BERTRANDE A MATHURINE GAEL
Avril 1902.
rand'mère, est-ce vrai que vous ave\ un secret? Est-ce vrai qu'on est allé vous trouver pour vous l'arracher du cœur?... Est-ce vrai que, lorsque le soir tombe, et que l'Océan se lamente, et que vous vous asseye^ sur le banc de pierre, devant la porte, ce ne sont pas les spectres des morts, mais des fantômes de vivants, qui viennent rôder dans l'ombre autour de votre âme?...
(( Grand'mère, je soujfre trop de votre douleur. oAye\ pitié de la mienne iTardonne^moil "Du moins, si ma faute vous désespère, sache\ que, dans cette faute, il n'y a rien d'ingrat, de révolté, ni même d'indifférent à votre égard.
« zMe croire\-vous si je vous assure qu'il n'y a
l6o LE MASQUE d'aMOUR
non plus rien de vil. Je n oserais pas vous l'écrire si je ne pouvais vous en donner une preuve. zMais cette preuve, maintenant, je la possède. Sache^ qu'on m'a tentée comme on vous a tentée vous-même. On nia révélé ce que vous save\, et que vous le savez, J'ai senti planer autour de moi la grandeur de votre silence. zMoi aussi, je me suis tue. Je me tairai toujours. On ne sait donc pas ce que c'est que les mères, puisqu'on a cru que vous trahirie\ votre chair et votre sang?...
(( Grand'mère, j'ai un fils aussi... Un petit enfant dort dans son berceau, à côté de la table où je vous écris.
(( Hélas ! vous pense\ que c'est une honte pour moi qu'il soit la, respirant de ce doux souffle que je n'avais pas le droit de lui donner. Je ne puis pas le croire.
(( On prétend que c'est un péché! Quoi donc? D'avoir créé son cœur avec les battements du mien ?... éMais, quand je le prends sur ma poitrine, que je verse entre ses lèvres le lait de mon sein, ce serait alors un péché aussi?... Où donc commence le mal, et où finit-il, dans l'œuvre de la vie?...
(( Être une mère... ce n'est donc pas sacré en soi?... Comment alors se fait-il que j'en ressente si profondément l'exaltation délicieuse?... Comment se fait-il que la force mystérieuse du cœur des mères soit descendue dans le mien ?
<( Je ne vaux quelque chose, grand'mère, que par ceci qu'on appelle ma honte. C'est par là que j'existe, que je travaille, que je lutte, que je goûte l'ivresse de l'abnégation et du sacrifice.
(( C'est par là que je vous ai comprise, o vous, mère sublime ! qui vous interdise^ de crier : (( zMon
fils /)) parce que ce cri ferait tourner sur leurs gonds les portes de l'enfer, et qu'il s'y enfoncerait, celui que vous appelleriez
(( {Mais ce mot, que vous ne criez jamais, vous le dites à vous-même, n'est-ce pas ?... Vous le dites, à voix très, très basse... Vous le murmurez, le soir, sur le banc de pierre de la porte... quand la mer mugit et le couvre de sa clameur.
« Oh! quand vous le dites, pensez a moi, et pardonnez-moi, grand' mère. éMoi, qui le prononce tout haut, près du berceau de mon enfant, ce mot de ((fils y>, j'en chuchote un autre... Car votre secret est le mien. o4ussi, accordez-moi votre pardon.
a Je suis si pauvre, oh! si pauvre, que vous pouvez être quand même un peu fière de moi. Je n'ai vendu ni mon silence, ni mon amour, ^connaissez à cela votre petite-fille, mère-grand.
(( C'est elle qui vous embrasse avec des larmes, et qui fait tendre vers vous de petits bras innocents.
(( Û^Çe nous repousse\ pas. Je suis deux maintenant pour vous aimer.
(( Votre
« Bertrande. »
Quand la jeune mère eut achevé cette lettre, elle voulut aller sur-le-champ la jeter à la poste.
Combien elle avait hésité avant d'écrire! Mais, à présent que les lignes étaient tracées, que, sous cette enveloppe, son cœur bondissait et palpitait, il ne pouvait plus attendre, ce cœur frémissant, pour s'élancer là -bas, vers la chère vieille, vers la maison de la grève, vers le pays
IÔ2 LE MASQUE d'aMOUR
inoubliable, dont le souffle se levait tout à coup dans l'humble chambre parisienne, avec l'odeur sauvage de la lande, avec l'odeur salée de la mer.
Bertrande s'approcha du berceau où dormait son petit Claude.
Le sommeil du bébé était si profond, si paisible, qu'elle pouvait bien le quitter quelques minutes, le temps de descendre et de remonter aussitôt. Elle s'attardait à le contempler, avant de ramener entre lui et le jour le rideau léger d'indienne à fleurettes bleues.
— ce Qu'il est beau ! Si grand'mère le voyait, pourrait- elle donc lui en vouloir d'être au monde? »
C'était vrai. La fierté maternelle ne l'illusionnait pas. L'enfant était adorablement beau. Issu de deux souches vigoureuses, — celle de ces marins bretons, les Gaël, célèbres dans tout le Finistère pour leur type superbe et leur hardiesse, et celle des Gairlance, qui donnèrent à la Révolution, puis à l'Empire, le prodigieux guerrier que Napoléon fit prince de Villingen, — le petit Claude, l'enfant de l'amour, réunissait en lui le meilleur de leur double sève.
Sa première année s'achevait. Les dons que la Nature lui avait prodigués, suivant ses traditionnelles largesses aux êtres nés de sa volonté seule, en dehors des conventions sociales, s'affirmaient en traits plus distincts. La tête mignonne qui s'abandonnait sur l'oreiller dans la profusion des boucles d'un blond brunissant, rappelait les anges merveilleux dont Raphaël entourait la Madone. Tout à l'heure, quand les grands yeux
s'ouvriraient, on croirait voir un de ces deux chérubins qui suivent du regard l'ascension de la Vierge sur la toile fameuse du Musée de Dresde.
Pour ne pas l'éveiller, Bertrande résista au désir de poser ses lèvres sur le front blanc et moite, ou sur l'une des joues, colorées par le sommeil, savoureuses comme un fruit. Elle jeta un fichu de laine sur ses épaules et descendit en courant ses cinq étages.
Quand elle revint, de son pas agile, elle vit une jeune femme, vêtue de sombre, d'une distinction évidente malgré la simplicité de sa mise, qui parlementait avec sa concierge. Celleci s'écria :
— « Ah! marne Bertrande... Je savais bien que vous alliez revenir. Quand vous sortez sans vot' bichon, ça n'est jamais pour longtemps. Aussi on n'a pas idée d'un amour d'enfant comme ça! Un Jésus, quoi!
— Est-ce que Madame me demandait? » fit la jeune ouvrière.
Elle s'étonnait de l'immobilité de la visiteuse, qui, venue pour elle, la dévisageait sans mot dire, appuyée sur la poignée de son en-cas, avec une physionomie défaillante.
Cette personne, qui paraissait avoir à peine l'âge, et point du tout l'assurance, impliquée par ce titre de « madame », se reprit avec un visible effort.
— (( Vous êtes mademois... madame Bertrande Gaël?
— Oui.
— Vous raccommodez les dentelles?
164 LE MASQUE d'aMOUR
— Pas toutes les dentelles.
— Si vous vouliez bien me recevoir, je vous montrerais ce que j'apporte, » dit l'inconnue en soulevant un petit paquet. « Nous verrions si vous pouvez faire le travail.
— Avec plaisir, madame. Vous ne craignez pas de monter un peu haut? »
La singulière cliente eut un geste, comme pour dire que cela lui était indifférent. Toutefois, Bertrande se faisait une conscience de l'obliger à gravir une centaine de marches, tant cette mince figure pâle donnait une impression de lassitude et de débilité.
Elle en provoquait une autre chez la petite dentellière bretonne. Celle-ci sentait comme un souvenir, impossible à préciser, s'éveiller dans les régions lointaines et confuses de sa mémoire, auprès de cette jeune dame.
Peut-être l'autre éprouvait-elle quelque appréhension d'être reconnue. Car sa première émotion sembla se calmer quand elle se convainquit qu'on l'accueillait tout à fait en étrangère.
Mais Bertrande se rappelait trop peu Françoise de Plesguen, entrevue parfois au château de Valcor, durant les séjours qu'y faisait la nièce du marquis, et la joyeuse fillette de jadis avait trop changé, pour que l'humble maîtresse du prince de Villingen se doutât qu'elle recevait la fiancée de celui-ci.
Fiancée... Mlle de Plesguen ne se considérait plus comme telle, et ne l'avait même jamais été officiellement. N'importe, c'était bien là son rôle, c'était l'aspect sous lequel l'eussent considérée les soupçons et la rage douloureuse de sa
MADAME DE FERNEUSE I 6 f
rivale, si la mère du petit Claude eût deviné son nom.
Toutes deux arrivaient maintenant à l'étage le plus élevé de l'espèce de grande caserne pauvre ou l'ouvrière en dentelle occupait une chambre.
La clef tourna dans la serrure, et elle apparut, cette chambre, — bien mesquine et dénudée, mais presque riante, à cause d'un rayon de soleil printanier glissant à travers la percale du rideau, et surtout à cause de la bercelonnette, dont la présence attendrissante et la miraculeuse propreté formaient une image aussi douce à l'âme qu'au regard.
— ce Votre enfant!... )) murmura Françoise, qui, à peine entrée, ne sembla plus voir que cette légère nacelle, sous la fraîche draperie à fleurettes bleues.
Bertrande était trop mère pour s'étonner de cette préoccupation si prompte, plutôt bizarre chez une cliente. Elle pensa que l'éloge du bébé par la concierge éveillait l'intérêt de la visiteuse. D'ailleurs, elle n'eut pas le temps de réfléchir. Le bruit de leur entrée, — peut-être aussi l'heure de son repas, — troublait le sommeil du petit homme. Il y eut une agitation sous la percale fleurie, puis un gazouillement, comme la rumeur indistincte d'un nid jaseur.
La jeune mère courut, écarta le rideau.
Et alors le délicieux tableau apparut, — l'éternel et incomparable ravissement, tel que rien n'émeut de la sorte en ce monde, — un petit enfant, très beau, qui se débattait sur la couchette, et riait sous ses boucles tièdes, plus
l66 LE MASQUE d'aMOUR
lourdes et frisées à cause d'un peu de moiteur. Une carnation de fleur, des yeux larges comme des étoiles, mais veloutés et sombres entre leurs cils épais, une toute menue bouche de corail mouillé, où brillaient les grains de riz des premières dents, de petits pieds, de petits poings battant l'air (car une solide attache nouait le milieu du corps), et cet éveil dans la gaîté, — un délice !
— (( Vous permettez, madame ?... » disait Bertrande. « Je suis vraiment bien confuse. Vous voyez, il rit. Mais si je ne m'occupais pas tout de suite de lui, il commencerait une vie terrible. Nous ne pourrions pas nous entendre.
— Faites donc... Je vous en prie... Faites comme si je n'étais pas là. Je ne suis pas pressée, » répondit l'étrange cliente.
Elle ne songeait pas à prendre la chaise aussitôt avancée pour elle. Debout, les yeux attachés sur cet enfant, blanche comme un linge, elle semblait changée en statue. Une statue, certes, du Regret, ou de la Mélancolie, ou de l'Impossible et de l'Inaccessible, tant la brisure du Désir qui renonce faisait fléchir ses frêles épaules et vaciller la lueur indécise de ses prunelles.
Tout d'abord, Bertrande, en son égoïsme maternel, ne s'aperçut pas de cette attitude. Profitant de la permission qui lui était donnée, elle sortit Claude de son berceau. Puis, murmurant, en guise d'excuse : — ((Il n'y a qu'une chose pour le calmer. Sans cela, il ne nous laissera pas la paix, » elle défit rapidement deux ou trois boutons de son corsage, et, avec une discrétion pleine de pudeur, elle montra un peu de sa chair
blanche, que son fils cacha d'ailleurs aussitôt en y jetant sa tête bouclée.
S'étant assise pour cette opération, que la coquetterie lui aurait inspirée si elle avait eu de la coquetterie, tant elle y offrait, si charmante elle-même, avec son bel enfant, un gracieux spectacle, elle s'avisa que sa visiteuse restait debout, et la supplia d'accepter un siège. Elle vit alors toute la tristesse de cette physionomie, et demanda timidement :
— « Vous n'avez pas perdu un bébé, j'espère bien, madame? »
Françoise secoua la tête, tandis qu'elle s'asseyait enfin.
— « Vous n'en avez pas encore, peut-être? Vous êtes si jeune!
— Non, je n'en ai pas.
— Oh! alors, vous ignorez comme on les aime. Je dois vous paraître ridicule, inconvenante, de vous faire attendre pour que ce petit gourmand ait son goûter à l'heure.
— Ne croyez pas cela. Vous agissez très bien. D'abord cela me repose. J'avais des battements de cœur en montant. »
C'était vrai que ce pauvre cœur tumultueux, qui battait si douloureusement, et non à cause des cinq étages, trouvait une paix inattendue dans la simple scène.
La voilà donc, cette maternité, que sa jalousie avait maudite. Maudite d'autant plus que sa rigoureuse morale lui interdisait toute lutte. A contempler la réalité de ce qui la torturait, cette réalité prenait un caractère attendrissant où s'adoucissait l'horrible mal. La douleur perdait
168 LE MASQUE d'aMOUR
un peu son corrosif venin de haine. Haïr cette mère qui donnait le sein à cet enfant... Haïr ce petit être, d'une si adorable innocence... Mlle de Plesguen avait beau faire, elle ne le pouvait pas. Et alors elle s'emplissait les yeux de ce tableau, parce qu'elle y puisait une espèce d'abnégation involontaire, qui violentait ses révoltes les plus furieuses, la détachait d'elle-même, la préparait à l'acceptation finale.
Au fond, cette fille du rigide Marc était une créature de principes. Elle respectait le droit. Elle pensait être restée chrétienne, même dans cette guerre mortelle ouverte contre son oncle et sa cousine. Car le christianisme s'accommode avec certaines férocités de sentiments, quand on peut prétendre détester l'injustice sous la figure des êtres qui vous gênent. Renaud de Valcor et Micheline étant à ses yeux les usurpateurs de son nom et de ses biens, Françoise se jugeait dans la vérité en exécrant non seulement leur crime mais leurs personnes.
Dès qu'elle avait douté de sa cause, l'épouvante de son rôle l'avait saisie. C'est dans une crise de regret sincère qu'elle était allée prier et pleurer sur la tombe de la marquise, sa malheureuse tante, dont elle supposait avoir hâté, sinon causé, la mort. Et ici, en face de Bertrande, une pensée inflexible la préservait de traiter celle-ci, même secrètement, comme une rivale. Gilbert avait séduit cette fille, et l'avait rendue mère. Gilbert, tout prince qu'il était, devait épouser cette paysanne. Pour elle, Françoise, il n'était plus rien. Un orgueil effréné soutenait, sur ce point, la netteté intransigeante des théories.
L'homme qu'elle aimait lui avait préféré une créature vulgaire, — du moins elle la qualifiait ainsi : — sa seule vengeance, et la meilleure, était de le laisser à cette bassesse.
Mais, dans sa démarche d'aujourd'hui, brûlait la passion dont elle croyait faire taire à son gré les suggestions éperdues. Elle avait voulu voir cette femme. Surtout elle avait voulu voir cet enfant. Toutefois elle serait morte de honte plutôt que de dévoiler en cette mansarde qui elle était, et ce qu'elle y souffrait.
Elle avait eu l'adresse de la maison par Micheline, qui, le jour de son entrevue avec Bertrande, ne s'était pas séparée de celle-ci sans savoir où elle logeait. Fidèle à la double parole donnée à Françoise de lui envoyer cette adresse, et à son père de ne plus avoir aucun entretien avec Françoise, MHo de Valcor avait simplement expédié l'indication sous enveloppe, sans un mot.
Cependant la jeune mère, interrompant le repas du bébé lorsque celui-ci tendait encore ses petites lèvres gloutonnes, le posa par terre, sur un carré de moquette commune, seul luxe de la chambre, et réservé aux ébats de Claudinet.
Quelques cris de réclamation trahirent une vigueur de poumons peu ordinaire, chez le jeune gaillard. Mais Françoise, se penchant, fit danser devant lui les breloques de sa châtelaine, puis, les détachant de sa ceinture, les plaça dans les menottes avidement levées.
— <r Vous avez déjà le cœur d'une maman, i observa Bertrande.
— ce Je ne serai jamais une maman. Je n'au-
rai jamais un chérubin comme celui-ci à moi, )) dit Françoise, dont, malgré toute sa fierté, la voix fléchit, se brisa.
— Pourquoi donc?
— Je vais entrer en religion.
— En religion! »
Un flot rose anima les joues amaigries de l'ouvrière. Ce mot rouvrait en elle le passé, sa Bretagne, le couvent de Quimper, asile de son adolescence, la vocation qu'on essaya de nourrir dans son âme.
— ce Moi aussi, » dit-elle, « j'ai failli prendre le voile. Je ne connaissais pas la vie.
— Vous est-elle donc si douce ? » demanda la visiteuse avec une nuance de dédain.
— ce Elle m'a donné mon fils. »
L'orgueil qui sonnait dans cette réponse déconcerta Mlle de Plesguen. Ce qui lui semblait la plus effroyable déchéance, ce qui l'eût jetée à la folie ou au suicide, pouvait enivrer une autre de joie altière! Il est vrai que cette autre... Mais non... Fille du peuple, soit, Bertrande n'était pas vile. Comment la mépriser sincèrement? La mépriser!... De loin, du haut des préjugés et des conventions... oui... peut-être... c'était possible. Mais ici, dans la douceur et la chaleur de l'amour maternel, dans la pauvreté, l'effort et le sacrifice, la virginale vertu elle-même n'arrivait pas à ce mépris.
Bertrande devinait-elle, au moins en partie, ce qui s'agitait sous le silence rêveur de son incompréhensible cliente. Elle reprit :
— « Madame, je suppose que c'est un grand chagrin qui vous pousse au couvent. Pardonnez-
MADAME DE FERNE USE IJl
moi ce que je vais vous dire. J'ai connu la paix du cloître. Et ensuite j'ai traversé des épreuves terribles. Eh bien, je ne donnerais pas un de mes jours de douleur pour des années de cette paix qui ressemble à celle de la mort. Cela dépend des natures. Il y a des vivants qui ne sont pas faits pour vivre. Mais ne vous trompez-vous pas sur vous-même? A la façon dont vous regardez mon enfant, il me semble que vos bras ne sont pas destinés à se croiser toujours sur une robe de bure, ni vos lèvres à presser uniquement l'ivoire d'un crucifix.
— Taisez-vous ! » s'écria Françoise, qui tremblait violemment. « Vous ne savez pas à qui vous parlez! Vous ne vous doutez pas de ce que vous dites!
— Je vous demande pardon, » balbutia Bertrande.
— « Voilà ce que je venais vous demander, » fit M110 de Plesguen, changeant de ton et ouvrant le petit paquet dont elle s'était munie, g Je possède quelques vieilles dentelles de famille. Or, mon intention d'entrer au couvent est tellement arrêtée, que je veux précisément faire réparer ces dentelles pour qu'elles m'y suivent. Je compte en orner la chapelle, en faire présent à la communauté. Ainsi je ne m'en séparerai pas. En même temps, j'augmenterai de cette donation le peu que j'apporterai comme valeur pécuniaire, car ma famille est ruinée. Ces morceaux ne sont que des échantillons. Voyez si vous pouvez les remettre en état. Je vous confierai tout le reste, au cas où vous exécuterez bien ce travail. »
Bertrande se mit en devoir d'examiner les dentelles. Mais le petit Claude, las d'être sage, menaçait de ne pas lui en laisser le loisir. Il avait jeté loin de lui les bibelots d'argent composant la châtelaine de la jeune dame, et qui avaient cessé de faire son bonheur. Maintenant, il se traînait à quatre pattes, ou plutôt à trois, — car, ne sachant pas encore se soutenir sur ses petits membres, il avait imaginé un moyen comique de locomotion, rampant sur ses menottes et sur un genou, tandis qu'il tirait derrière lui son autre jambe, dont il ne trouvait pas l'usage. Cheminant de la sorte, il était arrivé près de sa mère, et commençait à la tracasser, riant et pleurant à la fois, pour qu'elle le prît sur ses genoux.
Quelque chose, à ce moment-là, fondit dans le cœur de Françoise. Une irrésistible douceur l'envahit. Ses bras, que Bertrande ne croyait pas faits seulement pour les manches de bure, s'ouvrirent dans une envie éperdue d'étreindre l'enfant de Gilbert. Ses lèvres, que le baiser de l'ivoire n'avait pas encore glacées, brûlèrent de caresser ce front d'ange. Elle s'inclina.
— ce Laisse maman tranquille, mon mignon, viens avec moi. »
Elle le saisit, le souleva, l'emporta, avec des mines pour le faire rire, s'assit et le balança, lui chantonna une chanson. Et le petit, point sauvage, fou de jeu et de câlineries, fit bientôt entendre des gazouillis apprivoisés, puis de grands éclats de plaisir.
Pendant ce temps, l'ouvrière étalait sur sa table les morceaux de dentelle et les retournait
MADAME DE FERNEUSE I73
minutieusement, pour se rendre compte du point.
Mais, soudain, des pas retentirent au dehors, dans la sonorité du long couloir nu. Ils s'arrêtèrent devant la porte. On frappa.
— « Entrez! i dit machinalement Bertrande. Elle supposait que c'était sa voisine, une
brave femme qui raffolait de Claude, et pour qui c'était une distraction d'en prendre soin.
« Tant mieux! » pensait la jeune mère, ce Elle m'en débarrassera un instant. Je suis vraiment honteuse de l'ennui qu'il cause à cette dame. »
Comme on semblait attendre, elle répéta plus haut : «. Entrez!... » sachant la clef sur la serrure. Cette clef tourna. La porte s'ouvrit. Une silhouette d'homme se dessina dans la baie.
Les deux jeunes femmes se tournèrent vers lui, et, de stupeur, restèrent muettes. C'était, au seuil de cette pauvre chambre, Gilbert Gairlance, prince de Villingen.
D'un coup d'œil il vit toute la scène. Il reconnut sur les genoux de qui jouait son enfant. Abasourdi, il jeta une exclamation :
— « Françoise!... »
Alors Bertrande fit volte-face, et regarda celle qui, affolée, étreignait le petit Claude, comme pour se garantir par lui contre quelque chose de trop pénible.
Machinalement, Gilbert avait fait un pas, refermant la porte derrière lui.
Et maintenant c'était, dans l'humilité de cette pauvre chambre, un silence profond jusqu'à en être tragique. On eût presque entendu battre les
trois cœurs, si violemment, si diversement remués.
Mlle de Plesguen parla la première. Malgré la suffocation de son émoi, elle puisa ce courage dans sa pureté, dans sa fierté. Posant l'enfant sur les bras instinctivement ouverts de Bertrande, elle dit :
— (( Je n'ai rien à vous reprocher, monsieur. J'ai eu le tort de m'allier à vous pour une œuvre de rapine. Ne me fallait-il pas conquérir à tout prix l'argent nécessaire pour acheter votre amour? Je me suis abaissée jusqu'à devenir votre complice. Vous vous êtes joué de moi. C'était dans la logique des choses. »
Le prince de Villingen eut un geste de protestation. Mais il se tut. Comment se disculper auprès d'une de ces femmes sans meurtrir l'autre? Une telle alternative n'était pas faite pour émouvoir sa sensibilité, mais le mécanisme de son éducation, sa superficielle délicatesse d'homme du monde en demeuraient entravés. La fille noble comme l'ouvrière avaient droit ici aux mêmes égards. Sa désinvolture de jeune homme à la mode ne l'empêchait pas de manifester toute la gaucherie masculine en pareil cas. Il haussa les épaules, marcha autant que lui permit l'étroitesse de la chambre, et passa un fin mouchoir sur son front, où le bord du chapeau avait laissé une moiteur, à moins que ce fût une sueur de malaise.
Un sentiment dominait Bertrande : celui de cette extraordinaire coïncidence, qui amenait à ce moment même l'amant, peu coutumier cependant de visites inattendues. La pâleur de Gilbert
MADAME DE FERNEUSE I 7 f
ne lui donnait pas à penser qu'un événement grave changeait ainsi ses habitudes d'indifférence. Elle ne voyait, sur cette physionomie altérée, que la désagréable surprise d'avoir rencontré Mllc de Plesguen. Mais enfin, de toute cette scène, pour elle, la maîtresse, et qui était mère, se dégageait une espèce de triomphe. Elle en éprouvait la sensation instinctive, certaine. Ce fut donc sans amertume, presque avec pitié, qu'elle dit à Françoise :
— « Pourquoi êtes-vous venue ici, mademoiselle, si ce n'était pas en ennemie ? *
La malheureuse jeune fille eut une rougeur, pour devenir aussitôt plus blême encore. Pouvait-elle avouer, ou seulement laisser pressentir, son acre fièvre d'amour, qui, à bout de souffrance, voulait souffrir davantage, — son avidité de s'enfoncer au cœur la réalité comme un couteau, son morbide désir de voir celle qui avait osé se donner à Gilbert, cette chair qu'il avait possédée, cet enfant né du mystère de passion où se torturait et s'efTarait son âme de vierge? Elle répondit :
— « Je voulais être sûre... Pour qu'il ne pût point me mentir. Je voulais voir si votre fils lui ressemblait. Et puis... »
Elle se crispa, se raidit, presque convulsée dans l'effort, comme ces infortunés qui, sous les pinces et les fourchettes rougies de la question, réservaient jusqu'au bout leur secret intérieur.
— « Et puis, » reprit-elle, c ma résolution d'entrer au couvent étant définitive, je pensais avoir un peu le devoir et l'autorité d'accomplir une mission digne de mon futur état.
— Quelle mission? » balbutia Bertrande.
Gilbert ne prononça pas ces deux mots.
Mais on les lisait dans son regard interrogateur, tandis que, surpris, il se tournait vers Françoise. Et la double attente de l'homme et de la jeune mère se suspendit avec une espèce d'anxiété respectueuse autour de cette infortunée qui souffrait si visiblement, si atrocement.
Françoise de Plesguen, à cette minute, montra quelles ressources de grandeur gisent dans les âmes qui, même débiles, emportées, secouées par toutes les convoitises, ont, pour les soutenir, la force d'une race, tendue depuis des siècles vers la domination de soi-même. Sans doute racheta-t-elle, en un pareil instant, toutes les mesquineries, toutes les vilenies qu'avait charriées sa pensée quand elle s'acharnait à déshonorer et à dépouiller ses cousins de Valcor, quand elle souhaitait la fortune pour obtenir un titre de princesse et lier à elle un homme de qui elle savait n'être pas aimée. Elle prononça doucement, avec une dignité impressionnante :
— « Je voulais voir, — et j'ai vu, — Bertrande, si l'épouse du Seigneur, que je serai bientôt, pouvait, sous sa sainte invocation, léguer à une autre le fiancé terrestre dont elle se sépare à jamais. Vous êtes digne de porter le nom du père de votre enfant, ce nom fût-il celui d'un prince. Je vous rends de tout mon cœur cette justice. Et je supplie Gilbert d'accomplir son devoir envers vous, comme envers le fils que vous lui avez donné. Moi, je ne suis déjà plus de ce monde. Adieu. »
D'un geste rapide, elle se pencha vers le petit
MADAME DE FERNEUSE I 77
Claude, que sa mère tenait toujours, mit un baiser sur son front. Puis, avant que les deux autres eussent recouvré le sang-froid nécessaire pour agir ou pour parler, M110 de Plesguen sortit de la chambre.
Son pas léger vibra, s'éteignit dans le corridor.
Gilbert se tenait debout, les bras croisés, évitant de regarder Bertrande. Celle-ci se laissa tomber sur une chaise et, bouleversée d'émotion, fondit en larmes. Le prince, à son tour, s'assit, s'absorba dans de soucieuses réflexions.
Sur les genoux de sa mère, Claude s'endormait. Elle se mit à le bercer machinalement. Ses yeux, qui se séchèrent en contemplant le bébé, se levaient parfois, tâchaient de rencontrer ceux du jeune homme. Vainement. Le cœur de la triste amante se serra. Comme elle l'aimait!... Oh! si elle était en haut de l'échelle sociale, et lui en bas, quel ne serait pas son bonheur d'anéantir la distance en prenant sa main pour ne plus la quitter! Mais il ignorait, lui, cet aveuglement du cœur, pour lequel rien n'existe au monde qu'un seul être adoré. Avait-il entendu seulement la voix, cette voix si noblement généreuse, qui s'élevait là, tout à l'heure? L'épouser?... Elle?... Quel rêve insensé!... D'ailleurs, Bertrande, aujourd'hui, n'en demandait pas tant. Il était loin, le rêve de la petite Bretonne ingénue, croyant que la vie tissait des contes bleus, comme on en voit dans les livres à images, comme on en dit à la veillée, et que les princes Charmant y prenaient pour femmes les jolies filles dont ils se faisaient aimer.
I78 LE MASQUE d'aMOUR
Tout à coup, elle tressaillit, tant fut brusque la question de Gilbert :
— ce Comment savait-elle? Qu'était-elle venue faire ici?
— J'ignorais que ce fût mademoiselle de Plesguen, » dit Bertrande. ce Elle s'est présentée comme une cliente, sans dire son nom. Tiens, voici encore ses échantillons de dentelles à réparer. Elle a oublié de les reprendre.
— Je ne la savais pas si bonne comédienne, » ricana Gairlance.
— « Oh! » fit Bertrande, scandalisée. « Je ne crois pas qu'elle ait joué la comédie.
— Allons donc ! Cette façon de me rendre théâtralement une parole que je ne lui ai jamais donnée... Elle a trouvé ça chic, jugeant la partie perdue. Enfin, soit! C'est d'une belle joueuse. Je me demande seulement si elle pouvait connaître...
— Quoi donc ?
— A quel point elle est perdue, cette partie qu'elle abandonne.
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire, Bertrande, que Renaud de Valcor, — ton père, ou le marquis, ou le diable, pour ce que j'en sais maintenant, — est hors d'affaire, et pour toujours, et que ce n'est plus moi, — ni personne d'ailleurs, — qui lui contesterai son titre. »
La jeune femme posa son fils endormi dans le berceau, et se dressa, palpitante.
— « Que se passe-t-il donc?
— Il se passe ce que je venais t'apprendre, ou plutôt ce dont je venais me remettre ici,
MADAME DE FERNEUSE I 79
auprès de toi. Car ta présence m'est douce. Et j'étais atterré. N'étais-tu donc pas surprise, » ajouta-t-il avec une cruauté inconsciente, « de me voir arriver ainsi, sans raison? »
« Sans raison! y> se répéta intérieurement la pauvre fille. « En effet, le désir de me voir n'est pas pour lui une raison. » Mais un impétueux courant d'idées dispersa l'amertume.
— (( Est-ce que je te comprends bien, Gilbert? Tu ne crois plus à la double personnalité du marquis de Valcor? Toutes ces preuves, dont tu m'accablais, que sont-elles devenues?
— Ce n'est pas moi qui les détenais, qui les ai rassemblées, qui en connaissais la source, qui pouvais les mettre en œuvre.
— Non, c'est Escaldas.
— Oui... Escaldas! » répéta Gilbert avec une espèce de rire lugubre.
— ce II se faisait fort d'en découvrir d'autres.
— Eh bien, ma chère, non seulement il n'en découvrira pas d'autres, mais il a réduit à néant celles dont il faisait tant de cas.
— Est-ce possible?... Après ce qu'il déclarait, à ce déjeuner, tu sais bien?... le jour des funérailles de la marquise? Te souviens-tu?... Quelle résolution forcenée! C'est lui qui abdique?
— Oh ! il abdique d'une façon tellement nette, qu'après ce désistement par trop significatif, nul au monde n'osera relever la cause.
— De quelle façon?
— La plus irrévocable. Il s'est tué.
— Escaldas s'est tué!...
— Parfaitement, » dit le prince, chez qui une détente se produisait, et qui, maintenant, deve-
l8o LE MASQUE d'aMOUR
naît livide, avec des gouttes de sueur aux tempes, une contraction du gosier, où les mots se hachaient. « Il s'est pendu... Et c'est moi qui... tout à l'heure, en allant... m'entendre... avec lui... l'ai trouvé... dans sa chambre. Donne-moi... un verre d'eau... Bertrande. »
L'<A?^iCHE
e Bolivien José Escaldas avait bien cru, pendant quelque temps, que l' g Affaire Valcor » allait ressusciter. Il avait mis la main sur des données imprévues, si extraordinaires, que Marc de Plesguen lui-même, en dépit de tous ses scrupules, n'hésiterait pas à recommencer le procès.
D'ailleurs, on pouvait se passer du vieux maniaque. C'était maintenant lui, Escaldas, qui tenait le dénouement du drame. Il agirait pour son compte. On l'avait accusé de faux, il déposerait une plainte en diffamation, sûr de démontrer maintenant où était le faussaire. Même sans se porter partie, il pourrait faire agir directement le Ministère public, tant les charges qu'il développerait contre son adversaire apparaissaient graves. Cette fois, le pseudo-marquis serait pris à son crime comme dans une souricière. Ce qu'on appelle en jurisprudence le ce fait nouveau » venait de se produire. Et quel fait! Lourd
l82 LE MASQUE D AMOUR
de quelle signification formidable I Et par quel miracle du hasard Escaldas ne l'avait-il pas découvert!
Le métis, en se fixant à Paris, s'était logé aussi près que possible du prince de Villingen. Mais, comme celui-ci habitait rue Cambacérès, dans un quartier élégant, où ne se trouvent guère les garnis à bon marché tels qu'en cherchait son acolyte, celui-ci avait dû se réfugier plus haut, vers les boulevards extérieurs. Il avait fini par louer une petite chambre dans une maison meublée de la rue de Lévis, aux Batignolles, demeure dont la malpropreté n'était pas pour gêner ce demi-Indien, et dont la louche apparence ne l'offusquait pas davantage.
Ce qui lui semblait plus pénible, à lui qui avait couru les forêts infinies de l'Amérique, et vécu à l'aise dans le château seigneurial de Valcor, c'était l'étroitesse de son gîte. Les ailes de son imagination en crevaient les murs. Il se revoyait bientôt, dans ce domaine splendide de Bretagne, non plus en parasite toléré, sans cesse sous la menace d'un soupçon ou d'un caprice du maître, mais en bienfaiteur adulé, en Providence tutélaire, s'engraissant du tribut de ceux qui lui devaient leur patrimoine.
Les primitifs sont comme les enfants. Ils ne voient pas de distance entre leur rêve et sa réalisation. Ce métis, encore si près de la sauvagerie, vivait embusqué dans son intrigue, au sein de la civilisation parisienne, comme un de ses fauves ancêtres dans un fourré inextricable de la Selve : l'œil guettant la proie, la main remplie de flèches empoisonnées.
MADAME DE FERNEUSE l8}
Sa brutale nature s'arrangeait des basses mœurs faubouriennes, qu'éclairaient, non loin de sa demeure, les becs de gaz allumés dès que la nuit tombe, entre les ormes rabougris des excentriques boulevards.
Chaque soir il s'en allait du côté de Montmartre, se grisant à l'odeur de l'asphalte imprégné de poussière ou de pluie, aux relents des cafés, des restaurants, des mastroquets, des beuglants, de tous ces antres violemment éclairés, où l'on mange, où l'on boit, où l'on chante, sous la grande ombre lugubre de la Butte, coiffée par sa basilique-fantôme.
Surtout, la bête mal domptée que ce ce pays chaud » sentait gronder dans ses veines, s'alléchait aux rencontres hasardeuses, aux provocantes occasions, pullulant devant ces repaires de bas plaisirs. Même s'il n'en profitait pas, il en humait avec une immonde satisfaction l'odeur de vice. L'argent seul lui faisait défaut pour se rouler à sa guise dans ce torrent de débauche.
Une nuit, José Escaldas monta par les ruelles tortueuses de la Butte, vers un paradis momentané où le guidait ce qui avait peut-être été un ange, mais ce qui n'y ressemblait plus guère, une pauvre créature, encore presque jolie sous des cheveux blonds en broussaille et dans un corsage en satinette cerise. Elle lui dit s'appeler la Môme-Cervelas, et ce nom parfumé de poésie acheva de subjuguer le cœur inflammable du Bolivien.
Cette aventure ne serait certes pas de celles qu'un Escaldas même se soucierait de raconter,
184 LE MASQUE d'aMOUR
si une coïncidence presque fantastique n'y avait donné une importance capitale.
Le logis où la Môme-Cervelas conduisit sa conquête se trouvait comme perché dans un chaos de vieilles constructions bizarres, audessus de jardinets inégaux, vrais jardins suspendus, sans rien de babylonien, à l'angle de la rue de Ravignan. Dans la plus belle des deux chambres décorées avec un luxe de foire, Escaldas aperçut avec stupéfaction une espèce de panoplie formée d'armes et de parures indiennes, qu'il reconnut immédiatement pour des objets authentiques, provenant de quelque tribu du bassin de l'Amazone.
Cela l'intéressa, naturellement. Il questionna la jeune femme, qui, aussitôt, prit un air d'importance.
— « Ah! vous avez du flair, vous, » déclarat-elle. (( Tous ceux qui viennent ici » (et elle ne rougit pas de ce pluriel multiple et candide) « se fichent de ça. Ils prétendent que j'ai dû chiper ce fourbi à de faux sauvages de l'Exposition. Mais c'est pas du toc. Mon petit homme a rapporté ça des pays pour de vrai.
— De quels pays?
— Ah! pour les noms, je suis pas trop calée, vous savez. C'est pas comme lui, qui a une mémoire!... Il parle toutes les langues, et la preuve, c'est qu'il voyage comme interprète. »
Par un brusque rappel de souvenirs, ce mot d'interprète évoqua chez Escaldas la pensée de l'introuvable individu, compagnon de bord du vieux Pabro, et peut-être son mystérieux assassin, qui, n'ayant pas été, faute de preuves, retenu
MADAME DE FERNEUSE l8f
par la justice, avait disparu sans laisser de traces. Dans sa déposition à Bordeaux, l'homme avait dit s'appeler Mindel et venir de Buenos- Ayres, où il était employé comme interprète dans un hôtel. Il avait présenté d'acceptables références. On l'avait relâché. Pourquoi aurait-il jeté à la mer un vieillard pauvre, inoffensif, dont le mince bagage et les maigres valeurs avaient été retrouvés intacts? Plus tard, bien des commentaires avaient couru, quand ce personnage avait spontanément envoyé au Parquet la lettre dérobée à Pabro, cette lettre sur laquelle Escaldas, Gairlance et Plesguen comptaient pour accabler le marquis de Valcor, et qui, reconnue fausse, les avait si terriblement accablés eux-mêmes. Mais la police, à ce moment, fut impuissante à dépister l'homme. D'ailleurs, ça n'avait pas d'importance, la lettre étant identique à la photographie faite par Escaldas luimême et ayant été formellement reconnue par lui. Ces détails vivaient d'une vie trop violente dans l'esprit du métis pour que le moindre rapport, même le plus lointain, ne les évoquât pas immédiatement. Avec une spontanéité qui l'étonna lui-même, il lança coup sur coup :
— (( Interprète?... Ton ami était interprète?... Où cela?... A Buenos-Ayres?... Et ne se nommet-il pas Mindel?... »
La foudre tombée devant cette fille ne l'eût pas pétrifiée plus complètement. Toutefois, une espèce d'instinct de conservation la fit se reprendre et précipita les paroles dans sa bouche.
Quelle blague! Jamais de la vie! Il ne s'appelait pas Mindel, son petit homme. Mindel? Où
1 86 LE MASQUE d'aMOUR
prenait-on ça? Quel bête de nom! D'abord, ce n'était pas son nom. La preuve, c'est qu'il s'appelait Sornières, Arthur Sornières.
Mais Escaldas avait vu son trouble. Escaldas était hors de lui d'espérance.
— « Mon enfant... Ecoute... ne mens pas. Si jamais ton ami s'est appelé Mindel, sa fortune est faite. La tienne aussi. Tiens, voilà un louis, deux louis, tout ce que j'ai en poche. Dis-moi la vérité et je te les donne. Je te donnerai bien autre chose. Pas moi. Des gens qui le pourront mieux que moi. Tiens, me croiras-tu? Je vais écrire ici mon nom... mon vrai nom... José Escaldas. Montre-le à ton ami. Si jamais il s'est appelé Mindel, il saura ce que cela veut dire. Engage-le à venir me parler. Voilà aussi mon adresse. Maintenant qu'il a marché d'un côté, il marchera de l'autre. Qu'est-ce que ça peut lui faire? Je te jure que c'est sa fortune! La somme qu'il voudra. »
Les yeux de la fille brillèrent.
— « Je lui ferai toujours la commission.
— Il s'est donc bien appelé Mindel ! » Elle trembla, tout éperdue.
— ce C'est comme ça que je mettais quand je lui écrivais là-bas. Mais ne le dites pas, monsieur! Ne lui dites pas. Si ça lui plaît, il vous le fera savoir lui-même. Sans cela, il me tuerait. Oh! je vous assure, il me tuerait! »
La Môme-Cervelas n'exagérait qu'à peine. Sans connaître les secrets de son <t petit homme », elle savait qu'entre tous le plus grave se rapportait à son retour de l'Amérique du Sud et à ce nom de Mindel, qu'il avait porté là-bas. La cir-
conspcction qu'il montrait à cet égard devait tenir, suivant l'opinion avisée de sa compagne, non seulement à ce qu'il avait fait ((quelque sale coup », mais encore à ce qu'il voulait en garder le bénéfice pour lui seul, sans le partager avec elle. A un moment donné, elle lui avait vu de l'or et des billets plein les poches. Puis, aussitôt après lui en avoir dispensé quelques bribes, il avait disparu, suivant sa coutume quand il était en fonds. Elle connaissait ses habitudes. Il allait dépenser au loin l'argent dont l'abondance inexplicable aurait pu le compromettre ici. Et surtout il allait le jouer.
Cette nuit-là, quand Escaldas l'eut quittée, la triste fille n'attendit pas sans crainte le retour d'Arthur Sornières.
Arthur, surnommé à Montmartre (( le Beau Rouquin », à cause de son irrésistible physique, ou encore le (( Baladeur », allusion à ses mœurs errantes, ne se distinguait ni par la courtoisie ni par la patience. Avant même d'avoir écouté jusqu'au bout le récit d'Angèle, dite la Môme- Cervelas, rien que sur l'air embarrassé de la misérable créature et sur le soupçon qu'elle avait eu la langue trop longue, il commença par la rouer de coups.
Ce solide gaillard, aux drus cheveux roux, à la mâchoire bestiale, aux larges épaules musclées sur une taille souple de félin, d'une superbe vigueur de brute, tapait dur. La pauvre Môme- Cervelas crut que, cette fois, les terribles poings lui feraient à jamais passer le goût de sa charcuterie favorite. Et quand Arthur, s'asseyant pour se reposer de cet exercice, lui dit : « Main-
l88 LE MASQUE d'aMOUR
tenant, explique-toi... » elle mit cinq bonnes minutes à retrouver son souffle.
Quand elle eut raconté les choses, non sans des réticences que ponctuèrent quelques taloches, le Beau Rouquin s'enferma dans un mutisme écrasant.
— « Alors, comme ça... j'ai pas trop gaffé? Je t'ai pas causé trop d'embêtements, mon pauv' Tutur? » risqua-t-elle avec humilité quand elle put espérer que la séance de tout à l'heure ne recommencerait pas.
— (( Je crois que je t'ai montré que je savais m'y prendre pour tuer tes puces, » répliqua-t-il. ce Eh bien, dis-toi, la môme, que je leur ai simplement chatouillé l'épiderme auprès de la façon dont je les aplatirais sur ta peau si tu repiques au truc. Tâche de ficeler ces satanés deux liards de mou que t'as dans la margoulette. »
Ce langage imagé parut limpide à la Môme- Cervelas. Désormais, elle tiendrait sa langue.
Aussi, le lendemain, se garda-t-elle de poser d'indiscrètes questions au charmant Arthur, lorsqu'il lui dit, vers cinq heures du soir, sur un ton d'ailleurs gracieux :
— ce Brosse mes frusques, Cervelette. Et puis tu me feras mon nœud de cravate. Je vais dans le monde. »
Elle obéit. Le Beau Rouquin soigna sa toilette. Puis, consultant sa montre :
— (( Allons... Ils doivent avoir fini de juter leurs bêtises, ces salivards de la Chambre. Vlà le moment de se trotter chez les marquis. »
Il partit, adressant à sa compagne une cy-
nique recommandation quant au travail qui leur ferait une soirée fructueuse.
Il rentra vers les deux heures du matin. Son inquiétante figure d'Apache parisien portait un air si sombre que la tremblante Angèle se recroquevilla, réduisit sa mince personne au plus petit volume possible, trouvant qu'elle offrait encore trop de surface aux coups qui ne manqueraient pas de pleuvoir.
Mais non. Arthur se secoua comme un chien qui sort de l'eau. Ses dents claquèrent. Il dit d'une voix rauque :
— (( Fais-moi un vin chaud. »
Le verre fumant apporté, il le vida d'un trait, puis, le reposant sur la table, si brutalement qu'il le fit voler en morceaux :
— (( Ah! tonnerre!... la sale besogne!... la sale besogne!... y>
Chauffé par le vin, une minute après, il ricana:
— « Bah ! pour trente mille balles ! Sans compter ce qu'on le fera chanter plus tard, ce rossignol! Il en aura de la voix, quand je lui battrai la mesure ! »
S'égayant à cette musicale perspective, le Beau Rouquin embrassa Angèle, que cette tendresse enchanta :
— ce Viens, poupoule... » Il fait meilleur ici que sur la terrasse du Sacré-Cœur? Ah! je te réponds que c'est un endroit pour jaspiner tranquillement après minuit sonné. »
Depuis sa visite à la rue de Ravignan, José Escaldas ne bougeait guère de sa chambre. A
chaque son qu'il entendait dans la maison meublée, pleine d'allées et venues, il se levait à demi, s'apprêtait à ouvrir sa porte.
€ Pourvu qu'il vienne ! » se disait-il.
Mais chaque fois il éprouvait un déboire. Aussi, malgré sa faiblesse indulgente pour le beau sexe, l'inflammable Bolivien pestait contre les trop hospitalières jeunes personnes, émules de la Môme-Cervelas, dont les mœurs accueillantes et les amitiés fugaces, mais multiples, contribuaient pour beaucoup à l'animation de cette demeure.
Des semaines passèrent, et il commençait à désespérer, lorsque, un après-midi, des pas masculins, gravissant l'escalier, se dirigèrent vers sa chambre, et des coups heurtant le bois s'adressèrent à son huis.
Il ouvrit.
Pas une seconde — louange en soi à sa perspicacité — Escaldas ne douta de l'identité du visiteur, que, cependant, il voyait pour la première fois.
Melon à bords plats, cravate rose, complet à carreaux, et ces cheveux roux poussant bas, cette moustache faraude, ces yeux de vice, cette mâchoire bestiale, ce corps de chat-tigre, musclé, agile. C'était bien « le petit homme » de la Môme-Cervelas.
La présentation réciproque fut rapide. L'entrée en matière encore plus.
Arthur Sornières ne se possédait pas de joie. Dire que le hasard l'avait mis en rapport avec cet Escaldas, qu'il cherchait depuis si longtemps !
— (( Car j'ai eu la folie, moi, monsieur, de penser que mon intérêt serait de servir le marquis de Valcor. Si vous saviez comment j'en ai été payé! Vous ne vous doutez pas de ma situation! Cet homme-là veut ma mort. Oui, parce que, en somme, j'ai été son complice. Je vais vous expliquer. Oh! quant à l'argent... il m'en a donné beaucoup, il m'en donnerait encore si j'allais lui en demander. Mais j'ai la certitude que, pour sa sécurité absolue, il veut me faire disparaître. Plus que la certitude. J'en ai la preuve, car il a déjà essayé.
— Parbleu ! » dit Escaldas. « Ah ! je le connais, le démon. Croyez-vous que j'aurais vingtquatre heures à vivre s'il apprenait aujourd'hui quels secrets je détiens et que vous allez m'en livrer un de plus ? »
Quelque chose de fugitif... ombre? sourire?... grimace?... passa sur les traits du Beau Rouquin, dit également le Baladeur.
— « Vous ne vous étonnerez pas alors, » ditil, ce si je prends mes précautions. C'est autant pour vous que pour moi, vous comprenez, monsieur Escaldas. Ainsi, je n'ai pas demandé votre nom, en bas, à la concierge. J'ai attendu le moment où rentrait une des locataires, et j'ai eu l'air de la suivre. Votre immeuble est habité par d'aimables personnes. On ne s'étonne pas que des messieurs viennent les voir. »
Le métis éclata d'un gros rire.
— ce J'ai bien pensé, » reprit l'Apache, « que votre carte de visite serait clouée sur votre porte. Comme ça, vous n'êtes pas exposé à ce qu'on vous réveille en sursaut quand on croit frapper
chez Irma ou chez Rosalinde. Elles ont des noms délicieux, vos voisines. C'est Rosalinde, celle que j'ai suivie. J'ai lu ça, non sur sa carte, mais sur sa pancarte. Ça couvre la moitié de sa porte. J'irai la voir, cette enfant. Elle m'a lancé un œil! Pour elle, je suis capable de faire des traits à la Môme-Cervelas. »
Tout en débitant ces phrases, avec un air de bon garçon farceur, Arthur Sornières, renversé sur sa chaise, le nez en l'air, semblait intéressé par quelque chose au plafond. Ses regards erraient sur la surface jaunâtre et souillée. Une attention singulière les aiguisait, malgré qu'il tâchât d'en éteindre la lumière rousse. Machinalement, ceux du Bolivien prirent la même direction. Le Beau Rouquin, alors, changea d'attitude, ramena le buste en avant, planta ses prunelles dans celles de l'autre.
— « Voilà ce que je venais vous dire, monsieur Escaldas. La lettre que j'ai envoyée au Parquet — au moment où je l'ai envoyée — était bien pour moi celle que j'avais subtilisée à Pabro, celle que (j'ai suivi l'affaire Valcor dans les journaux, je suis au courant de tout) vous aviez vue en Amérique.
— Moi-même, la tenant dans mes mains, je l'ai cru. Cette falsification merveilleuse, qui l'avait faite? Ce n'était donc pas vous ?
— Je ne suis pas si fort.
— Mais qui, alors ? Pabro ?
— Cette vieille bête !
— Parlez donc !
— Le Valcor en personne. »
Escaldas bondit.
— « Il a possédé la vraie lettre?
— Pendant vingt-quatre heures.
— Comment cela?
— C'est moi qui la lui ai livrée. C'est là ce que je viens vous dire. J'avais su que Pabro vous l'apportait pour perdre le marquis. J'ai pensé que le marquis me la paierait cher.
— Misérable!
— Qui cela?
— Vous!
— Allons donc! » lit l'Apache en haussant les épaules.
Son air détaché interloqua le métis. Encore une fois les yeux d'Arthur se dérobaient, erraient vers le haut de la chambre. Tout à coup, un éclair y brilla. Ils s'attachèrent à un énorme crochet, qui, fixé dans le mur, au-dessus du lit, .devait avoir soutenu la flèche ou la couronne de rideaux désormais absents.
— « Vous n'avez pas l'air à ce que vous dites, » observa Escaldas.
— « Moi? Comment donc!
— C'est vrai ! Vous me révélez une chose prodigieuse avec un air de bayer aux mouches. bile est bien exacte, au moins, votre histoire? Ce n'est pas un piège que vous venez me tendre ?
— Oh! par exemple!
— C'est que je le connais, le patron pour qui vous avez travaillé.
— Puisque je vous dis que j'ai lâché son service.
— Donnez-m'en la preuve.
— La preuve? » dit le bandit, revenant ar-
demment à la question, après un dernier coup d'œil à ce crochet fascinateur, « la preuve? Écoutez si ça s'invente, ce que je vais vous déguiser, mon bonhomme. Il y a une vingtaine d'années, Renaud de Valcor, — le vrai, — écrivit une lettre à la banque Perez Rosalez, de la Paz, pour présenter une espèce de chargé d'affaires, qu'il donnait comme un autre lui-même et dont il signalait, par surcroît, l'extrême ressemblance physique avec sa personne. Cet individu, probablement, se substitua ensuite à lui, après sa mort, naturelle ou provoquée. Il serait l'homme qui joue son rôle et qui jouit de ses biens, de son prestige, de son titre, depuis une vingtaine d'années. Sinon, si le marquis de Valcor actuel est le vrai Valcor, qu'il nous explique cette lettre, qu'il nous dise qui était et ce qu'est devenu ce sosie, surgi en cette occasion, puis englouti dans les mystères des forêts d'Amérique. L'un de ces deux êtres si semblables a dévoré l'autre. Lequel? Pourquoi? Cette lettre était donc l'écueil où devait se briser le marquis. Vous le saviez, Escaldas, vous qui l'aviez découverte, en fouillant les archives que vous avait obligeamment communiquées la maison Rosalez. Vous qui, aidé par le vieux caissier Pabro, avez surpris une photographie de cette lettre, la signalant d'ailleurs aux chefs de la banque, afin d'avoir des témoins qui n'en ignorassent pas.
— Bon. Vous avez lu tout ça dans les journaux, au moment du procès. Ça ne m'apprend rien.
— Ai-je lu aussi dans les journaux que Pabro — avec qui le hasard m'a fait voyager de Buenos-
MADAME DE FERNEUSE lÇf
Ayrcs en France — crut accomplir un coup de maître en vous apportant cette fameuse lettre, quand les échos du monde entier lui eurent appris ce qu'était l'affaire Valcor. L'imbécile ne se rendait pas compte que le document valait pour vous surtout parce qu'il se trouvait dans les archives de la banque Rosalez. Quand il m'eut raconté que vous lui achèteriez cette lettre le prix qu'il voudrait, je me suis dit que quelqu'un d'autre la paierait bien davantage. Et comme je tenais, par une chance incroyable, cette lettre dans la main, quand Pabro est tombé à la mer...
— Ou que vous l'y avez jeté, canaille, » gronda Escaldas.
— (( Bah ! » dit cyniquement l'ami de la Môme-Cervelas, « vous allez voir que c'est tout bénéfice pour vous. Si Pabro n'était pas mort, )) poursuivit-il, « vous auriez eu la lettre, et rien ne prouve que l'instruction l'eût trouvée si concluante. Mais aujourd'hui, quand je viendrai dire et démontrer irréfutablement que le marquis de Valcor m'a payé des mille et des cents pour avoir pendant vingt-quatre heures ce chiffon de papier entre les mains, doutera-t-on de l'importance qu'il devait y attacher?
— Ainsi Valcor a eu cette lettre? Il en a fait ce qu'il a voulu. Mais pourquoi ne l'a-t-il pas simplement détruite?
— Ah! monsieur Escaldas, comme la mécanique d'une cervelle est donc lente à se mouvoir! La vôtre, tenez, à vous qui êtes un malin pourtant, est tout ébaubie de découvrir subito un nouveau point de vue. Eh bien, je vais vous ouvrir les « mirettes », moi, qui ai ensuite suivi
I96 LE MASQUE d'aMOUR
le procès. Quand votre éblouissement sera passé, vous apercevrez comme c'est simple. Un enfant de deux jours s'y retrouverait tout de suite.
— « Allez donc! » fit le Bolivien.
Il s'impatientait d'autant plus qu'à toute minute, le fuyant personnage qui lui parlait semblait prêt à perdre le fil de son discours. Arthur Sornières avait des distractions. Quelque chose le préoccupait, qui devait concerner la personne même de son interlocuteur ou la disposition de la chambre, les particularités du mobilier crasseux. Tout à l'heure, Escaldas avait cru qu'il observait un clou dans le mur. Maintenant, il supposa que c'était sa cravate. Il y porta machinalement la main, s'assurant que l'épingle était en place. L'Apache détourna les yeux obstinés qu'il fixait sur son cou. En même temps, il reprit :
— (( Supprimer la lettre? Ça pouvait tourner mal, un jour ou l'autre. Il en restait des souvenirs, des traces. Et surtout la photographie que vous en aviez. Mais refaire cette lettre, la même, avec l'écriture, qu'il imiterait facilement puisque c'était la sienne, avec les signes caractéristiques, les taches, etc., et refaire cela sur un papier semblable, mais de filigrane récent, puis l'adresser au Parquet. Voilà le coup de génie ! Cet homme, que je qualifierai de sublime, l'a si bien exécuté que vous avez vous-même reconnu la lettre, et qu'elle se trouvait authentiquée plus sûrement encore que par vos yeux... par la photographie prise autrefois et qui la reproduisait exactement. Vous avez poursuivi à fond votre campagne sur cette lettre. Et quand vous avez cru tenir Valcor, quand tout le monde le suppo-
MADAME DE FERNEUSE I 97
sait accablé, quand la Chambre s'apprêtait, devant le scandale, à invalider son élection, le monsieur a dit : « Pardon... Veuillez examiner d'un peu plus près le filigrane du papier. Il est de dix-hui: mois, et l'on m'accuse d'avoir écrit cette lettre il y a vingt ans. Ce sont mes adversaires qui ont fabriqué ce faux pour me perdre. »
— « Tonnerre...! » cria Escaldas, en abattant son poing sur la table.
Il demeura un instant comme suffoqué, puis murmura lentement, dans un effort pour embrasser tous les aspects de la question.
— (( Je me doutais, parbleu, bien, d'une infernale machination de ce genre! C'est pourquoi je voulais vous retrouver, vous, qui aviez envoyé cette lettre au Procureur de la République, avec une explication suspecte. Vous, qui prétendiez la tenir de Pabro, disparu si mytérieusement. Mais, cornes du diable! je n'imaginais pas que la scélératesse pût être aussi ingénieuse.
— « Elle peut l'être encore davantage, » fit Sornières en ricanant.
— (( Que voulez-vous dire?
— Oh! presque rien. Mais, » ajouta l'Apache en détournant avec prestesse l'attention d'Escaldas, (1 il y a un point obscur pour moi, dans cette Affaire Valcor, que j'ai des raisons pour connaître si bien. Le filigrane du papier datait de dix-huit mois, et votre photographie de quatre ans... Alors?
— Ma photographie ne portait pas sa date. On a pensé que je 1 avais faite après coup.
— Mais vous aviez des témoins, en Amérique. . . à la banque Perez Rosalez.
— Je n'avais guère eu affaire qu'à Pabro. Les chefs de la maison, à ce moment-là, n'avaient aucun motif pour s'occuper de cette vieille correspondance dépourvue d'intérêt. Comment auraient-ils deviné mes soupçons et le but de mon enquête? C'est moi qui ai dû, non sans peine, leur mettre la lettre sous les yeux, afin de m'assurer, pour plus tard, leur témoignage. Mais je l'aurais soustraite, comme l'a fait ensuite leur caissier, sans qu'ils en prissent le moidre souci. Je n'étais pas si bête. C'étaient eux qui, le moment venu, garantiraient l'authenticité du document, réclamé à leurs archives par l'instruction, durant le procès que j'allais faire ouvrir. L'imbécillité avide de Pabro et votre propre gredinerie, mon cher, ont bouleversé mes plans.
— Mais, chez Perez Rosalez, personne ne pouvait donc attester?
— Quoi?... La teneur générale de la lettre, son aspect, le fait que je l'avais photographiée, que Pabro l'avait dérobée et emportée?... Oui... Et après? Pour eux, celle que possédait l'instruction et dont on leur a communiqué la photographie, était bien la même qu'ils avaient eue. Elle l'était bien pour moi! Le seul résultat de leur témoignage fut une certaine obscurité restée sur cette histoire et dont je bénéficiai. Sans cette obscurité, j'étais gardé en prison sous l'inculpation du faux. Le non-lieu rendu en ma faveur ne me justifiait pas, démontrait simplement l'impuissance des magistrats à établir mon crime, dont tout le monde est resté convaincu.
— Pauvre innocent! » railla Sornières.
— ce Vous... » dit Escaldas d'un air sombre,
ce vous êtes un fameux gibier de potence. Je devrais me méfier de vos intentions. Qui sait si vous n'êtes pas de mèche avec le Satan que vous avez déjà servi? Cet homme-là est capable de tout. Et il a rencontré un joli instrument dans votre personne. Vous viendriez me tendre un piège que ça ne m'étonnerait pas.
— Si on peut dire! » s'exclama l'autre, avec une gaieté d'autant plus horrible qu'elle était sincère.
— (( Dame!
— Voyons... Est-ce que je ne vous l'apporte pas pieds et poings liés, votre Valcor? Et moimême, ne suis-je pas à votre merci? Vous connaissez tout de moi... mon nom...
— Vos noms... deux au moins.
— Ce sont les seuls qui vous importent. Vous savez où je perche. Vous pourriez me faire arrêter ce soir si bon vous semblait.
— Heu! heu!
— Ne faites pas le malin. Vous n'y songez guère. Entre les pattes des flics, je nierai tout ce que je vous ai dit, tandis que, si vous m'offrez des propositions raisonnables, on pourra s'entendre. »
Escaldas réfléchit, les yeux fixés sur cette face patibulaire, non dépourvue d'une séduction de vice et de vigoureuse animalité, qui donnait plus d'une rivale, heureuse ou non, à la Môme-Cervelas.
— (( Voyons, » reprit Arthur Sornières, « sur quel pied pouvons-nous partir? Que m'offrezvous?
— Personnellement, je ne puis rien vous
offrir, » dit Escaldas. ce Et pour une excellente raison, c'est que je ne possède pas un radis. »
Ce fut lui qui, sur cette phrase, jeta un éloquent regard autour de l'affreuse chambre garnie. Même il souligna par un geste circulaire la signification de ce regard.
Celui de l'Apache avait suivi, gouailleur d'abord devant cette sordide médiocrité, puis, soudain vacillant, furtif, en effleurant la paroi au-dessus du lit, là où surgissait le gros crochet de fer, presque agressif dans son inutilité. Un mouvement brutal, incompréhensible, secoua Sornières. Puis il observa Escaldas et dit d'un ton rogue :
— ce N'essayez pas de me fiche dedans avec cette façon de vous dérober quand je vous demande : (( Que m'offrez-vous? )) Je ne m'adresse pas au claquedent que vous êtes. Je parle de votre parti, de vos aristocrates et de vos princes. De tous ceux qui se partageront la galette quand le Valcor fera des chaussons de lisière, ou cultivera les légumes de l'État, à la Nouvelle.
— J'ai bien compris, » fit le Bolivien. « Mais il faut que je m'entende avec eux.
— Tâchez voir que ça ne traîne pas. Parce que je suis pressé, » dit le Beau Rouquin, qui projeta la mâchoire inférieure en avant, dans une mimique singulièrement féroce.
— ce J'aurai vu mon plus important associé dès ce soir, » calcula tout haut le métis, désignant ainsi Gilbert de Villingen, à qui le titre eût fait faire un haut-le-corps. « Nous sommes tout aussi pressés que vous pouvez l'être. Voulez-vous revenir demain?
— Revenir... ici?... » interrogea Sornières, avec une expression voulue de méfiance.
— Pourquoi pas?
— Vous savez ce que je risque... Le Valcor est un homme à entretenir une police privée. S'il apprend que je vous rends visite...
— Voulez-vous que nous nous rencontrions autre part?
— Oh!... » fit l'Apache avec une moue d'hésitation. (( Après tout, on est tranquille dans votre cambuse. L'important est qu'on ne m'y dépiste pas. Ne dites donc à personne, pas même à votre fameux prince, que j'y suis venu et que je dois revenir.
— Comme vous voudrez... Ça ne change rien à l'affaire.
— Tiens! » s'écria, comme frappé d'une idée subite l'amant de la Môme-Cervelas, c je vais demander un rendez-vous à votre voisine Rosalinde. Ça me créera un alibi. »
Escaldas se tordit de rire, tant l'idée lui sembla drôle.
— ce Fixez-le pour avant de passer chez moi, » suggéra-t-il, grossièrement facétieux. « Les charmes de la donzelle vous troubleront le cerveau. Vous ne serez plus de force à me rouler ensuite.
— Ne t'y fie pas, mon vieux lapin, » lança le voyou, qui déjà filait par un couloir, où, des portes mal jointes, suintaient des relents nauséabonds de parfumerie à bon marché.
A peine seul, Escaldas courut chez Gilbert.
Il ne réfléchissait pas qu'on était un dimanche, et l'un des premiers du printemps, jour de courses. Comment le Bolivien eût-il reconnu la
journée dominicale ou la saison du renouveau? Il n'existait pas de repos hebdomadaire pour cet homme à la fois désœuvré et affairé, ce parasite social, ignorant de toute régularité laborieuse. Et quant au printemps, il faut avouer que, dans la brume fondue d'averses, et sous l'aigre vent d'un avril parisien, il se déguisait singulièrement en hiver, surtout pour la frileuse appréciation d'un indigène des tropiques.
— (( Monsieur le prince n'est pas à la maison, » dit à Escaldas le majestueux portier, qui, un jour de l'année précédente, avait paru si redoutable à la pauvre Bertrande.
— (( Je vais monter pour lui laisser un mot.
— C'est inutile. Son domestique est absent.
— Dites que je reviendrai ce soir, que c'est extrêmement important. Priez le prince de m'attendre.
— Que Monsieur soit tranquille. La commission sera transmise. »
Si la commission ne fut pas transmise, Escaldas n'en put accuser l'irréprochable concierge. Le prince de Villingen ne rentra pas chez lui ce soir-là. Et lorsque le Bolivien, après être revenu à deux reprises inutilement, se rendit compte, — cette fois par l'attestation navrée du vieux serviteur, — que le jeune homme n'avait pas reparu au logis, il se remémora encore une autre coutume. Quand Gilbert gagnait aux courses, il se hâtait de goûter en quelque fête la saveur de sa chance. Avoir de l'argent en poche n'était rien pour l'enragé viveur, s'il n'en dépensait aussitôt une partie, — et souvent la plus grosse.
Hélas! ce n'était pas auprès delà triste Ber-
trandc qu'il songeait à porter sa joie. Bertrande... c'était bon les jours de découragement, de nostalgie... de remords peut-être. Puis, à Bertrande, il fallait si peu pour être heureuse. . . Rien même. . . D'abord parce que sa fierté s'en trouvait mieux. Et aussi parce qu'elle avait son Gilbert plus à elle quand il arrivait les mains vides, sans projet de distraction, sans le désir de quelqu'une de ces escapades dont elle ne jouissait qu'à demi, par la nécessité de quitter le petit Claude, par l'étourdissement des choses extérieures, qui dissipent le parfum d'amour. Puisque l'argent ne comptait pas auprès de Bertrande, inutile d'aller la trouver quand l'or tintait au gousset et que les billets de banque gonflaient le portefeuille. Il y avait tant d'autres joies désirables qui coûtaient cher, et qu'il fallait saisir quand on pouvait les payer. Et ce qu'il y avait surtout d'attirant, de tentateur, c'était le tapis vert des tripots.
— « Allons, » se dit Escaldas vers onze heures du soir. « N'espérons pas que Gairlance revienne avant d'avoir laissé au baccara, ou ailleurs, ce qu'il a bien pu empocher sur le turf. Patientons jusqu'à demain matin. »
Il traça quelques lignes sur sa carte, pour avertir le prince qu'il y avait urgence à ce qu'il le vît le plus tôt possible. Qu'il l'attendrait chez lui le lendemain toute la journée, sauf de une à trois. Puis glissant ce mot sous une enveloppe qu'il cacheta, le Bolivien quitta la rue Cambaçérès.
S'il avait excepté une couple d'heures dans l'après-midi, c'est parce qu'il escomptait la visite d'Arthur Sornières. Celui-ci ne voulant pas être
aperçu à son domicile, pourquoi ne pas lui donner cette satisfaction? En faisant la large mesure de temps, on s'assurait contre toute rencontre. D'autant que la conférence ne serait pas longue. Si Gilbert ne se présentait pas dans la matinée, ou ne faisait pas venir son acolyte, celui-ci ne pourrait que renvoyer à plus tard les négociations avec le Beau Rouquin.
« Il ne se sera pas dérangé inutilement, » se dit Escaldas avec un ignoble rire, ce puisqu'il doit présenter ses hommages à ma voisine, Rosalinde. Elle ne me dit rien à moi, cette colombe. Les aventures porte à porte, ça n'est pas intéressant. Quand on abat du gibier, c'est pour le plaisir de la chasse. Ah! si je n'étais pas un galant homme, je ne manquerais point d'aller raconter à la Môme-Cervelas les frasques de son « petit ami ». Quel beau parti je tirerais des circonstances! »
MADAME DE FERNEUSE 20f
UT^E FIK TB^AGIQVE
ilbert de Villingen avait beaucoup gagné, cet après-midi-là, aux courses.
Il ramena d'Auteuil chez elle une jolie personne de sa connaissance, qui suivait de loin son jeu sur les hippodromes, et se trouvait sur son chemin, comme par hasard, lorsqu'elle le voyait en veine. Tous deux dînèrent joyeusement au cabaret, achevèrent la soirée dans un music-hall, et, quand le prince eut remis la belle à sa porte, il courut au cercle. Il y traversa les alternatives ordinaires de gain et de perte, se trouva décavé vers cinq heures du matin, et se rappela l'hospitalité offerte par sa compagne de rencontre. Maussade et harassé, il alla chercher près d'elle l'insouciance fanfaronne que la solitude ne lui inspirait pas, mais à laquelle il se forçait nerveusement dès qu'il avait un spectateur et surtout une spectatrice. Cette diversion lui épargnait
206 LE MASQUE d'aMOUR
l'heure mauvaise qui suit l'abrutissante et ruineuse partie nocturne.
Il ne rentra chez lui que, précisément, vers une heure de l'après-midi.
ce Quelle chance! » pensa-t-il en lisant le mot d'Escaldas, ce je ne peux plus le voir qu'à trois heures. Bon. J'irai moi-même dans son taudis. ))
Il se réjouit de ce moment de répit, comme un écolier d'une récréation. Il se fit préparer un bain, s'y prélassa longuement, puis s'étendit, en peignoir, sur le divan de son cabinet de toilette, où il s'endormit.
Lorsqu'il s'éveilla, la demie de trois heures sonnait.
(( Diable ! Ce pauvre Inca va supposer que je ne le prends plus au sérieux, lui et son roman valcorien. Il ne se tromperait pas de beaucoup. Ca m'étonnerait bien s'il nous menait maintenant à la victoire. Et pourtant... Il garde la foi qui transporte les montagnes. Aussi longtemps que ce limier-là flairera la voie, moi je galoperai derrière. Ce serait un si magnifique hallali! Valcor aux abois, tête aux chiens... Bigre! Il en éventrerait encore plus d'un. Mais quelle curée ensuite ! Tant qu'Escaldas tiendra, je tiendrai. D'ailleurs, je peux dire : tant qu'Escaldas vivra. Car, si cet emballé-là devait renoncer à la poursuite, il en crèverait de rage. Quand je le verrai mort, c'est que sa dernière preuve lui aura claqué dans la main. »
Gilbert sonna son valet de chambre, s'habilla, puis, allumant une cigarette, descendit et prit le chemin de la rue de Lévis.
Il y arriva vers quatre heures et quart.
C'était la seconde ou la troisième fois, tout au plus, qu'il venait voir le Bolivien dans sa louche demeure. Une grimace involontaire plissa ses lèvres, retroussa ses narines, lorsqu'il pénétra dans le corrider d'entrée, laissant retomber (derrière lui la demi-porte à claire-voie, dont la sonnette faussée grinça faiblement.
Ce corridor, long de six à huit mètres, sans ouvertures latérales, aboutissait à une cour, dans laquelle se trouvait, sur la droite, une espèce de loge ou bureau, généralement désert.
Le prince se rappelait avoir vainement attendu, puis appelé, puis erré dans les divers escaliers sales, avant d'avoir pu obtenir un renseignement, lors de sa première visite.
Cet après-midi, toutefois, il aperçut dans la loge un visage renfrogné de vieille, qui se dressa pour le dévisager. Sa tournure élégante faisait événement dans un tel lieu.
— « Monsieur Escaldas est-il chez lui, madame?
— Certainement, » dit-elle, presque déridée par une grâce d'aspect et de ton si peu coutumière en ces parages. « Monsieur peut monter sans crainte. L'escalier A, à gauche, numéro 27. y>
Elle ajouta, loquace :
— « J'ai porté moi-même, à une heure, le déjeuner de monsieur Escaldas. Il m'a dit qu'il ne le prenait pas dehors parce qu'il attendait quelqu'un, et qu'il ne bougerait pas tant qu'on ne serait pas venu.
2û8 LE MASQUE d'aMOUR
— Parfait ! » murmura Gilbert, qui se rappela le mot sur la carte.
Il ignorait que le Bolivien eût compté sur une autre visite que la sienne. La concierge l'ignorait aussi. L'escalier A échappait, en effet, presque totalement, à la surveillance de cette dignitaire du cordon. Car il s'ouvrait de l'autre côté de l'entrée, symétriquement à la loge, dans le bâtiment de façade, mais en arrière, sur la cour.
Deux étages, un long couloir avec des portes mal jointes, d'où sortaient d'indéfinissables odeurs : laines crasseuses des ameublements vétustés, parfums rancis, éther et tabac. Cela prenait à la gorge. Le prince secoua sous son nez son mouchoir imprégné de fine violette.
Il découvrit le numéro 27, s'arrêta, frappa à la porte.
Point de réponse.
Gairlance frappa de nouveau, sans plus de succès.
(( Voilà qui est curieux! » pensa-t-il. (( Puisqu'il m'attend. »
Il regarda la serrure. Elle n'avait pas de bouton extérieur. Se penchant un peu, il remarqua le point lumineux du trou, ce qui prouvait que la clef n'était pas en dedans.
Il heurta plus fort.
— (( Escaldas! Vous dormez? C'est moi, Gilbert! »
Une porte voisine s'ouvrit. Une femme avança la tête avec curiosité. Voyant le charmant garçon qui restait en détresse, elle s'empressa, se montra tout entière, en peignoir d'un
MADAME DE FERNEUSE 20Ç
bleu cru, garni d'horribles dentelles cotonneuses, les pieds nus dans des savates.
Elle n'eût pas été laide, en paysanne ou en servante. Mais sa fraîcheur commune, et même sa jeunesse, disparaissaient sous un atroce maquillage. Une poupée de bazar à bon marché. La voix humaine sortant de ce masque faisait un effet presque sinistre.
— « Vous demandez monsieur Escaldas? »
fit-elle en minaudant. « Il n'est pas sorti, j'en suis sûre. Car il a fait un vrai potin, cet après-midi. Il a dû changer ses meubles de place.
— Vers quelle heure?
— Une heure et demie peut-être. Je le sais parce que j'ai reçu un ami vers deux heures. Et je lui ai même dit : ce J'espère bien que mon voisin va enfin rester tranquille. »
— Mais monsieur Escaldas a pu sortir ensuite.
— Ça n'est pas probable. Je l'aurais entendu. Il frappe toujours sa porte assez fort.
— C'est drôle, » dit Gilbert en regardant cette porte close.
Un sentiment bizarre l'envahissait. Le Bolivien lui avait recommandé de ne pas venir entre une heure et trois. Cependant il ne sortait pas, puisqu'il avait dit à la concierge qu'il ne bougeait point de sa chambre. Pourquoi ce bruit, à ce moment, chez lui? A quelle occupation tapageuse réservait-il donc ces deux heures?
Maintenant, dans l'esprit du prince, l'obstination avec laquelle Escaldas avait cherché, la veille, à le rencontrer, le mot pressant écrit sur sa carte et les circonstances d'aujourd'hui, formaient un ensemble inquiétant.
Que se passait-il?
Sans éprouver des sentiments bien chaleureux pour le métis, Gilbert avait trop étroitement lié partie avec cet homme pour se désintéresser de ce qui pouvait lui advenir. D'ailleurs, que pouvait-il advenir à Escaldas qui ne touchât à l'Affaire, objet de leur association?
Le prince qui, pourtant, n'espérait pas grand'chose, tout à l'heure, de l'entrevue réclamée si instamment par son acolyte, commençait à y attribuer de l'importance, maintenant qu'un hasard déconcertant la reculait encore.
— ((Je vais aller m'informer plus amplement auprès de la concierge, » fit-il, comme se parlant à lui-même.
La poupée de bazar, sur la porte de laquelle on pouvait lire de loin ces mots, en capitales azur sur fond rose :