Ici une lacune dans le manuscrit
VIE MANUSCRITE. t03
garderai bien de prendre aucune vanité des conversions dont on vous a tant parlé. Je ne suis pas assez ignorante pour ne pas savoir que c'est à Dieu à toucher les cœurs, et qu'il nous doit suffire de lui bien donner le nôtre, et de nous consumer dans le désir de lui plaire, de le glorifier et d'accomplir sa sainte volonté. Après cela, Madame, je ne m'embarque point dans le compliment; je sais qu'à grand seigneur peu de paroles. C'est ce qui me fait finir tout court, pour ne finir jamais la reconnoissance que je dois à Votre Altesse. »
Voilà de quelle manière cette vertueuse dame recevoit les louanges que l'on lui donnoit, et voici comme elle recevoit les injures qu'on lui fesoit. Deux de ses cousins germains avoient un gros procès contre un autre de ses parents. Ayant sçu la justice de leur demande, elle les reçut chez elle et se rendit leur protectrice. Ses deux cousins gagnèrent leur procès, ce qui fâcha leur partie, comme c'est l'ordinaire de ceux qui perdent, chacun croyant toujours avoir raison. Il arriva un accident à ce gentilhomme par une chute où il se blessa si fort qu'il en pensa mourir. M™ la duchesse de Schomberg ayant sçu ce malheur s'en alla pour le voir. Il la reçut avec assez de témoignages d'amitié et avec de grands complimens. Le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois y survint qui commença à leur dire qu'il avoit appris avec la plus grande joie du monde qu'il se portoit mieux ; et ensuite insensiblement on tomba sur le sujet du procès* M»« de Schomberg voulut lui dire quelque chose pour répondre à ce que le convalescent venoit de dire; mais la colère le saisit de telle sorte qu'il commença à lui reprocher l'assistance qn'elle avoit donnée à ses parties, et se mit à la quereller tout de bon, et à lui dire tout ce qu'une colère outrée peut inspirer. Il la traita plus mal que l'on n'auroit pu faire une vendeuse de
choux, et quelque chose de pis. Cette duchesse reçut toutes ces injures avec une tranquillité surprenante. Comme j'étois présente lorsque cette affaire se passa, j'avoue que j'en parus plus émue qu'elle. Ce qui est surnaturel, c'est que je ne vis aucun changement dans son visage. Elle lui dit seulement deux fois: « Mon Dieu, songez que vous vous ferez du mal. » Après qu'il eut bien déchargé sa colère et cessé de parler, elle prit congé de lui sans lui témoigner aucun ressentiment. Le curé sortit aussi en même temps et lui dit en la quittant: « Je vous avoue, Madame, que j'avois bonne opinion de votre vertu ; mais je ne la croyois pas au point qu'elle est. » Elle lui répondit: « Il est vrai que Dieu m'a conservé le jugement et m'a donné un peu de patience ; mais il faut éviter l'occasion, et ne pas se fier à ses propi^s forces. 11 ne le faut plus voir, jusqu'à ce que sa fantaisie soit passée. » Un peu auparavant, elle avoit fait voir la grandeur de son âme et de sa charité : ce fut dans un malheur qui arriva au feu marquis de Sauvebeuf, qui eut démêlé dans le Palais avec un sieur de Seronville. Ce fut pour un procès. Ces deux jeunes messieurs s'étant pris de paroles, ils mirent l'épée à la main dans la grande salle du Palais, de sorte que le jeune Sauvebeuf alors âgé de dix-sept ou dix-huit ans, donna un coup d'épée à l'autre et le tua. Comme cette affaire se fit en peu de temps, personne ne put empêcher ce malheur, quoiqu'il y eût bien du monde dans ce lieu, comme c'est l'ordinaire tous les matins. Ce fut cette confusion qui donna moyen à M. de Sauvebeuf de se sauver, ayant gagné le banc d'un procureur de son père qui commanda à un de ses clercs de le conduire en quelque lieu de sûreté. Pendant qu'il se tiroit de la presse, l'on arrêta M. le marquis de Sauvebeuf*, son père, qui par malheur
1. Chionologie historique et militaire, t. IV et VI. Aatoine«Cbarles de Fer-
étoit venu au Palais ce jour-là. On le mena dans la Conciergerie du Palais avec son écuyer et un page ; et son fils, qui se sauvoit au plus vite avec le clerc de procureur, aperçut pas loin du Palais une foule qui couroit après eux, ce qui les obligea d'entrer dans une porte cochère qui étoit ouverte; mais ils furent bien surpris en y entrant d'y trouver du monde, et ils le furent encore davantage d'y trouver celui qui venoit d'être tué que l'on avoit apporté là. Cette confusion de gens fut cause que l'on ne remarqua pas celui qui l' avoit tué; car pour peu que l'on l'eût regardé, il auroit été assez facile de le coDDoitre dans la surprise où il étoit. Il se démêla assez heureusement de ce péril, et ce clerc de procureur le mena chez son maître, où il changea d'habit et courut pour se cacher chez des amis de son père. Mais comme le bruit s'étoit déjà répandu dans tout Paris de ce qui s^étoit passé au Palais, toutes les personnes chez qui il voulut se réfugier lui refusèrent, de sorte qu'il fut contraint de retourner chez le procureur pour attendre la nuit. M">« la duchesse de Schomberg en fut aussitôt avertie par MM. les abbés de Boisse, oncles du jeune Sauvebeuf, avec l'abbé du Manardeau, qui la vinrent trouver pour la prier de solliciter, et lui dirent l'état des choses et comme tout le monde rebutoit le criminel. Apparemment qu'elle leur dit de l'amener chez elle. Elle sortit de son logis à trois heures après midi, et courut tout Paris pour chercher des amis et tâcher de faire délivrer le marquis de Sauvebeuf, qui n'avoit aucune part à cette affaire que celle qu'il pouvoit prendre pour son fils, en disant que c'étoit une très grande injustice que l'on fesoit de mettre en prison un homme de son
rières, marquis de Sauyebœuf, servit sous Condé à ThiouTiUe, à Fribourg, à Nonlingen, maréchal de camp en 1687, Ueutenant général en 1651. Pinard o« dit pas qu'il eut un fili, ce qu'établit Tanecdote ici racontée.
âge et si incommodé que Ton le soutenoit sous les bras comme un enfant lorsqu'il fut dans le palais. M""« de Schomberg ne revint chez elle qu'à dix heures du soir, et en arrivant elle trouva ces MM. de Boisse et du Manardeau qui lui dirent que M. de Sauvebeuf ne savoit où aller, mais qu'il étoit auprès de sa maison, je crois même qu'il étoît déjà dedans. M"« la duchesse commanda que tout son monde se retirât d'auprès d'elle, disant qu'elle vouloit parler en particulier à ces messieurs. Maïs M. d'Ambleville S son parent, qui logeoit tout devant sa porte, ayant vu entrer ces messieurs chez M"*« de Schomberg, et ayant appris en un lieu où il avoit passé l'après-dînée à jouer que le criminel s' étoit sauvé, s'alla imaginer qu'il pourroit possible se réfugier à l'hôtel de Schomberg. Il s'en vint tout essoufflé dire à M"« de Schomberg de se bien garder de recevoir ce jeune homme, qu'elle s'attireroit tout le Parlement dont elle avoit affaire à cause de son procès qui lui étoit de si grande conséquence. Elle pria un des officiers de lui dire de sa part qu'elle ne pouvoit pas lui parler, parce qu'elle étoit en affaires. 11 s'en alla chez lui, et ces messieurs sortirent! Aussitôt l'on ne manqua pas de dire à M"»« la duchesse ce que M. d'Ambleville lui vouloit dire. Elle rejeta cet avis fort judicieux, sans doute, mais qui ne servoit de rien puisqu'il s'agissoit du salut du prochain, ou pour mieux dire de la vie. Elle fit donc monter ce parent que tout le monde avoit rebuté dans une petite soupente tout joignant son appartement, et il n'y eut que trois de ses domestiques tes plus anciens qui le sçurent. Son chef d'office lui portoit à manger; personne ne s'aperçut de rien. Il n'y
1. Sur M. d'Amblevme, voyez l'extrait de mariage de M*" de HAatefort, cbap. V. p. 133, et les poésies de Loret où il est souvent question do lui, ainsi que de M. de ViUars.
fut que deux ou trois jours. Elle résolut de le tirer de là pour le mettre en lieu de plus grande sûreté, de sorte qu'un soir elle le fit sortir après l'avoir déguisé. Elle lui vouloit couper les cheveux qui étoient beaux et blonds et en quantité, car il avoit la t^te fort belle ; mais il ne put souffrir qu'on les coupât. Il la pria donc de n'en rien faire, et de se contenter de les mettre tout en bouchon dessous une vieille perruque brune de son maître d'hôtel. Elle le fit conduire en cet équipage dans un couvent de religieux où il passa le reste de la nuit et le jour ensuivant; et la seconde nuit plusieurs de ses parents et amis ie furent prendre à la porte de ce couvent et le menèrent à Nanteuil chez la mère d'un des domestiques de M"® de Schomberg qui y conduisit cette escorte. Ils y passèrent le jour suivant et en partirent la nuit. Ils continuèrent leur voyage de cette sorte jusqu'à la frontière. Ils quittèrent M. de Sauvebeuf aussitôt qu'il fut dans la Flandre. Il s'en alla à Bruxelles, et les autres s'en revinrent à Paris sans que qui que ce soit Tait sçu. Trois ou quatre mois après l'on le fit revenir, M°»« de Schomberg ayant fait en sorte de faire consentir M. de Seronville à un accommodement qui ne servit de rien, le Parlement s' étant rendu partie. Il n'y avoit aucune sûreté de rester à Paris ; car, quoique le Roi eût accordé la grâce au criminel en ayant égard à l'âge et parce que l'on avoit assuré Sa Majesté que celui qui avoit été tué avoit commencé la querelle et avoit le premier tiré l'épée, le chancelier refusa tout court d'entériner cette grâce par les fortes sollicitations de MM. du Parlement, de manière que M. de Sauvebeuf fut encore obligé de sortir du Royaume. On se servit encore du même moyen, sinon que l'on ne le fit pas sortir la nuit, mais en plein jour. L'on le fît passer, sans que personne du logis le vît, par l'église de la Madeleine, et M"« la du-
chesse de Schomberg se mit dans son carrosse avec une demoiselle, à laquelle elle dit de se mettre à la portière du côté du ruisseau et qu'elle tirât les rideaux à moitié, et ensuite elle lui dit: « Ne vous étonnez pas lorsque vous verrez venir un jeune monsieur qui se viendra mettre dans ce carrosse. » Aussitôt après il se vint jeter dans ce carrosse. M"« la duchesse de Schomberg se mit à l'autre portière, et tira le rideau aussi à demi à cette fin que l'on ne pût pas voir dedans. Elle traversa ainsi tout Paris avec beaucoup de résolution, et arrêta vis-à-vis l'Institut des pères de l'Oratoire au bout du faubourg Saint-Jacques*. Six mois après elle le fit encore revenir; mais l'affaire ne réussit pas mieux que les autres fois, le chancelier fesant toujours le difiEidle ; ce qui fit résoudre ce gentilhomme d'aller en Candie, qui étoit alors assiégée par les Turcs. 11 se distingua par sa bravoure, et à son retour, le chancelier étant mort, la première grâce que le Roi signa ce fut celle de M. de Sauvebeuf. Ensuite de cela la guerre étant déclarée contre la Hollande, il fît la première campagne comme volontaire. Il fit si bien son devoir et se fît tellement remarquer dans la première rencontre des ennemis où il reçut une grande blessure, que le Roi, le jugeant capable de commander, le mit à la tête des Dragons du Dauphin, le fît colonel de ce régiment; et il fut tué la seconde campagne, à la bataille que M. le maréchal de Créqui perdit en Allemagne, où ce régiment fît des merveilles. Quelques offîciers avec des cavaliers le portèrent hors de la presse après qu'il fut jeté par terre fort blessé. Comme ils vouloient rester auprès de lui pour lui donner du secours, il les renvoya, en leur disant: Laissez-moi mourir, allez-vous-en, et sauvez l'honneur du