‹ Madame de Ferneuse [par] Daniel LesueurChapitre 5 sur 6 · MADEMOISELLE ROSALINDE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE ROSALINDE

s'offrit à faire la commission.

— (( Ne redescendez pas, monsieur. Je vais chercher marne Plu. Elle a peut-être la clef du 27. »

La jeune personne s'élança avec une rapidité prouvant que ses articulations étaient de qualité plus saine et moins factice que son teint.

Elle revint d'une démarche alentie, réglant son impétuosité sur l'ankylose de Mme Plu.

— (( Je n'ai pas la clef, » dit la vieille concierge. (( Mais je suis sûre que monsieur Escaldas n'est pas sorti. Peut-être bien qu'il est malade.

— Personne n'est venu le voir?

— Personne qui l'ait demandé, toujours.

Maintenant, il reçoit quelquefois des dames de connaissance. Une supposition qu'une serait montée tout droit, qui connaîtrait son numéro, et qu'elle soit là, encore. Ça se pourrait bien qu'il ne veuille pas ouvrir à cause d'elle. C'est délicat. ))

Gilbert pensa au : « Ne venez pas de une à trois. » Il hocha la tête. C'était possible. Pourtant on approchait de cinq heures. Que diable !. . .

Malgré la claire journée d'avril, un perpétuel crépuscule envahissait le corridor. Dans l'ombre relative, le trou de serrure du 27 brilla plus distinct, comme un petit œil de clarté, sinistrement railleur.

M1,e Rosalinde, qui, évidemment n'avait pas reçu son éducation au Sacré-Cœur ou à Saint- Denis, se pencha vers ce trou, y risqua un regard.

— « Oh! » s'écria-t-elle, triomphante, c je disais bien qu'il avait bousculé ses meubles.

— Laissez voir, » fit la concierge, tandis que le prince, pris d'un irrésistible intérêt pour cet espionnage de commères, tant les surprises de la vie piquent la curiosité des plus dédaigneux, demandait à Rosalinde :

— « Qu'avez-vous donc vu dans la chambre?

— Le lit est tiré au milieu, à la place de la table. Ça n'a jamais été comme ça. Je le sais bien. J'ai assez souvent passé devant, quand sa porte était ouverte. »

Le prince n'eut pas le temps d'apprécier la pudeur imprévue de la dernière phrase, ni de se demander si M110 Rosalinde avait des raisons

plus sérieuses de connaître l'orientation des meubles chez son voisin. Mme Plu redressait presque agilement sa maigre échine rhumatisante, dans l'émoi qui la bouleversait :

— ce Ah ! Seigneur. . . Seigneur Jésus ! . . . Qu'est-ce qui lui est arrivé à ce pauvre monsieur?... Y a de quoi vous tourner les sangs !...

— Quoi donc?... Mais je n'ai rien remarqué de si terrible, » s'exclama Rosalinde, en se précipitant de nouveau sur la serrure.

— ce Sa cervelle!... sa cervelle!... » gémit la vieille.

Un frisson d'horreur sillonna la chair de Gairlance.

Plus tard, malgré l'épouvante réelle qu'il devait éprouver ensuite, il ne pouvait se rappeler sans un soubresaut nerveux le comique lugubre de cette exclamation.

Des portes s'ouvrirent. Des gens parurent, dont les faces pâlirent au cri de Mme Plu.

Mais elle continua, haletante :

— ce Sa cervelle!... que je lui ai fricassée pour son déjeuner, et qui est sur le tapis, à côté de l'assiette, avec le bondon de son dessert. Tout est jeté là. Qu'est-ce qui s'est passé, mon Dieu? »

Le quiproquo manifeste laissait intact le mystère. Aussi les assistants ne pensèrent-ils même pas à rire, lorsqu'ils surent que ce qui gisait dans la chambre muette était une cervelle de mouton frite, et non la partie pensante d'un être humain. Quelque chose de tragique avait dû se passer là dedans, de l'autre côté de cette porte, dont la banalité prenait tout à coup une physio-

nomie poignante, avec l'obstination de son panneau immobile, et le scintillement, à sa serrure, d'un petit œil de lumière.

— (( Il faut faire ouvrir cette porte. Je le prends sur moi, » déclara le prince.

— « Je vais aller chercher mon mari, » dit Mme Plu.

Un temps se passa. Puis on vit arriver Hippolyte Plu, commissionnaire, la plaque de cuivre au coté de sa veste comme un crachat de grandcroix.

Il hocha une bonne grosse tête grise, après avoir longuement regardé la porte du 27. Puis il émit l'idée que ça n'avait pas de bon sens, qu'il n'y avait pas de quoi se flanquer la frousse, que ses locataires étaient libres d'aller se promener, ou même de cuver tranquillement leur vin chez eux, après avoir fichu tout en l'air, sans qu'on eût pour ça le droit de violer leur domicile.

— « Je ne m'en irai pas, 1 dit Gairlance, « avant qu'on ait ouvert. Allez chercher le commissaire de police, si bon vous semble. Je vous dis que je le prends sur moi. »

L'autorité de ses façons, la distinction de sa personne, en imposèrent. M. Plu se rappela qu'il devait avoir une autre clef, ouvrant le 27. Pendant qu'il allait la quérir, quelqu'un de plus curieux que les autres ramena le serrurier d'en face.

— « Est-ce que vous êtes monsieur le commissaire? » demanda l'ouvrier au prince de Villingen.

— « Allez toujours. C'est mon affaire, )) répliqua celui-ci, qui s'enfiévrait.

On entendit grincer les passe-partout. La serrure, très grossière, fermée par la simple retombée automatique du pêne, sans tour de clef, s'ouvrit tout de suite. La porte, poussée en dedans, s'arrêta à moitié de course contre un obstacle.

Mlle Rosalinde, plus preste que les autres, se glissa dans l'ouverture.

Elle se rejeta en arrière, hurlant, les bras battant l'air, sa grosse figure mal peinte convulsée d'un tel effroi que son masque artificiel s'anima de vie intense, humaine, tragique. Une âme épouvantée surgit sur cette face de poupée de bazar.

Les autres, effarés, hésitaient maintenant.

On soutint la pauvre fille, qui s'évanouissait.

Gilbert alors, le cœur lui battant jusque dans les oreilles, à coups assourdissants, plus pâle que son plastron de chemise, fit un pas, pénétra par l'entre-bâillement de la porte.

— «A l'aide!... à l'aide!... Un médecin!... Ce malheureux n'est peut-être pas mort, » criat-il d'une voix qu'il crut retentissante, et qui, presque éteinte, passant à peine ses lèvres, ne parvint qu'à ses voisins immédiats.

Le désordre de la chambre était indescriptible, — spectacle d'autant plus piteux, que la misère des meubles apparaissait davantage dans leur bouleversement, comme apparaissaient, sur l'horrible papier, d'un grenat flétri, les traces, noires de saleté ou jaunes d'usure, que ces mêmes meubles y avaient marquées à la longue.

Mais l'abomination suprême n'était pas dans cette clameur hideuse et muette des choses.

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Contre la paroi du fond, au-dessus de l'endroit où se trouvait d'habitude la tête du lit, le corps de José Escaldas dessinait une effroyable pantomime raidie, suspendu par une forte cordelière bleue à un crochet qu'on distinguait, près du plafond, dans la fausse corniche peinte. Une convulsion d'agonie, en recroquevillant les jambes du malheureux, l'avait laissé dans une position dansante, comme un pantin dont on aurait tiré la ficelle. Sa face, remontée par la corde, était un objet terrifiant... Gonflée, violacée, avec la langue jaillie au dehors. Les yeux figés dans la sclérotique élargie semblaient encore regarder, d'un surhumain, d'un atroce regard.

— ce Qu'on coupe la corde! » balbutia Gilbert.

Ce bretteur, ce descendant de soldat, chez qui le courage physique était naturel et spontané comme la respiration, ne pouvait surmonter un étourdissement de faiblesse devant cette vision d'horreur, dans l'écœurante atmosphère de ce lieu, et sous la suffocante poussée des gens qui, s'amassant derrière lui, par la porte entr'ouverte, l'écrasaient à moitié contre le châlit.

Une scène inénarrable se passait maintenant dans le corridor, qui, peu à peu, s'emplissait des locataires et des voisins. Les femmes criaient au secours. Les hommes se querellaient pour savoir si l'on devait toucher à un pendu, même pour le sauver, avant l'arrivée du commissaire de police. La vieille mère Plu faisait entendre un jappement monotone, et semblait subitement hébétée.

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Son mari montra quelque sang-froid. Avec l'autorité de ses attributions, l'énergie de sa poigne, le concierge parvint à déblayer un peu la porte et à pénétrer dans la chambre. Son premier soin fut d'ouvrir la fenêtre. Une bouffée d'air, sinon pur, au moins à peu près respirable, entra.

Cette manœuvre produisit sur le prince un effet salutaire. Il se reprit, et, tirant de sa poche un canif, s'avança résolument dans l'intention de couper la corde.

— « Monsieur, » lui dit le père Plu, qui palpait une des mains raidies, « il est glacé. Que voulez-vous faire? Prenez garde. Pour atteindre la corde, il vous faut écarter cette table renversée, relever une de ces chaises... Vaudrait mieux laisser les choses en l'état.

— Allons donc! Notre devoir est de tout tenter pour rappeler ce malheureux à la vie. On en a fait revenir de loin avec des tractions de la langue. »

Le voyant décidé, les autres maintenant poussaient le lit, dégageaient la porte, redressaient les meubles. Deux ou trois s'avancèrent pour soutenir le corps, afin qu'il ne glissât pas à terre.

— (( Voilà de la belle besogne! » grommela le portier. « Et tout cela pour secouer un cadavre! Comment voulez-vous que les magistrats reconnaissent ensuite s'il y a crime ou suicide? La distance au sol, la façon dont les pieds avaient repoussé la table, la direction où elle était tombée, toutes ces machines-là, c'est ça qui aurait pu montrer si ce pauvre bougre s'est accroché lui-même ou non. »

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Cette réflexion fit hésiter Gilbert, qui, monté sur une chaise, allait, en se haussant, trancher la corde.

— c Vous êtes sûr qu'il est mort? » demandat-il. Car sa répugnance l'empêchait de toucher lui-même à ces membres convulsés.

— « Pour être froid, il est froid, » dit le serrurier, qui, avec un maçon, maintenait déjà le corps, attendant qu'il leur tombât dans les bras.

Mais, à cette seconde, une de ces hallucinations fréquentes devant les visages d'où la vie vient de fuir, surprit Gilbert. Il crut voir palpiter les paupières d'Escaldas. Avec une exclamation étouffée, il éleva son canif, entama la solide cordelière, scia, non sans peine...

— « Hardi!... encore un peu!... » fit le maçon comme s'il commandait une manœuvre sur son chantier.

Soudain, le pendu s'abattit, les bras jetés à droite et à gauche, la tête oscillant comme une boule inerte, tandis que, sous le poids, les deux ouvriers fléchissaient des jarrets.

On étendit Escaldas sur son lit.

A peine essayait-on de lui administrer gauchement les premiers soins, qu'un médecin fut amené, suivi presque aussitôt par le commissaire de police.

Le praticien eut bientôt déclaré qu'il n'y avait rien à faire. La mort remontait à deux heures au moins.

Quant au magistrat, il inspecta sommairement les lieux et posa quelques questions, de l'air du monde le plus dédaigneux et le plus dé-

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taché. Quel intérêt pouvait offrir cette banale aventure? Un pauvre diable, logé en garni, — et dans quel garni! — sans doute à bout de ressources, à qui le vice, l'alcool, ont ôté tout ressort pour la lutte et le travail, qui attache une corde à son ciel de lit, se passe la tête dans le nœud coulant, et envoie promener d'un coup de pied la table sur laquelle il s'était juché pour cette opération, cela se voit tous les jours, et ça n'a de conséquence vraiment regrettable que de déranger les commissaires de police.

Toutefois, le point de vue du fonctionnaire changea quand il se fut avisé d'interroger le jeune homme qui, venant rendre visite au suicidé, avait amené la découverte lugubre.

— « Votre nom, monsieur? )) demanda- t-il.

— « Gilbert Gairlance, prince de Villingen. » La voix eut beau se faire basse, les plus

proches entendirent, et le mot : « Un prince!... un prince!... » vola de bouche en bouche, à travers le corridor et l'escalier, jusqu'à l'attroupement, dans la rue.

Le commissaire de police leva les sourcils, étonné.

— « Sans doute, vous apportiez quelque secours à ce malheureux?

— Mais non. José Escaldas n'était pas dans le dénûment. Ce n'est certainement pas par misère qu'il s'est tué. Il travaillait pour le compte de gens qui ne l'eussent pas laissé sans pain. Cet homme est un Bolivien, ancien intendant du marquis de Valcor.

— Oh! » s'écria le commissaire, ce serait-il l'Escaldas du procès Valcor?

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— Lui-même.

— L'auteur de la fameuse lettre fausse? » Gilbert se tut.

— ce Ah! mais, voilà qui est différent, » reprit le magistrat. « Je vais faire transporter le corps à la Morgue, aux fins d'autopsie, mettre ici les scellés... Je ne pense pas que cette mort ait une grande signification. Le diffamateur s'est fait justice. Mais enfin... »

L'évidence de cette réflexion tomba lourdement sur l'âme de Gilbert. L'émoi de l'horrible scène se calmait en lui. La signification en surgissait nette, indéniable. Le suicide d'Escaldas, c'était la justification définitive de Valcor, l'aveu du mensonge, désormais démasqué, impuissant, sur lequel avait été échafaudée toute la retentissante Affaire. L'inventeur de la fable calomniatrice, le mystificateur audacieux, se voyant acculé à une catastrophe imprévue, à une ignominieuse défaite, au châtiment sans doute, abandonnait la partie en quittant l'existence.

I Et voilà de quelle savante gredinerie je me suis fait complice!... » pensa Gilbert.

Lui, il avait combattu de bonne foi. Il avait été convaincu par cet ensemble inouï de présomptions que lui présentait le métis. Il avait été persuadé que le père de Micheline était un faux marquis de Valcor. Il avait cru au bon droit de Marc de Plcsgucn. Mais qui en conviendrait maintenant? Qui ne l'accuserait d'avoir participé sciemment à un complot de bandits? Qui ne le mettrait, lui, petit-fils du vainqueur de Villingen, au rang de ce vil produit de races inférieures, de cet être dépourvu par naissance de

toute moralité, de celui qu'il nommait plaisamment, mais avec un si véritable dédain, ce l'Inca ».

Un accès de rage douloureuse saisit Gilbert. Il jeta sur le misérable corps qui gisait là un regard de féroce rancune. Quel allié pour le descendant d'un prince de l'Empire!

La conscience vague de son intime déchéance, de l'esclavage où le tenaient sa paresse et ses passions, et qui l'avait conduit à prendre un tel allié, n'était pas pour relever le jeune homme. Et, sur lui, s'appesantissait encore la nauséabonde atmosphère de cette maison, de ces murs, de ces souffles hors des bouches fardées ou des gosiers brûlés d'absinthe, — car ils étaient peu nombreux, les travailleurs honnêtes, parmi ceux que leur oisiveté rassemblait là, béants d'une abjecte curiosité.

— « Permettez que je me retire, monsieur le commissaire, » dit le jeune homme. « Voici ma carte, mon adresse. Je me tiens à votre disposition pour une enquête. iMais vraiment, ici, en ce moment... »

Son geste exprima qu'il n'en pouvait plus.

— ce Pardon... Quelques renseignements encore sur l'état des choses quand vous avez coupé la corde. »

Quel supplice ! Il fallut, avec le père Plu et le maçon, sous le regard horrible et indéfinissable de cette tête tuméfiée, reconstituer à peu près la disposition des meubles.

La table était là, renversée.

Escaldas avait tiré son lit au milieu de la pièce, afin de pouvoir placer cette table au-dessous du fameux crochet. Mais pour y atteindre,

pour y fixer le bout de la cordelière bleue, — pièce à conviction retenue par le commissaire de police, — il avait dû encore rehausser d'une chaise la table insuffisamment haute. Cette chaise, on la voyait plus loin, jetée à terre.

Les débris du déjeuner servi par la mère Plu s'étalaient sur le sol. Escaldas y avait à peine touché.

On comprenait qu'en un pareil moment l'appétit lui eût fait défaut.

Ce qu'on arrivait moins à comprendre, c'était la façon désordonnée dont le suicidé avait accompli son trépas. L'être le plus dégoûté de la vie, le plus grossier, retrouve une espèce de respect de lui-même dans le seul fait qu'il va s'anéantir. Sa résolution le rehausse à ses propres yeux. C'est rare qu'il la suive jusqu'au bout sans un peu de cabotinage, un apprêt de mise en scène. Du moins y procède-t-il avec quelque convenance. Mais le saccage de la chambre, les meubles déplacés comme en hâte, les aliments tombés avec la chute de la table, sans qu'on les eût rangés ailleurs auparavant, l'idée de cet homme qui va se pendre, et qui grimpe entre son assiette encore chaude et son verre encore plein, sans quelque soin funèbre et mélancolique, éveillaient une image de précipitation dans la mort, comme d'une attaque brusque de folie.

— « Une telle violence ne serait explicable, » observa le commissaire, « que si cette mort n'était pas l'effet d'un suicide. »

Gilbert tressaillit.

Si quelqu'un avait eu intérêt à supprimer Es-

caldas, un seul homme pouvait être ce quelqu'un. Et alors?... La théorie se renversait. Les preuves qu'aurait eues le Bolivien contre cette homme auraient donc été bien redoutables!

— « Vous admettriez l'hypothèse d'un assassinat? » demanda le prince d'une voix altérée.

— « Difficilement, » dit le magistrat. « D'ailleurs, si cette hypothèse se base sur l'état des lieux, elle ne peut être considérée de façon sérieuse. On a trop changé cet état des lieux, et il y a eu trop de personnes dans la pièce, pour qu'une instruction en tienne compte. »

ce Ainsi c'est moi, » se dit Gairlance, « c'est mon mouvement d'humanité pour sauver ce malheureux, qui rendra peut-être impénétrable un monstrueux mystère! »

Il ne songeait plus à s'éloigner, retenu maintenant par l'espoir qu'une circonstance, un témoignage, pourrait changer les choses de face, démontrer qu'Escaldas ne s'était pas tué, mais qu'on l'avait tué.

Ses yeux se portèrent sur cette forme effroyable, muette à jamais. Le mort avait toujours son regard sans nom, et cette langue projetée hors de la bouche, comme d'un damné qui ferait le geste de l'enfance impudente et moqueuse. Raillerie de cauchemar... plus effarante de ce qu'elle gardait véritablement un secret ! Les jambes, à demi pliées, avaient toujours leur attitude dansante. De quoi s'égayait-il épouvantablement, ce spectre, qui, peut-être, était une victime? Un arrêt de l'enfer le condamnait-il à ce simulacre de dérision devant la duperie prodigieuse de sa mort?...

Spectacle insoutenable. Gilbert se détourna.

Il entendit alors qu'on interrogeait la concierge, les voisines d'étage. Personne d'inconnu n'avait mis les pieds dans la maison depuis midi, pour ce qu'on en savait, sauf un galant visiteur de Rosalinde, un « type épatant », à ce qu'elle affirma. Déjà, la veille, il l'avait suivie, ébloui de ses charmes. Et il avait, non sans peine, consenti à patienter jusqu'à aujourd'hui pour faire plus ample connaissance.

L'effrontée se rengorgeait en parlant de sa conquête. Elle seule avait vu le « type épatant ». Mais, d'après les détails circonstanciés qu'elle donna sur l'heure passée en sa compagnie, à en juger surtout par l'enthousiasme reconnaissant qu'elle manifestait pour son empressement amoureux, on dut renoncer à soupçonner d'un crime un individu capable, à l'instant même, de tels exploits, qui supposent une liberté d'esprit absolument incompatible avec les affres d'un meurtrier.

Une jeune personne de la même catégorie sociale que Rosalinde, et demeurant sur le même palier, crut se rappeler d'abord, et bientôt fut prête à jurer, qu'elle avait remarqué le tapage bizarre fait dans la chambre d'Escaldas au moment même où elle venait d'entendre causer chez Rosalinde.

— « Justement, » confessa la créature, avec son étrange candeur professionnelle, « je me disais : « Elle en a de la veine, Rosalinde, de recevoir des visites à cette heure-ci! » Et patatras!... c'est alors que j'ai sauté en l'air, par le fracas d'une table qui tombait. »

Après avoir répété deux fois cette version, toute fière de donner son témoignage dans le drame, la donzelle n'en eût démordu pour rien au monde. Sa sincérité était absolue. Seulement, d'avoir formulé si nettement des impressions, d'ailleurs confuses, lui avait fait perdre le pouvoir de se les rappeler dans un autre ordre. Qu'elle intervertît, sans le vouloir, la succession des bruits, que ce fût chez Escaldas qu'on eût parlé avant la chute de la table, et non pas, comme elle croyait, chez Rosalinde, elle ne pouvait plus le vérifier dans sa mémoire, ayant perdu à ce sujet tout sens critique, par le fait d'avoir émis une affirmation.

La concierge répéta de son côté que M. Escaldas était sorti de ses habitudes en se faisant apporter son déjeuner dans sa chambre, — une cervelle frite et un bondon, avec une livre de pain et une demi-bouteille de vin. Elle déclara qu'il avait l'air « drôle », qu'il insistait sur son intention de rester chez lui pour recevoir quelqu'un.

— (( Qu'entendez-vous par « l'air drôle »? » demanda le commissaire de police.

— (( Embêté, quoi! » dit la concierge. « Et puis, impatient, hurluberlu... Il ne tenait pas en place... Même que je lui ai demandé s'il avait des fourmis dans les jambes. « Vous ne me direz pas ça dans quelques heures, marne Plu, y> qu'y m'a fait, (( je serai bien tranquille. »

— (( Ah! » s'écrièrent en même temps le commissaire et Gairlance.

Un tel mot parut décisif. Ceux qui l'entendirent ne pouvaient pas savoir que l'infortuné

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s'énervait de ne pas avoir vu Gilbert avant de se retrouver en face du « Beau Rouquin », et qu'il se consolait lui-même en se disant que, de toutes façons, les choses s'arrangeraient sous peu, le marché serait conclu et la victoire certaine.

— C Cette personne qu'il attendait, c'était vous, n'est-ce pas, monsieur? » questionna le magistrat en s'adressant au prince de Villin-

sen- r„ . .

— « C était moi.

— Vous avait-il fixé l'heure?

— Il m'avait recommandé, très instamment, de ne pas venir entre une et trois.

— C'est clair. Il réservait ce moment pour l'exécution de son sinistre projet. »

Tout concourait à l'évidence. L'espoir, un instant apparu à Gilbert, qu'il y avait eu assassinat, et que cet assassinat, une fois établi, changerait la face de l'Affaire Valcor, vacilla, rentra dans les ténèbres de l'insaisissable. Escaldas, sans doute à bout d'invention et de mensonge, s'était vu perdu, s'était tué. Avec lui, la légende mourait tout entière. L'histoire ingénieuse et romanesque d'un faux marquis de Valcor se substituant au véritable, l'histoire qui avait passionné le monde, était donc née de toutes pièces dans l'imagination de ce demi-sauvage, dans ce cerveau, surchauffe jadis par le soleil des tropiques, maintenant brisé, faussé, comme un mécanisme hors d'usage, par le flot de sang qu'y avait chassé la corde brutale.

Peut-être l'auteur de cette fable inouïe l'avaitil crue, s'était-il pris lui-même au piège de son

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désir et de sa haine. On ne joue pas avec tant d'ardeur, et si longtemps, un rôle dans lequel on n'est pas entré de bonne foi. Peut-être la découverte de son erreur avait-elle affolé le Bolivien jusqu'au suicide. Quoi qu'il en fût, c'était bien fini. Jamais Marc de Plesguen ne serait marquis de Valcor, jamais sa fille Françoise ne serait châtelaine de la demeure historique, des fermes, des bois, jamais elle n'aurait pour dot le patrimoine héréditaire, grossi des intérêts composés, — fortune immense, même si les millions d'Amérique en demeuraient distincts. Et jamais Gilbert Gairlance, prince de Villingen, n'épouserait sans cette fortune une fille qu'il n'aimait pas.

Les chimères de ces deux dernières années gisaient donc, grimaçantes et mortes, avec le malheureux qui les avait fait naître. Et le peu de crédit conservé naguère par le jeune viveur s'était usé jusqu'au bout dans cette fâcheuse aventure.

Quand il sortit de l'horrible maison, quand il secoua le cauchemar de tout à l'heure en même temps que le rêve de naguère, Gilbert se retrouva en face de lui-même, seul, ruiné, diminué à ses propres yeux, car, pour la première fois de sa vie, il réfléchissait à sa conduite. Un abattement jamais éprouvé jusqu'alors fit fléchir son âme.

Dans sa détresse, il sentit sa pensée s'orienter comme s'orientent toutes les pensées humaines, — chez les forts aussi bien que chez les faibles, chez les insouciants aussi bien que chez les pusillanimes, — dès que s'élève le souffle des

regrets, ou dès que le cœur est mordu par la souffrance. Il souhaita le refuge d'une tendresse douce, indulgente, absolue. L'image de Bertrande s'évoqua en lui.

Il la vit, si dévouée, si aimante, si désintéressée, si sincèrement humble. Et, avec elle, lui apparut aussi ce beau petit Claude, qui était son enfant, à elle, et le sien, à lui-même.

Une émotion inconnue l'envahit.

Le prince Gairlance regarda autour de lui, dans les rues qu'il suivait au hasard. Il s'aperçut qu'il avait marché vers le quartier, d'ailleurs tout proche, de Clichy, où demeurait la pauvre ouvrière.

Le long après-midi d'avril rayonnait encore d'une clarté vive, dans l'air piquant, presque froid.

ce Elle doit être au logis, à travailler. Je vais la surprendre, » se dit le jeune homme.

Et voilà pourquoi, rencontrant chez sa maîtresse celle qu'il pouvait considérer comme sa fiancée, il en éprouva plus de saisissement et plus de gêne que de consternation. Il venait, à l'instant même, — et sur quel passage tragique! — de tourner cette page de sa vie. L'adieu de de Plesguen pouvait-il le frapper, ou seulement l'émouvoir, après la catastrophe dont tout son être restait horriblement secoué?

Il la laissa partir sans un mouvement de pitié, dans l'égoïsme de sa frissonnante nostalgie, sans plus de pitié que n'en éprouvait Bertrande elle-même, dans l'égoïsme de son amour.

Et Françoise s'en alla, seule pour toujours,

déchirée de les avoir vus ensemble, vainement soutenue par sa fierté, par le sentiment d'avoir fait ce qu'elle devait faire. Une seule chose apaisait son désespoir, — ce désespoir, profond comme le gouffre de sa vie à jamais solitaire et vide. C'était la vision d'une figure d'enfant, la tiédeur du petit corps qui persistait à ses mains, la douceur du petit front qui caressait encore ses lèvres. Il l'avait appelé par un attrait mystérieux, cet enfant d'un amour qui pourtant la torturait. Il l'enveloppait d'un charme irrésistible. Il lui apparaissait comme la raison suprême de son sacrifice.

Car la vie cruelle, malgré son apparente brutalité, garde cette bienveillance mystérieuse de susciter autour des pires douleurs une singulière effervescence de sentiments, même illogiques, qui empêche l'âme de voir toute l'abomination de sa plaie, — jusqu'à ce que le temps lui ait fait trouver la force de la regarder à nu. Mais alors elle n'en mesure plus que la cicatrice.

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«DJ^S Loi FO^ÊT MYSTÉRIEUSE

u bord d'une rivière dans la région des forêts du Haut-Amazone, un village indien.

Une de ces mille rivières, un de ces mille villages, comme il en existe dans cette contrée de végétation formidable. Des huttes de bois, de l'eau obstruée de longues herbes. Le paysage est partout le même sur des millions de kilomètres carrés.

Mais quel paysage!

La forêt vierge, la Selve, où s'enchevêtre le plus prodigieux fouillis de verdure que fassent jaillir de la terre les rayons du soleil tropical combinés avec l'humidité d'un réseau fluvial gigantesque. Des arbres hauts comme des clochers de cathédrales. Des lianes qui les enchaînent comme des arceaux entre des piliers. Toutes les hardiesses des élancements et des courbes, toutes les grâces des onduleux feuil-

lages. Les fleurs en cascades. Les oiseaux plus éclatants que les fleurs. Et, là-dessous, près du sol, une telle poussée de plantes basses, des fougères si drues, des arbrisseaux tellement vivaces, tant de germes élancés vers la vie en tiges impatientes, que nul être ne s'y peut ouvrir un chemin, sauf de très petits quadrupèdes, tel que le picari, fort de sa rude cuirasse, et les myriades de serpents, qui se coulent dans l'inextricable massif.

La faune de la Selve est aérienne. Oiseaux splendides, aux ailes de pierreries, singes agiles, rats grimpeurs, tout ce qui peut circuler dans les hautes branches, où seulement il est possible de se mouvoir, de respirer, pullule, chante et crie la joie de vivre. Au-dessous, c'est l'étourTement et le silence. L'homme ne traverse ces solitudes ou n'y peut habiter que grâce aux trouées de l'eau, fleuves, rivières immenses, ou rios modestes, étroits canaux que les herbes obstruent, sur lesquels les feuillages se recourbent en arceaux, mais que la pirogue de l'Indien remonte ou descend avec une habileté incroyable.

Deux de ces pirogues s'avançaient sur la route aquatique vers une pauvre agglomération de huttes.

Quelques-unes de ces huttes s'élevaient audessus de la rivière même, soutenues par des pilotis. D'autres étaient construites sur la terre ferme dans une espèce de clairière. Un étroit espace libre, figurant la place publique de ce qui figurait si médiocrement un village, se découvrait au centre.

Dans cet espace, des Indiens à peau cuivrée,

à physionomie laide et douce, à peine vêtus de pagnes faits avec la souple écorce d'un de leurs arbres, se livraient à une occupation qui, pour des yeux européens, pouvait paraître singulière.

Debout en cercle autour d'une sorte de bûcher qui flambait à l'air libre, ils tenaient chacun une canne terminée en spatule. Par gestes automatiques, chaque Indien plongeait cette spatule dans un baquet, formé d'un tronc creux, et la retirait, chargée d'un suc blanchâtre, à demi liquide, laiteux et lourd. Vivement il tendait son espèce de longue cuiller dans la fumée du bûcher, et la faisait tourner entre ses mains d'une rotation rapide. Dans ce mouvement, le suc s'arrondissait en petite masse au bout de la canne et se solidifiait en même temps sous l'influence de la chaleur. L'Indien trempait de nouveau dans la cuve ce rudiment de boule, auquel s'attachait une nouvelle couche de suc. Le bâton pivotait encore une fois rapidement au-dessus de la flamme. La petite masse blanchâtre grossissait, accentuant sa forme ronde. Et, quand l'opération s'était répétée un grand nombre de fois, une sphère, double au moins d'une tête d'homme, commençait à faire plier la canne de son poids. Le travailleur, alors, arrachait, non sans peine, de cette masse solidifiée, l'espèce de cuiller en bois à long manche, mettait cle coté la boule ainsi obtenue. Puis, il recommençait, tant qu'il restait du suc dans la cuve.

Pour les deux Français, un homme et une femme, qui, assis dans la première des deux pirogues, observaient de plus en plus près cette

manœuvre, elle n'avait rien d'incompréhensible ni de mystérieux. Depuis plusieurs semaines qu'ils parcouraient ces régions à la recherche d'Hervé de Ferneuse, le Père Eudoxe et la comtesse Gaétane avaient eu le loisir d'en connaître les mœurs primitives. Ils savaient que l'épais liquide blanchâtre dont s'emplissaient les cuveaux était une matière devenue indispensable à l'industrie moderne, et dont la source naturelle jaillissait ici, abondante, inépuisable en apparence, des sèves éternelles de cette forêt puissante et infinie. C'était le latex, le caoutchouc frais, tel qu'il coule des veines de l'arbre qu'on appelle là-bas le serynga. Et ces Indiens étaient des seryngueiros.

Ils se glissaient de toutes parts dans les fourrés, avec l'agilité des singes qui y habitent, pour récolter le suc précieux. Puis ils le rapportaient au village, en formaient ces boules durcies, que leurs pirogues portaient ensuite vers Manaos. A travers plusieurs intermédiaires, elles arrivaient enfin dans cette ville, le plus grand marché de caoutchouc de l'Amérique du Sud.

Mrae de Ferneuse et son compagnon savaient aussi que cette façon barbare d'exploiter le caoutchouc est encore la seule qui se pratique, sauf dans la Valcorie, ce domaine particulier, grand comme un petit État. Là, le génie du fondateur avait substitué la récolte méthodique du latex au saccage des arbres, et l'action des machines, pour sa solidification, à la longue spatule rudimentaire, au feu de bois et à la naïve gymnastique de l'Indien.

Mais ni la comtesse ni le Père octavien ne se

souciaient des perfectionnements industriels mis en œuvre par les directeurs et les ingénieurs de Renaud de Valcor. S'ils n'avaient pu éviter de voyager sur ses terres, c'est que ces terres immenses, mal délimitées, contenaient les seules routes ouvertes récemment dans la compacte solitude forestière, et les cours d'eau rendus navigables pour y pénétrer plus facilement. La Valcorie n'était pas une enceinte close par des barrières. C'était un morceau de la Selve, un morceau qui s'étendait sans cesse avec les travaux civilisateurs de son propriétaire, avec la puissance et la vigilance de son armée d'intendants. Mais, du moins, les deux compagnons de route s'étaient-ils gardé d'entrer dans Renaudios, l'établissement central, véritable petite cité, chef-lieu de la colonie. Ce n'est pas là qu'ils trouveraient Hervé.

Dès leur arrivée dans l'Amérique du Sud, ils avaient sans peine suivi la trace du jeune homme. Accomplissant la même route que lui, de Buenos- Ayres à la Paz, ils rencontraient partout des gens ayant accueilli ou escorté le joli Français doré, YEl-dorado, comme on l'avait surnommé plaisamment, à cause de sa charmante coiffure, un peu romantique, la grosse mèche blonde retroussée sur le front. Ce surnom à'El-dorado changeait là de sens, dans ce pays où il désigna le maître fabuleux des richesses aurifères, au temps de la conquête espagnole. Les cheveux du jeune comte de Ferneuse, cette toison tassée sur le crâne en courtes ondes dorées, frappaient ces brunes populations, aidait leur mémoire, sous l'éveil des questions.

A la Paz encore, il fut facile de reconstituer quelques pérégrinations du voyageur.

De cette capitale de la Bolivie datait la dernière lettre adressée par Hervé à sa mère. Il l'informait alors qu'il y attendait Mathias Gaèl, le contrebandier breton, chargé par le marquis de Valcor d'une mission mystérieuse, et dont il devait surveiller les démarches.

Mathias était parti bien avant lui. Cependant tout donnait à croire que le premier des deux voyageurs avait rencontré sur sa route des retards considérables. Accident, maladie, ou attaque de pillards. S'il était parvenu au but, il s'y trouvait dans des conditions de secret et d'incognito qui rendaient la tâche d'Hervé bien difficile. Le jeune comte attendait, s'enquérait, observait.

Tel était le dernier bulletin à sa mère, après lequel commença le silence dont s'était affolée Mmc de Ferneuse.

Maintenant, c'était elle qui, à son tour, cherchait son fils disparu.

Le Père Eudoxe l'accompagnait.

N'était-ce pas, pour le missionnaire, le meilleur début de son oeuvre sainte, que d'aider et de protéger cette femme à travers les obscures régions de sauvagerie où il rêvait d'apporter la lumière? En elle, les tourments de la mère et le repentir de la chrétienne l'avaient ému. Puis sa curiosité psychologique de manieur d'âmes se prenait au drame étrange dont Gaétane était l'héroïne, à l'énigme passionnante dont elle poursuivait la solution.

Pour Mmc de Ferneuse, nul guide n'aurait valu

MADAME DE FERNEUSE 2]f

ce moine, intrépide comme un soldat, fin et avisé pour avoir tant étudié l'homme, et connaissant déjà, — car il y était venu dans sa jeunesse, — le pays qu'ils parcouraient. Le religieux parlait même les principaux dialectes indiens. Car il se préparait de longue date à suivre son impérieuse vocation.

— « Voilà le village de mes pères, » dit un jeune garçon, à la peau de cuivre, aux yeux noirs un peu obliques, au nez camus, aux lèvres épaisses et aux longs cheveux huileux, qui se trouvait dans la première pirogue.

La seconde était occupée par une escorte guerrière appartenant à la même tribu.

Ces Indiens sont fidèles. Quand ils ont accepté, moyennant une rétribution, d'ailleurs dérisoire, de veiller à la sécurité d'un voyageur, ils se feraient tuer pour lui, alors que, différemment, ils l'eussent dépouillé ou torturé sans scrupule.

C'est sur les indications de l'adolescent qui venait de parler que le Père Eudoxe et Mmo de Ferneuse s'avançaient aussi loin dans la région des forêts. Un espoir extraordinaire faisait battre le cœur maternel. Ce jeune Indien, rencontré par hasard, et interrogé, comme tant d'autres de qui les renseignements avaient été nuls ou erronés, prétendait, lui, avoir vu l'étranger aux cheveux d'or.

— « Ce sont mes frères qui le servaient de leur sang, i dit-il. ce Mais ils furent attirés dans un piège. Presque tous périrent. L'homme blanc fut blessé, après s'être battu comme un épervier de la montagne. Celui des miens qui

2}6 LE MASQUE d'aMOUR

resta debout l'a emporté dans notre village. » Quelle émotion s'empara de Gaétane, après sa lente navigation sur le rio plein de méandres, où l'on avait passé devant plusieurs campements de même aspect, lorsque enfin le jeune Indien déclara :

— ce Voici les huttes de mes pères, i Lorsque les pirogues touchèrent à la rive, aussi près du moins qu'elles en purent approcher dans le hérissement des roseaux, les travailleurs du caoutchouc jetèrent de leur côté un regard indifférent, sans se déranger de leur tâche. La vue des visages blancs n'était pas pour les surprendre. Ils ne s'en fussent inquiétés que s'ils avaient aperçu des étrangers seuls. Mais la présence autour de ceux-ci de gens de leur race les rassurait. Quant à la robe du moine, et à l'espèce de court costume de chasse qui laissait voir les chevilles guêtrées de la comtesse, c'étaient là des détails à peine discernables pour ces êtres primitifs. Les blancs leur apparaissaient dans des tenues trop variées pour qu'ils s'attachassent à de telles nuances. La complication même des vêtements finissait par leur produire un effet d'uniformité.

Le Père Eudoxe, avec sa figure énergique, sa haute taille, sa robe grise troussée dans une large ceinture de cuir, où l'on distinguait un revolver, un fort couteau de chasse et une pochette à cartouches, en imposait à ces barbares.

Il voulut mettre pied à terre seul, d'abord. Mme de Ferneuse, malgré son désir ardent de descendre, de courir vers ces humbles demeures, où, peut-être, se trouvait son fils, fut obligée de

lui obéir. Car elle ne pouvait gagner la rive que portée sur les épaules d'un des hommes, à moins qu'on ne fit accoster à sa pirogue la terrasse de bois d'une des cabanes sur pilotis. Mais l'un ou l'autre de ces moyens exigeait une négociation préalable pour s'assurer de la bienveillance des habitants.

Elle vit le moine se faire porter au bord par deux Indiens, qui barbotèrent dans les roseaux, mouillés jusqu'à la ceinture. Avec son autorité naturelle, il s'avança vers les hommes qui travaillaient le caoutchouc, et, par sa façon dominatrice de leur parler, fixa rapidement leur attention.

Mmc de Ferneuse, debout dans la pirogue, haletante d'espoir et d'angoisse, tâchait de deviner par leurs gestes le sens d'un dialogue incompréhensible pour elle. D'ailleurs, elle n'en aurait d'aucune façon saisi les paroles, couvertes qu'elles étaient par un bruit de gémissements, sorte de lamentation monotone et continue. L'idée de son fils blessé, agonisant peut-être, lui fit chercher anxieusement d'où provenaient ces plaintes. Elle aperçut alors, contre l'une des huttes, derrière l'un des cuveaux de caoutchouc, deux Indiens, étendus à terre sur une couche de feuillage, et qui paraissaient beaucoup souffrir, à en juger par leurs cris, leurs contorsions, et l'empressement de quelques femmes, occupées à leur prodiguer des soins.

Après un moment de pourparlers, le Père Eudoxe revint vers la pirogue, avec des signes rassurants, et un sourire de joie dans sa barbe grise.

2]8 LE MASQUE d'aMOUR

— ce Mon fils?... » cria la comtesse.

— « Il vit.

— Ah! Dieu bon!... Est-il dans ce village?

— Je le crois.

— Oh! faites-moi aborder!... Laissez- moi courir!...

— Un peu de patience, madame. Ecoutez. » Le religieux se rapprocha davantage de l'embarcation. Et il se mit en devoir de raconter à Gaétane ce qu'il venait d'apprendre, tandis que les calmes Indiens demeuraient impassibles, les uns immobiles sur la rive ou dans les pirogues, les autres reprenant la fabrication de leurs boules en caoutchouc, sans même regarder davantage ces êtres si différents d'eux, et qui s'entretenaient dans une langue inconnue.

— (( Voici, » dit le moine. « J'ai eu de la peine à tirer de ces gens quelques renseignements. Ils sont la défiance même, surtout quand il s'agit d'un étranger qu'ils ont accueilli. Leur hospitalité est admirable. Elle est d'ailleurs intéressée. Car ils se figurent que leurs dieux indignés anéantiraient un village où l'hôte aurait encouru quelque péril. Grâce à la présence avec nous d'hommes de leur tribu, et surtout à l'intervention de ce jeune garçon, qui nous mena ici, j'ai pu savoir quelque chose. Mais soyons prudents. Ne heurtons pas leurs coutumes.

— Pour l'amour du ciel, dites!... Que savezvous d'Hervé?

— Un jeune homme dont la description répond à celle que vous m'avez faite de votre fils est arrivé ici il y a un certain temps, plusieurs

mois, si j'ai bien compris. Il était blessé. On n'a pas pu le guérir entièrement...

— Il a souffert si longtemps !... Le sauveronsnous, mon Dieu?...

— Ces individus que vous entendez se lamenter là-bas, couchés sur un lit de feuilles, ont pris son mal par des sortilèges, et ce sont eux qu'on soigne pour qu'il guérisse.

— Quelle insanité! Où est-il?...

— Je n'ai pu l'apprendre encore.

— Mon Père, fouillez ces huttes! Ou plutôt, non. Qu'on m'aide à descendre! J'y vais moimême. »

Elle allait sauter de la pirogue. Déjà elle enjambait le rebord, s'élançait dans l'eau et dans les roseaux. Un cri du Père Eudoxe l'arrêta.

— « Prenez garde, madame ! Vous perdez votre fils.

— Que voulez-vous dire?» balbutia-t-elle, sans oser faire un mouvement de plus.

— « Vous l'exposez doublement, par une hâte si peu mesurée. D'abord, si vous le surprenez à l'improviste, une émotion tellement foudroyante peut lui être funeste. Songez qu'il souffre depuis des mois d'une blessure non soignée, qui doit le maintenir dans un état d'abattement et de fièvre. Mais le pire danger serait d'irriter ces barbares, d'agir à l'encontre de leurs usages, de froisser leur sauvage fierté. Pénétrer malgré eux dans leurs cabanes! Y pensez-vous? Votre fils perdrait de ce fait sa qualité d'hôte, et serait sur-le-champ mis à mort. Je vais vous amener à terre, madame, mais à la condition expresse que vous dominerez des sentiments si

compréhensibles, et pourtant si périlleux. Promettez, je vous en supplie, de suivre mes conseils.

— Je sens trop la raison qui les dicte. Je vous obéirai, » fit-elle.

Sur l'ordre du Père Eudoxe, des Indiens de l'escorte transportèrent la voyageuse à la rive.

Elle remarqua aussitôt deux femmes, ayant sur l'épaule de petits enfants, et qui, plus curieuses que les autres, la considéraient avec une espèce d'admiration méfiante.

— ce Dites -leur que je suis mère comme elles, » s'écria la comtesse en s'adressant à l'octavien. « Ce mot les attendrira. Voyez comme les petits bras de ces enfants s'attachent calmement à leur cou. Dites-leur que je cherche mon fils. Elles auront pitié de moi! »

Tout en parlant au moine, Gaétane commentait aux femmes ses paroles par une mimique involontaire. Elle souriait aux bébés à peau de cuivre, et leur tendait les mains, tandis qu'une ardente imploration se lisait dans ses yeux pleins de larmes.

Sa beauté, sa tristesse et sa douceur devaient agir même sur ces créatures bornées. L'une d'elles détacha la courroie de lianes qui maintenait l'enfant sur son épaule, saisit le petit corps nu, et le tendit vers l'étrangère avec un évident orgueil maternel. Mais elle bondit en arrière comme une biche effarée, quand celle-ci fit mine d'y toucher.

Cependant le Père Eudoxe traduisait aux Indiens la prière angoissée de Gaétane. C'est elle qui avait eu l'intuition juste. Quand ces pri-

mitifs surent qu'ils avaient devant eux une mère qui réclamait son enfant, ils s'émurent. Leurs sentiments étaient d'autant plus forts d'être plus rares et plus élémentaires. Celui de la famille, en général, de la maternité, en particulier, emplissait leur âme simple. Une rumeur bourdonnante vola d'une case à l'autre. Tout le pauvre village sut en un instant la nouvelle. Un vieux chef vint parlementer avec le Père Eudoxe. Et tel fut l'émoi de tous, que les deux pseudo-malades cessèrent leurs gémissements et se dressèrent sur leur lit de feuillage. Aussitôt retentit une clameur joyeuse. L'hôte jadis envoyé parles dieux devait être guéri, puisque ceux en qui sa maladie avait passé redevenaient tout à coup si alertes.

Cependant, après avoir écouté le vieillard, Eudoxe expliquait à M,uc de Ferneuse que son fils, — si c'était lui, — ne se trouvait pas dans une de ces cabanes. Pour lui assurer une sécurité absolue, on l'avait relégué dans un asile secret, plus avant dans la solitude forestière. Car le village était exposé à des attaques de pillards, quand on croyait savoir qu'il renfermait une provision particulièrement importante de boules de caoutchouc.

— ce Est-ce loin, cette retraite ? Mon Père, allons-y sans tarder, » implora la comtesse.

Elle n'eut pas à répéter sa prière. Maintenant ces pauvres Indiens s'empressaient avec une vivacité touchante. Ils se disputaient à qui servirait de guide. Finalement, presque tout le village se mit en marche.

On suivit quelque temps le bord de la rivière,

seul chemin à peu près praticable. Entre la grande végétation et la rive proprement dite, une zone encombrée de fougères et de plantes aquatiques se laissait parcourir, non sans le risque d'enfoncer quelquefois dans la vase. Puis, enfin se présenta la voie par laquelle on pouvait pénétrer dans la région formidable des arbreset des lianes. Cette voie, naturellement,étaitun cours d'eau, — un affluent étroit, que la caravane se mit à remonter en marchant au milieu de son lit. L'eau montait aux chevilles, aux genoux, parfois plus haut.

Bravement, Mme de Ferneuse voulut se déchausser pour imiter ses nouveaux amis. Le moine s'y opposa. Quand l'ordre qu'il donna eut été compris, ce fut à qui des Indiens porterait l'étrangère. Deux à la fois la soutenaient, assise sur leurs bras entrelacés.

Ensuite, ce fut une espèce de sentier à peine frayé. Puis une clairière, autour d'un marécage.

Un peu avant, Eudoxe dit à la comtesse :

— (( J'aperçois une trouée entre les arbres. Il me semble même distinguer quelques huttes. Laissez-moi vous devancer, madame. Si l'homme blanc n'est pas votre fils, l'affreuse déception vous doit être un peu ménagée. Si c'est lui, votre soudaine apparition lui causerait un émoi audessus des forces humaines. »

C'était juste. A de telles distances de la patrie et de toute civilisation, dans ce monde de dangers et de verdoyants abîmes, voir surgir brusquement celle dont la pensée sans cesse présente fait de l'être le plus fort un enfant, cette mère qu'il appelle et qu'il désespère peut-être

d'embrasser avant de mourir, il y a de quoi faire éclater un cœur de surprise et de joie.

M"1 de Ferneuse s'assit en tremblant sur une puissante racine d'un des géants de la forêt. Elle cacha son visage dans ses mains, et attendit.

Quelle attente!

Son compagnon ne tarda pas à revenir. Elle l'avait cru parti depuis des heures.

— « Madame, réjouissez-vous! » cria-t-il du plus loin qu'il put se faire entendre.

Elle se dressa, puis retomba tout à coup. Mais sa défaillance fut passagère. Il avait besoin d'elle, celui qui languissait là.

— (( Ne vous hâtez pas trop, madame. Ecoutez-moi, » dit le Père Eudoxe, lorsqu'il se fut approché.

Elle pâlit. Quel air grave le moine prenait maintenant! Qu'allait-il lui apprendre?

— (( Hervé est malade? estropié? mourant?

— Rien n'est perdu... Je vous assure. Nous le sauverons. Mais nous arrivons juste à temps, » dit l'octavien.

Il expliqua ce qu'il avait cru discerner dans un examen rapide. Le jeune comte de Ferneuse souffrait d'une blessure au-dessus du genou. Une balle devait y être restée, causant une espèce de paralysie de la jambe. Mais il y avait autre chose. Cette blessure et l'atmosphère du marécage, sous le chaud étourTement des arbres, le maintenait dans un état fébrile persistant où s'usaient ses forces et sa volonté. Sans doute, là était la cause de cette inertie qui le retenait depuis une période indéterminée, mais certainement

longue, dans son étrange asile. Il y paraissait heureux.

— ce Mais, )) ajouta le moine, « nous ne pourrons pas nous rendre compte, ce soir, de son véritable état d'esprit. Tous les jours, avant le coucher du soleil, votre fils est pris d'un léger accès de délire. Je l'ai trouvé dans cette phase. Elle ne durera pas. Les Indiens m'ont rassuré à ce sujet, en m'expliquant le cas à leur façon. Ils m'ont dit que j'arrivais au moment où l'âme du blanc est absente. Les dieux, prétendent-ils, l'emmènent ainsi chaque soir dans son pays, pour que le regret des siens ne lui soit pas trop amer. »

Mme de Ferneuse éclata en sanglots.

— ce Mon enfant!... Mon pauvre enfant! » soupira-t-elle.

— (( Courage! Vous le savez, j'ai quelques connaissances en médecine. Je vous réponds de le tirer de là. Maintenant, venez le voir.

— Me reconnaîtra-t-il seulement?

— Qui sait?... Mais, de toutes façons, c'est une affaire d'heures. Bientôt il aura cette immense joie.

— Est-ce bien sûr? Ne me préparez-vous pas à apprendre qu'il a perdu la raison?...

— Non, non, madame. Par le saint nom du Christ... je vous ai dit l'exacte vérité. »

Cette vérité était suffisamment lugubre.

Quand Mme de Ferneuse vit son Hervé, cet être si délicat et si beau, âme d'élite, cerveau de savant, élégant type du gentilhomme, aujourd'hui assis au seuil d'une cabane de sauvages, demi-nu comme les êtres qui l'entouraient,

ses cheveux blonds épars en longs anneaux jusque sur son cou et se mêlant à sa barbe nouvellement poussée, — ce qui, avec sa maigreur et son teint de cire, lui donnait l'aspect d'un Christ descendu de la croix, — quand elle rencontra le regard vide de ses yeux bleus, qui se posaient sur elle sans un éclair d'étonnement et de bonheur, quand elle entendit ses divagations douces, elle fut saisie par une crise d'horrible désespoir. Elle se maudit tout haut d'avoir envoyé son fils dans ce pays meurtrier.

Le Père Eudoxe s'efforça encore de la rassurer, tout en ouvrant une petite trousse de pharmacie apportée par lui jusque-là. Il prépara une dose de quinine.

Mais, tout à coup, la voix d'Hervé s'éleva :

— « Pourquoi pleurez-vous, ma mère chérie? Je savais bien que vous viendriez. Car, à cette heure-ci, tous les jours je vous vois. Cette fois, ce n'est pas mon rêve, c'est bien vous. Nous allons être heureux. Vous n'imaginez pas comme la vie est délicieuse au sein de la nature, avec ces Indiens dévoués et bons. Mais n'avez-vous pas amené Micheline? Elle seule me manquait, avec vous. Quand elle sera ici, je ne demanderai plus rien à la destinée. »

Gaétane le serrait dans ses bras, heureuse qu'il l'appelât sa mère, fût-ce dans l'inconscience du délire.

— <( Vous retrouverez un peu de ces sentiments, même lorsqu'il sera de sang- froid, » expliqua le moine. « La douceur de la vie sauvage engourdit et captive les nôtres, quand ils s'en trouvent enveloppés quelque temps, sur-

tout dans une période d'affaiblissement physique. Beaucoup de religieux, qui ont suivi des expéditions armées au centre de l'Afrique, m'ont raconté ce fait. Des soldats européens ayant trouvé momentanément asile chez des indigènes, regrettaient d'être ensuite rapatriés, prétendaient avoir passé parmi ces naïves peuplades les plus heureux jours de leur vie. ))

La nuit tombait. On ne pouvait songer à regagner les pirogues où se trouvaient les couvertures, les vêtements de rechange, les provisions. D'ailleurs, Mme de Ferneuse eût bravé toutes les privations plutôt que de quitter son fils.

C'est alors qu'elle put expérimenter la générosité, la délicatesse d'âme, l'hospitalité charmante des êtres sans culture chez qui son extraordinaire aventure l'avait amenée. De tels sentiments ne sont pas le fruit de la civilisation. Au contraire, l'orgueil et le bien-être les étouffent souvent chez une humanité trop comblée. Ces pauvres Indiens s'appliquèrent à la servir avec une timidité silencieuse qui donnait plus de prix à leur bonne grâce. Une hutte fut disposée pour elle avec le confort relatif que comportait leur dénûment. On étendit des feuillages frais pour sa couche. On apporta pour son souper des noix de coco, des gousses de l'arbre à pain et des baies succulentes, dont ses hôtes mangèrent d'abord devant elle, pour la persuader qu'elle pouvait s'en nourrir sans danger.

Mais ce qui la toucha le plus, ce furent les soins qu'ils prodiguèrent à son fils, en la regardant comme pour lui dire : « Vois... il nous est cher. »

Ces soins furent d'ailleurs, désormais, dirigés par le Père Eudoxe. Le moine, qui s'était annoncé comme sachant un peu la médecine, la connaissait en réalité fort bien. Il possédait, comme la plupart des missionnaires de son ordre, le diplôme d'officier de santé. En outre, sa grande habileté de main lui avait déjà permis de pratiquer des opérations urgentes. Il déclara que, dès le lendemain, quand on aurait transporté Hervé jusqu'aux pirogues, où se trouvaient ses instruments et ses préparations antiseptiques, il extrairait la balle qui, chez le malade, paralysait l'articulation du genou.

Gaétane se retira, un peu plus tranquille, sous l'abri rustique préparé pour elle. L'octavien resta auprès du jeune comte de Ferneuse.

Les Indiens qui n'étaient pas repartis pour leur village s'endormirent ça et là, dans les lits profonds des lianes et des fougères, après avoir allumé au bord de l'étang des feux qui devaient tenir à distance les moustiques et les serpents, et que chacun d'eux veilla tour à tour.

Et les chaudes ténèbres et le silence infini de la forêt vierge descendirent sur ces cœurs ingénus, que l'amour et la bonté faisaient si semblables, sous l'épiderme blanche comme sous la peau de bronze.

248 LE MASQUE d'aMOUR

LJ TtÉF.AITE

ervé de Ferneuse, entre sa mère et le Père Eudoxe, eut bientôt recouvré la santé. Quand les soins les plus immé- ■Q) diats lui eurent été donnés dans le village de ses amis indiens, on s'occupa de l'emmener vers un lieu plus salubre et où rien ne manquerait des conditions indispensables à sa guérison.

Malgré la sensation bienfaisante, presque miraculeuse, dont l'emplissait la présence de sa mère, et sa reconnaissance éblouie d'un si héroïque dévouement, le jeune homme ne quitta pas sans regret l'asile primitif, où il avait passé les jours dans une langueur voluptueuse, analogue au rêve d'un mangeur d'opium. Avec des larmes dans les yeux, il embrassa les humbles êtres qui avaient tâché de lui donner le bonheur tel qu'eux-mêmes le concevaient.

Assis à l'arrière de la pirogue, il regarda s'effacer dans la profondeur verdoyante leur

groupe assemblé sur le rivage et les cabanes brunes sous lesquelles l'eau palpitait entre les pilotis. Une mélancolie lui étreignait le cœur. Débile encore et prompt à l'attendrissement, il éprouvait la nostalgie des heures à jamais mortes, qui ne reviendraient plus bercer sa nonchalance fiévreuse sous la magnificence des feuillages, dans une ivresse de chaleur et de silence, de couleurs et de parfums, parmi la dévotion de créatures naïves.

Un peu plus tard, dans la plénitude de ses forces recouvrées, il devait mal comprendre son état d'âme actuel. Vivre, ce serait de nouveau pour lui l'action, la pensée, l'amour, le progrès. Pour le moment, c'était l'abdication de l'orgueil, la passivité du songe, et cette indifférence fataliste, dont la Nature engourdit le cœur de l'homme partout où elle se déploie trop grandiose et trop puissante. Les chartreuses chrétiennes, les monastères bouddhiques, les thébaïdes des solitaires de toutes les religions, n'ont été possibles que dans les déserts, les forêts ou les montagnes, partout où la voix éternelle de la Nature s'élève plus haut que les clameurs éphémères des passions.

— « Mon Hervé, » dit Mme de Ferneuse en pressant la main de son fils, « nous reviendras-tu complètement? Cette vision d'un monde trop différent du notre ne te laissera-t-elle pas quelque dédain de la pauvre existence humaine, si factice et si vainement agitée? i

Il sourit, ne répondit pas. Mais la tendre gratitude du regard la rassura.

Cependant le jeune comte de Ferneuse n'avait

2fO LE MASQUE D AMOUR

pas encore raconté par quelle aventure il se trouvait si avant dans la Selve, chez les Indiens, avec cette balle en pleine chair, qui, en lui paralysant la jambe, en le minant de fièvre, le condamnait certainement à mourir là, loin de la civilisation, loin des siens, si le dévouement maternel n'était venu le sauver d'une fin imminente.

Aussi bien ne recouvra-t-il pas tout de suite assez de lucidité, d'intérêt aux événements, et même de mémoire, pour faire ce récit. Mais, au cours du voyage de retour vers la plus proche ville de la Bolivie, ses facultés se réveillèrent l'une après l'autre.

Il fut assez long, ce voyage en pirogue et en canot, puis à dos de mulet, car on contourna la Valcorie, alors que le plus court chemin eût été de la traverser.

Enfin, le jour arriva où, sur le balcon d'une maison de style espagnol, au flanc d'une colline boisée, au-dessus d'un joli éparpillement de toits roses, dans la verdure, Hervé redevenu luimême, dit à sa mère et au Père Eudoxe ce qui lui était arrivé.

L'histoire fut simple et brève.

Le jeune homme, venu en ce pays pour découvrir et déjouer les ténébreuses démarches dont Mathias Gaël était chargé par Renaud de Valcor, avait fini, non sans des péripéties et des difficultés inutiles à relater, par rejoindre le contrebandier breton. Dédaigneux du rôle d'espion ou de policier, il alla droit à cet individu. Ouvertement, il lui déclara ses intentions.

— ce Je sais, » lui annonça-t-il, * que vous

MADAME DE FERNEUSE 2fl

êtes ici pour une louche besogne. On vous a promis de l'argent pour l'accomplir. Moi, je vous en offre le double pour m'y associer. Ce que vous cherchez en ce pays, je le cherche moimême. Voulez-vous travailler pour mon compte et renoncer à s ervir les mauvais desseins de qui vous envoie? »

iMathias Gaël repoussa cette proposition avec fureur. Il ne nia pas ce qu'on affirmait, car il n'avait nulle finesse. Mais il ne consentit pas à trahir, car il n'était pas vil.

— « Bien. Je préfère cela, » riposta le comte de Ferneuse. c Entre nous, c'est donc la guerre ouverte. Sachez ceci : Où vous irez, j'irai. Ce que vous entreprendrez, je l'entreprendrai à côté de vous. Et si vous découvrez devant moi ce que vous êtes chargé de rapporter en Europe, je vous le disputerai les armes à la main. Celui de nous qui s'emparera du gage mystérieux ne s'en saisira qu'en enjambant le cadavre de l'autre. »

A ce point du récit, Mme de Ferneuse s'écria :

— « Mon vaillant Hervé! mon pauvre enfant! Mais ce n'est pas à une lutte pareille que j'avais cru t'envoyer. Pourquoi ne requérais-tu pas l'aide de la police, ne faisais-tu pas surveiller cet homme par des argousins quelconques? On m'a dit qu'en ces pays tout se paie. D'ailleurs, ce personnage devait paraître suspect aux autorités elles-mêmes?

— La police? les autorités? » répéta Hervé en souriant. « Vous ne savez pas, ma mère, ce que sont ces pays, où la vie humaine ne compte guère, où chacun se fait justice à soi-même, et

2f2 LÉ MASQUE D AMOUR

s'en tire ensuite avec quelques piastres. Ici, l'ordre ne règne qu'en apparence. On y pratique presque en toute liberté les vices et les vertus de la vie primitive, respect de la parole et de l'hospitalité, inimitiés mortelles et vendettas implacables. L'homme qui vous a promis fidélité, vous pouvez vous fier à lui, fût-il un pauvre seryngueiros à peau rouge. Mais si un autre a juré votre mort, appartînt-il à la race blanche, ne vous trouvez pas sur son chemin. N'entrez pas dans une maison quand vous verrez son cheval attaché à la porte.

— Mais les tribunaux? Mais la justice? %

Hervé eut un léger rire et continua son récit.

Entre lui et Mathias Gaël les choses se passèrent comme il en avait décidé. Ce fut une lutte de ruse et de violence. Chacun d'eux s'entoura d'une troupe d'Indiens guerriers, garde incorruptible, vigilante, qui, une fois le maître adopté, le défendrait, le servirait, jusqu'au dernier souffle.

Ces barbares, n'ayant pas les scrupules d'un comte de Ferneuse, n'hésitaient pas à mettre en œuvre l'espionnage. Et nul être ne pouvait le pratiquer comme ces souples hommes couleur d'ombre, aux sens aiguisés de fauves, à l'agilité silencieuse de singes. L'un d'eux rapporta un jour à Hervé un chiffon de papier sur lequel il avait vu l'adversaire blanc méditer longuement en traçant des signes. Ce feuillet, jeté à la flamme d'un bûcher de campement, puis chassé par le vent, à demi-consumé, fut épié par l'Indien aux aguets. Il attendit une demi-journée et une nuit sans bouger de sa

MADAME DE FERNEUSE 2f}

cachette, pour aller s'en saisir lorsqu'il crut pouvoir le faire impunément.

Ce papier fut la première chose qu'Hervé rechercha en revenant à la santé. Il le retrouva intact dans son portefeuille. Ses hôtes n'avaient pas plus touché à ce débris sans valeur qu'aux billets de banque et aux lettres de change l'avoisinant.

— « Le voici, » dit-il, en l'étalant sous les yeux du Père Eudoxe et de la comtesse de Ferneuse.

— « C'est un plan. Et il est vraiment fort clair, » observa le religieux.

— « Il me parut encore plus clair, » reprit Hervé, « parce que je connaissais déjà la vallée que figure ce contour en zigzag. Depuis quelque temps, Mathias Gaël tournait autour de cette dépression de terrain, qui se trouve entre Renaudios, le chef-lieu de la Valcorie, et les premiers contreforts des Andes. C'est un vallon étroit, formant comme un fossé entre la région des forêts et celle des montagnes. D'un côté les arbres s'avancent jusqu'au bord. De l'autre, se dresse une aride muraille rocheuse. Dans cette muraille, des filons de sulfure de fer plaquent des taches rougeâtres.

— Ah! c'est cela, » interrompit Eudoxe. « Je m'explique sur le dessin ce mot : « La pierre de « sang. »

— Il est exact. A cet endroit, sur le fond blanchâtre du roc, apparaît une sorte de traînée pourpre, qui, en vérité, semble une énorme éclaboussure sanglante.

— En face, sur l'autre marge de la vallée, doit

être un arbre remarquable, d'après le mot et le signe que je crois déchiffrer.

— Un arbre gigantesque, )) reprit Hervé. Un eucalyptus d'un âge et d'une taille qui méritent d'être célèbres, et qui le sont, en effet, même dans ce pays de végétation colossale, où parfois un seul fromager couvre de son ombre plus d'un hectare. Son aspect frappe d'autant plus que, tout autour de lui, la verdure, au contraire, se clairsemé et s'abaisse, se maintenant avec peine dans le sol pierreux.

— Qu'est-ce que cette ligne droite, tracée à égale distance de la pierre de sang et de l'eucalyptus, et qui aboutit au fond de la vallée, à un point marqué d'une croix?

— J'ai pensé, » répondit Hervé, « que cette ligne, tracée d'après les indications de monsieur de Valcor, ou copiée sur un plan déjà fait par lui, marquait l'orientation de la sépulture. Puisque, aussi bien, vous le savez, mon Père, c'est une tombe qu'il s'agissait de retrouver... la tombe où l'assassin du véritable marquis aurait enseveli sa victime, et dont il aurait gardé soigneusement la position par des points de repère. Pourquoi? Par quel scrupule? quelle précaution? quelle hantise? Peu importe.

— Ce qu'il aurait fallu retrouver, » remarqua le moine, « ce sont les Indiens qui ont aidé à cette funèbre besogne. Certainement, le criminel n'a pas agi sans aide.

— Croyez- vous que j'aie négligé cette recherche ? )) répliqua vivement Hervé. « Mais comment espérer qu'elle aboutît? Plus de vingt ans ont passé. Le temps est long, la Selve im-

mcnse. Et jamais, d'ailleurs, un Indien n'a livré son secret.

— Enfin, » dit le religieux, c comment vous êtes-vous servi, mon cher enfant, de ce tracé si net, qui vous indiquait la place même où Mathias Gaël comptait fouiller le sol. Cette croix marque évidemment le but suprême.

— Comment je m'en suis servi? Ne vous en doutez-vous pas?» s'écria Hervé, regardant tour à tour sa mère et l'octavien. ce Je me rendis, avec ma petite troupe résolue, dans ce vallon, qui, par sa solitude et sa sauvagerie, formait bien le cadre d'un tel drame. J'y trouvai, déjà à l'œuvre, Mathias Gaël et ses gens.

— Dieu ! )) s'écria la comtesse, tremblante. « C'est là qu'eut lieu le combat!

— Vous l'avez deviné, ma mère. Et vous savez ce qui suivit. Je fus vaincu. Je fus blessé. Sans le dévouement de mes Indiens, vous n'auriez plus de fils. Ceux qui survivaient m'emportèrent. J'étais évanoui. Mais j'ai appris par eux que Gaël n'osa pas, devant leur attitude, me poursuivre et m'achever. Pourquoi y eût-il risqué sa vie? Il était maître de la place. Il ne lui restait plus qu'à accomplir tranquillement sa mission.

— De sorte, » s'écria la comtesse frémissante, que ce misérable a violé la tombe où reposait... »

Elle s'interrompit, effrayée du cri qui allait jaillir de son cœur.

Le moine qui connaissait ce cœur, la regarda longuement.

— c Mère, » dit Hervé avec tristesse, I j'ai fait ce que j'ai pu. Vous ne doutez pas... »

2<j6 LE MASQUE d'aMOUR

Mme de Ferneuse arrêta sa phrase en l'enveloppant de ses bras.

— « Mon fils!... Mon vaillant fils! Je te remercie... Tais-toi... Je te connais bien. Dieu m'est témoin que je ne voulais pas t'exposer à cette horrible aventure. Je sais avec quelle vaillance tu as dû y faire face. »

Un silence suivit. Puis Gaétane murmura :

— (( Ainsi, nous ne saurons jamais! L'œuvre ténébreuse du passé reste définitive. Tous mes soupçons ne peuvent arriver à une certitude. Quel était ce témoignage enfermé dans ce vallon sinistre? Rien de ce mystère ne sera jamais éclairci. L'homme de là-bas reste le marquis de Valcor. Il a triomphé de tout!

— Pardon si je ne partage pas votre déception au degré où vous paraissez la ressentir, ma mère, » prononça le jeune comte de Ferneuse avec une douceur pleine de ménagements.

(( Mais je ne puis concevoir votre état d'âme. Que nous importe la véritable personnalité du marquis de Valcor? J'aime sa fille, et rien ne m'empêchera de l'épouser. ))

D'un ton à la fois implacable et désespéré, la comtesse s'écria :

— ce Malheureux enfant! Tu n'épouseras pas Micheline, puisque je n'ai pu me prouver à moimême que son père n'est pas aussi le tien! »

Le père Eudoxe tressaillit et eut un geste comme pour arrêter — trop tardivement — cette terrible phrase, au moment où elle échappait à Mme de Ferneuse. Quant à Hervé, il était devenu d'une pâleur si impressionnante que sa mère crut revoir — avec quelle angoisse ! — le spectre

MADAME DE FERNEUSE 2^J

douloureux qui lui était apparu dans la hutte indienne, où elle avait eu peine à reconnaître l'enfant bien-aimé.

— « Mon Dieu!... Me faut-il tuer mon fils? Ah! quel châtiment de ma faute! » gémit-elle éperdue.

En même temps, elle glissait sur ses genoux chancelants, comme prête à se prosterner devant lui.

Le moine vint en aide à ces âmes bouleversées.

— « Madame, reprenez courage. Ne vous croyez pas ainsi toujours sous la malédiction du Ciel. Il n'est pas question de châtiment pour nous autres, faibles humains, que broierait la colère divine. Le châtiment, un Autre l'a supporté pour nous. Le Seigneur n'a-t-il pas expié sur la Croix? Et vous, mon fils, ouvrez les bras à votre mère. Si la vérité qu'elle vous fait entrevoir brise votre amour terrestre, supportez vaillamment votre douleur pour l'en consoler, elle, cette mère, qui en souffrira plus que vous. »

Hervé n'avait pas attendu ces mots pour prendre sa mère contre son cœur et lui chuchoter les plus tendres consolations.

Brusquement, Mmc de Ferneuse s'arracha de ses bras :

— « Dites-lui tout, mon Père, » supplia-t-ellc. Et elle s'élançait en même temps, comme

pour fuir l'horreur de l'aveu.

Hervé cria :

— « Ma mère, restez... Ne me dites rien. Je ne veux rien savoir. »

2^8 LE MASQUE d'aMOUR

Mais, déjà, elle avait quitté la véranda, le laissant seul en face du missionnaire.

Le jeune homme cacha son visage d'une main et écouta le long récit du prêtre.

Ce ne furent pas les atténuations ni les explications de celui-ci qui allégèrent pour ce fils la douleur d'apprendre qu'il n'avait pas dans les veines le sang de l'homme dont il portait le nom. D'autres attestations, qui s'élevèrent du plus profond de son âme, l'empêchèrent d'éprouver même l'ombre d'un sentiment qui l'eût torturé plus que tout le reste : le mépris de sa mère, de cette mère qu'il admirait et vénérait comme une créature d'élite, d'exception. La mépriser!... La blâmer!... Dieu, non! Il n'en eut même pas l'impulsion inconsciente, qu'il ne se fût point pardonnée.

— (( Mon Père, » dit-il à l'octavien, lorsque Eudoxe, avec une incomparable délicatesse, eut tout dit de façon à ce que cet ombrageux cœur filial pût tout entendre, « allez, je vous prie, rassurer ma mère. Annoncez-lui qu'elle m'est plus chère et plus sacrée que jamais. Je fus témoin du long martyre de sa jeunesse, alors qu'elle se dévouait pour le comte Stanislas de Ferneuse, aveugle. Je me suis interdit de juger cet homme égoïste et brutal,- tant que j'ai cru à un lien qui m'imposait envers lui le respect. Mais laissezmoi vous le dire, si choquant que ce puisse vous paraître... »

Le moine voulut l'interrompre. Il continua :

— (( Écoutez donc cette pensée en confession. Elle est mauvaise, soit. Je m'en accuse. Mais je suis heureux de ne pas tenir la vie d'un être à

MADAME DE FERNEUSE 2 f 9

qui la fatalité seule avait enchaîné celle dont il fit sa victime. Ma mère... ma pauvre mère!... Ah! qu'elle a du souffrir!.;. Et comme je vais l'aimer! y>

Les larmes jaillirent des yeux du jeune homme. Eudoxe lui dit :

— « Je vous approuve, mon enfant, de trouver pour elle un tel élan dans votre cœur, au moment où vous auriez le droit de pleurer sur le chaste rêve de votre jeunesse.

— Comment?

— Sans doute. Ce rêve de fiançailles est désormais ruiné par un soupçon dont l'âme s'épouvante. Il vous est interdit de penser à mademoiselle de Valcor. »

Hervé eut un sourire incrédule et doux. Puis il resta rêveur.

— <( Vous m'effrayez, mon fils, » reprit l'octavien. c Que dois-je augurer de votre silence?

— Mon Père, » dit le jeune homme avec une assurance tranquille, ce Micheline n'est pas ma sœur.

— Ah! prenez garde, » s'écria sévèrement le religieux. «c Une illusion volontaire....

— C'est une certitude.

— Votre mère elle-même ne Ta pas.

— Je la lui donnerai.

— Comment?

— Je ne sais pas encore. Mais ne craignez rien, mon Père. Je ne reverrai cette jeune fille, je ne penserai à elle comme à ma femme future que lorsque j'aurai trouvé cette preuve, qui échappe toujours, et que je saurai découvrir. En attendant, tout me dit que le sort ne m'a pas con-

l6o LE MASQUE d'aMOUR

damné à une erreur monstrueuse, et que l'unique amour de ma vie n'est pas criminel. C'est impossible. Le marquis de Valcor que ma mémoire me peint, n'est pas l'homme qui avait juré à ma mère une fidélité éternelle. Je ne suis pas son fils. Cependant, fût-il un démon d'astuce plus habile encore que nous ne le soupçonnons d'être, il n'aurait pas formé le projet de me donner sa fille, s'il me savait le frère de cet ange pur, qu'il adore. Non, mon Père, ces crimeslà ne sont pas humains. Nous n'avons pas le droit d'en accuser même celui qui nous paraît chargé de bien étranges et mystérieux forfaits.

— Votre raisonnement est juste, mon enfant. Mais le raisonnement ne suffit pas en pareille occurrence. Il faut que la vérité éclate d'une façon absolue.

— Ce sera mon but et ma tâche, » dit le jeune comte de Ferneuse.

MADAME DE FERNEUSE 2Ôl

Le// TIETITLE T)E S^41sLG

a comtesse de Ferneuse, son fils et le Père Eudoxe avaient hâte de se rendre dans le vallon où s'était livrée une véritable bataille entre Hervé et Mathias Gaèl, secondés par leurs Indiens.

Ils ne prévoyaient que trop ce qu'ils y trouveraient. La solitude sauvage et muette, le sol ouvert à l'endroit qu'une croix indiquait sur le plan, et où, sans doute, fut jadis enfoui le corps d'un homme assassiné.

Mais rien ne leur dirait plus si les pressentiments de Gaétane l'avaient guidée sur la voie juste, si une victime avait jamais été ensevelie là, ni quelle était cette victime, et si une main fidèle, en se détruisant sous cette terre, avait gardé sur ses os dénudés le gage d'amour, l'anneau rendu au moment de l'adieu, et que l'amant désespéré jura de ne jamais ôter de son doigt.

Cette dépouille, cet anneau, brutalement arrachés du sol par des mains violatrices, ne révé-

2Ô2 LE MASQUE d'aMOUR

leraient plus leur terrible secret. Mathias Gaël avait dû jeter aux vents du désert et aux flots des torrents les ossements desséchés — profanation abominable! — Maintenant il était en route vers l'Europe, rapportant au faux marquis de Valcor la bague si imprudemment laissée par lui à l'homme qu'il avait tué. Et, cette bague, le misérable imposteur aurait sans doute l'audace de la présenter à Gaétane, rappelant à celle-ci sa parole : (( Montrez-moi cet anneau, et je vous croirai. Je verrai en vous le Renaud que j'ai aimé. »

Que ferait-elle à ce moment-là?

Ah! elle arracherait à l'infâme ce gage sacré, elle lui crierait son imposture, elle le tuerait à son tour!...

Le tuer?... Non. Impossible. Gaétane était chrétienne... Puis, il y avait son fils... il y avait Micheline... que ce meurtre et ce scandale sépareraient pour toujours. D'ailleurs, où était la certitude absolue qui pourrait la transformer en justicière? L'horreur suprême n'était-elle pas qu'un doute planerait toujours sur son âme?

Ces pensées déchiraient Mme de Ferneuse, tandis que leur petite caravane se dirigeait vers la vallée, dont son fils connaissait le chemin.

Ils voyageaient à dos de mulets, suivis par l'inévitable escorte des Indiens, qui, eux, allaient à pied. On se rapprochait de la région montagneuse. La forêt n'apparaissait plus que par lambeaux. Les cimes des Andes se dressaient à l'horizon. Le paysage, si nouveau qu'il fût à ses yeux, n'intéressait pas Gaétane. Elle regardait son fils, qui chevauchait en avant. A ses côtés,

le Pore Eudoxc, devinant tout ce qui s'agitait de douloureux et d'attendri dans cette âme maternelle, respectait sa rêverie silencieuse.

Il fallut camper en route, pour une nuit. Car le seul établissement européen voisin du but, était Renaudios, chef-lieu de la Valcorie, et les pèlerins de ce singulier pèlerinage ne se souciaient pas d'y demander asile.

Ce fut aux premières heures de la matinée suivante qu'ils descendirent dans le vallon. Matinée resplendissante de ce pays de lumière, où les lignes et les couleurs vibraient dans une atmosphère dorée.

Tout de suite, le Père Eudoxe et la comtesse reconnurent les lieux décrits par Hervé. L'âpre gorge s'allongeait entre deux parois inégales, l'une très haute, abrupte et rocheuse, l'autre couronnée de verdure, et surmontée vers son milieu par le splendide eucalyptus. Les racines de l'arbre gigantesque s'agrippaient à la crête même, et quelques-unes descendaient en se tordant comme des serpents monstrueux. Presque directement en face de l'arbre, sur la muraille opposée, se voyait la trace rouge produite par le filon de sulfure, et qui semblait, en effet, une traînée de sang.

Il était difficile de marcher au fond de cette tranchée naturelle, à cause de l'amoncellement des pierres. De gros quartiers de roches attestaient des éboulements plus ou moins récents.

— c Cette terre est sans cesse en travail, » observa Eudoxe. <c Tantôt elle est agitée par des mouvements sismiques, tantôt elle est ravagée par les déluges que forment, en crevant

contre la Cordillère, les nuages condensant ici toute la formidable évaporation des eaux amazoniennes. »

En donnant cette explication, il examinait la teinte vive de cette trace rouge, tranchant sur la grisaille des roches. Il se baissa ensuite pour ramasser un fragment qui gisait à ses pieds. L'expression de son visage s'aiguisa dans une attention soudaine. Mais, aussitôt, il fut distrait par un cri de Gaétane.

Celle-ci, qui devançait ses compagnons vers le fond de la vallée, là où avait dû être enseveli l'être à jamais cher, le véritable époux de sa jeunesse, s'arrêtait, saisie d'horreur. Sous ses pas venait de surgir une lourde forme ailée qui la frôla presque en fuyant. C'était un vautour, occupé à chercher s'il restait encore un lambeau de chair sur un squelette humain, étalé là, dans la pierraille, et que Mme de Ferneuse n'avait pas tout d'abord distingué du sol poudreux dont il avait la couleur. La vue de ce squelette, coïncidant trop fortement avec les préoccupations de Gaétane, la bouleversa au point que, malgré son extraordinaire énergie, elle faillit s'évanouir. Son fils accourut et la soutint.

— «: C'est, » dit-il, ce un des pauvres diables d'Indiens, qui se sont battus ici, pour ou contre moi, sans rien savoir d'ailleurs, sinon qu'ils avaient engagé leur sang et qu'ils devaient le verser loyalement d'après leur contrat.

— Est-ce un Indien?... En es-tu sûr? » balbutia la comtesse, émue jusqu'à l'affolement.

— (( Ma mère... ma mère... Ne vous troublez pas ainsi. Certes, c'est un Indien. Un coup

d'œil à la stature de ce malheureux, à la forme de son crâne, m'en assure. Nous en trouverons d'autres. Huit ou dix peut-être sont restés sur le carreau. Et les vautours seuls se sont chargés de leur sépulture. »

Il entraîna Mme de Ferneuse et la fit asseoir à l'écart.

— « Demeurez là, mère. Je vais ordonner à notre escorte de rassembler ces tristes restes. Je les ferai déposer dans une fosse sur laquelle on roulera un fragment de roc. Le Père Eudoxe bénira leur tombe. C'est tout ce que nous pouvons pour eux.

— Je veux t'accompagner... Je veux les voir tous, y> dit la comtesse avec agitation.

Hervé la comprit.

— (( Ayez confiance en moi, » murmura-t-il. « Ne craignez ni une négligence ni une affreuse erreur. Celui auquel vous pensez n'est-il pas mon père? y>

Elle cacha son visage dans ses mains.

Il poursuivit, avec une douceur pleine de caresse et de pitié :

— « Hélas! Plût au ciel que sa dépouille sacrée fût encore ici, même ignominieusement exposée comme ces pauvres corps! Mon respect et votre tendresse lui rendraient plus doux son lit éternel. Mais nous ne le verrons pas, lui! Vous pensez bien que les profanateurs ont fait disparaître jusqu'au moindre vestige de ce qui serait pour nous une si chère relique. »

Le jeune homme quitta sa mère, près de laquelle il laissa le religieux. Il revint au bout d'une heure.

— (( Nos Indiens rendent les derniers devoirs aux leurs. Je n'interviens pas dans leur cérémonial. Qu'ils suivent leurs coutumes. ;) Et il ajouta la citation évangélique : ce Laissons les morts ensevelir leurs morts. »

— ((Tu as été jusqu'au fond de la vallée? » demanda la comtesse.

Hervé inclina tristement la tête.

— (( Qu'as-tu vu?

— Hélas! ne vous en doutez-vous pas? Le bandit a bien rempli sa mission et gagné pleinement l'argent qu'on a dû lui promettre. Une énorme excavation a été pratiquée là-bas, à l'endroit même que marquait la croix sur le plan. Ma déduction n'était que trop sûre. Là se trouvait ce que Mathias Gaël est venu chercher de si loin. Et qu'était-ce? Sinon les restes d'une victime, et, sans doute, cette bague dont la signification fut révélée par vous, ma pauvre mère adorée, à l'assassin.

— Ainsi, tout est donc bien fini, » murmura Gaétane.

Elle voulut voir, elle aussi, les traces de ces fouilles, qui restaient si hautement accusatrices, tout en supprimant la preuve tant cherchée. Quelle ne devait pas être l'importance du secret enfoui là, dans l'éternel silence de cette vallée farouche, pour que le marquis de Valcor eût envoyé si loin, à tant de risques, et dans un tel mystère, un émissaire si résolu,- afin de détruire ou de rapporter le témoignage que gardait ici la terre !

Gaétane de Ferneuse la regardait, cette terre bouleversée, retournée, fouillée. Son regard par-

courait les moindres interstices de la fosse béante. Espérait-elle y découvrir un vestige de ce qui fut tout l'amour de sa jeunesse et l'enchantement passionné de sa vie? Cet espoir insensé fut déçu. Elle ne vit rien que le cailloutis blanchâtre, le poudreux éventrement de ce sol sec et rocheux.

Son fils l'entraîna.

Ils retrouvèrent le Père Eudoxe, qui, ayant tiré de sa sacoche une paire de jumelles, s'en servait pour examiner avec attention l'escarpement au-dessus duquel poussait l'eucalyptus géant.

— ce Regardez, » dit-il à ses compagnons, quand ils le rejoignirent. « Il y a une autre « pierre sanglante ». Seulement elle est du côté de l'arbre, celle-ci, et non en face, comme la première.

— Oh! » remarqua Hervé, « celle-ci est plus pâle, moins distincte.

— Moins distincte, parce que le fouillis de plantes s'est avancé jusque là. Et depuis peu, sans doute. Cet échevèlement de lianes représente une poussée jeune, de moins de vingt années, à coup sûr. » En prononçant ce chiffre, le moine regarda Mmc de Ferneuse, qui tressaillit. « Ft si elle est plus pâle, » reprit-il, « c'est que Faction du soleil et de l'air ont atténué la coloration de sa surface.

— Mais l'action du soleil et de l'air a été la même sur l'autre, dont la nuance est si vive, » s'exclama le jeune comte.

Les derniers mots moururent presque sur ses lèvres, sous le coup d'œil que lui lança Eudoxe.

Ce coup d'oeil, tellement expressif, faisait surgir en lui une idée qui l'éblouissait.

— (( Comment?... Vous penseriez?... » balbutia-t-il.

— « Vous avez étudié la géologie, mon enfant, » lui dit le religieux, ce Regardez ces fragments de roche... » (Il en ramassait un à terre.) « Je vais vous donner ma loupe. » (Et il tirait cet instrument de la précieuse sacoche, réceptacle participant de la pharmacie et du laboratoire.) <( Examinez ces cristaux. Dites-moi combien d'années vous croyez qu'ils puissent subir, sans s'altérer, au moins extérieurement, les effets de la lumière et de l'humidité. Rappelez-vous que des pluies diluviennes inondent cette région à une certaine époque de l'année.

— Je vous en prie, » s'écria la comtesse, (( expliquez-vous en termes plus simples pour l'ignorante que je suis. Pendant que mon fils vérifie votre théorie scientifique, dites-moi, mon Père, si elle peut changer quelque chose à ce que nous avons cru voir.

— Tout... madame... Tout peut changer d'aspect. Écoutez. Depuis que nous avons mis le pied dans ce vallon, des indices m'ont frappé, que j'étudie, et qui, de minute en minute, accentuent ma conviction. Cette « pierre sanglante », en face de l'eucalyptus, ne devait pas être visible il y a vingt années. Un éboulement récent l'a mise à nu. La seule tache rouge importante qui existait avant elle dans ce vallon, serait donc celle que je viens de vous montrer, sur la paroi que surmonte l'arbre. En ce cas, la ligne qu'il faudrait tirer entre la pierre rouge et ce

même arbre, serait perpendiculaire à la direction de la vallée, au lieu de lui être parallèle. Son extrémité toucherait la muraille latérale que vous voyez là, en face de l'eucalyptus, et non celle du fond. La sépulture que nous cherchons serait donc sur un coté du vallon et non à son extrémité.

— Mon Dieu!... mon Dieu!... » murmura Gaétane, dans une espèce d'extase reconnaissante.

Hervé, moins prompt à l'espoir, dit à Eudoxe :

— ce Pourquoi, cependant, Mathias Gaël n'aurait-il pas tenu compte de cette seconde pierre rouge?

— En teniez-vous compte vous-même? » riposta le moine, ce L'éclat de la première ne vous a-t-il pas trompé, jusqu'à ne pas même remarquer l'autre, dont la coloration vous aurait frappé sans cela? Ce Gaël n'est qu'une brute ignare. Comment aurait-il démêlé ce qui échappait à un homme cultivé, tel que vous? à un savant même... Car votre vocation...

— Un pauvre savant, » sourit Hervé. « Mais, mon Père, alors, selon vous, Mathias n'aurait rien trouvé là-bas?

— Rien. Et ce qui me confirme dans cette idée, c'est que le sol est remué sur une étendue beaucoup plus considérable qu'il n'eût été nécessaire avec un point de repère exact. Ces fouilles représentent un travail énorme, désespéré.

— On le recommencera. Gaël reviendra

— Prévenons-le! » s'écria Gaétane. « Hervé,

ordonne à tes Indiens de creuser la terre immédiatement.

— Laissez-moi prendre l'orientation précise, » dit l'octavien.

Après les calculs, préliminaires et au moment du premier coup de pioche, les trois amis échangèrent quelques réflexions sur ce qu'ils pouvaient avoir à craindre d'un retour offensif du contrebandier. Probablement, Gaël ne reviendrait pas de sitôt. Il devait avoir redemandé de nouvelles instructions au marquis de Valcor. Il les attendait dans quelque cité bolivienne, où il goûtait les plaisirs d'une existence désormais large et assurée. Nulle hâte ne le pressait maintenant. Il avait vu le jeune comte de ferneuse emporté mourant par les Indiens vers leurs retraites pleines de miasmes et de fièvres. Pourquoi le craindre? Celui-ci n'en savait d'ailleurs pas plus que lui-même sur l'emplacement secret, puisque Hervé en avait été réduit à l'épier et à le suivre.

— (( Il y a déjà deux ou trois mois que nous nous sommes battus dans cette vallée, » observa le jeune homme. « Mathias peut être en possession des renseignements du marquis.

— Ce serait un bien étrange hasard qu'il survînt justement aujourd'hui, )) fit la comtesse.

— (( N'importe! » dit le moine. «Nous allons faire garder par des sentinelles la trouée qui donne accès au vallon.

— Vous ne craignez rien, n'est-ce pas, mère? » demanda tout bas Hervé, en entourant celle-ci de ses bras.

— ce Moi, craindre?... » sourit-elle.

Son fils la considéra avec une tendre fierté. Elle était si belle, si vaillante, et même si jeune, dans son costume de chasse à jupe courte, le revolver à la ceinture, ses admirables cheveux blonds ombragés par le feutre gris à larges bords, le sombrero du pays.

Cependant les pics des Indiens fouillaient la terre, taisaient sauter les mottes sèches, les cailloux sonores, avec parfois des étincelles, pâles dans l'éclatante clarté du jour tropical.

Leur travail n'était pas encore très avancé, quand ils le suspendirent, pour sauter sur leurs armes. Là-haut, vers l'entrée du sentier, des coups de feu venaient de retentir.

La plupart des Indiens n'étaient armés que de zagaies, d'arcs et de flèches. Quelques-uns pourtant connaissaient le maniement des fusils et en portaient. Le Père Eudoxe les rassembla, et se hâta de remonter le vallon, avec la décision et la bravoure d'un vieux capitaine, tandis qu'Hervé s'énervait, partagé entre le désir de courir en avant et celui de ne pas quitter sa mère. Celleci mit fin à son hésitation, en s'élançant ellemême du côté du danger. Rien n'aurait pu la retenir. Son fils n'avait qu'à la suivre.

Cette fois, cependant, il n'y eut point de bataille. En arrivant à l'entrée du vallon, sur l'espèce de ravine qui formait sentier en y donnant accès, les trois amis eurent la surprise de se trouver devant le cadavre de Mathias Gaël.

Ils eurent vite reconstitué la scène telle qu'elle venait de se passer. Le contrebandier breton arrivait avec trois ou quatre compagnons indiens seulement. Car, depuis la disparition

d'Hervé, — qu'il devait croire mort après tant de semaines, — il ne prévoyait pas que personne pût le déranger dans ses perquisitions en cet endroit désert. Peut-être y revenait-il fréquemment, acharné à découvrir le secret. Peut-être avait-il attendu et reçu enfin des instructions précises. Le fait est qu'il s'avançait en toute sécurité, lorsqu'il avait vu se dresser en travers de sa route l'Indien qu'Hervé avait placé en sentinelle. Mathias avait menacé l'indigène de son revolver, sachant l'argument irrésistible sur ses pareils. Le pauvre diable n'eût pas manqué, en effet, de s'y rendre, s'il n'avait eu ce stimulant de la foi jurée, qui rend ces barbares inaccessibles à toute crainte. Fidèle à sa consigne comme un grenadier du Petit Caporal, l'Indien avait épaulé un mauvais fusil, dont il était armé. Avant même qu'il eût achevé le geste, l'Européen l'abattait d'un coup de revolver. C'est alors qu'un compagnon de l'Indien, posté sur une éminence, et que Gaël ne voyait pas, envoya à celui-ci une flèche, qui, pénétrant dans l'œil droit, tua le Breton tout net. Les détonations entendues ensuite provenaient d'une décharge faite au hasard par les guerriers sauvages des deux escortes.

Ceux de Mathias n'étant pas en nombre se replièrent, en emportant, — suivant leur inéluctable coutume, — le corps de leur chef, et en protestant qu'ils le vengeraient. On les laissa faire. De même, Hervé donna aux siens toute liberté d'ensevelir à leur guise la sentinelle morte.

Quelques-uns d'entre eux remontèrent avec

le corps en haut de l'escarpement, pour enterrer leur frère au pied d'un arbre, afin que son âme, en quittant le corps, trouvât les échelons naturels des branches pour s'élever plus aisément au ciel. Et, naturellement, ils choisirent l'eucalyptus géant, dont la cime touchait au séjour des esprits heureux.

En bas, tâchant de devancer les ombres du soir, qui, déjà, envahissaient le vallon, le jeune comte de Ferneuse et sa mère activaient le travail des fossoyeurs. Une émotion indicible les étreignait. Maintenant ils avaient la certitude de toucher au but. Le retour de Mathias Gaël ne signifiait-il pas que cette solitude rocheuse gardait toujours son mystérieux dépôt. La mort de cet adversaire qui avait failli ôter à Gaétane son fils, — mort que, d'ailleurs, ils n'eussent pas ordonnée, s'ils avaient pu saisir Mathias vivant, — ne leur laissait guère de regret ou de remords.

Toutefois l'incident tragique solennisait encore cette heure, déjà si solennelle. Le devoir lugubre et sacré qui les amenait ici de la France lointaine, l'espoir mêlé d'une espèce d'horreur qui les tenait haletants, la sauvagerie du lieu, les silhouettes étranges des Indiens, l'air vibrant de souffles jamais respires, les dernières flammes du jour déclinant dans un ciel inconnu, tout contribuait à multiplier leur sensation jusqu'au vertige. Ils éprouvaient cette impression de rêve qui remplit l'âme quand un émoi trop extraordinaire la soulève, pour ainsi dire, au-dessus de la vie. Et telle était l'exaltation de tout leur être qu'ils accueillirent comme une chose simple,

dans ce domaine de l'inouï, l'apparition de ce que leur désir appelait si fortement.

Un coup de pioche mit à jour un ossement humain.

— « Arrêtez ces hommes! Arrêtez-les! » cria Mmc de Ferneuse.

Le Père Eudoxe transmit son ordre aux Indiens, puis la regarda, étonné, comme pour lui en demander l'explication.

— « C'est à nous, maintenant, de continuer, » dit-elle, ce Mon Père, Hervé, aidez-moi. Enlevons cette terre miette à miette, avec précaution. Et que nulle main étrangère ne touche plus à ce qui gît ici. »

A partir de cet instant, les trois Européens, seuls, continuèrent la fouille, — Dieu sait avec quel soin, quel respect minutieux, ils enlevaient par toutes petites masses la terre sèche et friable! — une terre que le Père Eudoxe déclara saline et propre à conserver ce qu'on lui confiait.

D'ailleurs, il avait déjà observé que la disposition de la sépulture devait préserver une dépouille humaine de la dispersion par les eaux, à la saison des pluies, car on remarquait au-dessous un lit de roc creusé légèrement en forme de vaisseau, dans lequel ne pouvait se produire qu'un tassement protecteur.

Autour de cette femme et de ces deux hommes qui, dans leur émotion grave, paraissaient accomplir un rite religieux, les Indiens, curieux peut-être, mais ne laissant voir aucune impression sur leurs visages immobiles, contemplaient cette scène étrange. Bientôt vint un instant où ces

MADAME DE FERNEUSE 2J<;

âmes lointaines durent, même en leurs ténèbres fatalistes, sentir passer le souffle d'une vie plus profonde, chargée de douleurs et de joies qu'ils ignoraient, de passions plus subtiles et plus ardentes que les leurs. Autour de la fosse béante, le religieux, la comtesse et son fils étaient tombés à genoux.

Sur le lit de terre grise, s'étendait un squelette, dont la forme générale demeurait distincte, tant on l'avait découvert avec délicatesse. Tous les os gardaient leurs places respectives. Sur le crâne, quelques touffes de cheveux restaient encore. Autour de la taille apparaissait un lambeau noirâtre, qui devait être le débris d'un ceinturon de cuir, dont on distinguait vaguement la boucle. Vers les pieds, également se reconnaissaient des débris de chaussures.

Mais ce qui attirait surtout les yeux, c'était, au petit doigt de la main gauche, autour de l'os fin, qui formait la phalange, un anneau d'or à peine terni par quelques adhérences poudreuses, et qui brillait mystérieusement dans un dernier rayon du soir.

276 LE MASQUE d'aMOUR

LE MOT I^TETl'DIT

n jour de la Semaine Sainte, les rares passants de la longue route qui, à travers des landes arides, mène de Brest au Conquet et à la Pointe Saint- Mathieu, s'arrêtaient, regardaient, surpris par le passage vertigineux d'une automobile.

Les gens du pays, secoués dans leur lente vie rêveuse, par cette foudroyante manifestation d'un mode d'existence nouveau, ne s'en seraient pas émus, accoutumés déjà à ce spectacle, s'ils n'avaient reconnu le chauffeur, élégant malgré son masque et ses fourrures, ainsi que la charmante silhouette féminine à son côté.

— (( C'est le marquis de Valcor et mademoiselle Micheline, » disaient les hommes, portant la main à leur chapeau sans avoir le temps de saluer.

— « Ils vont trouver de la peine en rentrant

au château, » observaient les femmes. < C'est la première fois qu'ils y retiennent depuis la mort de cette pauvre madame la marquise. »

Telle était aussi l'appréhension du domestique placé sur le siège d'arrière, un Breton dévoué à ses maîtres, qui venait de les chercher à la gare, et qui s'impressionnait de leur tristesse silencieuse.

Le père et la fille n'échangeaient pas un mot. Et ce n'était pas seulement la rapidité de leur course folle qui suspendait les phrases sur leurs lèvres. Entre ces deux êtres avait cessé la tendre communion d'autrefois. Sans doute, ils s'aimaient toujours. Mais d'étranges murailles d'ombre s'étaient dressées entre leurs coeurs. Cela devenait évident, même pour des yeux peu familiers.

Renaud de Valcor avait changé moralement aussi bien que physiquement.

Ses cheveux blanchissaient. Le feu de ses regards était moins direct, moins étincelant. L'homme semblait avoir perdu de sa confiance en soi. Puis, maintenant, il négligeait d'exercer cette grâce altière et câline, qui subjuguait mieux encore que son prestige d'autorité. Il se repliait en lui-même, ne pouvant plus, ou ne voulant plus répandre autour de lui ces sortes d'effluves magnétiques où se prenaient les âmes. Il se murait dans une indifférence faite de lassitude, de mépris — d'autre chose peut-être... Mais qui saurait les pensées encloses sous ce front assombri?

On les pénétrait d'autant moins que — chose singulière — cette transformation du brillant

lutteur de jadis en un rêveur soucieux, coïncidait avec son triomphe. Le suicide de José Escaldas avait définitivement réduit au silence ses ennemis. Depuis cette mort retentissante, significative, nul, sauf quelques esprits extravagants où amateurs de paradoxes, ne contestait plus la personnalité du marquis de Valcor. Toutefois, c'est à dater de ce suicide qu'il était devenu taciturne et inquiet. La victoire remportée lui semblait-elle achetée trop cher? Avait-il tendu son énergie jusqu'à la briser? A la Chambre, il décourageait les espérances de son parti. Non seulement il se dérobait à un premier rôle, mais, déjà, il parlait de donner sa démission. A quoi songeait-il, la face bizarrement voilée par son masque de chauffeur, tandis que l'automobile filait sur la route bien connue?

A côté de lui, Micheline voyait se lever sur le cher paysage tout un monde de frais souvenirs. Son enfance gardait l'odeur verte de la lande balayée par le vent d'avril. Le grand souffle, venu de la mer, avait gonflé les rêves de son adolescence comme des voiles d'esquif sur les golfes bleus de ce ciel. Sa mère lui apparut, muette et douce, avec des yeux noirs trop larges dans une figure maladive. Puis l'image d'Hervé s'évoqua au tournant d'un chemin, et ne la quitta plus. Elle se rappela leurs aventures puériles. Son amour s'approfondissait de toutes les années où elle ne savait pas encore qu'elle aimait. Les impressions de ces années-là, aujourd'hui qu'elle s'en expliquait le charme, l'attendrissaient plus que tout le reste.

Des massifs d'arbres, aux branches encore

nues, que rosaient des milliers de bourgeons, surgirent d'un coté de la route.

— « Voilà Ferneuse, » murmura M1,c de Valcor, à peine consciente d'avoir parlé tout haut.

Son père tressaillit. Le train de l'automobile se ralentit tout à coup. Le mur du parc se développa. Les piliers de l'entrée principale apparurent. On passa. Mais point assez vite pour que certains détails, en frappant les deux voyageurs, ne leur fissent échanger ensuite un regard involontaire. Malgré l'épaisse voilette couvrant le visage de Micheline, et le masque à lunettes cachant à moitié celui du marquis, leur émotion se répercuta de l'un à l'autre.

— (( Vous avez remarqué, père? ) dit la jeune fille.

— (( Il y a quelqu'un à Ferneuse, assuré- • ment, » dit le marquis.

— (( N'est-ce pas? La grille d'honneur est ouverte.

— Et les croisées des appartements particuliers ont leurs persiennes rabattues au large. Tu n'as pas vu ? »

Etait-ce le détail des persiennes ou quelque autre circonstance? Le fait est que la façade du château de Ferneuse, au bout de sa longue avenue, offrait un air <t habité », auquel ne s'étaient trompés ni le marquis ni sa fille, et qu'ils ne constataient plus depuis près de deux ans.

Quelle signification n'avait pas ceci pour l'un et pour l'autre! Ils ne s'en dirent plus rien, après avoir contrôlé réciproquement la sûreté de leur observation.

« Hervé serait-il de retour? N'a-t-il rien dé-

couvert qui le sépare de moi? » songeait Micheline, palpitante.

Quant à Renaud, bouleversé d'un trouble plus violent, il oubliait, à cette minute, que le bonheur de sa fille était en jeu. La présence possible de Gaétane réveillait toutes ses fièvres d'audace et de passion. Vainement avait-il convaincu l'univers, s'il ne persuadait pas cette femme. Que venait-elle faire, sinon lui réclamer la preuve, — cette preuve qui la forcerait, non seulement à s'incliner, mais à se donner? Ah! la contraindre à croire, la dangereuse adversaire, c'était indispensable. Question de vie ou de mort. Et non moins impérieuse la nécessité de briser son orgueil jusqu'au sanglot de l'amour. Car elle ne renoncerait à méconnaître l'amant d'autrefois que dans les bras de l'amant d'aujourd'hui.

Cette victoire-là, Renaud la voulait. Il la voulait avec frénésie. Non seulement parce qu'il y voyait le salut, mais pour autre chose encore, pour quelque chose de plus désirable qu'une vie dont il était las, — pour l'assouvissement d'un vœu passionné qui s'exaspérait en lui depuis longtemps, que, tout à coup, des mirages inouïs avaient enflammé jusqu'à la démence. Il voulait posséder à présent la comtesse de Ferneuse, comme, dans le passé, l'avait possédée Renaud de Valcor, jeune, héroïque, charmant, dont les brûlantes lettres retrouvées lui avaient fait revivre l'orageuse et délicieuse idylle.

(( Cette femme est à moi! » rugissait-il dans un transport de désir, d'angoisse et d'illusion.

Comme il l'avait aimée, jadis, sans oser le lui

déclarer, quand il la considérait comme inaccessible! Quel déchaînement de passion s'était produit en lui quand la destinée, à travers la révélation de l'autrefois, sembla lui dire : «t Tu n'as qu'à la reprendre. y> Fou! Triple fou qu'il avait été, pendant des années de silence, alors qu'il pouvait, qu'il devait, réclamer comme son bien, à lui, cette beauté si pure et si fière!... Et il avait parlé trop tard!

Ce tumulte de sentiments, d'espoirs, de regrets, soulevé plus violent par l'aspect de Ferneuse, empêcha le marquis de donner un souvenir à sa femme morte, lorsqu'il rentra dans ce château de Valcor, où tout devait la lui rappeler. Il n'eut pas même un de ces mots que les convenances lui eussent inspiré, s'il eût possédé son sang-froid.

Micheline en fut amèrement affectée. Cette attitude augmenta la distance qui s'élargissait entre le père et la fille.

Mlle de Valcor se rendit à la chambre de sa mère, qui n'avait pas été ouverte depuis le jour où la marquise l'avait quittée, à son départ pour Paris, l'automne précédent. Elle s'y enferma pour manier et ranger tous les petits objets dispersés sur les tables, dans les tiroirs. Chacun ressuscitait une habitude, un geste, une préférence, de celle qui n'était plus. Déchirante éloquence des choses ! La jeune fille baisa quelquesunes de ces reliques — les plus modestes, les plus familières, celles qui avaient un petit air usé. Elle pria. Elle pleura. Ce fut l'occupation de sa première journée à Valcor.

Ils étaient arrivés le matin. Tout de suite, le

282 LE MASQUE d'aMOUR

maître du logis s'était vu en proie aux sollicitations d'audience. Ses intendants voulaient lui rendre leurs comptes. Ses fermiers tenaient à lui représenter combien l'année avait été mauvaise. Ses électeurs lui apportaient une bienvenue intéressée. En outre, des dépêches et des lettres d'Amérique l'attendaient. Il les ouvrit fiévreusement. C'étaient les résultats des dernières ventes de caoutchouc. Ses boules, fabriquées mécaniquement, plus homogènes et compactes que celles des seryngueiros, avaient fait prime sur le marché. Le bénéfice était énorme. Renaud marmotta négligemment des chiffres :

— « Cent soixante-quinze mille... Deux cent mille... » Puis, changeant de voix, haussant le ton, bien qu'à ce moment il fût seul :

— ce Qu'importe!... Qu'est-ce que cela fait? » s'écria-t-il en froissant rageusement les papiers.

Il ouvrit d'autres enveloppes.

— « Rien de Mathias... Rien... C'est incompréhensible. »

Il sonna. Une porte s'ouvrit, par où vint la rumeur des gens qui attendaient.

— « Renvoyez tout le monde. Faites seller un cheval, » ordonna-t-il au valet qui se présenta.

— « Monsieur le marquis m'excusera... » commença cet homme.

— (( M'entendez -vous? Obéissez -moi!... » interrompit M. de Valcor, sans rien écouter.

Il rappela cependant le domestique, qui s'éloignait.

— « Est-ce que les maîtres sont de retour, à Ferneuse?

— A Ferneuse? » répéta l'autre, interdit par la question brusque et par l'accent.

— « Oui... la comtesse?...

— On l'attend, je crois. Et le comte Hervé aussi.

— Ils ne sont pas là?

— Pas encore, monsieur le marquis. Mais on dit, dans le pays, qu'ils vont revenir d'un jour à l'autre.

— Bon. Un cheval, n'est-ce pas? Et prévenez que je ne recevrai personne avant demain matin.

— Qu'est-ce qui nous l'a changé? » murmuraient un instant après les serviteurs, en regardant s'éloigner le cavalier, qui déjà trottait, même avant d'avoir franchi la grille.

La question resta sans réponse.

Quelqu'un dit encore :

— (( Ça, c'est vrai, il n'est plus le même. » Puis le respect et la. placidité campagnarde

retinrent les langues. D'ailleurs, comment définir ce qui était indéfinissable?

Le marquis de Valcor prit la route du Conquet. Il montait un excellent trotteur, et il s'en allait à grande allure, avec l'aisance du cavalier accompli, soulevé à peine à la cadence des longues foulées nerveuses, les yeux fixés sur cet horizon de landes, de mer, de rochers, moins sauvage que les perspectives de son âme. Il atteignit le sentier descendant à la petite crique, où se trouvait la maison des Gaël. Il le descendit avec précaution, tout en laissant l'encolure libre à sa fine monture, qui posait ses sabots avec une adresse et une sûreté de chèvre.

284 LE MASQUE d'aMOUR

La demeure, noircie par l'âge et les rafales, lui apparut silencieuse et comme déserte."

Il attacha son cheval à la barrière, traversa le jardinet, souleva le loquet de la porte.

Rien n'était fermé à clef. Il entra.

Les deux femmes étaient là, Mathurine, et l'Innocente, sa belle-fille.

Celle-ci raccommodait ses éternels filets, en murmurant une complainte que quelque barde rustique avait faite sur ses propres malheurs. Elle chantonnait sans comprendre :

<( J'ai cru le voir, à la brune, Sur la lande, un soir sans lune, Bertrand, mon époux si cher.

De sa mort affreux présage, C'était, prenant son visage, Un noir esprit de l'enfer. »

Elle répéta les derniers mots :

« Un noir esprit de l'enfer. »

— ce Tais-toi, malheureuse ! Assez! Ne chante pas cela!... » ordonna celui qui entrait.

Il avait parlé sans colère. Cependant la figure de la folle devint hagarde d'effroi. Elle jeta un cri, repoussa la masse des filets, et s'enfuit hors de la chambre.

Le marquis restait en face de Mathurine.

Il rencontra les yeux toujours clairs et vifs de la vieille femme. Mais il lui sembla que ce regard d'un vert miroitant restait la seule étincelle de vie dans le visage brun et recroquevillé comme une algue sèche.

L'aïeule paraissait maintenant d'un âge sur-

MADAME DE FERNEUSE 28f

naturel. Ce n'était pas de la décrépitude, c'était de l'immatérialité, une vision de poète, qui rêverait de symboliser la vieillesse. Ce long buste si droit, cette tête ciselée dans une substance que nulle sève ne semblait nourrir, ces cheveux de neige, et, par-dessus tout, ces admirables yeux d'eau ensoleillée, n'éveillaient pas l'idée d'une décadence physique, mais d'une beauté définitive.

Mathurine se dressa devant le visiteur.

— ce Que venez-vous faire ici? Retirez-vous, monsieur le marquis de Valcor! » s'écria-t-elle, en scandant ce nom avec force.

— « Maman Gaël, écoutez -moi!... » implora-t-il.

Etait-ce bien l'aventurier intrépide, le maître de la Valcorie, le grand seigneur impérieux, qui s'adressait de cette voix de prière, avec ce ton soumis, à une pauvre vieille paysanne?

Elle fit un geste pour le repousser, détournant la tête, mais sans répéter son injonction.

— « Maman Gaël, je suis venu vous parler de Bertrande. »

L'aïeule se tut, évitant de ramener les yeux vers ce visage, comme s'il eût été trop odieux... ou trop cher. Mais de ces yeux qu'elle détournait obstinément, des larmes commencèrent à couler.

— « Bertrande... » murmura-t-elle.

— « Vous lui pardonnez, n'est-ce pas?

— Je n'ai pas le droit, moi... * (et elle appuya sur le mot) « de lui refuser mon pardon. »

Renaud ne releva pas l'ambiguïté de cette phrase. Il reprit avec chaleur :

286 LE MASQUE d'aMOUR

— (( Alors il est encore une possibilité de bonheur pour cette infortunée, et pour vousmême. Appelez la pauvre enfant à vous, ou bien allez la retrouver, maman Gaël. Acceptez la vie large que je voulais lui faire, mais qu'elle ne consent pas à me devoir. De vous, elle prendra ce qu'elle ne saurait prendre de ma main, car son cœur appartient à mon mortel ennemi. Mais par pitié pour elle, pour son fils innocent, vous me laisserez, n'est-ce pas? refaire votre destinée. Mon désir est de vous voir réunies de nouveau, vous, Bertrande, et cette pauvre créature qui chantait et travaillait là, tout à l'heure. Votre petite-fille s'épuise à un labeur au-dessus de ses forces. Je ne puis le souffrir. Aidez-moi à l'en empêcher. Prenez telle part de ma fortune que vous jugerez nécessaire. Comprenez-vous?... Je ne sais comment dire... Vous avez tant de fierté! s

Mathurine continuait à se taire. Sur ses joues ridées roulaient des larmes lentes.

— ce Oh! » dit le marquis d'une voix altérée, « ne pleurez pas ainsi. C'est affreux pour moi de voir ces pleurs sur votre visage. Ayez pitié de moi aussi. Accordez-moi cette grâce suprême de réparer, dans la mesure où je le puis, les fatalités du sort! »

L'aïeule tressaillit. Les tragiques sanglots — plus tragiques d'être faibles et contenus — qui agitaient sa maigre poitrine, se suspendirent. Son regard revint à Renaud en un fulgurant éclair.

— « Les fatalités du sort!... » répéta-t-elle. L'intonation fut indescriptible.

M. de Valcor eut un mouvement de recul. Il était blême.

Cet homme, qui avait tenu tête à une Chambre hurlante, qui avait défié l'opinion et les lois, et déployé peut-être de plus redoutables audaces, courba le front devant une humble vieille femme.

— C Qu'avez-vous fait de Mathias? » repritelle. (( Auriez-vous perdu celui-là aussi?

— Mathias? » répéta-t-il vivement. « J'espérais trouver ici de ses nouvelles.

— Il n'en a pas donné depuis son départ. Comment l'aurait-il pu? Vous l'aviez chargé d'une mission secrète. Sans doute il ne devait pas trahir le but où il se rendait.

— Quelle idée! Ne saviez-vous pas parfaitement qu'il partait pour l'Amérique? Je lui donnais un poste dans mes établissements de làbas. Préfériez-vous qu'il fit de la contrebande ici?

— Répondez-moi, » demanda-t-elle. « Le rcverrai-je? Reverrai-je mon fils Mathias?

— Sur mon honneur, je le crois, je l'espère. »

Elle sentit l'inquiétude qu'il ne pouvait dissimuler. Inquiétude qui n'avait pas pour objet l'absent lui-même, mais qu'elle devina sans en pénétrer le motif. Elle hocha sa tête blanche.

— <(Ah! * murmura-t-elle, « ai-je donc eu tort d'arrêter le châtiment de Dieu? y>

Comment analyser ce qui s'exprimait dans cette phrase? Comment décrire ce qui se passait dans cette âme.

Renaud, sans doute, entrevit cet abîme d'in-

288 LE MASQUE d'aMOUR

certitude, de désespoir, et aussi de tendresse invincible. Ses mains se joignirent. Ses yeux — qui, pourtant, ne connaissaient guère les larmes, — se mouillèrent.

— « Laissez-moi faire quelque chose pour vous, pour Bertrande, je vous en conjure! » supplia-t-il.

— ce Non! » dit énergiquement l'aïeule. « Je n'accepte rien du marquis de Valcor.

— Du marquis de Valcor, soit! » fit-il. « Mais... mais de... votre... ))

Il s'approcha d'elle jusqu'à l'effleurer. Ses yeux entraient dans les yeux transparents, élargis, qui s'emplirent d'une angoisse extraordinaire.

Allait-il prononcer un mot de plus? Allait-il saisir les vieilles mains qui se levaient tremblantes? Allait-il tomber à ses genoux? Il eut dans les gestes, sur les lèvres, comme la velléité de ces choses. Toutefois il n'osa pas. Et s'il s'arrêta, brisé, comme sur un obstacle infranchissable, c'est que la volonté de l'imposante vieille heurta la sienne, la dompta. Elle ne voulut pas de l'horrible aveu. Et il le vit, il le sentit, il en fut comme terrassé. Certes, il était sûr d'elle. N'avait-elle pas traversé l'épreuve?... Elle ne le trahirait pas, cette martyre d'un affreux et sublime amour maternel? Mais elle ne voulait pas devenir sa complice. Du fond de sa misère matérielle et de sa torture morale, elle ne tendrait pas la main vers cette puissance et vers cette richesse, vers cette éblouissante source de toutes les joies de la terre. Non, pas même pour sauver Bertrande. Pas même pour tenir dans ses

bras son arrière-petit-fils, l'innocent inconnu, dont la pensée hantait maintenant son vieux cœur, dévasté, solitaire. Non, celui qui était là, devant elle, haletant de lui crier le mot où il croyait trouver une goutte de paix, de fraîcheur, de pardon, dans la fournaise de son enfer, cet homme de lutte et de rapine, qui avait si audacieusement triché contre le Destin, et qui s'épouvantait à la fin de ses monstrueuses victoires, cet homme-là n'aurait pas le soulagement divin de l'appeler : « Ma mère! » D'un regard, d'un redressement farouche, elle avait fait hésiter les syllabes sur ses lèvres. Profitant de son silence interdit, elle reprit la parole :

— ce Retirez-vous, monsieur le marquis de Valcor! N'ajoutez rien. Vous ne me décideriez pas à toucher un centime de votre richesse. Et peut-être, si vous osiez dire... Ah! ce serait un sacrilège ! Cela n'est pas vrai! Je ne le crois pas !... Je ne le veux pas!... Allez- vous-en! .. »

Alors il se passa une chose extraordinaire. Le marquis Renaud de Valcor s'agenouilla. Les mains jointes, la bouche muette, mais tordue et convulsive, plus éloquente que si une irrésistible prière en avait jailli, les yeux enflammés de larmes qui ne coulaient pas, il implorait cette pauvre vieille femme.

Invraisemblable scène, qui eût fait douter n'importe quel spectateur du témoignage de ses sens.

Et que demandait cet homme, ce puissant de la terre, qui, une heure auparavant, congédiait sans façon une foule de parasites et de solliciteurs? Il ne voulait qu'appeler cette humble créa-

ture (( ma mère », et pleurer contre sa débile épaule. Un peu de paix, un peu de pardon, lui descendrait alors dans le cœur. Il oublierait un instant la vertigineuse route sur laquelle il avait marché de crime en crime, par un enchaînement auquel n'avait pu échapper sa redoutable volonté même. Pour avoir tenté de maîtriser le Destin, il en était devenu l'esclave. Jusqu'où irait-il dans cette oeuvre implacable, qui semblait ne jamais finir?... Ah! du moins, pouvoir réparer quelque chose, ici, dans cette maison pleine de désastres, dans cette maison où la cruelle misère s'ajoutait à tous les autres fléaux qu'il y avait déchaînés!

En entrant, il l'avait constatée, cette misère. Il avait remarqué la salle vide. On avait dû vendre les vieux meubles familiaux. Sur les murs, la place qu'ils avaient occupée pendant la durée des générations se distinguait en lignes pâlies. Était-ce pour aider Bertrande? Etait-ce pour acheter son pain quotidien, que l'aïeule avait consommé le sacrifice? Comme il avait dû lui en coûter! Si elle voulait! Ah! si elle voulait .. Un peu de bonheur renaîtrait pour elle en même temps qu'un peu de miséricorde descendrait sur le front maudit, avec la caresse de ses vieilles mains. Et Renaud, marquis de Valcor, tendait son front, ce front d'infernal orgueil, pour y sentir se poser, fût-ce une seconde, les doigts noués par l'âge, cordés de rides et de veines, les doigts tremblants de la paysanne.

Elle s'écarta de lui, et, d'une voix hoquetante de martyrisée :

— « C'est donc ma mort aussi qu'il te faut? Ne vois-tu pas que tu me tues?... » gémit-elle.

MADAME DE FERNEUSE 2$)I

Il sentit qu'elle allait expirer de cette torture, mais qu'elle ne céderait pas. Peut-être, au fond du cœur, son vœu d'amour maternel répondait-il au vœu de celui qui se courbait à ses pieds. Le mot qu'il voulait dire, elle eût voulu l'entendre. Mais elle résista. Elle ne serait pas sa complice. Aussi malgré le tutoiement farouche, qu'elle lui avait adressé, il retint son cri : « Mère!... mère!... » Car il craignait delà voir succomber d'horreur et d'émotion.

Il se redressa, fit un geste de désespoir, et sortit.

Puis, là-haut, sur la route, emporté par son cheval à travers ce pays dont il était le maître, il s'en alla, plus faible, plus effaré, plus orphelin, que le dernier des mendiants qui lui demanda l'aumône.

Le châtiment commençait.

FE<R<KEUSE ET V~4LCO%

a mère, » dit Hervé à la « nous voici de retour. Pendant toute la durée de notre voyage, dans vos longues journées silencieuses en face de l'Océan, j'ai respecté le secret de vos méditations. Que se passait-il en vous, pauvre mère?... pauvre femme!... »

Le jeune homme prononça doucement ce mot, avec une pitié, un respect, une tendresse infinis. Puis, d'une voix plus ferme :

— (( Mais aujourd'hui, votre décision doit être prise. Il importe que vous m'en fassiez part. Celui qu'on appelle le marquis de Valcor est au château en ce moment, avec sa fille. Nousmêmes, nous voici à Ferneuse... *

Il s'interrompit, pour jeter un regard autour de lui sur ce domaine dont il était l'héritier, dont il portait le nom.

MADAME DE FERNEUSE 2Ç)]

Sa mère et lui marchaient, en ce moment, côte à côte, d'un pas lent de promenade, le long de l'immense avenue qui descend à la grille principale. Au delà de cette grille, la falaise, creusée par une espèce de trouée, laissait apercevoir la mer. Un printemps frileux, tout frissonnant encore de l'hiver, enveloppait ces belles perspectives d'une atmosphère vaporeuse.

Hervé y posait des yeux nouveaux. Il se sentait comme un intrus sur cette terre familiale, qu'avaient possédée les ancêtres dont le sang ne coulait pas dans ses veines. L'image du dernier d'entre eux lui apparaissait. Il revoyait celui qu'il avait appelé « son père », le comte Stanislas, l'aveugle lamentable, dont il craignait, enfant, la rencontre, au détour de ces mêmes avenues, à cause de sa face taciturne, sans regard, dévastée d'une horrible cicatrice, et aussi à cause de son humeur brutale. Combien le dévouement dont sa mère entourait ce tyran domestique le touchait alors! Humilité, abnégation, patience, chez cette femme vive et fière. Et la claustration totale, l'absence de toute sortie, de tout plaisir, même de toute coquetterie. Le monde avait perdu le souvenir d'un beauté faite pour y briller.

« Ah! ma mère... ma mère... » pensait Hervé, « bénie sois-tu d'avoir mis en moi le spectacle de ta longue expiation, avant de m'avoir révélé ce qui fut — hélas! — ta faute. Moi, ton fils, je n'aurais, de toutes façons, pas le droit de te j uger. Mais tu m'as laissé celui de t'admirer, de t'adorer, de te vénérer... Ma mère... ma mère!... »

Il la regardait dans une exaltation de ten-

dresse, n'osant convenir avec lui-même qu'il ne l'aurait pas préférée impeccable, et qu'elle lui était plus chère dans la tragique poésie de son passé.

Gaétane de Ferneuse pressentait en partie ce qui se passait chez son fils. Elle se serait bien gardée de l'interroger. Il ne l'aimait pas moins. Elle en était sûre. Cette certitude lui était trop douce pour qu'elle risquât de chercher autre chose dans cette jeune âme troublée.

Cependant Hervé se reprenait, après un instant d'émotion muette.

— « Vous avez dû arrêter une résolution, ma mère. 11 est temps que je la connaisse.

— Tu aimes toujours Micheline? » demanda Mme de Ferneuse.

Elle avait pris un temps avant de poser cette question, et la profonde gravité de son accent y mit une espèce de solennité.

Le jeune homme répondit avec force :

— « Oui.

— Tu veux toujours l'épouser?

— Oui. »

Il y eut un silence. Puis Hervé murmura :

— (( Est-ce que je vous blesse, ma mère? Estce que votre vengeance?... »

Elle l'interrompit :

— « Ma vengeance!... »

Une minute encore de suspens. Mmc de Ferneuse vit pâlir affreusement le beau visage de son fils.

— « Connais-tu si mal mon cœur, mon enfant? Il y a une justice nécessaire. Elle sera faite. Mais la vengeance!... »

MADAME DE FERNEUSE 2Çf

Ses yeux exprimèrent on ne sait quel détachement. Mépris, pitié, fierté, miséricorde chrétienne?... Par quoi planait-elle au-dessus du sentiment que sa lèvre écartait, dédaigneuse? Sans s'analyser, elle reprit :

— « Quel but ai-je poursuivi, Hervé? Ne le sais-tu pas? L'ardeur avec laquelle j'ai voulu la vérité — jusqu'à risquer ta vie, mon unique trésor! — s'inspirait de deux désirs indomptables : m'assurer que tu n'étais pas le frère de Micheline, par conséquent rendre possible ton bonheur. Et puis... »

Elle n'acheva pas. Elle ne dit pas cet autre désir, plus impérieux que le besoin de respirer : celui d'échapper au vertige d'un amour qui ressuscitait trop le rêve passionné de sa jeunesse — d'un amour qui avait failli lui donner le change. Effroyable erreur!... Non moins effroyable en doutant s'il fallait croire, qu'en croyant s'il fallait douter. N'y avait-il pas eu des instants où elle s'était sentie près d'ouvrir les bras à l'imposteur, dont le masque d'amour l'enchantait d'une prodigieuse illusion? C'était de cet enfer indicible qu'elle avait voulu sortir à tout prix.

Son fils ne pouvait deviner ce qu'elle taisait. Il n'y attacha pas sa pensée. Quand elle eut prononcé le nom de Micheline, il lui baisa la main dans une effusion de reconnaissance.

— (( Ah! je craignais tant!...

— Quoi donc?

— Que vous ne puissiez consentir à me voir épouser la fille de cet homme.

— Est-elle responsable? » demanda Gaétanc.

2$6 LE MASQUE d'aMOUR

- — (( Non, certes.

— Et toi, mon fils, es-tu responsable de cet amour que tu as laissé grandir dans ton cœur innocemment? Peux-tu l'abolir? As-tu le droit d'infliger la plus cruelle des douleurs à la pure jeune fille qui a mis toute sa confiance et toute sa tendresse en toi? Ne serait-ce pas, non seulement un double crime, mais un crime doublement impossible... Car ni toi ni Micheline n'êtes de ceux qui changent.

— « Ma mère! )) s'écria Hervé, tout palpitant de joie. « C'est là votre conviction?

— En douterais-tu?

— Ah! » reprit le jeune homme, « j'ai entendu des voix si redoutables au fond de ma conscience. Une d'elles me criait que je suis le fils de celui dont nous avons trouvé les restes enfouis là-bas dans le désert. Si vous aviez pris cette voix-là, vous aussi, ma mère, qu'aurais-je pu répondre?

— Mon enfant, » prononça Mme de Ferneuse avec une céleste douceur, « nous avons reconnu que tu as un devoir d'amour à remplir. Ne primet-il pas le devoir de haine, même si celui-ci s'imposait à ton cœur filial?

— Si vous ne me l'imposez pas, » dit-il, « j'avoue que nulle suggestion supérieure ne m'y pousse. Comme vous, je souhaite que justice se fasse. Mais les tribunaux humains y pourvoiront. Me dresser personnellement en champion contre l'homme de là-bas... 3> (Hervé souleva la main dans la direction de Valcor), « c'est rendre impossible mon mariage avec sa fille. Et, d'ailleurs, champion de qui?... Les liens qui m'unissent à la victime sont un secret entre

vous et Dieu. Je ne puis intervenir ouvertement dans ce drame. Ce serait risquer l'honneur d'une mère que j'adore, pour venger un père que je n'ai pas connu. »

Mm0 de Ferneuse, à ce mot, sourit mystérieusement. Si tant est qu'on puisse appeler sourire le pli de sa lèvre et le reflet de ses yeux, empreints d'une clairvoyance attendrie et mélancolique. « Un père que je n'ai pas connu... » Elle attendait ce cri, jeté par le cœur passionné, qui craignait, plus qu'il ne pouvait chérir, le fantôme dressé entre sa conscience et son amour. C'était humain, c'était naturel, c'était vrai. Pour venger ce Renaud de Valcor, dont il n'avait précisé l'existence qu'en face d'un squelette, et qu'on lui disait tardivement être celui dont il tenait la vie, Hervé ne pouvait sacrifier son bonheur et celui de la fiancée qu'il adorait. L'eût-il fait si sa mère l'eût exigé? Peut-être. Elle, qui avait aimé comme il aimait, ne le lui demanda pas.

— (( Maintenant, » reprit le jeune comte, « par quel moyen accomplirons-nous l'œuvre nécessaire? Car, enfin, il faut que le bandit soit châtié, qu'il disparaisse. Je ne veux épouser Micheline que lorsque l'homme de Valcor sera confondu et qu'il aura rendu gorge. Pas un centime de ses abominables richesses ne souillera la petite main que je prendrai pour toujours dans la mienne. »

Mmc de Ferneuse se taisait.

— (( Nous ne pouvons cependant pas, » continua Hervé plus lentement, « dénoncer ce misérable. La délation n'est pas notre fait.

— J'irai le trouver, » dit la comtesse.

298 LE MASQUE d'aMOUR

— (( Vous, ma mère!

— Moi.

— Je ne le permettrai pas ! »

Elle le regarda avec un peu d'ironie indulgente et hautaine.

— (( Je ne suis que votre enfant, » s'écria-t-il avec une vivacité charmante. « Et un enfant que vous avez peut-être élevé avec votre tendresse plus qu'avec votre énergie. Cependant je sais agir en homme, je vous en ai donné la preuve. Vous m'écouterez, vous m'obéirez, mère. Ne suis-je pas le chef de la famille?... Vous n'irez pas à Valcor. Vous n'exposerez pas votre dignité... votre vie, peut-être... Cet homme est capable de tout. )>

Hervé lutta un moment, bouleversé par le projet de sa mère. Dans son appréhension, il lui résistait pour la première fois. Mais, des deux volontés, la sienne n'était pas la plus forte. Ne pouvant vaincre celle qui lui résistait par le silence, il se laissa tomber sur un banc, cacha son visage dans ses mains, et pleura, comme l'enfant que, tout à l'heure, il disait être :

— ce Ah! nous sommes bien malheureux! » gémit-il.

La comtesse mit une main légère sur son épaule. Il releva la tête.

— (( Laissez-moi tout dire à Micheline, » supplia-t-il. « Elle fuira cet homme, elle fuira cette maison. Nous nous en irons au loin. Nous laisserons l'imposteur à sa destinée.

— Tu repoussais le rôle de délateur, Hervé. Que serais-tu donc en révélant à une fille les crimes de son père? »

Il ne repondit pas.

— « Laisse-moi faire, » reprit-elle. < Si formidable que soit la puissance du mal dans cet homme, il y a des choses qu'on ne saurait craindre de lui. Et il y en a d'autres qu'on en peut attendre. C'est un démon d'audace et d'orgueil. Ce n'est pas un être abject ni dégradé. Je ne sais qui il est, ni quel sang coule dans ses veines. Mais ce nom de Valcor, qu'il a usurpé, lui a donné une espèce de farouche noblesse. Il le porte avec une fierté singulière. Il ne voudra pas d'un déshonneur qui lui arracherait ce nom dans un éclat d'infamie. Démasqué, il préférera disparaître, s'exiler... Que sais-je?... Puis, il a sa fille. C'est un père plein de tendresse. Je me rappelle encore avec quelle ardeur mensongère, mais touchante, il défendait le bonheur de cette enfant. Pour me persuader qu'elle n'était pas ta sœur, tout en se déclarant être, lui, Renaud de Valcor, n'avait-il pas imaginé je ne sais quelle histoire de substitution d'enfant? Il consentait à n'être plus son père, pour te la donner, à toi, qu'elle aime. Ne consentira-t-il pas, pour la même raison, à un plus grand sacrifice? »

Hervé ricana légèrement.

— « Alors nous n'avons de ressource que dans sa générosité?

— Non, mon fils, » dit gravement Mmo de Ferneuse. « C'est au père de Micheline que nous demanderons de la générosité. Contre l'usurpateur de Valcor, contre le meurtrier de Renaud, nous n'en avons que faire. Ne comprendras-tu pas, enfin, que la vengeance me serait trop facile? Cette vengeance de mon amour assassiné, j'en

fais le sacrifice à ton amour vivant. Il faut trouver une solution qui te permette d'épouser Micheline. Sais-tu si cette jeune fille donnerait sa main au bourreau de son père, même si elle pouvait croire que ce père fût criminel?

— Ah! ma mère, » dit le jeune homme avec émotion, « vous êtes un ange et vous êtes une femme. Quel miracle n'accompliriez-vous pas? Faites ce que vous voudrez. »

Il se leva, la serra contre son cœur, puis la quitta, se dirigeant vers la grille d'entrée, qu'ils avaient presque atteinte.

Hervé franchit cette grille, prit le chemin qui descendait au creux de la falaise et gagna bientôt la plage.

Il se trouva dans une des mille petites criques creusant la ceinture granitique de cette côte. Celle-ci s'ouvrait au nord du promontoire qui limite par son autre versant le domaine de Valcor. Le jeune comte de Ferneuse regarda presque avec attendrissement ce rude contrefort, qui, se rétrécissant comme une proue, plongeait à pic dans la mer. C'était ce rempart de granit quil avait escaladé, voici près de deux ans, pour obtenir un suprême tête-à-tête avec Micheline. Jamais, depuis ce jour-là, il n'avait revu celle qu'il aimait.

Pensif, presque hésitant, — non pas de peur physique, mais d'angoisse morale, — Hervé commença de gravir le très étroit sentier contournant le roc. A peine un chemin, une espèce de lacet naturel, formé par les aspérités du granit et tout au plus complété çà et là par un rudimentaire travail humain, ou marqué par une

rampe, — un fil de fer tenu par des crampons, — là où il n'y avait guère de quoi poser le pied. On pouvait ainsi s'avancer jusqu'à la pointe du promontoire, pour jouir du spectacle des lames en fureur se brisant contre l'immuable paroi. Encore n'eût-il pas fallu s'y risquer quand leur frénésie les faisait bondir plus haut que ce même sentier, ou quand le vent déchaîné en eût balayé un être humain comme un fétu de paille.

Aujourd'hui, le vent était faible, et la mer se contentait de moutonner, hérissant sa surface livide de crêtes neigeuses, qui s'écroulaient et se reformaient sans cesse.

Hervé, parvenu à l'extrémité de la falaise, ne s'arrêta pas pour admirer la sublime monotonie de ce spectacle. Il contourna la pointe et se trouva sur l'autre versant. Le sentier s'y prolongeait encore, moins distinct, puis s'effaçait complètement.

Le promeneur leva les yeux.

A trente pieds au-dessus de lui, la terrasse de Valcor déployait sa belle ordonnance. Rangée élégante de balustres, couronnant une assise rocheuse, entre deux fortifications de granit, elle avait un caractère grandiose. Mais l'architecture, pas plus que le paysage, n'importait à celui qui se trouvait là. Son regard avide chercha autre chose, immédiatement au-dessus de sa tête, dans l'angle formé par la terrasse et par le rocher. C'était le coin favori de Micheline. De tout temps elle y était venue passer de longs moments dans la contemplation, la rêverie. Combien plus n'y devait-elle pas venir, à pré-

sent, si elle l'aimait! Quel souvenir s'attachait à ce lieu, pour lui, pour elle ! Depuis quelques jours à Valcor, et le sachant à Ferneuse, il ne serait pas impossible qu'elle s'y trouvât, juste en ce moment.

Et l'impossible même eût-il mis un obstacle à un vœu d'amour aussi ardent? L'attirance mystérieuse avait agi. Micheline était là. Elle l'attendait, sans doute.

Il la vit.

Quelle minute!

La radieuse image lui entra dans les yeux, dans l'âme, dans tout l'être, comme une apparition et comme une ivresse. Il dut se cramponner au rocher, dans son vertige de joie.

Elle n'était pas vêtue de blanc, comme jadis. Sa silhouette charmante se détachait en noir au delà des balustres clairs, sur le pâle ciel d'avril. Hervé se rappela qu'elle portait le deuil de sa mère. Il avait appris, en rentrant à Ferneuse, que la marquise de Valcor était morte l'automne précédent, à l'époque où lui-même voyait la mort de si près, chez ses sauvages amis de la forêt amazonienne.

— « Ne montez pas! Ne montez pas! » cria Micheline, qui l'avait aperçu tout de suite.

Il devina les paroles au geste, car elles n'étaient pas descendues distinctement jusqu'à lui. Mais ne lui eût-il pas fallu plus de courage pour y obéir que pour affronter le danger de l'ascension? Il commença de gravir l'abrupte muraille, saisissant la moindre saillie, s'aidant des pieds et des mains, jusqu'à ce qu'il eût atteint une espèce d'étroit balcon, si proche de Micheline

MADAME DE FERNEUSE ^O]

qu'il avait pu jadis prendre de là une fleur qu'elle lui tendait.

Ce fut, d'ailleurs, la première pensée qui lui revint. Tirant un petit portefeuille de la poche intérieure de son veston, contre son cœur, il en sortit la pauvre fleur, si frêle, si desséchée, toute jaunie, puis, la montrant à Micheline :

— « Vous rappelez-vous?

— Ah ! vous m'aimez toujours ! » s'écriat-elle.

— « Et vous, Micheline?

— Vous le demandez?... Oui, je vous aime, Hervé, je vous aime. Aurais-je vécu si je ne vous aimais pas? ))

Une telle détresse jaillissait de ce cri qu'il en eut le cœur contracté.

— « Vous avez donc souffert?

— Si j'ai souffert! »

Il la regarda tout interdit, ne s'étant pas attendu à cela. .Et, l'examinant avec plus de sangfroid, il saisit toute la gravité nouvelle de l'expression, l'amincissement des beaux traits, la pâleur du teint, l'ombre profonde du regard.

— (( Si j'ai souffert!... » reprenait Micheline. <c Dans le mystère de votre absence, au cours de cet épouvantable procès... Vous ne savez pas ce qu'on disait, ce qu'on écrivait, ce que les journaux publiaient...

— Mais, » prononça-t-il avec un étrange accent, « votre père a triomphé de tout. »

Elle ne répondit pas. Elle dit seulement très bas :

— « Ma mère en est morte. Si votre pensée ne m'avait pas soutenue, je serais morte aussi.

— Vous n'avez pas douté de moi? » s'écriat-il avec une appréhension violente.

— « Non, Hervé. Pas un instant. Mais...

— Mais, quoi?... » balbutia-t-il.

— « Mais j'avais peur de ce que vous rapporteriez au fond de vous-même, à votre retour de l'étrange voyage où il m'était interdit de vous suivre, même en pensée.

— Je rapporte mon amour, » dit-il.

— « Rien d'autre?... »

Elle lui enfonça ses grands yeux d'ombre jusqu'à l'âme. Il détourna les siens.

— « Vous ne répondez pas, Hervé?

— Je n'ai rien découvert qui pût nous séparer, )) fit-il.

— ce C'est vrai? »

Elle rayonna.

Il comprit combien elle l'aimait, quelle angoisse atroce et obscure avait étreint ce pauvre jeune cœur.

— (( Oh! ma Micheline adorée! Regardezmoi. Serais-je ici? Viendrais-je réclamer votre foi et vous engager de nouveau la mienne, s'il nous était interdit de nous aimer?

— Mais votre mère?

— Ma mère sera la votre. Rien, pour elle, n'existe plus au monde que notre bonheur. »

Micheline voulut parler, s'arrêta comme suffoquée d'émotion, puis, d'une bouche que les larmes contenues faisaient trembler, murmura :

— (( A-t-elle pardonné à la mienne la scène terrible? A-t-elle pardonné à ma pauvre maman, qui est morte ? »

Hervé s'empressa de l'en assurer.

MADAME DE FERNEUSE ]Of

Comme c'était loin, cette scène du bal, par laquelle s'ouvrit la série de leurs misères! Quel rôle avait joué alors la marquise Laurence? Pourquoi son éclat de fureur soudaine? Pourquoi ses excuses du lendemain? Le jeune comte resta un instant rêveur, à ce souvenir évoqué. Mais l'énigme lui parut sans importance. Evidemment la douce et insignifiante Laurence n'avait été qu'une visionnaire, hypnotisée devant les fantasmagories du prodigieux metteur en scène qu'était son mari, adoré par elle humblement.

— « La mémoire de votre mère est digne de tout respect et de toute pitié. »

Il avait prononcé cette phrase comme la suite naturelle de sa réflexion intérieure, sans calculer l'effet qu'elle pourrait produire.

— « Pourquoi « de toute pitié ))? demanda Micheline.

Elle se troublait au moindre mot, la pauvre enfant. L'anxiété de son intonation trahissait un abîme d'inquiétude secrète. Et voici que, tout à coup, devant l'explication embarrassée d'Hervé, devant la physionomie contrainte du jeune homme, cette inquiétude déborda.

— « Vous ne me parlez pas de mon père!... Si vous m'aimez, Hervé, dites-moi que, lui aussi, vous le respectez, que, lui aussi, vous le plaignez. Car je le crois très malheureux.

— « Si je vous aime!... » répéta le jeune homme avec un accent de reproche.

— « Oui. Pouvez-vous imaginer l'union de nos deux cœurs, si le vôtre est en désaccord avec mes sentiments filiaux?

— Vos sentiments filiaux me sont sacrés,

306 LE MASQUE d'aMOUR

comme tout ce qui est dans votre âme admirable.

— Votre attitude les froisse, Hervé. »

Le jeune homme garda le silence. Il était extrêmement pâle.

Micheline demanda, — la voix implorante et douce, non pour lui faire un reproche, mais pour lui arracher la vérité :

— « Pourquoi avez-vous commis l'imprudence de gravir encore cette falaise, si les différends qui vous y ont forcé jadis n'existent plus? Pourquoi n'êtes-vous pas venu tout simplement à la maison? En vous apercevant sur ce chemin périlleux, je n'ai cru d'abord qu'à un élan de tendre folie. Vous vouliez me retrouver pour toujours là où nous nous sommes si cruellement séparés. Est-ce une charmante pensée de ce genre, mon cher, cher Hervé? Ou bien aviez-vous une raison pour ne pas rentrer à Valcor, pour ne pas rencontrer mon père? »

Il répondit franchement :

— ce Je ne voulais pas me trouver en présence de votre père avant que ma mère lui eût parlé.

— Votre mère doit lui parler?

— Oui.

— Ouand?

— Sans retard. Aujourd'hui ou demain.

— Et cette conversation fera cesser les malentendus entre nos deux familles ?

— Oui, )) répondit Hervé, d'un air grave, « tous les malentendus. »

La jeune fille ne put se méprendre sur la portée de cette phrase, qui n'eût été qu'un atroce jeu de mots, si l'accent n'avait démenti la sécu-

rite de la signification. Micheline, après avoir, de son beau regard triste, interrogé encore un instant le visage aimé, soupira :

— « Vous ne voulez, et vous ne pouvez, rien me dire, Hervé. Je le vois clairement... Votre loyauté est en lutte avec votre tendresse pour moi. Hélas ! le cauchemar affreux que j'ai traversé recommencera donc... y>

Il l'interrompit vivement :

— « Non, non... La justice et l'opinion se sont prononcées. Nul n'en appellera de leur arrêt. Vous ne traverserez plus les épreuves que... »

A son tour, Micheline lui coupa la parole.

— « J'en traverserai de pires, je le sens. Qu'importent la justice et l'opinion auprès de... »

Elle frissonna. Sa tête s'abaissa comme sous un fardeau sinistre.

— « Auprès de... Auprès de quoi, ma chérie?... » murmura son fiancé, haletant.

Elle dit — si bas qu'à peine distingua-t-il sa douloureuse réponse parmi le gémissement qui montait de la mer :

— (( Auprès des idées qui se sont glissées en moi... des choses que j'ai entrevues... des... i

Les mots moururent sur ses lèvres blanches. Ses dents claquèrent d'angoisse. Des deux mains elle se cramponna à la balustrade de pierre, comme prête à défaillir.

Alors Hervé comprit qu'elle entrevoyait l'affreux mystère. Et il se convulsa d'horreur, de pitié, devant ce qu'elle devait souffrir. Vaillante fille ! Tout à l'heure encore, elle défendait, contre son amour même, le père qu'elle avait si aveu-

•}C>8 LE MASQUE d'aMOUR

glément aimé, admiré, en qui, peu à peu, elle avait perdu confiance, mais qui lui restait toujours cher. L'émotion de cette heure suprême, l'attitude de celui en qui elle avait foi par dessus tout, venaient de lui arracher l'horrible aveu. Elle releva un visage égaré de douleur, et, regardant autour d'elle :

— (( Oh! ce domaine de Valcor!... » gémitt-elle avec un accablement sans nom — comme si toutes les pierres du château et toutes les lourdes ramées du parc lui eussent écrasé le cœur.

— (( Ma bien-aimée!... ma bien-aimée!... » s'écria le jeune homme.

Que lui dire?...

Elle entendit à son cri, elle vit dans son expression ardente, qu'il eût tout donné pour lui offrir une consolation. Elle n'en saisit que mieux qu'il ne le pouvait pas.

— ce Hervé, » dit-elle, se reprenant avec une admirable énergie, « j'attendrai, avant de nous revoir, que le malheur dont je me sens menacée se soit abattu sur moi. Je n'accepte plus votre amour, puisque je ne sais pas ce que je pourrai vous rendre en échange, puisque j'ignore quel sera demain mon devoir.

— Rien au monde ne nous séparera, » dit-il. (( Je vous adore. »

Un divin sourire éclaira la physionomie désolée. Sur le pâle visage de la jeune fille revinrent un peu les couleurs de la joie et de la vie. La douceur sombre de ses yeux s'emplit de ferveur tendre et de reconnaissance.

Les deux amoureux échangèrent, dans un long

MADAME DE FERNEUSE 3O9

regard, l'exaltation d'un sentiment qui, en effet, les mettait au-dessus des pires catastrophes. Car l'amour absolu ignore tout,- hors lui-même. Et, malgré l'épouvante qui planait sur elle, dans l'angoisse grandissante de toutes les heures, Micheline emporta ce quelque chose d'ineffable que le magique amour verse aux âmes humaines. Philtre inexpliqué... illusion peut-être... ivresse, à coup sûr. Mais puissance souveraine, qui, mieux que la raison, mieux que la science, nous transporte au delà de nous-mêmes, nous fait participer aux rythmes infinis de l'univers.

Aimer, être aimé... Fascination qui jamais ne lasse l'intérêt et la curiosité des hommes, et qui pare de son prestige toutes les littératures, tous les arts. Rêve de ceux mêmes qui raillent et qui nient l'amour. Grâce prestigieuse, qui désarme les jugements des sages, et rend impuissant le malheur autour des couples éperdument unis.

L'amour d'Hervé et de Micheline était de cette essence victorieuse.

LE MASQUE T03tcBE

enaud de Valcor se tenait dans son cabinet de travail, au premier étage du château. Tout en fumant une cigarette, il faisait sauter les bandes de quelques imprimés. Il parcourait des yeux la première page, tournait la feuille, puis passait à un autre. Aucun sujet ne fixait son attention. Il ne pouvait lire.

Cessant de se donner le change à lui-même, il rejeta brusquement les papiers, se mit à marcher de long en large. Puis il s'approcha d'une croisée, d'où l'on dominait plusieurs avenues du parc. Il semblait attendre. Un coup frappé à la porte le fit sursauter comme une femme nerveuse.

— ce Entrez! » cria-t-il.

C'était un valet de chambre, qui dit :

— ce Madame la comtesse de Ferneuse se fait annoncera monsieur le marquis.

— Introduisez madame la comtesse dans le

MADAME DE FERNEUSE ^ I I

jardin d'hiver, et dites-lui que je me rends à ses ordres. »

Quand le domestique fut parti, Renaud se regarda dans une glace.

Etait-ce pour constater que, malgré ses traits plus marqués, ses cheveux plus grisonnants, il était toujours le beau cavalier, au visage et à la tournure romantiques, dont Gaétane avait gardé l'image après leur dernière entrevue, deux ans auparavant? Etait-ce pour s'assurer, à la fermeté de son regard, à l'aisance de son sourire, qu'il restait le maître de sa physionomie et de son expression?

Il eut un haussement d'épaules fataliste, et il échangea avec son image un coup d'ceil d'ironie lassée. Puis, toujours élégant, le front haut, la taille jeune, le pas élastique, il descendit retrouver la comtesse.

Elle était debout, droite et pâle comme une statue, quand il entra dans le jardin d'hiver.

C'était une galerie vitrée, exposée au midi, et remplie de plantes superbes. Les faibles rayons du soleil d'avril s'emmagasinaient entre les parois de verre. Mais surtout un système perfectionné de conduits d'air chaud y entretenait une température exquise.

Cependant, comme plusieurs salons ouvraient sur cette galerie, le maître de la maison, après avoir salué sa visiteuse, la pria d'entrer dans une pièce située tout au bout, formant le rez-dechaussée de la tourelle, et absolument isolée des autres appartements.

Cette petite salle ronde, d'ailleurs meublée d'une façon ravissante, se trouvait précisément

au-dessous de la bibliothèque de Micheline, là où furent découvertes les lettres, dans la cachette du mur. Les fenêtres étroites y laissaient entrer peu de lumière, et donnaient, par leur profondeur, une idée de l'épaisseur de ce même mur. Mais une large baie ouverte sur la galerie verdoyante et déserte, ôtait à ce réduit l'air un peu secret et morose que lui prêtait son architecture.

Mme de Ferneuse donna un coup d'œil autour d'elle, observant ces détails.

Comme elle avait dit à son fils : elle n'avait pas peur de l'homme avec qui allait commencer une conversation tragique. Elle avait tu à Hervé la raison de sa force. Elle se savait aimée de lui. Cependant, son cœur battait dans sa poitrine, comme celui de la dompteuse, qui, pour la première fois, pénètre seule dans la cage, face à face avec le fauve.

— (( Vous voulez que nous soyons tranquilles, » dit-elle. « Vous prévoyez que nous aurons des choses graves à nous dire. »

Il ne répondit pas. D'un geste, il l'invita à s'asseoir dans une bergère, puis il resta debout devant elle, ses yeux bleus noircis d'ombre attachés intensément sur ceux de Gaétane.

Mmo de Ferneuse lui rendit fièrement regard pour regard, et lui dit :

— « Qui êtes-vous? »

L'homme était préparé à quelque ouverture saisissante, mais pas à cela, pas à cette question, jetée avec un tel accent. Pourtant, ce fut à peine si ses cils clignèrent. Il répondit :

— (( Je suis Renaud de Valcor.

— Vous mentez, » répliqua-t-elle, « Renaud de

MADAME DE FERNEUSE 3 I }

Valcor est celui qui, jusque dans sa tombe, portait au doigt cet anneau. »

Elle tendit vers lui sa main gauche, où la simple bague brillait seule. Il regarda la main, il regarda la bague, puis, lentement, il releva les yeux sur la fem.ne.

— « Coméaie... » murmura-t-il.

— « Comédie! » répéta-t-elle en se dressant. « Savez-vous où j'ai pris cet anneau? Je l'ai retiré moi-même du doigt de celui que vous avez assassiné, dans la fosse où vous l'avez enseveli, au fond du désert, à l'extrémité de la ravine, là où se rencontrent les deux lignes tirées de l'arbre géant et de la pierre sanglante. »

Il recula.

— « Vous avez fait cela!... Vous avez fait cela!... » s'écria-t-il, dans un transport qui semblait tenir plus de l'admiration que de tout autre sentiment.

Et, comme elle restait pétrifiée, ne comprenant pas :

— « Quelle créature surhumaine êtes-vous donc?... » poursuivit-il. « Ah! que je vous aime!... Que je vous aime!... Écoutez-moi, Gaétane!... Je n'ai pas assassiné Renaud de Valcor... Je vous le jure. Et je vous en donnerai la preuve... Croyez-moi... Je vaux celui que vous ne pouvez oublier. J'ai le même sang que lui dans les veines... J'ai parachevé son œuvre... Aucun de mes actes, même criminels, — car j'en ai commis de tels — ne crée de l'irréparable entre vous et moi. Laissez-moi vous dire qui je suis et ce que j'ai fait. Vous verrez que je suis digne de mettre à vos pieds le plus magnifique amour

que jamais homme ait offert à une femme. Gaétane, entendez-moi... » Il s'interrompit, il eut comme un rire de joie, intraduisible, déconcertant, effrayant, sublime : ce Ah! vous avez fait cela!... Vous êtes bien la lionne du lion que je suis. Quelle alliance nous formerions! Gaétane, voulez-vous du seul amour qui puisse enivrer une âme comme la vôtre? Je vous donnerai toutes les voluptés de l'orgueil, de la puissance, de la richesse, de la passion, du péril et de la victoire! Je vous ferai vivre le plus inouï des rêves. Le voulez-vous, Gaétane? Répondezmoi. »

La stupeur immobilisait Mmc de Ferneuse. Cet homme était-il sincère? Il avait prononcé le mot de (( comédie », tout à l'heure. En jouait-il une, plus merveilleuse d'audace que toutes les dénégations qu'on aurait pu prévoir?

Debout devant lui, elle le toisa avec un regard étincelant d'indignation. Maintenant, ce cœur féminin ne battait plus d'appréhension nerveuse. Des forces profondes le soulevaient. « Une lionne, » avait dit l'imposteur. Il en vit une, réellement, — sous la dignité de la mondaine qui se gardait de toute parole trop haute, de tout geste violent.

— (( Ne m'appelez pas Gaétane, » dit-elle. (( Comment osez-vous?... Cessez à l'instant de me décrire des sentiments que je méprise. Ou je sors d'ici pour aller vous dénoncer comme l'assassin de Renaud de Valcor, comme le voleur de ses biens, et l'usurpateur de sa personnalité. »

Il croisa les bras, les sourcils froncés barrant

MADAME DE FER N EU SE "$ I f

sa face blême, mordant sa lèvre, dont une goutte de sang jaillit.

— < Madame, » dit-il, « serez-vous satisfaite si je vous déclare que je suis prêt à vous obéir en tout, jusqu'à la mort même, si tel est votre bon plaisir. Et cela, » ajouta-t-il avec emphase, « à cause des sentiments que vous méprisez. Croyez-vous que je tienne maintenant à la vie? Quant à l'honneur, je l'ai mis à accomplir une œuvre prodigieuse. L'imbécile justice, qui me condamnerait, n'empêcherait pas les hommes de m'admirer. Qu'ai-je donc à craindre?... Mais, dans cette extrémité, savez-vous ce dont je suis capable?... Vous pourriez trembler, madame, d'être ici pour me dire ce que vous avez à me dire, si je ne vous adorais pas.

— Et moi, » répliqua-t-elle, « je vous demanderai à mon tour : Croyez-voùs que je tienne à la vie? S'agit-il de nos existences? La mienne est close. Elle est tout entière dans cette tombe, que vous avez creusée là-bas. Et la votre n'existe pas. Elle n'est qu'un mensonge. Je n'ai rien à faire avec vous. Pas même pour la condamnation. Pas même pour la vengeance. Ces choses n'appartiennent qu'à Dieu. Si je suis ici, c'est parce que vous avez une fille, innocente de vos crimes, et parce que j'ai un fils, innocent de ma fuite. A cause d'eux, je surmonte l'horreur que j'éprouve à me trouver en face de vous. Je viens vous dire : Vous rendrez possible leur bonheur, ou bien je déchaînerai sur vous, dès ce monde, le châtiment qui ne manquera pas de vous atteindre dans l'autre.

— Quoi! » s'écria le père de Micheline. « Vous

3l6 LE MASQUE d'aMOUR

songez à laisser votre fils, le comte de Ferneuse, épouser la fille de cet inconnu monstrueux que je suis pour vous?

— Certes, j'y songe. S'il y a une rédemption pour tant d'iniquités, c'est dans la pureté et dans le bonheur de ces enfants. »

Celui qu'on appelait le marquis de Valcor demeura un moment plongé dans des réflexions profondes. De temps à autre, il regardait Mmc de Ferneuse, qui, physiquement accablée, s'était rassise. Maintenant qu'il ne bouillonnait plus de ce révoltant amour dont elle ne pouvait souffrir la pensée, cet homme extraordinaire, de nouveau maître de lui, reprenait, même pour elle, une espèce de prestige, fait de noblesse naturelle et d'étonnante force d'âme.

— « Expliquez-moi une chose, » dit-il enfin, (c Pourquoi, si vous n'avez de souci que pour Micheline et Hervé, leur préparez-vous les épreuves que va déchaîner votre démarche actuelle? Pourquoi ne pas laisser se poursuivre le jeu des apparences?

— Parce que le rôle que j'aurais à jouer n'est pas de mon goût, » dit hautainement Gaétane. « Puis, parce qu'il est trop tard pour le silence. Vous m'auriez tout avoué, dans la grotte, il y a deux ans... peut-être, alors... Mais aujourd'hui, c'est impossible. Je ne suis pas seule à savoir, mon fils était à côté de moi, et quelqu'un d'autre aussi, quand j'ai découvert...

— Quelqu'un d'autre? » interrogea vivement Renaud.

— ce Un religieux... qui ne parlera pas, si je ne réclame pas son témoignage.

MADAME DE FERNEUSE jlj

— Qui est-ce? Où est-il?...

— Pensez-vous que je vais vous répondre? » s'écria la comtesse, avec un âpre sourire, ce Les gens qui connaissent vos secrets disparaissent trop facilement de ce monde. Mon fils et moi, nous sommes prêts à tout. Mais cet ami est sacré. D'ailleurs, sa vocation de missionnaire l'empêchera de revenir en Europe, à moins que je ne l'y appelle. »

Renaud eut un silence, durant lequel rien ne se lut sur sa face, plus immobile qu'un visage de pierre. Enfin il dit :

— ce Je vous montrerai tout à l'heure, madame, que, malgré ce que vous savez, malgré ce que vous m'avez dit, je reste maître de ma destinée. Mais avant de vous risquer aux pires alternatives pour tenter de la briser, cette destinée, ne voulez-vous pas la connaître? Vous êtes la seule créature dont l'opinion me touche. Sans vous répéter ce qui vous offense, je puis bien vous dire qu'à vous, et à vous seule, je souhaiterais de révéler la vérité. J'éprouverais une étrange satisfaction à me montrer enfin à vous tel que je suis. Je vaux mieux que ce que vous croyez, je vous le jure. »

Mmc de Ferneuse s'étonna de l'espèce de soumission, de la douceur soudaine imprégnant la voix, l'attitude, la physionomie, de cet être au caractère forcené. Sans doute, la diabolique habileté de cet homme le travestissait en un nouveau personnage. Il voulait la duper encore une fois. Sûre d'elle-même, Gaétane ne craignait guère de se laisser prendre au piège. Elle ne se refusa donc pas à l'entendre. Car, malgré tout,

peut-être la confession offrirait quelques traits sincères. Comment résister au désir de savoir? Cependant, elle lui dit :

— «A quoi bon?... C'est un roman que vous me raconterez... Un roman comme celui de la naissance de Micheline. Vous rappelez-vous? Elle aurait été une Gaël, la fille de Mathias... De ce Mathias, votre victime aussi. Car il est mort par votre faute.

— Il est mort!... » s'écria Renaud en tressaillant.

Gaétane inclina la tête.

— « Je m'en doutais. Puisqu'il échouait dans sa mission, il devait y laisser la vie. Ah! il était bien de la vieille souche, hardie et solide, celuilà! Pauvre Mathias!... »

Une mélancolie passa sur la physionomie jusque-là impassible. Puis, regardant Mme de Ferneuse :

— (( C'était mon frère.

— Votre frère?... Mathias Gaël?

— Mon demi-frère, du moins.

— Etait-il vraiment le père de Micheline?

— Non. Le père de Micheline, c'est moi.

— Vous m'avez donc menti? Vous le reconnaissez?

— Oh! je le reconnais tant que vous voudrez, madame. Comment pourrais-je vous offrir toute la vérité, si je n'étais résolu à convenir de tous les mensonges?

— Parlez donc, » dit la comtesse de Ferneuse.

— « N'attendez pas de moi un récit, » reprit ce singulier criminel, qui s'exprimait avec la

hauteur tranquille d'un innocent et l'orgueil d'un héros. « Je suis un homme d'action. Je dédaigne les mots. Je veux établir trois ou quatre points. C'est tout. Il y a des choses que je ne puis supporter de vous laisser croire.

— Lesquelles?

— Deux au moins : je ne suis pas un rustre, et je n'ai pas tué celui dont je porte le nom.

— ' QH* prétendez-vous être ?

— Je ne prétends pas. Je suis. Je vous ai répondu quand vous m'avez posé cette question, tout à l'heure, en entrant ici. Je suis le marquis de Valcor.

— Comment osez-vous le soutenir? C'est de la folie !

— Mon père s'appelait François-Henri-Tristan-Amaury de Valcor. Avant son mariage, il a aimé Mathurine Gaël. Il en a eu un fils. Ce fils, c'est moi.

— Vous!...

— Ma mère, épouvantée et repentante de sa faute, se reprit presque aussitôt. Elle se maria, ne se sachant pas enceinte d'Amaury de Valcor. Personne ne soupçonna la brève et douloureuse idylle. Douloureuse pour la pauvre paysanne, qui n'aima jamais d'autre homme que son séducteur, ni aucun de ses enfants comme celui qu'elle savait être le fils de cet amant superbe. Elle passa pour avoir accouché avant terme. On me baptisa Bertrand.

— Bertrand Gaël!...

— Bertrand Gaël! oui... Mais je suis un Valcor, » cria l'aventurier avec un regard fulgurant. t Je suis l'aîné de la race. Un bâtard par les lois,

soit ! Mais, de par le sang et la nature, le véritable marquis de Valcor. Comprenez-vous, maintenant, ma ressemblance avec l'autre, avec celui qui est mort là-bas, et qui m'appelait son frère? Oui, son frère... Et on dit que je l'ai tué!... »

Le cri fit frémir Mme de Ferneuse. Si la vérité n'était pas dans ce cri, où était-elle?

— ce Renaud savait donc? » demanda celle pour qui ce nom de Renaud, désormais abandonné par l'imposteur, semblait plus doux à prononcer.

— (( Renaud savait. Il avait lu cette révélation lorsque, parvenu à l'âge d'homme, il avait pris connaissance d'une lettre laissée par son père, — par notre père, — et où celui-ci recommandait à sa générosité l'enfant de leur sang. Quand nous nous trouvâmes seuls ensemble, dans les forêts d'Amérique, si loin de la société civilisée, des préjugés et des lois injustes, quand il se sentit mourir après que nous eûmes lutté côte à côte, pour la même œuvre, il s'ouvrit à moi de ce secret, il m'appela son frère, il me montra une clause de son testament par laquelle il me léguait une partie de ses biens.

— Vous n'avez pas trouvé cela suffisant ? » dit amèrement la comtesse.

— « Non, madame, » riposta Bertrand Gaël avec un rude cynisme, « je ne trouvai pas cela suffisant pour moi qui, seul sur terre, allais perpétuer la race des Valcor.

— Comment aviez-vous rejoint Renaud en Amérique? Vous y avait-il appelé ?

— Ne savez-vous pas que, civilement, j'étais mort? Le transport d'État sur lequel j'étais

MADAME DE FERNEUSE }2I

quartier-maître s'était perdu, corps et biens, non loin des cotes de la Guyane, vers lesquelles il se dirigeait. Je me suis sauvé sur un radeau, avec quelques camarades, mais, seul de tous, je parvins vivant à terre. Peu vous importe comment, n'est-ce pas? Ces histoires de naufrage se ressemblent toutes, et la mienne n'eut rien d'extraordinaire, j'étais d'un tempérament plus résistant que mes compagnons, voilà tout. Quand je me trouvai sur ce continent d'Amérique, à l'embouchure de l'Amazone, je me rappelai que, vers les sources du même fleuve, celui que je croyais seulement mon jeune maître, dont j'avais partagé les jeux d'enfance, poursuivait une entreprise féconde en hasards et en profits. Je résolus de le rejoindre. J'y parvins. Sans préméditation particulière, j'évitai de faire savoir aux miens que je vivais encore. Il ne me déplaisait pas d'être rayé du nombre des vivants. Peut-être déjà un obscur projet, né de mon étrange ressemblance avec Renaud de Valcor, et de la fascination qu'exerçait sur moi sa destinée, s'esquissait dans mon imagination. Quand je le retrouvai , après des péripéties que je vous épargne, il était déjà miné par les fièvres, qui, là-bas, ne pardonnent point à leurs victimes européennes. Se sentant perdu, il m'apprit le lien qui nous unissait. Dès lors, mon parti fut pris. Il vécut encore quelques mois, pendant lesquels je copiai secrètement tout de lui, ses gestes, son écriture, ses intonations, ses attitudes. Quant à ses souvenirs, ils nous étaient communs. N'avaisje pas grandi à ses cotés, presque comme son compagnon, sous l'apparence d'une vague do-

mesticité? Attiré au château par l'intérêt que me portait le marquis, mon père, mais privé des effets de ce sentiment par l'orgueil ombrageux de Mathurine Gaël, ma mère, — car elle me voulait le simple fils du brave marin dont je portais le nom et qu'elle ne se pardonnait pas d'avoir trompé — je ne demeurais à Valcor que sous le prétexte de services à rendre. J'aidais au travail de l'écurie. Assis sur le siège d'arrière du dog-cart, j'assistai un jour à un accident, dont je pus rappeler tous les détails, plus tard, à Marc de Plesguen. Ou bien, c'était Renaud qui, dans son goût pour la mer et ses hasards, venait apprendre la manœuvre sur le bateau des Gaël, passait des nuits à la pêche avec nous. Avouez, madame, que, si j'ai joué un rôle, ce rôle n'était pas fait tout entier d'imposture et de mensonge. Une prédestination singulière me préparait à être le double de l'homme auquel je me suis substitué. Je n'ignorais rien de lui quand il est mort, rien. ))

Bertrand Gaël changea de ton et ajouta d'une voix sourde :

— (( Rien que le drame de son amour, dont, naturellement, il ne me parla pas.

— Ce drame, » demanda la comtesse de Ferneuse, (( vous l'ignoriez absolument quand vous êtes revenu en Europe et que vous vous êtes marié ? »

Elle posa cette question d'une voix froide, n'ayant sur sa physionomie que l'expression de la curiosité intense dont elle palpitait. Les sentiments passionnés se taisaient en elle sous le prestigieux attrait de la lumière enfin dévoilée.

Même si le récit n'était pas exact en tous ses points, il en jaillissait une clarté assez complète pour rendre à peu près compréhensible et vraisemblable la plus incompréhensible, la plus invraisemblable, des aventures. L'homme qui la racontait, cette aventure, et qui en était le héros, trouvait moyen d'y ajouter on ne sait quelle étrange poésie de fatalité, d'énergie, d'orgueil. Sa parole sobre et nette, sa hauteur, son dédain des explications vaines, et, pour tout dire, cet air d'homme du monde attestant qu'il ne se vantait pas en se disant de la race des Valcor, empêchaient Mmede Ferneuse de rassembler contre lui sa volonté de répulsion, d'indignation. Elle l'écoutait, elle l'interrogeait, entraînée par le besoin de connaître tout de cette intrigue inouïe. Pour un instant, elle oubliait qu'elle fût victime et qu'elle fût juge.

— « Ainsi, » s'écria-t-elle tout à coup, « mes pressentiments ne me trompaient pas. Ils ne pouvaient pas me tromper! Quand je vous ai revu, huit années après ma séparation d'avec Renaud, et malgré tout ce qui vous rendait, j'en conviens, si semblable à ce qu'il aurait pu devenir, mon cœur murmurait en moi: c Ce n'est pas lui!... Ce n'est pas lui!...» Si cependant alors, vous aviez évoqué... Ah! »

Elle se cacha le visage, secouée d'horreur. Puis elle reprit :

— « Le Ciel n'a pas voulu cette abomination. Vous avez pu mettre tous les masques, excepté le masque d'amour!

— Ce n'eût pas été un masque, » dit-il, et cette fois avec une profondeur d'expression si

saisissante que Gaétane ne l'interrompit point. « Non, ce n'eût pas été un masque. Car, dès que je vous ai vue, je vous ai aimée autant que vous avait aimée celui... Ne m'arrêtez pas! » poursuivit-il en la voyant frémir, ce Comprenez donc que c'est mon châtiment. Je n'espère plus... je ne vous offense plus. Voyez avec quel respect je vous parle. Mais sachez donc tout! Triomphez donc jusqu'au bout par cet amour, qui est votre vengeance. Cet amour... mystère du sang fraternel, mystère de l'âme que j'avais volée, du cœur que j'avais voulu enfermer dans cette poitrine!... » (Il se frappa le sein). « Cet amour était entré en moi et il me dévorait. Vous le deviniez. Vous ne compreniez pas comment il pouvait s'accorder avec mon silence. Un silence qui eût été surhumain si j'avais été l'homme que je prétendais être. Je ne vous l'avouais pas. Je n'osais pas. Mon audace — que vous mesurez aujourd'hui, que je croyais sans bornes, — se brisait sous le regard pur et altier de vos yeux clairs. Je vous supposais inaccessible. Mais un jour — ah! ce jour-là! — je découvris, ou plutôt on découvrit et on me remit, vos lettres à Renaud de Valcor, la correspondance brûlante où vous vous donniez toute... cette correspondance où s'attestait qu'il était le père de votre enfant.

— Mes lettres!... » cria Gaétane, éperdue.

— ce Vos lettres, » répéta Bertrand Gaël.

— ce Qui donc les détenait? A qui donc Renaud les avait-il confiées ?

— A la muraille la plus épaisse du château de Valcor. Les siècles auraient pu passer. Mais un hasard...

MADAME DE FERNEUSE }2f

— Entre les mains de qui tombèrent-elles?

— Entre les mains de Laurence.

— La malheureuse!...

- Vous vous rappelez la scène du bal. Elle venait de les parcourir.

— Mais, dès le lendemain, elle désavouait sa colère. Elle m'envoyait des excuses. *

L'aventurier eut un sourire.

— « Je comprends, » dit la comtesse, dont le dégoût remonta aux lèvres. « Vous l'avez leurrée de quelque mensonge, comme vous m'avez ensuite leurrée moi-même, dans la grotte, en me racontant cette fantastique histoire de substitution d'enfant.

— Il fallait bien vous ôter l'idée d'un lien possible du sang entre ma fille et votre fils.

— Et vous avez osé, i s'écria-t-elle, tandis qu'une révolte la soulevait tout entière, « vous avez osé ressusciter les souvenirs sacrés, répéter les mots de tendresse, dont vous aviez surpris le secret. »

Un frisson d'horreur la fit trembler toute, tandis qu'elle évoquait la scène de la grotte, revoyant à ses pieds cet homme, entendant ses prières ardentes, qu'elle avait pu un instant confondre avec une autre voix à jamais muette.

— c J'ai souffert plus que vous ne souffrez aujourd'hui, » murmura-t-il sombremeflt. c J'étais fou, d'une passion réelle et d'une illusion indicible. Moi, qui m'appelais Renaud de Valcor, moi qui me croyais — oui, vous m'entendez bien, — qui me croyais celui-là dont j'avais pris l'âme, le nom, l'aspect, je me trouvais être votre amant par le rêve du passé et je n'avais pas le

^l6 LE MASQUE d'aMOUR

droit, dans le présent, de baiser le bord de votre robe. C'est quelque chose que vous ne pouvez pas savoir... Une torture de damné.

— Et l'anneau?...» demanda- t-elle, ((l'anneau?... ))

Elle fixait sur le bijou des yeux hagards.

— (( L'anneau?... )) reprit le faux marquis de Valcor, en passant une main sur son front. « Oui, l'anneau, » répéta-t-il, recouvrant la fermeté de son accent. « J'ai appris toute sa valeur par les lettres. Et je me suis repenti alors de l'avoir laissé au doigt de mon frère. Il m'en avait prié : (( Jure-moi de m'enterrer avec, )) m'avaitil demandé. Je fis le serment. Je le tins. Je l'aurais tenu même si — comme vous persistez peutêtre à le croire — j'avais été l'assassin de ce pauvre être, que la fièvre condamnait plus sûrement que ma féroce envie. Si la maladie m'avait déçu, j'aurais pu tuer Renaud, madame. Je n'aurais pas ôté de son doigt cette petite bague, qui lui semblait chère. Voilà un crime dont je n'étais pas capable. ))

Ces paroles contenaient un singulier mélange de cynisme, d'attendrissement et d'ironie. Mme de Ferneuse inclina la tête, et resta plongée dans une impénétrable méditation. En cet abîme de songerie où elle se perdait, rôdait encore une âpre curiosité qui, sans doute, domina tout, car lorsqu'elle rouvrit la bouche, ce fut pour demander :

— (( Laurence n'a jamais soupçonné?...

— Jamais.

— Une Servon-Tanis, marquise de Valcor... )) murmura sardoniquement la comtesse de Fer-

neuse. c L'infortunée!... Si elle avait su qu'elle était simplement la femme de Bertrand Gaël... Pas même... Car la bigamie est interdite... Et la femme de Bertrand Gaèl, c'est la pauvre démente, qui, là, en bas, sur la grève, raccommode en ce moment des filets. »

Une idée parut ici frapper Gaétane. Elle demanda :

— « Mais cette pauvre créature?... Mauricette?... L'Innocente?... Votre femme, enfin... Ne vous a-t-elle pas reconnu, à votre retour, un soir, sur la lande?...

— Ne parlons pas de cela! » s'écria l'aventurier, avec, — pour la première fois, — un geste qui ressemblait à de la souffrance, ou à du remords.

Le sang de Gaétane se glaça. Les légendes qui circulaient dans le pays lui revinrent. Mauricette Gaël avait perdu la raison après avoir rencontré le spectre de son mari. Folie de terreur plutôt que d'amour. C'était une crainte frissonnante qu'éveillait en elle le nom de Bertrand. Quelle scène s'était passée, à la nuit tombante, dans la solitude? ..Par quelles menaces, par quel effroyable simulacre, le revenant de chair et d'os avait-il brisé cette mémoire trop fidèle, enténébré d'épouvante ce cœur trop aimant?...

Comme elle venait d'évoquer cette victime, — la plus pitoyable peut-être de toutes celles qu'avait faites l'homme redoutable dont elle déchiffrait l'énigme, — Mmo de Ferneuse se rappela que Mauricette Gaël avait une fille. N'était-ce pas celle?... Une exclamation lui échappa :

— (( Et Bertrande?... La petite dentellière?... qui ressemble à Micheline comme...

— Comme une sœur, » acheva la voix mâle avec une vibration émue.

— « C'est vrai, » murmura la comtesse, en observant la soudaine angoisse apparue sur cette physionomie, où si peu de chose, pourtant, se lisait, « il y a chez vous un sentiment qu'a laissé presque intact votre infernale ambition : l'amour paternel. Mais je ne m'explique pas que ce sentiment, parlant si haut pour une de vos filles, soit muet pour l'autre.

— Muet?... oh! non. Vous ne savez pas combien Bertrande m'est chère.

— Quel abîme entre elle et Micheline! » s'écria Gaétane. « Et ce sont les deux sœurs, vos deux filles... Et vous prétendez les aimer également!...

— Je n'ai rien prétendu de ce genre, » dit vivement le faux marquis de Valcor. « L'une n'était pas encore au monde, quand, rappelé par mon service sur un bâtiment de l'Etat, j'ai quitté Mauricette, la paysanne, enceinte d'elle. L'autre m'a été donnée par une Servon- Tanis.

« — Ah! l'orgueil... » interrompit Gaétane.

— « Certes, l'orgueil. Il était immense. Pensez-y. Quoi qu'il arrivât, moi, Bertrand Gaël, j'avais rendu mère l'héritière d'une des plus anciennes familles de France. J'avais mêlé mon sang, celui des Valcor, au sang de cette aristocratie dont je me sentais l'égal. Je possédais une enfant digne de moi. Puis, cette enfant, je l'ai élevée. Comment ne pas la préférer à l'autre?

Pourtant, je vous le répète, Bertrande m'est chère.

■ — Pauvre Bertrande!... i sourit ironiquement la comtesse, « Ah! vous lui avez ménagé un sort enviable, en effet. Je ne sais ce qu'elle est devenue. Mais, durant sa triste adolescence, partageant la misère de votre famille reniée, elle n'avait en perspective que le couvent.

— La fierté de sa grand'mère ne me laissait pas lui préparer un autre avenir. Mathurine Gaël, éprise d'honneur malgré son égarement si court, ne songeait qu'à effacer cet égarement par une rigidité absolue,une délicatesse farouche. Croyant que Dieu, pour la punir, lui avait enlevé le fils de sa faute, elle vivait dans le regret, l'expiation intérieure, le deuil inguérissable. Elle m'aimait, moi, qu'elle croyait le frère de son enfant de prédilection. Mais elle ne voulait rien accepter des Valcor.

— Et c'est votre mère! » prononça lentement Mme de Ferneuse.

— « C'est ma mère. »

L'étrange bandit courba la tête. Il y eut encore un silence. Puis Gaétane reprit:

— « C'est assez, Bertrand Gaël. »

A ce nom, l'homme qui depuis plus de vingt ans s'appelait le marquis de Valcor, tressaillit, comme touché d'un fer rouge, et leva un visage de défi.

— ce C'est assez, » répéta Mm0 de Ferneuse. « Je ne vous interrogerai pas davantage. Je veux ignorer par quelle série de crimes vous avez pu soutenir si longtemps votre imposture, ni surtout triompher dans votre procès. Un procès pour-

tant si bien fondé! J'admets tout ce que vous m'avez dit. Je veux croire que vous n'avez pas hâté la mort de celui que vous osez appeler votre frère. Oui, » ajouta-t-elle comme pour ellemême, (( j'aime mieux penser que mon fils n'épousera pas la fille du meurtrier de son père... »

Élevant de nouveau la voix, Gaétane poursuivit :

— ce Maintenant, je vais vous dire ce que j'exige de vous pour ne pas vous livrer à la justice.

— « Me livrer à la justice! » s'exclama Bertrand G-aèl avec un ricanement amer. « Le pourriez-vous? Ne vous faudrait-il pas livrer en même temps votre secret, votre honneur, celui de votre fils et du nom de Ferneuse?

— Achevez donc, » riposta la comtesse, devenue méprisante. « Ajoutez que vous possédez toujours mes lettres, ma correspondance d'amour avec Renaud, et que vous vous en servirez. »

Il bondit presque.

— « Non, madame. Je suis un gentilhomme. Je suis le fils d'un marquis de Valcor. »

Certes, il en avait l'air. Et l'on ne pouvait nier qu'en quelque mesure il n'en eût l'âme. Non pas sans doute l'âme moderne, affinée par des siècles d'éducation, mais l'âme de la violente et subtile Renaissance, où de singulières délicatesses fleurissaient chez les plus nobles à côté de la rapine, de la cruauté, de toutes les audaces. Le mélange d'un sang, non moins chaud, mais rustique et plus âpre, avait fait rétrograder vers d'autres âges cette extraordinaire personnalité.

— (( Vos lettres, )) reprit-il. « Vous les aurez tout à l'heure. Je vais vous les chercher. Vous les emporterez en quittant cette maison.

— Je ne serai pas moins généreuse que vous, quels que soient vos torts effrayants, » dit Gaétane, touchée en dépit d'elle-même. < Écoutez mes conditions.

— Je les écoute, madame. Mais je vous déclare que je ne m'y soumettrai pas.

— Il faudra bien vous y soumettre. Les voici. Vous restituerez le nom et le domaine de Valcor, avec ses revenus capitalisés pendant vingt ans, à monsieur de Plesguen. Et vous vous hâterez, car il se meurt. Sa fille a pris le voile. Si le malheureux ne s'est pas tué, c'est à cause d'elle. Mais la honte et le regret l'écrasent, car il croit vous avoir attaqué contre tout droit.

— Laissons les attendrissements de famille, » murmura ironiquement l'aventurier.

— Puis, » continua Mmc de Ferneuse, sans relever ce mot douteux, « vous partirez pour toujours en Amérique. Vous y dirigerez vos établissements industriels. Jamais vous ne remettrez les pieds en Europe. » Elle hésita un instant, et enfin acheva nettement, solennellement : < Vous oublierez que Micheline est votre fille.

— Et elle?... » répliqua-t-il avec un frémissement visible. « Oubliera-t-elle que suis son père?...

— Nous ferons tout pour cela, » dit impitoyablement Caétane.

L'homme sur qui tombait cet arrêt, éclata d'un rire strident.

— ce Voila donc votre justice!... Et vous la

prétendez plus généreuse que celle des Cours d'assises ! Vous me feriez maudire par ma propre fille. J'aime mieux les juges en robe rouge. Ils n'ont pas ça dans leurs codes.

— J'ai dit oublier, non pas maudire. Vous donneriez à Micheline telles explications qui vous conviendraient. Ce n'est pas par nous qu'elle saurait la vérité. Comment l'apprendraitelle? En devenant la femme de mon fils, elle renoncerait à votre héritage. Clause à laquelle, certainement, elle ne se refusera pas. Ainsi se justifierait à ses yeux l'abandon de vos biens à la branche des Plesguen. Quant à vos établissements d'outre-mer, vous en disposerez... »

Mme de Ferneuse acheva sa phrase par un geste vague. Peu importait, du moment que Micheline aurait les mains pures de l'or frauduleux. Devant la physionomie sarcastique et le sourire muet de son interlocuteur, elle reprit :

— ce Vous ne m'avez pas comprise. Je vous répète que je ne m'élève ni en justicière ni en vengeresse. Trouvez vous-même à votre monstrueuse aventure un dénouement plus doux. Il n'en est pas. Du moins, si vous admettez que les Ferneuse ne sauraient devenir vos complices. Restituez à l'infortuné Marc de Plesguen, mieux que son patrimoine, la paix de sa conscience. Disparaissez pour que votre fille puisse épouser celui qu'elle aime, et pour qu'elle ignore toujours l'abomination de votre vie. N'est-ce pas le minimum du châtiment qui peut vous frapper?

— Mon châtiment — puisque ce mot vous plaît — je ne l'accepte pas de vous, madame, »

prononça froidement ce terrible joueur, qui tenait encore la partie contre le Destin.

Il se leva, comme pour marquer l'inutilité de toute autre parole.

La comtesse de Ferneuse se leva aussi, pâle et glacée.

— ce C'est votre dernier mot, Bertrand Gaël? Vous ne demandez pas à réfléchir?

— Non, madame.

— Vous ne souhaitez pas connaître le parti que je vais prendre en sortant d'ici après votre refus?

— Non, madame. »

Elle inclina lentement la tête et fit un mouvement pour s'en aller.

— « Pardon, » dit-il. c Veuillez attendre un instant, madame. Je vais vous chercher vos lettres. »

Il s'éloigna avec son aisance d'allures, sa grâce élégante d'homme du monde.

Gaétane resta seule un instant, dans une telle stupeur qu'aucune idée distincte ne se formulait dans sa tête. Ce qu'elle percevait le plus fortement, c'était le décor sur lequel posaient ses yeux, dans une acuité de sensations toute nouvelle : la perspective du jardin d'hiver, avec ses plantes admirables et rares, sa hauteur monumentale, ses fines colonnes encadrant les vitrages, au delà desquels se découvrait le parc somptueux — le contraste de ce luxe aristocratique avec le maître hasardeux, qui pouvait dire encore — mais pour combien de temps ?... « Tout ceci est à moi... à moi, le marquis Renaud de Valcor. »

Presque aussitôt, d'ailleurs, il reparut, cet usurpateur qui était déjà un condamné. Gaétane le vit sous ce double aspect, tandis qu'il marchait parmi la verdure, fier et calme dans son infernale volonté. Elle eut l'involontaire impression qu'il valait mieux, non pas que son destin, mais que le mensonge de son destin.

— « Voici vos lettres, madame, avec les quelques lignes que Renaud de Valcor y avait jointes. »

Tout le sang de la pauvre femme reflua vers son cœur quand ses doigts touchèrent ces reliques. Elle redevint l'amoureuse pantelante. Le reste n'exista plus. Elle eut, vers l'imposteur Bertrand Gaël, le regard de gratitude secrète et émue que méritait le galant homme qu'il était à cette minute.

— « Quel dommage!... » soupira-t-il.

Un éclair de ses profonds yeux bleus illumina le sens de cette exclamation.

Gaétane se détourna, partit.

Et lui, suivant de tout l'élan de son âme cette silhouette qui s'éloignait, murmura encore :

— ce Quel dommage!... »

De la prodigieuse destinée volée par lui à Dieu même, et qui lui échappait, il ne regrettait qu'une chose, — une seule! — n'avoir pas eu l'amour de cette femme.

MADAME DE FERNEUSE ytf

L^i COTCDELIÈ%E 'BLEUE

ue Cambacérès, devant une maison à façon d'hôtel particulier, une jeune femme s'arrêta.

Elle reconnaissait la lourde porte peinte en vert sombre, cette porte de riche, qui n'avait l'air de se fermer si résolument que pour écarter les petits et les pauvres. Elle la reconnaissait. Jadis un concierge arrogant la lui avait interdite, et un gardien de la paix lui avait même défendu de rester sur le trottoir d'en face à regarder les battants clos.

Ce souvenir lui mit au cœur une petite joie de revanche, lorsqu'elle sonna, entendit jouer la serrure par l'impulsion du cordon, pénétra sous la voûte, et reçut le salut du portier.

— « Le prince de Villingen?... C'est bien ici?... Il m'attend, » ajouta-t-elle avec vivacité.

— «A l'entresol, mademoiselle. La porte à droite. »

Un vieux domestique ouvrit à la visiteuse.

336 LE MASQUE d'aMOUR

— (( Le prince m'a appelée par un télégramme. Est-il très malade?

— Espérons que non, madame Bertrande. Le médecin n'est pas inquiet. Seulement, monsieur Gilbert n'est pas habitué au mal. Il s'impressionne, il s'énerve. Songez... Depuis son enfance, voici la première fois que je le vois deux jours de suite au lit. »

Cette phrase aurait appris à Bertrande, si elle ne l'avait su déjà, qu'elle était en présence d'un de ces serviteurs dont on prétend que la race se perd, et qui se dévouent à une famille, de génération en génération, faisant avec leur cœur l'appoint des gages, quand ceux-ci diminuent ou tombent en désuétude. Bertrande connaissait le vieux Denis. Si elle n'était pas encore venue rue Cambacérès, elle avait souvent reçu le fidèle messager de Gilbert, et d'autant plus souvent durant ces derniers mois, qui avaient été durs pour l'ex- « brillant viveur ».

Le prince de Villingen venait de traverser une amère épreuve. Et, vraiment, il faut convenir que dans cette nature égoïste, voluptueuse, apte en apparence au seul plaisir, un peu de l'énergie ancestrale subsistait, pour qu'il eût vaillamment réagi dans une pareille extrémité.

Lorsque le suicide d'Escaldas eut clos pour toujours l' Affaire Valcor, Gilbert se trouva dans la pire situation qu'on puisse imaginer. Au point de vue moral, peu s'en fallut qu'il ne fût mis à l'index de la société. Nul n'ignorait le rôle qu'il avait joué au cours du procès. Son duel avec Valcor n'eut pas d'autre cause pour l'opinion publique. Et, comme tout ne se sait pas, mais

comme tout se devine, se grossit, devient matière de légende, sinon d'histoire, son roman avec Françoise de Plesguen fut commenté dans le sens le plus odieux pour lui, surtout quand on connut la prise de voile de la malheureuse enfant. Le monde, qui ne condamne pas à demi, et qui croit s'absoudre de ses indulgences bizarres par des ostracismes impitoyables, déploya une sévérité exceptionnelle à l'égard du prince de Villingen.

La répercussion en fut particulièrement terrible pour lui dans le domaine matériel. Son crédit fut suspendu. La nuée de ses créanciers se rua à ses trousses. Sans amis, sans argent, sans gagne-pain, plus accablé que soutenu par son titre, le malheureux garçon connut des heures si noires qu'elles pouvaient compter pour l'expiation de bien des fautes, et même des siennes.

Un autre, moins foncièrement courageux, se serait tué. Il en fut bien près.

Un soir, comme il examinait mélancoliquement un revolver, en se demandant s'il ne valait pas mieux en finir, cette réflexion lui vint :

« Je dois d'abord, par un moyen ou par un autre, réunir quelques billets de mille francs pour le petit Claude. Ce serait trop ignoble à moi, tout de même, de battre en retraite sans avoir assuré un morceau de pain à cet enfant. »

Cette pensée seule lui fit déposer l'arme, dont une seconde plus tard il aurait pressé la détente. Il s'assit, songea. L'image de Bertrande surgit. Un moment après, il bondissait sur ses pieds, criant tout haut :

— « Nom de nom!... Une petite fille comme

ça tiendrait tête à la vie dans les plus sacrés embêtements, lutterait toute seule, avec fierté, pour son mioche... et un Villingen ficherait le camp comme un lâche... Cela ne sera pas... Par les batailles de mon aïeul ! »

Cette furieuse exclamation vibra si fort, soulignée par le bruit d'une chaise plantée en terre, que le vieux Denis accourut tout effaré.

— (( Tiens, mon vieux, » dit Gilbert, « tu vas me faire une commission. Attends... J'écris trois lignes, et tu les porteras où je te dirai. »

Il griffonna le billet suivant :

(( éMa petite TSertrande,

(( Tu viens de me rendre un fameux service. Tu viens de m empêcher d'agir en pleutre.

(( T>e ce soir seulement, je comprends quelle vaillante créature tu es.

(( Je t'aime mieux que je ne croyais, TSertrande, et je tiens à te le dire.

(( oi bientôt.

(( Embrasse Claudinet pour moi.

« Ton « Gilbert. »

Lettre brève. Mais que de choses en ces courtes phrases! Celle qui les reçut ne s'y trompa pas. Elle en pleura d'ivresse et d'espérance.

Dès le lendemain, Gairlance de Villingen faisait face à ses embarras effrayants, comme un cerf forcé qui se retourne contre la meute.

Il envisagea les quelques rares moyens de gagner de l'argent offerts à un homme dont toutes les facultés n'ont été exercées qu'en vue du

c chic », dans la vie sportive et mondaine. L'automohilisme le tenta, par la réclame et la hardiesse. Son nom en vedette dans des courses serait une bonne fortune pour une société de fabricants. Et son intrépidité bien connue leur garantirait plus d'une victoire. Le danger des épreuves ennoblit l'entreprise mercantile. Et, d'ailleurs, l'engouement de la mode, acclamant les héros de la vitesse, ne distingue pas l'amateur du professionnel. Saurait-on s'il courait par intérêt ou par plaisir? Puis, que lui importait, maintenant? Pour avoir été trop soucieux de l'opinion, pour avoir trop souffert de son brusque dédain, une rage le prenait de la braver.

Peu de temps après, le prince de Villingen, courtier d'affaires pour la Société des Automobiles du Nord, vainqueur de la course Bruxelles- Dantzig, champion du monde pour le record de l'heure, commençait à penser qu'il aurait eu le plus grand tort d'abandonner une existence féconde encore en émotions amusantes et en ressources. Sa nouvelle carrière et les fréquentations qui en résultaient n'étant pas faites pour le guérir de la passion du jeu, il risquait parfois ses gains sur les hippodromes ou au baccara. Mais la chance le favorisait. Événement incroyable pour lui : il payait ses dettes.

Puis, autre chose contribuait à le réconcilier avec son sort. Ses malheurs lui avaient fait goûter le prix d'une véritable tendresse. Il s'attachait à Bertrande. Et, plus qu'il ne voulait l'avouer, le petit Claude lui tenait au cœur. Il les avait rapprochés de lui, en installant dans un gentil logement de la rue du Rocher l'ouvrière

en dentelles. La jeune femme réussissait de son côté. Elle parvenait maintenant à vendre presque à leur prix les guipures admirables que ses doigts de fée exécutaient.

Gilbert lui disait :

— (( Il faudra bien pourtant qu'un jour tu finisses par m'aimer assez pour accepter tout de moi. »

A ceci, elle souriait sans répondre. Et quand il ajoutait :

— (( Que dois-je donc faire pour obtenir cela de ma petite obstinée? »

Elle ne lui disait plus comme au début de leur idylle :

— - « Quand je serai ta femme. »

Car elle avait mesuré la folie de ce rêve. Même diminué socialement, un prince de Villingen ne pouvait épouser une pauvre fille comme elle. Le lui eût-il proposé, aujourd'hui qu'elle connaissait mieux la vie, peut-être l'en eût-elle, au contraire, empêché, par dévouement. Mais il n'en était pas question. Aucun projet, même de vie commune, n'avait été entrevu par les amants. Gilbert gardait son indépendance et Bertrande sa réserve, au point que la jeune Bretonne n'était pas seulement venue encore rue Cambacérès, quand, un matin, elle y fut appelée par un télégramme du prince, qui se déclarait très malade.

L'accueil du vieux Denis la rassura un peu. Mais, au chevet de Gilbert, son cœur se serra.

Le jeune homme avait une fièvre violente, la figure empourprée, la voix éteinte, et, par moment, il toussait, avec des contorsions de souffrance, comme si cette toux avait déchiré toutes

MADAME DE FERNEUSE 34I

les fibres de sa poitrine. Il avait attrapé une pneumonie en conduisant une machine à toute vitesse, contre un vent glacial, s'étant peu couvert, sous prétexte qu'on se trouvait au commencement de juin.

— «Un juin qui ressemble à février, » observa Bertrande.

Toutefois elle n'était pas la femme des récriminations inutiles. Le malade les eût mal supportées, d'ailleurs. Absolument inaccoutumé aux misères physiques, ce garçon intrépide, duelliste plein de sang-froid, chauffeur audacieux, geignait comme un enfant. Il consternait Bertrande en l'assurant qu'il se sentait perdu, s'effarant si elle avait l'air de le croire, et déclarant qu'elle manquait de cœur lorsque, pour le rassurer, elle niait le danger en riant.

Petites épreuves que toutes les femmes connaissent, qui ont soigné un cher malade du sexe fort. Et toutes les femmes s'en tirent, et toutes y trouvent un tendre plaisir si l'inquiétude ne s'en mêle pas trop.

Quand Bertrande eut entendu le docteur lui déclarer que tout dépendait de ses soins, à elle, que, les prescriptions observées, les vésicatoires subis, les imprudences évitées, il répondait de la vie du prince, elle se sentit soulevée d'une allègre confiance.

La tâche ne fut pas commode. Mais elle l'accomplit avec une autorité qui stupéfiait Gilbert lui-même. Quand il refusait les cruels vésicatoires, avec des nervosités presque méchantes, et des : « Laisse-moi tranquille! Je ne veux pas. Eh bien, je mourrai. Je m'en fiche! » sa garde-

malade avait une façon de lui dire — si douce, mais si ferme :

— « Tu m'obéiras, mon aimé. Je ne suis plus ta Bertrande soumise. Je sais vouloir, parce qu'il s'agit de ta guérison. »

Elle ajoutait gaîment :

■ — (( Ton grand-père, le maréchal, aurait résisté à Napoléon lui-même pour sauver son empereur. »

Il jurait, grommelait, se soumettait. Puis, dans ses moments d'accalmie, il observait, d'un œil languissant, mais intéressé, les allées et venues dans la chambre de cette jolie créature, à qui l'ardeur de son dévouement prêtait une dignité imprévue, une assurance pleine de grâce.

(( Est-ce bien la petite paysanne que j'ai amenée de sa province il y a deux ans? » songeait-il. « Ma parole, elle a l'air d'une dame. Elle sait même donner des ordres, avec la formule et le ton justes, ce qui est la pierre de touche de la distinction. »

Il s'étonnait de lui découvrir un charme nouveau. Mais il s'étonnait moins d'être délicieusement enveloppé de sa sollicitude amoureuse. Il s'y habituait. Symptôme grave. Les biens devenus si essentiels à l'âme ou au corps qu'on ne se conçoit plus sans eux, cessent d'être appréciables, sinon en imaginant l'effroyable douleur de leur perte.

Un jour, comme Gilbert se sentait mieux, il dit brusquement à Bertrande :

— « Et le petit?... Qu'est-il devenu pendant toute cette semaine, où tu ne m'as presque pas quitté?

— Claudinet ? » s'écria-t-elle , radieuse de cette question. « Je l'ai confié à quelqu'un de très sûr, à une voisine de mon ancien logement, qu'il connaît bien et dont il est adoré.

— Ton ancien logement?... à Clichy?

— Oui.

— C'est loin, ça. Où trouves-tu le temps d'aller le voir?

— Cette personne me l'a amené une fois, rue du Rocher.

— Une fois? En huit jours?

— Je l'ai embrassé. J'ai vu qu'il se portait bien.

— Jamais tu ne t'étais séparée de lui? » reprit Gilbert.

— « Jamais. »

Le prince resta un moment rêveur, puis il murmura :

— « Viens ici, près de moi, Bertrande. » Elle s'approcha. Il lui prit la main et y mit un

lent baiser.

— ce Tu es bonne.

— Bonne?... Oh! je n'en sais rien. Je ne crois pas. Je t'aime, voilà tout. »

Il regarda ce beau visage souriant, pétri d'énergie tranquille.

— « Est-ce que c'est contagieux, ce que j'ai? » demanda-t-il encore.

— « Ce que tu avais, » corrigea-t-elle. « Car le mal est dompté. Tu es en pleine convalescence.

— Mais enfin, est-ce que ça s'attrape? » Elle secoua négativement la tête.

— a Tu en es certaine?

— Bien sûr. Tu n'as eu qu'une pneumonie simple, nullement infectieuse.

— Alors, » dit -il en lui lâchant la main, (( mets ton chapeau, va chercher notre fils. »

Saisie, elle resta muette, comme pétrifiée.

— « Tu n'entends pas, mignonne? Va le chercher, ce gamin. Tu dois trop souffrir en le sachant dans des mains étrangères. »

Bertrande pâlissait d'émotion, ce Notre fils. » Le mot lui tintait encore aux oreilles. Elle balbutia :

— (( Tu ne veux pas dire que je l'amène... ici... dans cet appartement?... »

Gilbert éclata de rire :

— « Pourquoi pas?... Mais si!... dans cet appartement... dans cette chambre... tiens, là sur mon lit. Nous le ferons jouer. Ce sera gentil. Ça raccourcira cette ennuyeuse convalescence. »

Alors il y eut une minute folle. Bertrande tomba à genoux en pleurant, puis elle se releva pour sauter de joie, puis elle embrassa Gilbert en bégayant des remerciements absurdes et délicieux, puis elle partit comme une flèche, bouscula le vieux Denis tout en épinglant de travers son chapeau:

— (( Denis, Denis, je vais chercher mon petit Claude. C'est votre maître qui le demande... Comprenez-vous?... »

L'ancien serviteur leva les bras au ciel, ferma la porte derrière la jeune femme, et, se recomposant un maintien, entra pour mettre une bûche dans la cheminée de son maître.

Le prince, appuyé sur ses oreillers, rencontra le regard du vieillard. Ni l'un ni l'autre ne parla.

MADAME DE FERNEUSE 34f

Denis fourgonna le bois, secoua les cendres, et, méthodiquement, ajusta le nouveau rondin.

— « L'été ne se décide pas à venir, eh! mon vieux? » dit enfin Gilbert.

— « Non, monsieur. Je n'ai jamais fait de feu si tard dans la saison. Il est vrai que Monsieur est malade.

— Oh! puis... pour ce qu'il vaut, ton feu!... Elle ne va jamais prendre, cette bûche. Tu as remis des cendres dessus.

— Elle se consumera tout doucement.

— J'aimerais mieux la voir flamber. Ajoute du petit bois.

— Monsieur m'excusera... Mais... il faut penser... Pour un enfant... trop de chaleur, ça ne vaudrait rien. »

Il y eut un court silence. Le vieux domestique se tenait debout au milieu de la chambre, le petit balai à feu dans une main.

— ce Tu as raison, Denis, » dit le prince en se renversant sur ses oreillers.

Et il se mit à rêver, les yeux au plafond.

Huit jours plus tard, s'il y avait un maître dans l'appartement de garçon, rue Cambacérès, peut-être n'était-ce pas le locataire au nom duquel se rédigeaient les quittances, mais le petit gaillard nouvellement introduit dans la place, et à qui le prince de Villingen ne cédait pas avec moins de docilité que le vieux Denis lui-même.

— « Moi qui me figurais détester les enfants, » disait en riant Gilbert.

— (( C'est qu'ils ne sont pas tous comme celui-ci, » ripostait vivement le valet de chambre.

346 LE MASQUE d'aMOUR

— (( Vous allez me le gâter, y> soupirait Bcrtrande. « Qu'en ferai-je ensuite, pendant que je travaillerai à ma dentelle, et que personne ne s'occupera de lui? »

Une fois, comme elle répétait encore, moitié fâchée, moitié ravie :

— (( Qu'en ferai-je, lorsque je serai rentrée chez moi ?

— N'es-tu pas ici chez toi? » demanda Gilbert.

Il avait maintenant des mots de ce genre, significatifs, mais imprécis, qu'elle ne relevait pas, par crainte d'en faire évanouir l'intention encore vague. Serait-ce possible qu'il en coûtât au jeune homme de se séparer d'elle et de leur fils, maintenant que sa santé était revenue ? Envisageait-il la possibilité de rendre durable cette expérience de la vie de famille, qui semblait si naturelle, si douce, au point que tous les quatre, en y comprenant Denis, ne se représentaient pas que les choses pussent être de nouveau comme avant.

Claudinet, qui trottait partout sur ses petits chaussons patauds, babillait à présent, et, joli comme il était, avec un gentil caractère et la fraîcheur de son rire, offrait bien tout ce que l'enfance peut présenter de séduisant, à l'âge où sa séduction est le plus irrésistible. L'orgueil faisait sourire Villingen quand il regardait ce petit être adorablement doué, et qu'il songeait:

« C'est mon fils. Il a dans les veines le sang de l'illustre maréchal, mon aïeul. N'y a pas à dire... C'est un de nous. »

Et comme, une fois, l'enfant, à force d'entendre sa mère prononcer le nom de Gil-

bert, s'avisait d'appeler celui-ci c Zibert... »

— c Veux-tu dire « papa », petit bandit! » s'écria le jeune homme, en une explosion plaisante et émue, comme si, dans son cœur, eût croulé le dernier rempart de ses résistances mauvaises.

Que serait-il advenu de cette situation? Le prince lui-même le prévoyait-il clairement? Il laissait passer les jours, se plaignant encore d'une toux qu'on n'entendait guère, et d'un point de côté qu'il oubliait quand il caracolait avec le bébé sur ses épaules, incertain de ce qu'il voulait, et, peut-être, reculant l'heure de s'interroger. La question se posa pour lui tout autrement qu'il ne l'aurait imaginé.

Un matin, décidé à reprendre ses occupations, il laissa Bertrande et Claude rue Cambacérès, pour se rendre au siège de la Société des Automobiles du Nord.

L'établissement étant à Levallois-Perret, il s'en alla prendre, à la place Saint-Augustin, un des tramways qui remontent le boulevard Malesherbes. Pour abréger le trajet par la lecture, il acheta un journal. Distraitement, il le déploya. Puis il tressaillit, d'une stupeur qui ne manqua pas de croître à mesure qu'il parcourait les lignes. Voici ce qu'il lisait en première page :

Tavelât ions extraordinaires. — Une rivalité de femmes. — La belle Ttysalinde et la éMàme- Cervelas. — Ce que peut la corde de pendu.

Sous ce titre à sensation, le récit suivait :

« Hier soir, dans un cabaret de Montmartre,

348 LE MASQUE d'aMOUR

deux femmes légères étaient attablées avec des amis de rencontre.

« Ces dames jouissent de quelque notoriété parmi le monde spécial de la Butte, l'une sous le nom romanesque de Rosalinde, l'autre sous le sobriquet moins poétique de la Môme-Cervelas.

ce La première affirmait sa croyance dans l'efficacité de la corde de pendu, et prétendait n'avoir eu de la chance que depuis qu'elle en portait un morceau sur elle. Comme on la taquinait sur sa superstition, elle s'anima, raconta que le seul homme qui eût touché son cœur était apparu dans son existence le jour même où l'un de ses voisins se pendait. Elle avait gardé un souvenir inoubliable de l'un, et un morceau de la corde de l'autre.

« A force de questions, la Môme-Cervelas obtint la description du galant et l'exhibition du fétiche. Mais dès qu'elle sut ce qu'elle voulait apprendre, et qu'elle eut vu ce qu'elle voulait voir, la Môme entra dans une indescriptible fureur, invectiva Rosalinde, voulut sauter sur celle-ci, et, retenue par ses compagnons, finit par lancer au visage de son ennemie une lourde soucoupe, qui blessa l'autre femme assez sérieusement pour causer une syncope.

ce Cette scène attira des curieux, puis des agents. L'intervention de ces derniers se produisit à point pour qu'ils pussent recueillir, de l'enragée Môme -Cervelas, des révélations dont l'importance n'échappa à aucun des spectateurs. ))

— (( Ah! c'est comme ça! » hurla-t-elle.

(( C'est pour cette rien du tout que mon petit homme m'a plantée là!... Eh bien, elle ne le gardera pas longtemps, parce que j'ai de quoi lui faire couper le cou, à son amoureux!... Ah! il lui fournit de la corde de pendu... Je l'ai bien reconnue, la corde. C'est une cordelière qu'Arthur m'a chipée. Y a même encore après des brins du fil avec quoi elle avait été cousue autour d'un édredon. Oui, du fil plus foncé. Je m'étais doutée de l'affaire, quand j'ai lu sur le journal que l'Escaldas avait été pendu avec une cordelière bleue. D'autant que ce gredin d'Arthur m'a presque avoué la chose, quand il m'a donné deux cents francs pour clore mon bec, et qu'il m'a menacée de me « suicider», moi aussi, dans le cas où je parlerais. Mais je m'en moque! Je n'ai plus goût à la vie depuis qu'Arthur m'a quittée. Et c'est pour ce morceau-là, pour cette casserole!... Oui, ma fille, tu peux tourner de l'œil, » ajouta la furie, en s'adressant à Rosalinde sans connaissance, ce Je t'en ferai voir d'autres, où tu auras plus de raison de t'évanouir. »

(( Comme la Môme-Cervelas reprenait haleine, elle fut appréhendée par les gardiens de la paix.

— (( Où me menez-vous? » demanda-t-elle.

— (( Au poste. »

« A ce mot, elle écuma positivement.

— «Au poste! Moi!... Mais, portez-y donc plutôt cette rien-du-tout, » s'écria-t-elle en désignant Rosalinde par un terme plus pittoresque. « Elle doit être complice de l'assassinat. Vous savez bien?... Escaldas, le type qui s'était soi-

disant pendu... Il demeurait dans sa maison, rue Lévis. Et je vous réponds bien que c'est pas lui qui m'avait emprunté ma cordelière bleue pour se serrer à lui-même le sifflet. »

(( Ces paroles significatives ont été confirmées par la Môme-Cervelas devant le commissaire de police. Nous n'avons pas à en présumer la véracité ni à en souligner l'importance. On se rappelle le suicide d'Escaldas, le Bolivien qui prétendait tenir la clef d'une affaire retentissante, et non tout à fait encore éclaircie. La découverte que ce soi-disant suicide aurait été un assassinat, rouvrirait le champ à toutes les hypothèses. L'ami de la Môme-Cervelas, Arthur Sornières, dit le « Beau Rouquin » ou le « Baladeur », est un individu de la pire espèce, capable de toutes les besognes, et qui n'aurait certainement pas agi pour son compte. Aussitôt après la mort d'Escaldas, il disparut, muni, assure-t-on, d'une somme considérable. D'où aurait-il tenu cet argent, sinon de ceux qui avaient intérêt à supprimer le Bolivien? On est à la recherche de ce dangereux personnage, qui, à plusieurs reprises, a passé par le service anthropométrique. Si la police met la main sur lui, on peut s'attendre à du nouveau, et non du moins extraordinaire.

« Ajoutons que le greffe du Parquet conserve toujours la cordelière, — bleue, en effet, — qui fut l'instrument de mort d'Escaldas. Le morceau que possède la fille Rosalinde doit être le débris resté après le clou quand on coupa la corde. »

Le prince de Villingen lut jusqu'au bout ce

MADAME DE FERNEUSE } f I

long fait divers. Lorsqu'il eut achevé, il leva de dessus son journal un visage si pâle, des yeux si remplis d'égarement, que ses voisins de tramway s'en inquiétèrent. Ils crurent décidément avoir frôlé un fou, quand ils l'entendirent murmurer : « Où suis-je?... » et qu'ils le virent bondir hors de la voiture, à l'aspect des proches fortifications.

Sans se figurer l'effet qu'il venait de produire, Gilbert se lança sur le boulevard Malesherbes, courut à une station de fiacres, et, sautant dans le premier qu'il atteignit, cria au cocher :

— ce Rue de Verneuil... A la course... Le plus vite possible! »

Depuis plusieurs mois, depuis sa rencontre avec Françoise, chez Bertrande, le prince n'avait revu ni Marc de Plesguen ni sa fille. Il pensait, en se présentant chez eux, ne pas courir le risque d'imposer sa présence à celle qui, longtemps, s'était considérée comme sa fiancée, qui l'aimait toujours, peut-être. Malgré l'émotion qui le jetait hors de lui, le jeune homme n'eût pas accompli une démarche déplacée, presque cruelle pour la triste enfant. Mais il savait que celle-ci avait pris le voile, et la supposait dans son cloître. Les circonstances donnèrent un démenti à ses prévisions.

Lorsqu'il sonna à l'appartement, la bonne qui vint ouvrir, s'écria :

— c Oh! c'est vous, monsieur! Comme il y a longtemps qu'on ne vous a vu! Vous arrivez à temps. Notre pauvre Monsieur est bien bas. »

Cette femme, qui avait la familiarité coutumière aux serviteurs dans les intérieurs mé-

■}f2 LE MASQUE D AMOUR

diocres et désorganisés, et qui menait la maison depuis le départ de Françoise, crut devoir accueillir avec empressement un ami de ses maîtres, naguère encore si intime, et dont elle n'avait pas compris la soudaine disparition. Avant même que le jeune homme lui eût posé la moindre question, bouleversé comme il était, et saisi en outre par cette allusion à une maladie dont il n'avait pas la moindre idée, la domestique ouvrait la porte du salon, et, faisant signe au visiteur de s'avancer doucement, l'introduisit de la sorte sans l'avoir annoncé.

Villingen, suivant la muette indication, entra presque sans bruit, et demeura cloué près du seuil. Ce qu'il voyait lui causait assez d'émotion pour que cette émotion lui fût sensible, même dans le trouble extraordinaire qu'il apportait ici.

Près d'une fenêtre, Marc de Plesguen, assis au fond d'une bergère, les jambes entourées de couvertures, montrait un visage qui semblait déjà celui d'un mort. Cette face maigre avait pu maigrir davantage. Le menton, habituellement rasé, maintenant envahi de poils blancs, courts et hérissés, aggravait de son désordre la lugubre transformation. Les yeux à demi-éteints, rapetisses, se perdaient sous les paupières, dans la profonde cavité des orbites.

Mais, plus encore que cette évidente agonie, ce qui contractait le cœur de Gilbert, c'était la présence auprès du moribond d'une jeune religieuse, qu'il reconnut tout de suite. Françoise était là, sous la robe bleu sombre, le pectoral blanc et la cornette des Géraldines. Son ordre n'étant pas un ordre cloîtré, mais au contraire

MADAME DE FERNEUSE 3f}

une congrégation de charité extérieure et active, elle avait reçu la permission de soigner son père.

Tout occupée de celui-ci, elle tournait le dos à la porte, et ne s'aperçut d'une présence étrangère qu'à l'expression terrible apparue tout à coup sur les traits de iVL de Plesguen. Le vieillard étendit le bras avec un geste qui congédiait. Il fit même un effort pour se lever, mais n'y parvint pas. Une flamme brûlait dans ses prunelles à demi-mortes.

Sa fille, alarmée, se retourna.

A l'aspect de celui qui avait été son fiancé terrestre, la pauvre petite épouse du Christ devint aussi blanche que les linges dont s'encadrait étroitement sa mince figure. Mais, tout de suite, elle se dressa, volontaire, vaillante et digne, d'une triple dignité : féminine, aristocratique et religieuse. Sans un signe, sans un mot, elle indiquait tout autant que son père une surprise scandalisée, devant laquelle le visiteur n'avait qu'à battre en retraite.

— (( Pardonnez-moi... » s'écria Villingen de la voix la plus humble et sans faire un pas en avant. « Mais j'ai voulu vous saluer le premier de votre vrai titre, marquis de Valcor. Lisez ce journal. La vérité éclate enfin. Escaldas ne s'était pas suicidé. On l'avait pendu. On l'avait supprimé... Comprenez- vous? »

Certes, il avait compris, le malheureux qui s'éteignait là, dans ce fauteuil, tué par la honte d'avoir fait sienne une cause abominable, d'avoir été le jouet de faussaires et d'escrocs. Serait-elle possible, la nouvelle inouïe qui lui rendait l'hon-

3f4 LE MASQUE D AMOUR

neur, qui allait lui permettre de s'étendre le front redressé, dans son cercueil? Déjà, il le relevait, ce front. Un éclair de vie anima sa figure cadavérique, une force passagère galvanisa son long buste, affaissé sous le plaid. Il saisit une main de sa fille, y crispa ses doigts où l'on voyait jouer les os, et murmura, d'une voix rauque:

— « Prends ce journal, Françoise... apportemoi ce journal! »

La jeune religieuse s'approcha de Gilbert. Malgré tous ses efforts pour garder son apparence de marbre, une teinte rose envahit ses joues, entre les voiles austères, quand elle toucha presque la main de celui qu'elle avait aimé.

— (( Voici... ma Sœur, » dit-il en lui remettant la feuille.

A l'accent de ce mot, indiciblement respectueux et ému, elle leva sur le jeune homme des yeux qui pardonnaient.

Cependant M. de Plesguen voulut lire luimême le fait divers.

— ce Asseyez-vous, monsieur, » avait-il dit au prince, de cette même voix lointaine où frémissaient déjà des échos de sépulcre.

Sa fille, soutenant devant ses yeux le journal, suivait du regard les lignes, que le vieillard parcourait à travers un binocle, mal retenu par le nez aminci, et dont la chute interrompit par deux fois la lecture.

Quand tout fut dévoré jusqu'au dernier mot, Marc de Plesguen leva un visage plaqué de fièvre, où fulguraient deux prunelles ravivées.

— (( Je vivrai... » râla-t-il, ce je vivrai... jusqu'à ce que ce bandit... »

MADAME DE FERNEUSE 3ff

La phrase s'étouffa dans le gosier haletant. Le buste grêle retomba contre les oreillers, tandis que l'animation de la physionomie disparaissait peu à peu.

— c Oui, mon père... oui, mon père, » répétait Françoise, c Vous vivrez, pour voir s'accomplir la justice de Dieu. ))

Gilbert, que tous deux paraissaient oublier, se leva et dit avec douceur :

— ce Voulez-vous me permettre de vous tenir au courant? Je n'aurai pas la hardiesse de revenir, mais je puis vous envoyer...

— Pourquoi ne reviendriez-vous pas, monsieur? » fit MHc de Plesguen. « Mon père ne peut plus voir en vous qu'une victime, comme lui, des mêmes ennemis. Vous étiez dans le vrai. Il ne peut plus vous accuser de l'avoir conduit à l'abîme. »

En parlant, elle regarda M. de Plesguen, qui, de la tête, approuva faiblement, avec un geste vague, comme pour s'excuser du rude accueil de tout à l'heure.

— « Quant à moi, » reprit la jeune religieuse, « je suis l'épouse du Seigneur, et je vous considère comme le mari de Bertrande...

— Le mari de Bertrande!... » s'écria Villingen. « Ah! que ne le suis-je, en effet! »

Cette singulière exclamation jeta Françoise dans une surprise muette.

— <( Ma Sœur, plaignez-moi, » reprit le jeune homme. < Vous êtes vengée. Il n'y a pas de bonheur pour moi en ce monde.

— Regardez cet habit, regardez cette croix, » dit-elle en touchant sa jupe de laine, puis son

3^6 LE MASQUE d'aMOUR

rosaire. « Et ne parlez pas d'une vengeance dont le désir est si loin de mon cœur. »

Ils se turent tous deux.

Gilbert, cependant, ne se retirait pas. Il semblait avoir besoin de se confier à cette âme si merveilleusement apaisée, adoucie. Mais il jeta un coup d'œil vers M. de Plesguen.

Le vieillard paraissait ne plus rien voir, ne plus rien entendre. Enfoncé dans un engourdissement qui n'était pas le sommeil, mais le ralentissement d'une vitalité d'autant plus épuisée par un récent effort, il perdait jusqu'à la conscience de ce qui l'avait si profondément remué tout à l'heure.

— « Vous pouvez parler, » dit Françoise avec un triste hochement de tête. « Il est déjà loin de nous, mon pauvre père. Ce que nous dirons ne l'agitera plus, hélas! i

Elle s'écarta pourtant du malade, et, désignant un siège à Villingen, s'assit elle-même.

• — « Gilbert, » reprit-elle, « je ne vous ai jamais maudit, même avant d'avoir enchaîné mon cœur et dompté mon orgueil. Désormais, je vous bénirai pour le mouvement qui vous a fait vous élancer ici ce matin. Oui, je prierai Dieu qu'il vous rende en multiple joie la suprême satisfaction apportée par vous à mon père mourant.

— Cette satisfaction, ne la partagez-vous pas? » demanda-t-il.

— (( Les choses de la terre ne me concernent plus.

— Que deviendra le domaine de Valcor si vous en êtes reconnue l'héritière?

— Ce sera le bien des pauvres, x> dit Mlle de

Plcsgucn. (( iVlais nous n'en sommes pas là, » ajouta-t-elle avec un sourire de doute.

— ce Je vous demande pardon, ma Sœur.

Nous en sommes là. Tout s'éclaire. Escaldas assassiné... Songez donc!... Ah! plût au Ciel que nous ne soyons pas, en effet, si près du dénouement.

— Eh quoi! » s'écria celle qu'on appelait maintenant en religion Sœur Séraphine, et qui retrouva pendant une seconde un peu de sa personne ancienne dans un mouvement d'amertume, « ne souhaitez-vous plus le triomphe de la vérité, de la justice, depuis que votre intérêt ne s'y rattache plus?...

— Mon intérêt s'y rattache trop, » murmura Gilbert.

Puis, sans attendre qu'elle le questionnât de nouveau, il s'écria vivement :

— (( Ah! ma Sœur... vous que j'appelle ainsi maintenant, et à qui j'ai fait tant de mal!... Ne croyez pas qu'il n'y ait en moi rien que de l'égoïsme, de la lâcheté, une avidité ignoble. J'ai été léger surtout. Je ne pensais pas agir déloyalement par l'espèce de contrat qui m'engageait à vous. D'un côté, il y avait mon nom, et toute l'énergie déployée pour vous faire restituer votre héritage, de l'autre coté, il y avait cet héritage même, que vous m'apportiez en m'accordant votre main.

— Il y avait autre chose, » dit la jeune fille. « Et cet autre chose, vous l'avez trahi, par une trahison double puisque vous séduisiez la malheureuse Bertrande.

— C'est vrai... c'est vrai, » reprit vivement le

prince. « Et je n'invoquerai pour excuse ni l'in^ dulgence de la morale mondaine à l'égard des passions masculines, ni même la franchise avec laquelle je vous ai avoué dès le début que mes sentiments ne répondaient point aux vôtres. Certes, j'ai été coupable. Mais, ma Sœur, je ne puis reconnaître en moi-même une bassesse qui n'existait pas. J'avais foi en votre droit, je m'imaginais vous rendre un service égal aux exigences de mon ambition. »

— Soit! » interrompit Françoise, ce A quoi bon remuer ces tristes souvenirs? Je ne vous accuse ni ne vous condamne. Que voulez-vous de moi?

— Votre pitié, » répliqua-t-il. « Le châtiment, que vous ne me souhaitez pas, m'atteint. Ce que j'avais de meilleur en moi s'est éveillé juste à temps pour l'expiation. Depuis quelques mois, je sais ce qu'est la lutte pour la vie, ce qu'elle a de sain, de purifiant, les satisfactions qu'elle laisse. Depuis quelques jours, je sais ce qu'est la famille, la douceur d'un foyer, la présence d'une femme, d'un enfant, qui vous aiment, qui attendent de vous leur bonheur... »

La voix de Villingen trembla un peu. Il ajouta plus bas :

— (( Enfin, je sais ce que c'est que d'aimer. » Une souffrance furtive crispa les traits de

Sœur Séraphine. Mais elle prononça, calme en apparence, les doigts étreignant le petit crucifix de son rosaire, comme pour en tirer une force :

— « Je vous l'avais prédit, Gilbert. J'en suis sincèrement heureuse. Épousez-donc Bertrande, et reconnaissez votre enfant.

— Ce matin, j'y songeais, » dit-il.

— ce Ce matin... » répéta-t-elle étonnée. « Et maintenant?...

— Maintenant, » s'écria Gilbert, « il est trop tard. L'Affaire Valcor est rouverte, par la nouvelle extraordinaire qui remplit les journaux. Dès demain, l'assassinat d'Escaldas, prouvé sans doute, acculera l'imposteur à une catastrophe, qui, cette fois, sera définitive. Or, cet imposteur, qui est-ce? Bertrand Gaèl, le père de Bertrande. A celle-ci reviendront les millions de cette Valcorie, qui, en dépit de ce nom, est bien l'œuvre industrielle du bandit génial. S'il ne l'a pas fondée, il l'a dirigée, étendue, développée depuis vingt ans. Rien ne peut lui ôter cela. Les biens patrimoniaux du marquisat vous seront attribués. Vous les consacrerez à la charité, m'avez-vous dit. Soit!... Mais le reste... mais la colossale fortune?... Comprenez-vous?... Moi, prince de Villingen, je pouvais, sans m'avilir, épouser l'héritière de Valcor, surtout quand cette héritière était, avant les vœux éternels prononcés, la noble Françoise de Plesguen. Je pouvais hier encore faire mon devoir, en donnant mon nom à la mère de mon enfant, à l'honnête et pauvre créature que j'ai séduite. Mais je ne puis dire à Bertrande : « Sois ma femme, » quand le monde entier, et elle-même, et moi peut-être, traduiront cette parole en une impulsion si vile, que, aux pires heures de mon existence, je n'en aurais pas été capable.

— Comment, vous, peut-être?... » interrogea Françoise. « Vous auriez, du moins, votre conscience pour vous.

360 LE MASQUE d'aMOUR

— En suis-je si assuré que cela? )) riposta le jeune homme. « Voyons-nous toujours clair au fond de nous ? Mon intention n'était pas formelle. La pensée de ce mariage s'insinuait seulement en moi. La vie commune me tentait. Elle existe en fait, depuis que Bertrande est venue s'asseoir à mon chevet de malade. Elle m'a sauvé, peutêtre. Les derniers jours furent si doux, avec cet enfant entre nous deux! Je les eusse prolongés. Nous serions restés ensemble. La situation se serait régularisée plus tard. Voilà... Voilà la vérité de ce qui se passait en moi. Puis, j'ai ouvert ce journal. J'ai lu ce fait divers. Les conséquences me sont apparues. Je me suis dit : « Jamais, maintenant... Jamais!... Bertrande, riche... effroyablement riche... C'est mon rêve qui s'effondre dans la boue! » Alors, et seulement à ma souffrance, j'ai découvert ce qu'il y avait de changé en moi. Ce rêve, je l'avais donc vraiment entrevu. Déjà il me tenait au cœur. Toutefois, je me demande, avec la méfiance et le dégoût de mon ancien moi-même, si la lueur de l'or ne l'a pas fait surgir tout à coup. Et, enfin, je suis très malheureux... Comprenez-vous? »

Françoise avait écouté dans un silence rêveur. Quand Villingen se tut, elle demeura encore un instant pensive. Puis elle se leva, pour s'approcher de son père, dont l'immobilité l'inquiétait. Elle toucha les mains du vieillard, — la température en était à peu près normale, — écouta sa respiration, qu'elle jugea régulière, mais inclina vainement son visage vers le regard terni, qui n'exprima pas s'il la voyait. Avec un soupir, elle revint à Gilbert.

Celui-ci se tenait debout, prêt à se retirer.

— « Vous m'excuserez, » balbutia-t-il. « Je ne vous aurais pas entretenue si longuement de moi-même... Mais ma détresse est une réparation pour vous. Je vous en devais l'aveu. »

Elle lui répondit froidement :

— « Votre confidence ne m'a pas été importune. Mais elle était encore moins nécessaire. Comment compatirais-je à vos peines? Je ne les conçois pas. Voyez mon pauvre père : au bord de l'éternité, il ne communique plus qu'à peine avec le monde des vivants. Je suis ainsi, sous mon habit de nonne. Sans doute, l'orgueil d'un Villingen doit être une chose fort précieuse. Mais ses tardives subtilités m'échappent. Où règne l'amour, qu'importe le reste? Bertrande vous aime, et vous lui rendez aujourd'hui une tendresse égale. Je ne saurais vous plaindre, ni l'un ni l'autre. ))

Ce qu'il y avait, sous ces paroles, sous ce ton détaché, sous la rigidité toute monacale où s'enfermait l'âme déçue, Gilbert le devina, mais trop tard. Il saisit ce qu'avait eu de douloureux, pour celle qui saignait toujours des sentiments qu'elle prétendait morts, certaines des phrases qu'il venait de prononcer, surtout avec l'ardeur qu'il y avait mise. En demander pardon eût été aggraver le mal. Il n'avait plus qu'à dire adieu, ce qu'il fit avec une émotion et un respect dont la Sœur Séraphine garda l'impression comme le dernier souvenir de sa vie profane.

En la quittant, Gilbert de Villingen éprouvait une nostalgie affreuse. Ce n'était pas précisément du remords, mais bien l'écœurement de

362 LE MASQUE d'aMOUR

son rôle. Cette navrante figure de femme, si ravagée de désespoir humain sous l'impassibilité voulue de la religieuse, entre ces linges serrés autour du visage comme des bandelettes de momie, le suivait de son déchirant regard. Ensuite il songeait à l'autre, à Bertrande, qu'il avait tant fait souffrir, et dont il ne pouvait plus effacer les larmes sans paraître former le plus vil calcul. Il se trouvait enfermé dans son égoïsme, dans ses mauvais désirs, au moment même où il en prenait conscience et souhaitait de s'en évader. Ah! que cela eût été bon de rejeter le poids du passé, d'accueillir les bouffées d'air pur qui lui dilataient la poitrine, de se reprendre à une vie plus saine, de se relever dans sa propre fierté, par une action généreuse!

ce Que ne l'ai-je fait hier! » se disait-il. c Que n'ai-je pris Bertrande et Claude sur mon cœur, en les appelant : (( Ma femme... Mon fils... » Aujourd'hui, c'est trop tard. »

Tout en marchant rapidement par les rues, Gairlance jetait des regards exaspérés à tous les étalages de journaux, à ces flots de feuilles imprimées qui, sous tant de titres divers, se gonflaient sous le vent, palpitaient aux devantures, glissaient jusqu'aux trottoirs. Tous, tous, reproduisaient le fait divers à sensation. Rien au monde ne pouvait plus empêcher, s'il offrait d'épouser Bertrande, qu'il n'eût l'air, lui, prince de Villingen, de vendre son nom à la fille du bandit dont il avait jadis poursuivi la perte. Bertrande Gaël, et son héritage suspect, après Françoise de Plesguen, et son patrimoine restitué... Ce serait glisser du mariage d'intérêt à

l'alliance d'ignominie... Quelle chute pour le petit-fils d'un héros!...

Il rentra rue Cambacérès.

Le vieux Firmin souriait de joie en le débarrassant de son pardessus, parce que le petit Claude, caché derrière une tenture, venait de lui crier :

— « Dis pas... Coucou!... »

L'enfant bondit avec des éclats de rire hors de sa cachette, et courut, les bras ouverts, enchanté de répéter le mot qu'on lui avait permis : « Papa!... Papa!... »

Bertrande, radieuse, parut au seuil de la salle à manger, les mains encombrées d'argenterie, car elle dressait la table. Mais tout ce rayonnement s'éteignit devant la physionomie sombre de Gilbert.

Il souffrait, le malheureux, d'une souffrance qu'il n'aurait jamais imaginée ni prévue. Durant le déjeuner, il se crut près d'éclater en sanglots. Cependant, ce fut avec son sang-froid de duelliste sur le terrain, qu'ensuite il dit à celle qu'aujourd'hui, vraiment, il aimait :

— <rMa pauvre Bertrande, il faut nous séparer. Tu ne peux pas rester chez moi avec notre fils. Je n'ai pas mérité ce bonheur. Ta tendresse admirable me l'a fait souhaiter, je te le jure. Mais tu comprendras plus tard pourquoi je dois y renoncer. Il m'en coûte. Aime-moi assez pour ne pas me montrer ton chagrin. Va, pars! J'irai vous voir chez toi. Firmin va te chercher un fiacre. »

Elle devint très pâle, mais elle répondit simplement :

— ce Je n'étais venue que pour te soigner, Gilbert. Depuis que tu es guéri, je m'attendais d'une minute à l'autre...

— Ne dis pas cela! » cria-t-il impétueusement. « Non, tu ne pouvais pas t'y attendre. Je ne m'y attendais pas moi-même... Ah! Bertrande... Claude et toi, vous m'aviez fait un nouveau cœur.

— Tu nous aimes?... » balbutia-t-elle, fondant en larmes.

— « Oui, je vous aime.

— Alors... » (et elle sourit tout en pleurant) ce j'aurai du courage. D'ailleurs, même si tu avais voulu nous garder, c'est moi qui t'aurais demandé de partir. Tu es le prince de Villingen. Nous ne devons pas encombrer ta vie. Gardenous ta tendresse.

— Quelle âme adorable tu as, Bertrande! » murmura-t-il en la serrant sur sa poitrine.

Il parvint à conserver sa fermeté apparente, même en embrassant le petit Claude. Mais quand il les eut vus partir, quand il entendit les roues du fiacre ébranler le silence de la calme rue, Gilbert s'enferma dans sa chambre, se laissa tomber sur un fauteuil, et pleura.

MADAME DE FERNEUSE 3 6 f

COMTLICES

est un fait bien établi maintenant qu'Arthur Sornières, dit le Beau Rouquin, dit le Baladeur, étrangla José Escaldas, par un coup de lasso brusque, - souvenir de la pampa argentine, sans doute, — au moment même où le Bolivien l'accueillait avec enthousiasme, croyant que l'Apache allait lui livrer Valcor. Ensuite, le meurtrier organisa la mise en scène du suicide. Il importait, non seulement qu'Escaldas disparût, mais que tout fît croire à sa mort volontaire. Cette abdication tragique serait un aveu d'imposture. Nul ne douterait que le métis ne se fût pendu pour ne pas subir le châtiment de ses frauduleuses manœuvres.

Le calcul était juste.

La logique d'une telle fin s'imposa avec tant de force, que les plus directement frappés

même, Villingen et Plesguen, l'admirent avec consternation.

Le projet de cet assassinat fut ébauché entre le faux Valcor et Sornières, précisément dans cette nuit d'hiver et de neige, où Micheline, toute frissonnante d'angoisse, de pressentiments, veilla pour attendre le retour de son père. Quel retour!... Et de quel tressaillement avait été secoué cet homme, pourtant si fort, lorsque dans l'éclair jailli d'une lumière électrique, il avait rencontré les yeux purs de son enfant, lui qui sentait encore sur sa face hagarde le reflet des effroyables résolutions, sur ses lèvres le frisson des monstrueuses paroles!

L'Apache de Montmartre, l'effrayant Arthur Sornières, avait été l'instrument digne de cet infernal esprit. Mais il avait compté sans la femme.

Le soir qui suivit son crime, accablé d'hor-r reur, malgré son cynisme, et d'autant plus abattu que, pour se créer un alibi et expliquer sa présence dans la maison de la rue Lévis, il avait joué la comédie de vice après la tragédie de meurtre, et passé une heure près de Rosalinde, — il laissa échapper des phrases étranges.

Sa petite amie Angèle, la Môme-Cervelas, le supposait parfaitement capable de se mêler à quelque affaire sanglante. Elle fut bien vite sur la voie, et ne douta plus guère, le lendemain. Car, ayant lu dans les journaux qu'Escaldas s'était pendu avec une cordelière bleue, elle avait dit en riant à Arthur :

— « C'est donc pour lui que tu m'as chipé ma cordelière?... » Puis elle ajouta sérieusement : ce Le hasard fait que je l'ai justement cherchée

tout à l'heure, au fond du placard où je l'avais jetée. Rends-la moi... J'en ai besoin. »

Minute terrible. La pauvre créature avait plaisanté Mais à la façon dont son tendre ami lui interdit pour l'avenir des plaisanteries de ce genre, sans, d'ailleurs, lui restituer la cordelière, elle eut sa conviction faite.

Il lui donna de l'argent, après l'avoir à moitié assommée. Nouvelle preuve. D'où tenait-il cet or et ces billets de banque?

Il disparut le lendemain. Et cette confirmation de ses conjectures n'était pas nécessaire à la triste fille.

Elle pleura le brutal amant, qu'elle trouvait peut-être, non pas diminué, mais grandi, par le mystère de l'épouvantable. Jamais l'idée ne lui vint de le livrer. Nulle somme d'argent, nulle promesse, nulle tentation, ne l'y eût incitée. Mais quand elle crut comprendre que son < petit homme » l'avait quittée pour une autre, quand elle s'imagina qu'il avait peut-être commis son crime de connivence avec cette Rosalinde, — puisque Escaldas habitait la même maison, — alors son secret lui échappa dans une ivresse de vengeance.

Dès le lendemain, d'ailleurs, elle se contredisait. Sanglotante de regret et de frayeur, elle essayait de rattraper ses révélations. Trop tard! Non seulement on la tenait, mais on tenait l'autre, la Rosalinde. Et les souvenirs de celle-ci, les rapprochements d'heures, de bruits, maintenant éclairés par un soupçon net, loin de disculper le visiteur de la rue Lévis, comme lorsqu'on raisonnait dans la suggestion du suicide, préci-

saient son rôle — rôle effarant d'ingéniosité froide, d'audacieuse vigueur, de sournoiserie et de férocité.

Mais il s'agissait de retrouver cet homme. Était-il seulement en Europe? Angèle, — la Môme-Cervelas, — assurait que, muni d'argent, il avait dû retourner à Buenos-Ayres, pour y fonder une maison de jeux. C'était un rêve du bandit, en effet. S'il ne l'avait pas réalisé, c'est qu'il s'était dit : « Une fois de l'autre côté de l'Océan, je ne pourrai plus faire chanter le Valcor. Quand on tient en cage un rossignol comme celui-là, ce serait trop bête de se priver de sa musique. »

Le gredin vivait dans une tranquillité parfaite depuis que le suicide d'Escaldas s'était trouvé admis sans conteste. Sûr de la discrétion de sa « môme », il ne prévoyait pas le seul hasard qui pût la faire parler, — une rencontre avec Rosalinde, les vanteries de cette dernière, la certitude s'imposant à Angèle qu'il l'avait quittée pour cette nouvelle conquête.

Justement, ses fonds se trouvant en baisse, il formait le projet de faire un tour à Paris, pour arracher de nouveaux subsides au marquis de Valcor. (( En même temps, » songeait-il, « j'irai revoir la môme. Quoique habituée à mes absences, il ne faut pas lui laisser oublier que son Rouquin peut surgir quand elle l'attend le moins, et qu'elle risquerait sa peau à lui jouer des farces. »

C'est à Monte-Carlo, où l'escarpe, singeant l'homme du monde, menait ce qu'il appelait la grande vie et étudiait des martingales au trente-

et-quarante, qu'il lut dans les journaux la foudroyante nouvelle. La Môme-Cervelas avait, suivant sa propre expression « mangé le morceau ». C'était, pour lui, l'arrestation imminente, la Cour d'assises, la guillotine certaine. Escaldas pendu, Pabro jeté à la mer, cela se tenait, — réuni par le fil formidable de l'Affaire Valcor. Le second crime amènerait la découverte du premier.

Quelle journée pour le misérable!

Les feuilles du matin avaient raconté la scène entre Rosalinde et Angèle, relaté les révélations de cette dernière. Des éditions spéciales parurent deux heures après, qu'on criait autour des hôtels, devant le Casino, et qui déjà donnaient le signalement d'Arthur Sornières, son portrait, sa mensuration d'après le service anthropométrique, où, jadis, il avait passé. On indiquait assez exactement son plus récent itinéraire. Toutes les polices étaient en éveil, toutes les gendarmeries sur pied, toutes les gares, tous les ports en surveillance. Ce n'était point tant le vulgaire assassin que l'on traquait. C'était l'Affaire Valcor qui ressuscitait avec fracas. Rien ne serait épargné maintenant pour donner satisfaction à l'anxiété publique, à l'opinion divisée, exaspérée, haletante.

Sornières se dit :

« Je suis fichu!... Si j'ai une chance sur mille de sortir de France sans être pincé, à quoi cela me servirait-il, ayant boulotte mon argent? Aujourd'hui, Valcor me donnerait ce que je voudrais... La moitié de sa fortune pour me mettre en sûreté... Malheur!... Et il est au bout du

ai.

monde... En Bretagne, dans ce moment... Je l'ai vu sur les journaux. Tant pis!... je joue ma tête, mais je ne perdrai pas cette aubaine. On ne peut rien contre lui tant qu'on ne me tiendra pas. Si je parviens jusqu'à lui, je suis sauvé, je suis riche... Car il a des ressources de toutes sortes, le bougre!... Je le verrai, ou j'éternuerai dans le panier de son. Allons-y!... Le coup vaut le risque. »

L'Apache avait un atout dans son jeu : pour faire la fête à Monte-Carlo, il s'était transformé si complètement que cela lui assurait au moins une certaine avance. Se donnant pour un riche Américain du Sud, il avait foncé ses cheveux et sa moustache, et évitait de parler français, n'employant que l'espagnol, dans lequel il s'exprimait avec une aisance parfaite. Grâce à ce rôle — adopté par prudence et plus encore par gloriole, — il se trouvait momentanément en sécurité. Cela ne durerait pas. Déjà son brusque départ allait éveiller les soupçons. Mais enfin, ce fut sous ce personnage qu'il commença son odyssée de Monaco à Brest. Voyage qui dura quatre jours, avec des zigzags, des retours, des haltes cachées de bête qui (( se rase », des fuites audacieuses, des ruses de fauve. Durant ce trajet fécond en péripéties, Sornières changea plusieurs fois de costume et de langage.

Un soir, enfin, il aborda au Conquet, dans un bateau de pêche, qu'il avait loué à Douarnenez pour cette courte traversée. Il portait maintenant des favoris roux comme ses cheveux, rendus à à leur couleur naturelle, et il faisait usage de l'anglais.

— (( C'est un milord excentrique, » avaient dit les sardiniers, quand il demanda, sur le port, lequel d'entre eux, avec son bateau, le conduirait au Conquet, alors que le train ou le service à vapeur l'y transporterait plus vite et plus commodément.

Quand il partit de Douarnenez, il ne remarqua pas, qu'avec le patron et le mousse, il y avait encore, au fond de la barque, à demi caché par des filets, un gars breton, grossier d'aspect et de costume, bestialement endormi. A la hauteur du cap de la Chèvre, comme on tournait la voile, Sornières l'aperçut.

— « Qu'est-ce que cet homme? » fit-il avec un fort accent britannique.

Le patron, négligent, expliqua : son beaufils, un fils de sa femme, un propre-à-rien qui avait toujours un verre de trop. Au retour, il aurait cuvé son eau-de-vie, et donnerait un coup de main, pour la pêche. Milord excuserait. Le garçon n'était pas gênant.

De fait, quand le rustre parut se réveiller, il souleva une physionomie si ahurie, exhala un tel relent d'alcool, et le patron lui envoya de si solides coups de pied pour lui faire reprendre ses esprits, que le passager ne tint plus compte d'une pareille brute.

Il en aurait tenu compte, s'il avait vu le stupide Breton sauter, peu après lui, sur le quai du petit port, et courir avec une vélocité qui démentait sa prétendue ivresse. C'était un agent de police, qui le filait depuis quelque temps déjà. Il avait fait connaître au patron de la barque les instructions officielles enjoignant à celui-ci de

faciliter sa mission. Le marin s'y était conformé, sans même savoir quelle était cette mission, ni l'identité du faux Anglais qu'il prenait à son bord. Maintenant, à cet agent, venaient de se joindre deux autres personnages, qui avaient semblé surgir sous ses pas.

Le télégraphe avait marché, de Douarnenez au Conquet. Sans qu'il en eût le moindre soupçon, Arthur Sornières se trouvait enveloppé comme d'un réseau humain. D'ailleurs, on l'attendait ici. Dès la première heure, un cercle d'observation s'était installé autour de Valcor. Mais le mot d'ordre était d'attendre, au cas où l'assassin paraîtrait dans la région, qu'il fût entré en rapport avec le marquis, et de ne l'arrêter qu'ensuite. Une seule entrevue prouvée suffirait à faire citer Renaud de Valcor comme témoin, et peut-être, suivant la marche de l'instruction, à le retenir comme complice.

Malgré son habileté prodigieuse, celui qu'on appelait toujours ce monsieur le marquis » donna dans ce piège. Ou plutôt, ayant suivi tout ce que disaient les journaux depuis cinq jours, et se voyant sous le coup du péril actuel, alors qu'il restait accablé par sa terrible conversation avec Mme de Ferneuse, le lutteur, à bout d'efforts et de désespoir, glissait à un fatalisme résigné.

Malgré le défi jeté à Gaétane, Bertrand Gaël se demandait s'il tenterait de poursuivre encore l'effroyable tâche. A quoi bon, maintenant? Cette femme savait tout et le méprisait... Cette femme, en qui s'était finalement incarné son rêve de passion et d'orgueil. Que lui importait le reste du monde ?

MADAME DE FERNEUSE -]Jj

Au cours de ce débat intérieur, où fléchissait sa redoutable volonté même, un soir, vers huit heures, on lui apporta un billet. Tout de suite, malgré l'écriture déguisée, l'absence de signature, il sut qui lui adressait l'injonction :

« oiu dolmen de Kerg'houâr. Je vous attends. ))

La main qui tenait le papier trembla. C'était la première fois qu'une telle secousse d'épouvante brisait le sang-froid de celui qui, si hardiment, portait le nom de Valcor. Un murmure atterré s'échappa de ses lèvres :

— « Il est en France!... »

Tout l'espoir de cet homme, durant les cinq derniers mortels jours, était que l'assassin d'Escaldas fût à l'abri, au loin, dans quelque pays étranger. Avec tout l'or dont il l'avait muni, le hasardeux personnage avait dû gagner depuis longtemps une retraite sûre. Il commençait à le croire, en voyant s'écouler près d'une semaine de chasse infructueuse pour la police de l'Europe entière. Arthur Sornières hors d'atteinte, c'était la seule chance de salut. Et il était là, tout près, l'affreux complice!... Et nul moyen de se soustraire à son dangereux appel. N'était-il pas, spectre patibulaire, la destinée même de celui qu'il convoquait impérieusement?

— (c Oh! le tuer... » grinça Bertrand Gaël. Il y pensa, en glissant son revolver dans sa

poche. Mais comment le faire disparaître? Le cadavre ne serait pas moins compromettant que le vivant lui-même.

Une dernière lueur du tardif crépuscule d'été flottait vers l'Occident, au-dessus de la mer,

quand les gens du marquis de Valcor virent leur maître sortir du château, comme en flânant, un cigare à la bouche.

Il se dirigea d'abord vers la terrasse.

Là-bas, appuyée aux balustres, il apercevait la silhouette de sa fille. Micheline regardait s'éteindre les reflets du soir, entre l'Océan, d'un vert laiteux, et le ciel, d'un vert d'émeraude. Elle rêvait — quel rêve d'angoisse!...

Elle se tourna lorsqu'elle entendit les pas de son père sur le gravier.

— (( Je viens te dire bonsoir, mon enfant.

— Vous sortez? » demanda-t-elle.

— «Je vais faire un tour.

— Dans le parc? Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie?

— Non. Je marche pour mieux réfléchir à un sujet qui me préoccupe. »

Ils se regardèrent.

Entre ces deux êtres, qui s'étaient tant aimés, l'abîme, creusé peu à peu, s'élargissait dans un effondrement brusque.

Micheline, elle aussi, avait lu les journaux. Elle avait vu le portrait, elle avait connu le signalement, télégraphié à tous les bouts du monde. Et elle se rappelait une physionomie semblable. Un soir, dans le cabinet de son père, entre les portières soulevées, une sinistre figure... Et la nuit suivante, le retour de ce même père... L'expression de son visage... La neige et la boue, sur ses vêtements...

Maintenant elle le contemplait, ce fier marquis de Valcor, debout dans sa hautaine beauté, contre la pâleur de l'espace.

MADAME DE FERNEUSE 37f

— « Mon pauvre père !... » gémit-elle tout bas.

Il lui saisit le poignet, la regarda au fond des yeux.

— « Alors ?... Toi aussi ?... » interrogea-t-il avec une ardeur farouche. « Tu as cessé de croire en moi!... »

Elle eut un soubresaut de douleur, détourna la tête, et se tut.

— « Ah! )) s'écria-t-il, en reculant, < ta confiance était ma dernière raison de me défendre... C'est donc la fin! »

Le mot fut étouffé sur ses lèvres par un geste de Micheline. Elle se jetait à son cou, l'entourait de ses bras.

— ce Père!... père!... Je vous aime... Je sais ce qu'il y a de grand en vous, malgré...

— Assez!... » fit-il violemment à ce mot t malgré ».

Il se dégageait. Sa fille se cramponna contre sa poitrine, silencieusement cette fois. Lui, l'étreignit, dans le même silence. Il la baisa longuement au front. Puis enfin :

— « Laisse-moi partir, ma fille adorée.

— Où allez-vous?

— Tout près d'ici.

— Je ne vous quitte pas!

— Il le faut pourtant. »

Elle s'attachait à lui, dans une vague épouvante.

— « Micheline... Toute minute de retard peut causer ma ruine.

— Oh! » murmura-t-elle en le lâchant, « vous fuyez?...

— Je te jure que non.

— Jurez-moi aussi que vous ne vous exilerez pas sans moi.

— Sur ta tête chérie, je t'en fais le serment. Adieu, Micheline. Ne condamne pas ton père. »

Déjà, il s'éloignait, allongeant le pas.

Elle eut encore un élan, craignit d'entraver le salut de celui qui se hâtait là, sur la blanche esplanade, dans la nuit bleue. Elle s'arrêta, se tordant les mains, sanglotant.

— « Papa!... papa!... 1

Ce fut la dernière image qu'elle devait garder de lui.

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