai reconnaissante de ne pas profiter de la permission. Je me sens très lasse.

— Alors je me retire.

— Allez retrouver ces messieurs.

— Je les gênerais. Mon oncle me traite en enfant. »

Un éclair de malice fit briller le charmant visage de Mllc de Valcor. Pas si enfant que cela, pour le marquis, puisqu'il lui donnerait volontiers sa fille. Amaury interpréta mal ce sourire.

— ce Vous vous moquez de moi, Micheline. Je vous semble ridicule.

— Non, mon cher cousin. Ce qui rend les hommes ridicules, c'est la coquetterie des femmes. Or, je ne suis pas coquette avec vous, reconnaissez-le.

— Hélas!

— Ne soupirez pas pour moi. C'est inutile. Et cela me fait de la peine.

— Vous ne voulez pas me laisser au moins un peu d'espoir?

— Pas l'ombre, mon gentil cousin.

— Eh bien, j'en garderai malgré vous.

— Je vous l'interdis.

— Qu'importe ! Cela ne suffit pas de m'interdire l'espoir. Il faudrait m'en guérir. C'est moins facile.

— Et si je le faisais?

— Je vous en défie. »

Il y avait de la mélancolie sous ce badinage. La loyauté de Micheline crut devoir une entière confiance à un sentiment qui risquait de devenir trop profond.

— ce Amaury, c'est à votre délicatesse que j'en appelle contre vous-même. Je vais vous révéler un secret que vous respecterez, qui vous empêchera de me reparler jamais comme tout à l'heure. Je suis fiancée.

— Vous!... Fiancée!... Et à qui, grands dieux?...

— A Hervé de Ferneuse.

— Pourquoi n'est-ce pas officiel? Pourquoi ne le voit-on jamais ici? Qu'attendez-vous pour l'épouser?

— Voilà bien des questions, » dit Micheline avec hauteur.

— « Pardonnez-moi, ma cousine. Chez les Servon-Tanis, quand un homme a reçu l'engagement d'une jeune fille, le service seul de sa patrie, s'il est marin ou soldat, peut le tenir éloigné d'elle. Lorsque la jeune fille est telle que vous, pareil honneur supporte mal d'être tenu caché.

— Chez les Servon-Tanis, » repartit Micheline âprement, « on n'a pas l'habitude des insi-

MADAME DE FERNEUSE I 2 f

nuations sournoises. Je le sais, car j'en suis. Veuillez donc parler ouvertement, mon cousin.

— Alors, acceptez un conseil.

— S'il est l'explication de vos paroles, soit.

— Continuez à garder soigneusement par devers vous le secret que vous m'avez confié.

— Celui de mes fiançailles?

— Oui.

— Pourquoi?

- — Le bruit en avait couru, il y a plus d'un an, à Valcor. Vous vous rappelez, le soir de votre fête?... Ce bal si brillant, si gai?... On chuchotait en vous voyant danser avec monsieur de Ferneuse. L'opinion, pourtant, se dérouta, parce que ce ne fut pas lui, mais le prince de Villingen qui conduisit avec vous le cotillon. Cette circonstance vous épargna plus tard de pénibles commentaires.

— Je ne comprends pas, Amaury.

— Voyons... Si l'on considérait Hervé de Ferneuse comme votre mari futur, quelle explication donner à sa retraite au moment des embarras qu'a traversés le marquis ? »

Pour la seconde fois de la journée, Micheline entendait ce raisonnement. Son amour pour l'absent compromettait son père. Qu'elle était douloureuse et mystérieuse, en effet, cette absence! Où était-il? que faisait-il, celui à qui elle avait donné sa vie? Est-ce qu'on finirait par la faire douter de ce cœur si sûr, et des serments prononcés sur la falaise, après l'escalade hardie, où le jeune homme lui apparaissait toujours, suspendu au roc ainsi qu'un oiseau sauvage, la bouche et les yeux pleins de cris sublimes, dont

126 LE MASQUE d'aMOUR

s'emplissait l'immensité du ciel et de la mer? La vision passa en elle, avec un souffle d'Océan. Sa gorge haleta. Puis elle entendit son cousin qui lui disait :

— (( Ah! Micheline... Vous quitter, si j'avais eu le bonheur d'être votre fiancé. Jamais!... Vous quitter dans l'épreuve... Vous quitter, même si l'univers entier vous avait accablée!... Jamais!... jamais!... vous dis-je. On s'est un moment détourné de mon oncle Valcor, dans ma famille. Ma grand'mère, la duchesse de Servon-Tanis, n'est revenue qu'après la validation par la Chambre. Je me rappelle qu'elle était avec vous, dans la tribune, à la séance qui suivit, quand on acclama votre père. Mais, pendant longtemps, elle s'est demandé qui elle avait introduit dans notre famille. Si vous aviez assisté à ses crises de terreur!... Moi, je défendais mon oncle contre elle. Au fond, cela m'était bien égal. Même abattu par ses ennemis, il m'eût trouvé à son côté. Je ne sais si une affreuse impulsion égoïste ne me portait pas à souhaiter sa ruine. Oui, c'est abominable, n'est-ce pas? Mais ainsi j'eusse été seul à vous défendre, seul à vous sauver, à vous aimer... Je n'aurais pas disparu, moi, au moment du péril, comme Hervé de Ferneuse. Ah! Micheline, qu'est-ce que je dis?... Je ne sais plus... Je suis fou!... »

Le jeune homme s'abattit sur une chaise et couvrit son front de ses mains.

Dans la grande bibliothèque, où tous deux se tenaient, un silence se fit. L'hôtel paisible, au fond de sa cour, à distance de la rue, avec ses murs épais, ses tentures lourdes, enfermait une

MADAME DE FERNEUSE I 27

paix profonde. Paix des chambres soyeuses, emplie de calme lumière ou de nuit fragile, suivant le jeu des boutons électriques, — mais non point paix des âmes. A côté, dans le fumoir, les fauves intérêts s'épiaient, se mesuraient, parmi les sourires et la fumée des cigares, comme des bêtes rivales dans une jungle fleurie. Ici, l'amour broyait aussi ses proies.

Micheline regardait les cheveux châtains, divisés par une raie fine, au-dessus des deux mains longues, presque féminines d'élégance, dans lesquelles Amaury cachait son visage. Elle n'en voulait pas à son cousin. Il lui était trop indifférent. Par loyauté, pour lui éviter des tourments vains, elle lui avait déclaré qu'elle ne s'appartenait plus. Tout ce qu'il avait dit ensuite ne pouvait faire qu'il prît à ses yeux de l'importance. Il ne gardait même plus celle que sa pitié, tout à l'heure, lui donnait. Mais il avait avivé trop de choses en elle. Micheline ne souhaitait que d'être seule pour y penser, à ces choses d'inquiétude, à ces choses de regret, à ces choses de sacrifice et de tendresse.

— « Amaury, » prononça-t-elle, « je ne vous tiendrai pas compte des extravagances que vous venez de débiter. Ni mon père ni monsieur de Ferneuse ne peuvent être atteints par des appréciations que vous dictent la jalousie et le dépit. Mais c'est la dernière fois que vous aurez l'occasion de les énoncer en ma présence. Retirez-vous. »

Il leva un visage blême, des yeux mouillés de larmes.

— (( Vous me chassez?

128 LE MASQUE d'aMOUR

— Je ne vous chasse pas. Je vous prie de me quitter ce soir, et de ne plus chercher à me parler en tête à tête. Vous n'y réussiriez point.»

Puis, comme il restait devant elle, hébété, éperdu :

— « Allons, mon petit cousin, allons... Au revoir! » lui dit-elle, comme en congédiant un enfant, — l'enfant qu'il s'était plaint d'être pour son oncle, et qu'il était bien davantage pour elle.

Il voulut se précipiter, pour au moins lui baiser la main. Mais, avant qu'il en ait eu la présence d'esprit, elle avait déjà disparu, refermant la porte qui donnait sur son petit salon.

Quand elle fut seule, Mlle de Valcor sentit tourbillonner en elle-même toutes les émotions de cette journée. Leurs ondes mouvantes se mêlaient. L'image dont s'était accompagnée l'une s'emplissait du frémissement de l'autre. Ainsi, elle se trouvait en pensée dans le cimetière blanc, et c'était le souvenir d'Hervé qui lui faisait défaillir le cœur. Où était -il?... Où était-il?... Pourquoi ce long, cet inexplicable silence?... Ne pouvait-il, au moins, lui faire transmettre de ses nouvelles par sa mère? Mais Mme de Ferneuse aussi avait disparu de leur existence.

Soudain, Micheline tressaillit. Elle revoyait, en un éclair, cet individu répugnant qui parlait à son père sur un pied d'égalité, avec plus d'aisance qu'un Luc de Prézarches ou un Raymond Varouze. A son père, si prompt à marquer aux gens leurs distances ! C'était ce personnage louche qu'un Pvenaud de Valcor irait retrouver

MADAME DE FERNEUSE I 29

cette nuit! Car elle avait entendu le rendez-vous, — sauf l'endroit, que la prudence du drôle modifiait. Un piège, sans doute! Son père courait un danger. Il n'irait pas!... Non, il n'irait pas! Elle s'attacherait à lui, avouerait son indiscrétion, ce qu'elle avait surpris, elle le supplierait... Il faudrait bien qu'il la rassurât ou qu'il restât! M110 de Valcor toucha une sonnerie.

— « Dites qu'on me prévienne aussitôt que ces messieurs seront partis. Aussitôt, n'est-ce pas?

— Bien, mademoiselle, » répondit la femme de chambre.

Une heure plus tard, elle crut entendre battre la grande porte de la rue. La camériste revint.

— « Ces messieurs viennent de s'en aller.

— Ah!... Mon père est seul. Où est-il?

— Monsieur le marquis est sorti également.

— Comment, sorti?

— Oui, mademoiselle.

— Avec ses amis?

— Avec ces messieurs, oui, mademoiselle.

— Je n'ai pas entendu de voiture.

— Monsieur le marquis est parti à pied.

— Bien.

— Mademoiselle ne veut pas encore se mettre au lit?

— Je vous sonnerai. Allez. »

Micheline était résolue à rester debout jusqu'au retour de son père, pour lui demander un entretien, à quelque heure de la nuit que ce fût.

« S'il rentre...! » pensait-elle avec les tressaillements d'une inquiétude qui craignait tout sans savoir au juste quoi.

Bientôt la diversité de ses préoccupations se fondit dans cette peur irraisonnée, torturante.

Craignait-elle un guet-apens tendu à son père par des malfaiteurs? Craignait-elle davantage une alliance de mystère, de scélératesse, entre ce père, qu'elle mettait si haut jusque-là, et des êtres pareils à celui dont elle avait entrevu tout à l'heure la figure de gredin, dans le cabinet même du marquis de Valcor? Elle ne définissait pas ce qui la faisait trembler. Ses nerfs se nouaient d'angoisse. Le silence lui faisait mal. Et les vagues bruits, soulevés lointainement dans le vaste hôtel, lui faisaient plus mal encore.

Vers minuit, elle fit venir dans son petit salon Firmin, le vieux valet de chambre du marquis, l'homme qui passait, à tort ou à raison, pour posséder quelque grave secret de son maître.

— « Mon père ne vous a pas prévenu de l'heure où il rentrerait, Firmin?

— Non, mademoiselle. Mais ce ne sera pas très tôt, car monsieur le marquis m'a défendu de l'attendre. »

Elle se tut, ne voulant pas éveiller les commentaires, en trahissant un état d'esprit que rien, peut-être, ne justifiait.

— « Mademoiselle ne compte pas veiller jusqu'au retour de monsieur le marquis ? » demanda l'ancien serviteur avec une familiarité respectueuse, permise à lui seul.

— ce Je ne sais... Cela se peut. J'ai quelque chose d'urgent à lui communiquer.

— Oh! mademoiselle... y> dit le vieil homme. « Que Mademoiselle m'excuse... si j'ose faire une réflexion... Mais cela pourrait contrarier...

MADAME DE FERNEUSE Ifl

gêner Monsieur. Que Mademoiselle réfléchisse.

— Assez, Firmin. Je ne vous demande pas votre avis. Bonsoir! » dit sèchement Micheline, froissée, sans toutefois comprendre la pensée du valet.

Un instant après, elle congédiait également sa femme de chambre.

Tout s'endormit.

Micheline, en s'approchant d'une croisée, vit qu'il neigeait. La nuit de la cour s'éclairait d'un reflet pâle. Elle distingua les flocons qui dansaient dans un rayon, venu du vestibule, où l'électricité veillait avec elle, pour le retour du maître.

Renaud de Valcor rentra entre deux et trois heures du matin. Micheline entendit sa voix, dans le profond silence ouaté de neige, tandis qu'il criait au concierge :

— « C'est moi, Hilaire, ne bougez pas. » Elle sortit sur le palier, comme il gravissait la

dernière marche de l'étage.

Il eut un recul à son apparition, puis s'écria, d'une voix de colère qu'elle n'avait jamais entendue :

— C Micheline!... Es-tu folle?

— Père... J'étais inquiète.

— Dis que tu étais curieuse. C'est indigne de toi. Rentre. »

Pour mieux l'accueillir, et non pas dans cette curiosité qu'il lui supposait, elle tourna un commutateur. L'électricité jaillit juste en face de lui. Et alors sa fille vit son effrayante pâleur, l'étrange expression de ses yeux, le vieillissement de ses traits, la boue souillant ses chaussures et dont il

était éclaboussé jusque sur sa pelisse, l'humidité ternissant l'éclat soyeux de son haut-de-forme. Elle ne put retenir un cri.

Il la saisit par le bras, la poussa dans l'intérieur du boudoir d'où elle sortait.

— ce Eh bien, quoi?... » fit-il avec une espèce de brutalité, dont s'effara la jeune fille.

Puis comme elle ne répondait pas, il marcha vers une glace.

— « Qu'ai-je donc, enfin?... Ma figure n'est pas changée, pourtant! » prononça-t-il d'une voix rauque.

Et, se retournant avec des gestes saccadés, aussi différents de ses habituelles allures que cet accent bizarre :

— ce Va te coucher, ma petite fille... Va te coucher, » reprit-il avec une douceur contrainte.

Éperdue, déconcertée, elle allait obéir, quand il la rappela.

— ce Qu'avais-tu donc de si important à me dire, pour m'attendre jusqu'à trois heures du matin ? »

Elle ne voulut pas l'irriter en avouant son trouble, ses pressentiments. Elle balbutia:

— « J'avais fait une étrange rencontre ! Et j'avais reçu une lettre plus étrange encore.

— Quelle rencontre?... Quelle lettre?... » demanda-t-il.

— ce J'ai vu Françoise , au cimetière. Elle priait sur la tombe de maman. »

Le marquis haussa les épaules.

— (( Et la lettre ?

— La vieille Mathurine Gaël m'écrit...

— Mathurine Gaël !... »

MADAME DE FERNEUSE I1}}

Echo tellement vibrant que Micheline en resta saisie. A voir le geste indiffèrent aux noms de Françoise et de sa mère morte, eût-elle pensé que celui de cette paysanne produirait un pareil effet?

— « Mathurine Gaël t'a écrit?... A toi?...

— Oui, mon père.

— Que te dit -elle?... Montre -moi cette lettre. »

Renaud de Valcor s'assit. Et, comme il se laissait tomber sur un siège, sa fille eut le sentiment sinistre qu'il s'écroulait d'émotion.

— Quand elle lui tendit le papier, elle vit un presque imperceptible tremblement agiter la main dont il le saisit, et elle l'entendit murmurer:

— « Aujourd'hui!... aujourd'hui!... »

11 lut.

Un visible soulagement parut sur ses traits lorsqu'il parvint à la dernière ligne. Mais ensuite il garda longtemps ouvert sous ses yeux ce feuillet de papier commun, couvert d'une grosse écriture laborieuse.

Micheline ne distinguait plus l'expression de sa face penchée. Tout à coup, elle entendit un léger choc. Une goutte d'eau venait de s'écraser sur la page. Était-ce une larme?... Elle qui n'avait jamais vu pleurer son père, pas même au chevet d'agonie de la pauvre Laurence, elle s'agenouilla près de lui, secouée d'épouvante.

Renaud tourna vers sa fille un visage étonné, hagard. Sans doute, il avait oublié sa présence.

— « Va dormir, mon enfant, » lui dit-il d'une voix somnambulique. « Va. Nous causerons demain. »

Elle n'osa pas répondre un seul mot, n'osa même pas lui tendre son front pour recevoir le baiser qu'il ne songeait point à y mettre. Fuyant l'intolérable oppression de cette scène, elle se réfugia dans sa chambre, le laissant dans son boudoir, à elle, où il ne paraissait plus d'ailleurs se douter qu'il fût.

Du seuil, elle le regarda encore. Il était retombé dans son attitude si lugubrement pensive. Sa tête s'inclinait, ses yeux se fixaient toujours sur cette lettre, — la lettre où la pauvre vieille paysanne pleurait sa petite-fille perdue, où l'aïeule, abreuvée de douleurs, implorait pour Bertrande égarée la protection de la pure Micheline.

MADAME DE FERNEUSE I } f

^U70UTl 'D'U'hLE TOM<BE

e lendemain, Micheline hésitait à se présenter chez son père. Ce fut lui qui, vers onze heures du matin, fit demander si Mademoiselle était levée, et si elle voulait bien venir le trouver dans son cabinet.

Elle y entra, le cœur étreint d'appréhension.

M. de Valcor marchait de long en large, en fumant une cigarette. Tout de suite, sa nlle se rassura en voyant que ce fier visage ne gardait aucune trace des troubles de la nuit. Elle y retrouvait l'habituelle expression, — mélange de force calme, d'ironie subtile, de ferme douceur, qui charmait, en subjuguant. La fugace accentuation de l'âge s'était effacée. Les traits avaient quelque chose de retrempé, de rajeuni, que soulignait l'éclat du linge, éblouissant dans le veston de velours, à la coupe dégagée, si seyant à cette élégante silhouette.

— « Eh bien, ma chérie, causons un peu, »

I]6 LE MASQUE d'aMOUR

dit le marquis. « Nous dirons des choses qui en vaudront la peine. Tandis qu'à trois heures du matin, quand je rentre harassé d'une difficile séance et que tu es toi-même énervée par une veille déraisonnable...

— Si j'ai veillé, père, c'est que j'avais aperçu ici un individu dont l'aspect me laissait une véritable frayeur.

— Ah!... Quel individu?

— Certainement un de ces ce Apaches » de faubourg, capables de donner des coups de couteau pour la belle « Casque d'or » .

M. de Valcor sourit.

— « Tu lis donc le Tetit Journal?

— Ma pauvre maman le lisait. Elle m'y a montré ce roman vécu, aussi extraordinaire que les feuilletons qui amusaient ses longues journées de maladie.

— Mais où l'as-tu vu, cet « Apache » ?

— Ici, dans votre cabinet, père. J'allais entrer... Je me suis arrêtée en découvrant que vous n'étiez pas seul.

— Tu as mal jugé ce brave homme, » prononça le marquis, en lançant complaisamment une bouffée de cigarette. « C'est un ouvrier qui n'a rien de commun avec les ce Apaches », sinon son domicile sur la Butte, son costume sans prétention, et son bagout de faubourien. Il venait, au nom de ses camarades, me prier d'assister à une réunion, où des orateurs populaires devaient les entretenir des débouchés qu'offrent les colonies aux énergies surabondantes de la métropole. On me demandait de parler de la Valcorie, de l'industrie du caoutchouc, et peut-être espé-

MADAME DE FERNEUSE I37

rait-on que je proposerais du travail là-bas à ceux qui n'en trouvent point ici. C'était un guê-

Eier où l'on pouvait me prendre. On m'attaque eaucoup dans les cercles ouvriers, sous prétexte que j'emploie sur mes plantations des Indiens que je rétribue d'une façon dérisoire, alors que les bras de nos compatriotes manquent d'ouvrage. En somme, c'était une occasion de m' expliquer là-dessus, dans un milieu très spécial. Je n'en aurais pour rien au monde manqué l'occasion.

— Oh! papa!... papa... » s'écria Micheline. Et, avec un élan aussi enfantin que l'appella-

tion, elle se jeta dans ses bras.

Il l'écarta, toujours souriant, mais la perçant du regard jusqu'au fond de l'âme.

— « Qu'as-tu donc supposé?

— Rien... Des idées... Je m'étais fait tant de mal! Et toi, tu faisais du bien... »

Vivement, comme par une protestation plaisante, il lui mit la main sur la bouche. Mais, si brusque fut le geste, que Micheline sentit les doigts nerveux se crisper sur ses joues et ses lèvres délicates. Elle en rit, soulagée, détendue, presque heureuse.

— « Alors la réunion s'est prolongée tard?...

— Jusqu'à près de deux heures. Comme je ne prends jamais ma voiture pour aller chez les pauvres, et que leurs quartiers ne sont pas visités par les fiacres, je suis descendu de la Butte à pied, avec la neige... Tu as vu dans quel état je suis rentré.

— Pauvre père! Et le public? Comment étaitil?... Houleux, sans doute. Grossier?... Non?...

I]8 LE MASQUE d'aMOUR

— Pas commode, mais intéressant. Je te décrirai cela plus tard. Parlons plutôt... »

Elle l'interrompit par une exclamation de remords attendri :

— « Et moi qui prenais ton visiteur pour un assassin!... »

Renaud de Valcor eut un tressaillement. Il se détourna vite, — sa fille ne put voir l'éclair de ses yeux, la crispation de sa face, — et marcha vers la cheminée pour y lancer le bout de sa cigarette. Puis, lentement, il en ralluma une autre.

— ce Voyons, » reprit-il enfin, ce qu'avais-tu à me dire cette nuit?

— Père, j'ai rencontré Françoise. »

Le marquis étendit le bras, comme pour arrêter ce qui suivrait.

— « Ne me nomme pas cette coquine.

— Elle se repent, mon père. Elle expie, allez. Elle entre en religion.

— Belle acquisition pour le couvent qui la recevra. Mais comment le sais-tu ?

— Elle me l'a dit.

— Tu lui as parlé!... »

L'indignation de ce cri fit légèrement pâlir Micheline. Elle s'y attendait. Mais elle avait le courage de ses actes et de ses sentiments.

— ce La malheureuse m'a fait pitié. Elle se traînait en pleurant sur la tombe de ma mère.

— Je l'y eusse écrasée! » fit Renaud.

Ses dents grinçantes, son talon tournant sur le tapis, broyaient l'ennemie, si frêle! Micheline revit la silhouette gracile, la mince figure dévastée de regret. Son cœur se crispa. La lutte, entre

MADAME DE FERNEUSE I 39

cet homme et cette enfant, apparaissait trop inégale.

— ce Sans cette petite vipère, » déclara le marquis, « sans sa frénésie jalouse contre toi, sans sa folie vaniteuse et son acharnement à devenir princesse, l'odieux complot contre ma situation, mon honneur, notre nom, ne se fût jamais formé. Et c'est à elle, c'est à cette créature de perfidie, que tu adresses la parole, devant la tombe de ta mère!

— Elle est si cruellement punie ! »

M. de Valcor eut un ricanement féroce.

— « Elle ne le sera jamais assez. Et alors tu as pris ses contorsions de rage pour du repentir? Ses convulsions de serpent vidé de son venin!... Ne reviens jamais me dire que tu as adressé la parole à cette indigne créature, Micheline! Je ne te le pardonnerais pas. »

Il darda vers sa fille un regard de sombre mécontentement.

Elle, à présent, restait muette, de confusion plutôt que de crainte, ne s'expliquant plus la généreuse impulsion qui l'avait apitoyée sur Françoise. Celle-ci ne feignait pas même le repentir, comme le supposait son oncle, mais lançait encore de sournoises allusions, — vipère blessée, non désarmée, suivant la comparaison de tout à l'heure. Et cependant Micheline n'arrivait pas à la haïr au gré du vouloir paternel.

— (( Maintenant, » Rt le marquis, changeant de ton, <r cette lettre de Mathurine Gaël, comment l'as-tu comprise?

— Je n'ai pas essayé de la comprendre. C'est insensé d'audace!

— Qu'est-ce que tu dis?

— Je dis que cette vieille folle m'offense, moi, Micheline de Valcor, en essayant de m'intéresser aux aventures d'une fille perdue.

— Toi!... Micheline de Valcor!... Toi!... Cette vieille folle!... » répéta son père, devenu blême et balbutiant, comme un homme frappé d'horreur.

— (( Certes.

— Je te défends te t'exprimer ainsi... Je te le défends!... » s'écria-t-il, plus menaçant que lorsqu'il s'irritait de l'entrevue avec Françoise.

Micheline allait s'insurger, ayant hérité de ce même caractère de fer qui se dressait aujourd'hui pour la dominer. Entre ces deux êtres, nulle opposition ne s'était encore élevée où ils pussent mesurer leurs forces. Leur immense tendresse mutuelle, et l'idolâtrie entourant l'enfant gâtée, la fille unique, avait reculé l'épreuve. Elle devait venir, un jour ou l'autre.

Pas encore, pourtant. La délicate sensibilité de la jeune fille lui fit pressentir comme une souffrance dans la colère inusitée de son père. Elle redouta de l'avoir froissé.

— « Je vous demande pardon. J'oubliais que Mathurine Gaèl est estimée de notre famille pour je ne sais quels services anciens. N'at-elle pas été votre nourrice, mon père?

— Quelque chose comme cela, » dit-il d'une voix plus étrange que cette étrange réponse.

— (( Ah! » reprit Micheline, ce voilà donc la raison du grand intérêt que vous portez à sa petite-fille.

— Explique-toi. Pourquoi ce ton?

— Je ne me permets pas de vous juger, mon

MADAME DE FERNEUSE I4I

père. Mais il m'est pénible d'entendre votre nom lié à celui d'une aventurière qui est la maîtresse du prince de Villingen.

— N'emploie donc pas, mon enfant, des mots de femme au courant de la vie, au moment même où tu montres combien — Dieu merci! — tu l'ignores.

— C'est le mot c maîtresse » qui vous choque?

— Dans ta bouche, oui.

— La chose vous répugne donc moins que le mot, même en ce qui me concerne, puisque vous paraissiez trouver bon que je m'occupasse de cette Bertrande. »

M. de Valcor regarda sa fille avec une tristesse inexprimable, puis il alla s'asseoir devant son bureau, et s'y accouda, le front dans sa main.

Micheline vint à lui, toujours un peu hautaine, mais assouplie par la bonté. Elle lui toucha l'épaule d'un geste caressant.

— « Je vous ai fait de la peine, mon père.

— Ce n'est pas ta faute.

— Comme vous dites cela! J'ai donc heurté en vous, sans le vouloir, des sentiments bien profonds? »

Le visage du marquis se ferma, impénétrable. Ses sourcils se contractèrent. Il dit seulement :

— « Je n'aime pas voir ma fille manquer de cœur.

— Envers qui?

— Envers une vieille grand'mère, qui t'adresse la plainte la plus touchante. Envers une pauvre entant abusée...

— Oh! mon père... On n'abuse que celles qui le veulent bien.

— Comment peux-tu juger? *

La fière jeune fille se dressa. Ses admirables yeux étincelèrent.

— ce D'après moi-même.

— Ne compare pas...

— Je m'en garderai bien ! » s'écria-t-elle, tandis que l'arc délicat de sa bouche se courbait de mépris.

— « Pauvre petite! » dit son père. « Pauvre

ignorante! »

Elle demeura un peu interdite sous cet accent d'autorité. Il reprit :

— « C'est une belle chose que la pureté. Mais la charité est plus haute. »

L'impétueuse nature de Micheline eut un ressaut.

— « Vous trouviez que j'en avais trop envers Françoise.

— Françoise nous eût écorchés vifs pour s'emparer de notre titre, de notre fortune patrimoniale. La noble jeune femme dont je plaide la cause refuse l'argent de l'homme qui l'a perdue, pour ne pas donner un intérêt à sa faute d'amour. Et seule, sous l'injustice, le préjugé, le dédain, elle travaille pour élever son enfant.

— Noble, avez-vous dit? Peut-il y avoir de la noblesse dans le vice?

— Y a-t-il vraiment du vice dans un égarement du coeur?

— Oh! du cœur...

— Mon enfant, quand le cœur n'est pas en cause, quand ce sont les bas instincts, le goût du

plaisir, l'ambition, une fille coupable n'agit pas comme Bertrande. Une fois le péché commis, elle ne le répare pas... elle en profite. L'action réputée mauvaise varie de tous les degrés qui séparent une âme haute et illusionnée d'une âme calculatrice et abjecte. C'est la suite qui en donne la mesure morale.

— Tout crime, à ce compte, pourrait avoir son excuse, » dit Micheline, qui enfonça son regard vif et franc jusqu'à l'âme de son père.

Elle s'étonna de l'effet de sa phrase. M. de Valcor sembla comme pétrifié, les yeux attachés à ses yeux, où il cherchait peut-être une pensée lointaine et secrète. Sa physionomie, en même temps, s'altérait, sans que Micheline pût discerner le sens de ce changement bizarre. Il ouvrit la bouche, retint la parole prête à sortir, rêva un instant, puis dit enfin :

— « Qu'est-ce qu'un crime? Il faudrait s'entendre. Sous un uniforme chamarré et un chapeau à plumes, on a le droit de tuer cent mille hommes. On est un conquérant. La destinée supprime tous les jours des êtres dont la mort profite à d'autres. Faire acte de souverain, faire acte de dieu, changer la marche de la fatalité, — cela peut apparaître exécrable, antihumain. Cela n'est pas toujours vil.

— Un paradoxe, père. Vous ne parlez pas sérieusement? »

Renaud eut un sourire, et ne répondit pas. Presque aussitôt, leur conversation revint à Bertrande.

— « Par égard pour votre opinion, mon pcre, » dit Mlle de Valcor, « j'éviterai de juger

sévèrement cette malheureuse en votre présence, et même à part moi. Si le hasard la met sur mon chemin, je ne me détournerai pas d'elle en lui marquant mon mépris, comme je l'eusse fait auparavant. Mais ne me demandez pas d'intervenir en quoi que ce soit dans cette existence qui me répugne.

— Alors tu ne répondras pas à sa grand'mère?

— Je m'en garderai bien.

— Elle termine en imposant ses vieilles mains sur ton jeune front. C'est la bénédiction d'une aïeule que tu rejettes. »

Micheline lança en fusée un léger rire moqueur.

— « Ne ris pas!... Ne ris pas!... » cria son père en lui saisissant le poignet.

— (( Soit, père, » fit-elle. « Je renonce à vous comprendre. Vous voilà presque hors de vous, pour une vieille nourrice radoteuse et une petite paysanne dévoyée. Je ne vous ai jamais vu ainsi, vous si superbement calme. Non, jamais. Pas même au plus fort de votre lutte affreuse, pas même au lit de mort de ma mère. Gardez donc vos secrets. Je tiendrai ma promesse. »

Elle le quitta avec une exagération de dignité, — mélange d'orgueil féminin et d'enfantine bouderie. Le caractère, si élevé qu'il fût, n'attei-

fnait pas son complet équilibre chez cette jeune lie d'à peine vingt ans. Et son jugement avait l'intransigeance d'un idéal trop haut, qui ne s'est jamais mesuré aux réalités de la nature humaine et de la vie. D'ailleurs, comme il arrive précisément dans la très grande innocence, elle imagi-

MADAME DE FERNEUSE I4f

nait l'excès du mal dès qu'elle cessait de le nier tout à fait. Ainsi, les allusions et les réticences de Françoise, combinées avec l'incompréhensible attitude de son père, finissaient par lui faire croire, — non pas que celui-ci entretenait une galante intrigue avec la jolie Bertrande, mais qu'il le donnait à supposer, qu'il se prêtait imprudemment à cette monstrueuse interprétation de sa bienveillance. Cette idée exaspérait Micheline. Tout souffrait en elle à la concevoir. Sa pudeur virginale, son culte pour la mémoire maternelle, sa filiale jalousie, et aussi sa fierté. Quoi! l'on affirmait à bon escient que le marquis de Valcor portait quelque intérêt à la maîtresse de son diffamateur, de ce Gilbert de Villingen, qui s'était efforcé de le déshonorer! Sans la délicatesse invincible qui scellait les lèvres de Micheline, et sa crainte de blesser cruellement son père, elle lui aurait opposé d'autres arguments et une autre résistance.

Quoi qu'il en fût, elle avait pris un engagement. Elle le regretta presque une semaine environ plus tard, lorsqu'elle se trouva face à face avec cette Bertrande qu'elle avait promis de ne pas rudoyer.

Ce fut encore à l'occasion d'une de ses visites au cimetière. M110 de Valcor ne sortait guère que pour ce pieux pèlerinage.

Françoise, lorsqu'elle était venue, dans une crise de désespoir, sinon de remords, apporter une prière et un hommage à l'innocente qu'elle considérait comme sa victime, à cette pauvre douce marquise Laurence, morte en se taisant et en aimant, comme elle avait vécu, — ne cher-

I46 LE MASQUE d'amOUR

chait pas à rencontrer sa cousine. Elle ignorait que, deux mois après les funérailles, Micheline vînt encore fleurir elle-même, chaque jour, la tombe de sa mère.

Pour Bertrande, c'était différent. Instruite par un inoffensif espionnage, elle savait à quoi s'en tenir. Avec intention, cet après-midi, elle se tenait dans l'intérieur du Père-Lachaise, à la bifurcation où celle qu'elle attendait devait quitter l'allée principale.

La neige avait fondu dans le cimetière. Des souffles presque tièdes traînaient sous les nuages bas dans une continuelle menace de pluie. La jeune Bretonne, assise sur un banc, goûtait l'heure silencieuse et mélancolique. L'endroit, quoique funèbre, lui paraissait accueillant, salutaire. Se reposer, laisser un instant son cœur et ses membres s'engourdir, oublieux de l'effort, de l'angoisse, du travail... Cela lui semblait bon.

Elle avait confié son petit Claude à la garde d'une voisine. Maintenant qu'elle occupait, non plus le garni du faubourg Saint-Honoré, mais une pauvre chambre, dans une très pauvre maison, en plein quartier ouvrier, au fond de Clichy, elle connaissait la touchante fraternité des humbles. Dans sa Bretagne, elle n'avait guère su ce que c'était. Le paysan, le pêcheur, est concentré, replié sur soi-même. S'il ne refuse pas son aide, il ne l'offre pas non plus.

Aucune population au monde n'exerce la solidarité avenante, joyeuse et bonne, comme l'ouvrier français, dans les faubourgs des grandes villes. Depuis qu'elle s'était réfugiée dans cette

MADAME DE FERNEUSE I47

chaude fourmilière, la pauvre Bertrande ressentait moins son isolement et son malheur. Elle avait enduré avec tant de peine, en cette maison à demi équivoque du quartier Saint-Honoré, les airs de dénigrement affectés à son passage par des figures maquillées de cocottes ou des physionomies vinaigrées de bourgeoises. L'honnête cordialité populaire créait autour d'elle un air plus respirable après cette atmosphère oppressante.

Pour venir se placer sur le chemin de Micheline, elle n'avait pas emporté son enfant, que, pourtant, elle ne quittait guère. Bien qu'en elle le sentiment qui la faisait rougir de sa maternité s'atténuât, parmi la discrétion bienveillante de son nouvel entourage, quoiqu'elle commençât même à goûter le juste orgueil de posséder, d'élever un fils, devant l'admiration que le bébé inspirait aux braves femmes des alentours, Bertrande n'avait pu supporter la pensée de paraître devant la ce demoiselle du château », la noble et pure jeune fille qui l'avait connue dans leur commune innocence, avec ce petit être, « le fruit de sa faute ».

Elle était donc là, dans sa solitude, plus pauvrement vêtue que jamais. Ses mains nues et roses de froid, mais fines, toujours soignées à cause de leur délicat travail, — la dentelle — reposaient sur sa mince robe noire. Son petit châle de laine lui suffisait, car sa robuste et rustique jeunesse restait presque insensible à la rigueur de la température.

Cependant, n'était sa sauvage fierté, elle aurait eu de quoi se parer avec plus de luxe. Na-

I48 LE MASQUE d'aMOUR

guère, après le déjeuner au restaurant, Gilbert repris à sa douceur, à sa tendresse, à sa beauté, qu'une âme vive éclairait et faisait briller malgré les épreuves physiques, l'avait accompagnée dans son modeste logis, lui avait donné la fête de quelques heures d'intimité, d'oubli, d'amour. Même, le soir, il n'avait pas voulu se séparer d'elle, et l'avait encore emmenée dîner, en tête à tête cette fois, dans une échappée de luxe, de griserie, de lumière, de baisers. L'heure de l'adieu était venue, toutefois, déchirante pour la malheureuse qui ne s'illusionnait pas sur la fragilité de ce caprice. A ce moment-là, le jeune viveur, avec toutes les précautions dont il était capable, tâcha de faire accepter à la mère de son fils le peu d'or et le billet de banque solitaire demeurés dans son gousset, toute sa fortune d'ailleurs, sans compter ses dettes. Bertrande refusa, dans une révolte affolée. Recevoir de l'argent, après une journée comme celle-ci, une journée qui ne reviendrait peut-être pas! Ah! si de telles heures ne restaient pas le plus désintéressé des rêves, elles devenaient la flétrissante déchéance. Ah! pas cela... pas cela! L'insistance de Gilbert avait galvanisé l'amante, lui avait donné la force d'abréger l'adieu, de s'enfuir, l'horrible force de s'arracher au mirage pour retourner à la réalité lamentable.

Dieu ! quelle tristesse au lendemain de ce jour trop délicieux !

Heureusement, elle avait son fils. Pour lui, du matin au soir, et jusque très avant dans la nuit, elle avait manié le fin crochet dans le fil de neige, et les rieurs de dentelle avaient éclos sous

ses doigts, la dentelle, qu'hélas! elle n'était pas sûre de vendre, ou céderait à vil prix. Ainsi, elle n'avait pas eu le loisir de pleurer.

Elle y rêvait encore durant la patiente station au cimetière.

Quand elle aperçut enfin Mlle de Valcor qui s'avançait dans l'avenue, Bertrande se leva de son banc.

Micheline s'approchait, seule, un simple bouquet de violettes à la main. Le fleuriste, qui soignait les plantes de la tombe, et chez qui elle s'était arrêtée, comme d'habitude, lui ayant dit qu'il avait placé dès le matin les branches lourdes, elle n'avait pas eu besoin de se faire suivre par son valet de pied.

Elle allait passer, ne regardant même pas Bertrande. Celle-ci l'arrêta.

— ce Mademoiselle Micheline! »

La riche héritière devina, plutôt qu'elle ne reconnut, son ancienne petite camarade de la grève bretonne. Elle demeura tellement stupéfaite que pas un mot ne lui venait. Malgré ce que lui avait dit son père de la hère pauvreté voulue par l'amoureuse coupable, elle n'avait rien imaginé de semblable à ce qu'elle voyait. Dans cette jeune tête ignorante, l'idée de l'irrégularité féminine s'alliait avec celle du luxe, d'un luxe criard. Puis, comment se fût-elle doutée que le séducteur de Bertrande, le prince Gilbert, son élégant conducteur de cotillon, fût — suivant l'argot que lui-même employait — dans la dèche. Une vision confuse lui représentait la coquette pécheresse en falbalas, sous des oripeaux insolents. Et c'était elle, cette piteuse personne, moins pim-

IfO LE MASQUE D AMOUR

pante, oh! infiniment moins, que la jolie paysanne de jadis, surtout quand elle portait la coiffe blanche aux miraculeuses broderies. C'était elle! C'était Bertrande, l'aventureuse héroïne! C'était là une maîtresse de prince!

— oc Ne m'en veuillez pas de ma hardiesse, mademoiselle, » murmurait humblement la pauvre fille. « Je n'ai aucun droit de vous aborder. Je le sais. Pardonnez-moi. Mais je puis rendre un grand service à votre père, et des raisons très graves empêchent que je m'adresse à lui directement. »

A mesure qu'elle avançait dans son petit discours, Bertrande s'intimidait davantage. Elle ne s'attendait pas, malgré ses pires prévisions, à cet air de froide hauteur glaçant le beau visage de Micheline. Combien celle-ci lui apparaissait changée depuis les jours de leur adolescence, d'autant plus que les draperies de deuil, le voile tombant à terre, la longue traîne, grandissaient la fille du marquis, assombrissaient sa splendeur brune.

— ce Que pouvez-vous avoir affaire avec monsieur de Valcor? N'êtes-vous pas alliée à son ennemi? Et quelle alliance! » prononça Micheline, avec un intraduisible dédain.

Bertrande se redressa, un pli au front, une lueur d'acier dans ses yeux clairs.

— « Mademoiselle, » dit-elle avec un retour soudain de fermeté, « j'ai marqué de moi-même la distance qui nous sépare. Mais je n'accepterai pas... » Elle se reprit. Une émotion lui coupait la voix : ce Je vous en supplie, » ajouta-t-elle, avec une douceur implorante, « ne m'insultez

MADAME DE FERNEUSE Ifl

pas, vous, mademoiselle Micheline! Ne faites pas cela! Il en résulterait des malheurs.

— (( Pourquoi m'imposez-vous cette conversation? Laissez-moi, » dit la jeune fille en se détournant. Car le souvenir de sa promesse et la violence de son préjugé se heurtaient en elle.

— « C'est dans l'intérêt de votre père. » Micheline sursauta.

— ((Mon père!... Quelle familiarité!... Puisque vous connaissez si bien votre place, ne pourriezvous dire « monsieur le marquis » ?

Un sourire crispa la bouche de Bertrande. Sourire d'énigme, d'amertume, et souligné par quel regard ! Micheline , comme fascinée , contemplait cette bouche pâlie, ces prunelles couleur de mer, où passait une expression si étrange.

— « Répondez.

— Je veux bien dire « monsieur le marquis », mais pas en vous parlant, à vous.

— Pourquoi?

— N'exigez pas que je vous réponde.

— Et si je l'exigeais. »

Bertrande se tut.

— C Que cela suffise ! » reprit Mlle de Valcor. « Je ne vous reconnais pas le droit d'intervenir dans notre existence, même pour nous rendre ce que vous appelez des services. Je ne vous ai pas cherchée. Ne me cherchez plus. Brisons là. »

Elle s'éloigna. Une exaspération qu'elle allait ne plus pouvoir dominer montait en elle.

(( Encore du mystère, encore de l'ironie, et chez cette créature de rien... En voilà trop! »

Son caractère, sans être emporté, était impé-

If2 LE MASQUE D AMOUR

rieux et prompt. Si elle prolongeait l'entrevue, elle ne pourrait plus tenir l'engagement pris auprès de son père. Elle traiterait rudement celle qui osait, avilie par un misérable, et infectant la calomnie, lui faire des avances fallacieuses. La maîtresse de Villingen ! Et tombée plus bas encore, sans doute, avec cette chétive figure de misère! Quelle audace!

Derrière la silhouette hautaine qui s'en allait dans un glissement d'étoffes noires, Bertrande restait immobile, mais non pas calme. Une effervescence brûlante, un tumulte de sentiments et de pensées, animait sa pâleur, étincelait dans ses yeux, lui rendait cet éclat qui jadis rivalisait avec celui de la superbe fille des Valcor.

Pourtant, ce n'était plus la ressemblance extraordinaire d'autrefois. Toutes deux avaient dépassé l'impersonnalité de l'extrême jeunesse. La vie, en pétrissant leurs cœurs, avait aussi mis son empreinte différente sur leurs traits.

Bertrande suivait Micheline du regard.

Ce qu'elle voulait apprendre à M. de Valcor, c'étaient les menaces lancées contre lui si furieusement par Escaldas. C'étaient les projets que le Bolivien avait indiqués, lorsque, dans sa colère de voir Gairlance se réconcilier avec elle, il avait parlé sans mesure. Surtout, elle tenait à prévenir le marquis que ses adversaires semblaient être sur la trace de l'homme mystérieux, par l'intermédiaire duquel était parvenue au Parquet la fameuse lettre, pivot du procès. Cet homme, Escaldas se faisait fort de le retrouver, et, suivant le cas, de l'acheter ou de le livrer à la justice. C'était de la plus haute importance pour M. de Valcor

MADAME DE FERNEUSE 1 5"J

d'être informé que ses ennemis relevaient cette piste.

Depuis plusieurs jours, Bertrande vivait dans la fièvre, ne pouvant se résoudre à garder par devers elle un secret d'où dépendait peut-être le salut de cet homme, — de cet homme à qui l'attachaient des liens de gratitude s'il était innocent, des liens de chair et de sang, s'il était coupable, — mais toutefois trop loyale envers *Gilbert pour rentrer de nouveau en rapport direct avec le marquis. A son amant, elle avait juré de ne pas revoir M. de Valcor. Elle savait trop qu'en le revoyant elle traverserait à nouveau les cercles infernaux de tous les doutes, le conflit le plus affreux de sentiments. Puis, par une si équivoque démarche, elle risquait de perdre complètement le triste amour dont la moindre parcelle suffisait encore à lui faire accepter la vie, l'empêchait d'en finir, comme à l'heure funeste où elle s'était précipitée sous l'automobile avec son enfant dans les bras.

Et maintenant elle regardait Micheline qui déjà tournait l'allée, non pas dans la direction du caveau des Valcor, mais vers la sortie.

Micheline partait. Elle venait de déposer sur une tombe inconnue, — pour y avoir lu l'inscription « oA ma mère, » — le bouquet de violettes qu'elle apportait à la sienne. Elle n'irait pas prier et se recueillir aujourd'hui. Elle ne le pourrait pas. Elle fuyait. Bertrande perdait sans doute pour jamais l'occasion de lui parler.

Or, maintenant, des choses palpitaient au cœur de la pauvre fille, qui n'étaient pas seulement des velléités de dévouement. Des choses

tumultueuses et suffocantes, soulevées par le mépris de celle qui s'en allait là-bas, raidie d'orgueil, sous l'élégance onduleuse des étoffes noires balayant le sol, vers le faste de son équipage armorié.

- — ce Si je voulais!... » murmura- t-elle, tandis qu'une flamme s'allumait dans ses yeux clairs. ce Si je voulais!... »

Elle songea, — oh! comme elle y avait songé depuis quelques jours! — à ce que lui avait dit Gilbert : c Ta grand'mère Mathurine sait bien que cet homme est son fils Bertrand. Elle a décrit les mêmes signes que j'ai remarqués sur son bras, le jour du duel. »

— (( Si je voulais!... » répéta la dédaignée, celle qu'attendait un enfant sans père, dans un logis sans feu, presque sans pain.

Tout à coup, elle se mit à marcher très vite, courant presque. Ses pas agiles eurent bientôt rattrapé l'orgueilleuse lenteur de la silhouette en deuil.

— (( Micheline de Valcor! »

Il y avait un ordre dans ce nom ainsi jeté, un ordre si net, si pressant, que, de surprise, celle qu'on appelait s'arrêta.

— (( Ecoutez... Je n'ai qu'un mot à vous dire. Votre mépris, je ne veux pas l'accepter. J'ai le droit de vous le renfoncer jusqu'à l'âme. J'ai ce droit-là. Peut-être en ai-je d'autres. Mais c'est le seul dont je veuille user. Je vais vous apprendre pourquoi vous ne devez pas me mépriser, Micheline de Valcor. s

Stupéfaite, la fille altière et charmante de la marquise Laurence ouvrait ses grands yeux fon-

MADAME DE FERNEUSE Iff

ces dans une figure pâlie. D'où venait une pareille arrogance chez celle que la honte et le respect auraient dû courber? D'où venait surtout la vibration de sincérité dans ses étranges paroles? Presque malgré elle, Micheline écouta:

— ce Un mystère nous rapproche plus étroitement que vous ne croyez, » disait Bertrande. « Le même sang coule dans nos veines. Quelle en est la source? Vous le saurez un jour ou l'autre. Les ennemis du marquis de Valcor disent-ils vrai en affirmant qu'il est le fils de Mathurine Gaël et mon propre père? Ou bien veulent-ils exploiter à leur profit un autre secret qui existerait entre nos deux familles?... Je l'ignore. Mais quelqu'un connaît la vérité... quelqu'un qu'on a voulu tenter par tous les appâts qui entraînent les cœurs : par le sentiment maternel, par l'orgueil, par l'intérêt... Et qui résiste, et qui garde le silence, parce qu'une parole de sa bouche ferait tomber la foudre sur votre maison.

— « Qui donc ? » demanda Micheline avec des lèvres blanches.

— « Ma grand'mère.

— La vieille Mathurine!...

— Appelez-la donc aussi « grand'mère », mademoiselle de Valcor. Cela vaudra mieux que de me faire dire « monsieur le marquis ». Et bénissez-la de vous préférer, vous, l'innocente, à moi, la pécheresse, parce que votre sécurité repose sur l'injustice qui m'est faite. En se taisant, elle vous maintient sur le sommet et me laisse dans l'abîme...

— Vous divaguez! » s'écria Micheline. « C'est

If6 LE MASQUE d'aMOUR

pour me raconter une pareille fable que vous m'attendiez dans ce cimetière!

— Non. Je vous attendais pour faire transmettre à votre père — qui peut-être est le mien — un avis grâce auquel le marquis de Valcor serait mieux armé contre ceux qui le traquent. Rappelez-vous. Votre fierté m'a refusé le privilège de défendre votre nom. Mais je ne vous ai abordé que pour cela.

— C'est vrai... » dit rêveusement Micheline. Elle regardait la jeune Bretonne, dans une

stupeur qui lui ôtait toute pensée.

— ce Oui... Regardez-moi bien, » fit Bertrande avec un douloureux sourire, « puis, en rentrant, placez-vous devant votre miroir. Vous retrouverez encore cette ressemblance qui nous rendait jadis pareilles à deux sœurs. Elle s'effacera bientôt tout à fait. Le chagrin et la misère achèveront de me défigurer. Mais ne l'oubliez pas, vous, si de nouveau, à ce chagrin, à cette misère, vous étiez tentée d'ajouter votre mépris.

— Je ne vous méprise pas, » dit vivement Mlle de Valcor, bouleversée au point que sa voix s'étranglait. <( Je ne vous méprisais pas tout à l'heure. Seulement nos deux chemins m'apparaissaient tellement séparés ! Vous affirmez qu'ils se touchent... Comment le croire sans soupçonner mon père?... Ses ennemis vous ont abusée. Mais je vous rends justice. Vous ne profitez pas des pièges qu'ils tendent. Vous avez parlé noblement. »

Comme Bertrande se taisait, Micheline ajouta :

— « Que puis-je pour vous ? »

Une acre saveur de revanche monta aux

MADAME DE FERNEUSE l^J

lèvres de la déshéritée. Déjà elle avait, du fond de son humiliation, surgi au-dessus du dédain dont on l'écrasait. Elle avait, suivant ses propres paroles, renfoncé le mépris jusqu'à l'âme aveugle qui prétendait l'en accabler. Cela ne lui suffit pas. Elle voulait bien laisser celle-ci jouir d'un destin usurpé. Mais elle ne résista pas au désir de faire passer dans la chair délicate de cette belle Micheline, vertueuse et riche, le frisson du crime paternel.

— ce Ce que vous pouvez pour moi ? » répéta-t-elle. « Mais, la seule chose que je sollicitais de votre part. Transmettre un avis à votre père. Recommandez-lui de rester bien d'accord avec l'assassin du vieux Pabro, avec l'homme de la lettre. Par cet individu, Escaldas espère encore le perdre. »

Ce n'est pas sous cette forme que Bertrande préméditait de faire parvenir le précieux avis à M. de Valcor. Mais le mouvement des passions humaines est impétueux et incertain comme celui de la mer. Tout ce qui s'était dit là, depuis un moment, n'avait pas été prévu davantage. Un vertige amer dicta les dernières paroles, si terriblement significatives : « L'assassin du vieux Pabro, l'homme de la lettre... »

Aussitôt une image s'évoqua dans l'esprit de Micheline... La sinistre figure de celui qu'elle avait nommé un « Apache », ne croyant pas si bien dire, de ce garçon louche, à qui son père — elle l'entendait encore — adressait l'étrange phrase : « Ne vous ai-je pas défendu de me relancer ici? Vous y risque\ autant que moi. »

La malheureuse jeune fille était devenue pâle,

If8 LE MASQUE d'aMOUR

de la pâleur qu'avaient autour d'elle toutes ces dalles funèbres sous le ciel d'hiver. Elle répondit:

— ce Je ne ferai pas une telle commission.

— Pourquoi?... Vous m'avez mal comprise, » balbutia Bertrande, effrayée elle-même du sens pris dans sa bouche, et ensuite seulement dans sa pensée, par cette brutale traduction des hypothèses d'Escaldas.

— « Je n'ai rien compris et ne veux rien comprendre, » dit Mlle de Valcor. ce Mon père n'a pas à s'entendre avec des assassins. Il n'a que faire d'un pareil message. Même si son salut en dépendait... Que le destin s'accomplisse!... »

MADAME DE FERNEUSE I ^

*AUTOU% VUn, lBEtRCE*AU

Page 1