L» liadeleine de Trenelle, ruo de Charonne
amis et amies, d* abord qu'elle fut sortie de sa chambre, furent à son parloir. Elle passa quelques mois dans ce lieu ; et ensuite elle alla passer le reste de Tannée de son deuil à Nanteuil, qui étoit cette belle maison que M. de Schomberg lui avoit donnée pour son habitation avec tous les avantages que la coutume des lieux où il avoit ses biens situés lui purent permettre. Elle mena avec elle une de ses parentes d'un rare mérite et d'un esprit charmant, qui étoit une consolation pour elle. Son deuil passé, elle revint à Paris et se logea à l'hôtel de Lorraine, où elle fut vue de tout le monde. Elle fit bâtir une maison proche le couvent de la Madeleine avec un parloir par lequel elle entroit dans le couvent quand elle le vouloit et y pouvoit faire entrer quatre personnes avec elle, et de son cabinet il y avoit une tribune par laquelle elle entendoit la messe à une chapelle de Lorette qui est dans ce couvent, et cette tribune regardoit aussi sur le grand autel de l'église de la Madeleine, où elle voyoit et entendoit la messe, et passoit bien des nuits devant le Saint-Sacrement en prières.
Lorsqu'elle fut logée dans cette maison, ce fut un asyle et une retraite sûre pour tous les malheureux et pour tous les gens qui avoient été à feu M. le duc de Schomberg. Ses parents et ses parentes qui avoient des affaires qui les obligeoient de venir à Paris de leur province, étoient forcés de demeurer chez elle où elle les nourrissoit et les servoit de toutes les manières qu'ils en avoient besoin. Les gentilshommes qui avoient été ses pages ou officiers dans la maison de M. de Schomberg n'alloient point à l'armée sans qu'elle leur donnât des marques de sa libéralité, et ils revenoient chez elle à leur retour. Enfin elle ne songea plus qu'à se dévouer pour servir le prochain. Combien de filles et de femmes a-t-elle soutenues qui auroient tombé sans elle par la
f nécessité î Sa vie et ses charités abondantes se répan-
I doient sur tout le monde. Elle vivoit tranquillement,
I étant pourtant obligée d'aller à la cour assez souvent,
' surtout dans le temps que la Reine mère du Roi fut
attaquée d'un cancer. Quand elle vit cette princesse
dans Taffliction et sous la main de Dieu, elle oublia
qu'elle n'avoit pas fait pour elle ce que méritoient ses
services.
La Reine étoit consolée de la voir*, de sorte qu'elle passoit presque les après-dîners auprès d'elle dans son grand cabinet, où cette reine étoit couchée. Il arriva un jour que, comme les rideaux du lit étoient ouverts par les pieds, comme ils l' étoient fort souvent, afin que cette princesse se pût un peu divertir à voir aller et venir, M"»« de Schomberg s' étant trouvée au pied du lit, appuyée à un des piliers du lit, elle arrêta ses yeux sur la Reine assez fixement fort longtemps. Cette princesse s'en étant aperçue , lui dit : « M"*« de Hautefort (car elle l'a toujours appelée de ce nom) fait une grande méditation sur mon sujet. » — « 11 est vrai, Madame, répondit M"»« la duchesse de Schomberg, Votre Majesté Ta deviné; car je fesois réflexion, en vous regardant, sur le grand changement que je vois en la personne de Votre Majesté qui avoit le plus beau corps du monde et le plus délicat, que Ton ne pouvoit pas trouver de linge assez fin pour en approcher, et je le vois en l'état que Dieu veut qu'il soit. » La Reine ne répondit rien; mais elle leva les yeux au ciel, et parut touchée des soins assidus de cette duchesse par la recommandation qu'elle fit d'elle au Roi son fils. Je la mets ici mot pour mot :
« Je vous ai recommandé beaucoup de choses; mais je
1. Les paragraphes qui saiTent, avec la lettre de la reine mère jusqu'aa paragraphe : « Enfin la Beine, > sont ajoutas.
VOUS avoue qu'après avoir fait réflexion sur mes devoirs, je ne trouve rien où je sois plus engagée par honneur, par conscience et par reconnoissance, qu'à M"« de Schomberg, qui m'a servie avec une fidélité tout extraordinaire. Elle a niis sa fortune au hasard pour moi ; cependant elle pâtit de n'avoir rien eu de ce qu'on devoit à son mari, de tout ce que je lui avois promis *. J'ai un regret de la laisser en cet état, auquel je vous conjure de satisfaire le plus que vous pourrez, et je vous le recommande autant qu'il m'est possible. »
Je ne peux passer sous silence une chose qui se passa ensuite, qui fait encore connoître que M"« la duchesse de Schomberg n'a jamais manqué aucune occasion de donner des marques de sa charité envers le prochain. Le mal de la Reine qui étoit assez violent, comme on peut se l'imaginer, ne paroissoit pas si grand le long du jour. Elle rie laissoit pas de prendre plaisir de voir dans sa chambre toute la famille royale. Le Roi y étant 'souvent et le reste , elle s'entretenoit avec eux comme si elle n'eût eu aucun mal. Mais comme les nuits ont cela
1. A la mort du maréchal de Schomberg, on offrit à sa yeaTe une pensioii si faible qu'elle la refusa. Ce refus irrita le tout-puissant Mazarin, comme oa le voit par la lettre suiTante du cardinal, que nous avons trouvée aux Archives des Affaires étrangères : « 5 mai 1658 Madame, je n'avois pas cru jusques à présent que personne fust en droit de prescrire au Roy 'estendue des grâces que S. M< fait par un pur mouvement de sa générosité et sans y estre obligée. Celle qu'elle vous vouloit départir en vous faisant donner quatre mille livres est de cette nature ; car si les services de M. de Schomberg estoient considérables, il en avoit aussy esté fort bien récompensé pendant sa vie, et on ne peut pas trouver à redire que le Roy dispose de ses charges après sa mort. Je vous advoue donc que j'attendois plastost des remerciements que des plaintes sur cette gratification que je vous avois procurée. Je rendrai compte à S M. des raisons que vous me marquez, qai vous ont obligée de la refuser, et je n'empescheray point qu'elle n'y ait esgard et ne fasse quelque chose de plus pour vous, mais comme je o'ay pas esté assez heureux pour rencontrei vostre satisfaction dans les choses dont je me suis meslé, il ne me reste qu'à souhaiter qu'un autre agisse poar vos intérests avec plusse succez, et à vous asseurer que je ne cesseray d'estre toigours, etc.
qu'elles rendent les maux plus violens , cette princesse n'avoit aucun repos, de manière que ses femmes étoient dans une lassitude terrible de ne point reposer et d'être, pour surcroît de fatigue, toujours debout, le respect que Ton doit aux têtes couronnées ne permettant pas de s'asseoir jamais devant elles, excepté les duchesses ; de sorte que ces pauvres femmes n'en pouvant plus, M'^Ma duchesse dit à la Reine : « Mon Dieu, Madame, si Votre Majesté vouloit ordonner à vos femmes de se mettre par terre, elles sont si lasses qu'elles ne résisteront jamais. » La Reine lui répondit : « Eh bien. Madame, dites-leur de se mettre par terre. Je n'y songeois pas, vous me faites plaisir de me le dire *. »
Enfin, la Reine, pour faire connoître à M"»« de Schom-
berg qu'elle n'avoit pas oublié les services qu'elle lui
avoit rendus, pria le Roi de lui donner le pont de Neuilly
encore pour quarante ans. M"« de Schomberg avoit déjà
vendu sa charge de dame d'atours à M"« de Noaîîles*, si
bien que la mort de cette Reine la ramena dans sa solitude.
Cependant, comme le Roi avoit toujours une extrême
considération pour elle et toute la maison royale, elle
étoit obligée d'aller de temps en temps à la cour dans
les occasions où les personnes qui tiennent le rang
qu'elle tenoit y dévoient aller. Le Roi la proposoit pour
un exemple de vertu et de conduite dans toutes les
occasions, et disoit souvent qu'il n'auroit juré de la
vertu de pas une femme que de la Reine et de M"® de
1. n est étrange que M»* de Motteyille, qui raconte fort en détail, t. VI, U maladie et les derniers jours de sa mattresse, ne cite pas même M"* do Haatefort parmi les personnes qui l'assistèrent en cette suprême occasion; mais les particularités ici rapportées ont un incontestable caractère de vérité.
2. Louise Boyer, qui avait épousé en 1645 Anne, deuxième du nom, premier duo de Noaillesy et mourut en 1697| avec une grande réputation de piété.
Schomberg. Quand elle alloit à la cour, le Roi lui faisoit mille honnêtetés agréables. Il lui accorda la seule chose qu'elle lui avoit demandée, la survivance de la charge de grand écuyer de la Reine qu'avoit M. le marquis de Hautefort, son frère aîné, pour M. le comte de Montignac, son second frère, dans un temps où il n*en doonoit à personne. Mais elle étoit si reconnoissante des bontés du Roi qu'elle s'intéressoit sensiblement pour le salut de ce grand prince. Combien de fois passoit-elle la nuit dans sa tribune, devant le Saint-Sacrement, pour demander à Dieu qu*il changeât le cœur de ce monarque et qu'il lui en donnât un selon le sien I Quand il étoit à l'armée, que de vœux et de prières ne fesoit-elle pas faire pour sa conservation, et pour le voir un jour un roi saint I Le Roi lui en savoit le meilleur gré du monde et la Reine aussi. Je ne saurois mieux faire connoître les sentimens d'estime et de considération que le Roi avoit pour elle et combien il lui parloit agréablement, quand elle alloit à la cour, qu'en rapportant quelqu'une des conversations qu'il avoit avec elle.
Un jour, étant allée à la cour au retour du Roi d'une campagne qu'il venoit de faire, elle lui dit qu'elle venoit se réjouir de le voir de retour, après avoir fait trembler tout le monde par le peu de soin qu'il prenoit de ménager sa personne. Le Roi lui répondit avec cet air agréable qui charme tout le monde : « Si c'étoit le feu roi mon père, je pourrois croire, Madame, que vous vous intéresseriez autant que vous le dites à mon retour. » Elle lui dit : « Je vous assure, Sire, que le retour de Votre Majesté me donne bien plus de joie que ne fesoient ceux du roi votre père ; car il grondoit tellement que nous craignions toutes son retour. » Le Roi lui dit qu'il savoit bien qu'il ne fesoit pas de même et qu'il ne grondoit point les dames, et qu'il ne pouvoit pas
s'imaginer comment on pouvoit être de méchante humeur auprès d'elles. Elle lui répondit en riant que c'étoit tant pis, et qu'il vaudroit mieux qu'il grondât. Il lui dit aussi en riant que la galanterie se traîtoit de ce règne ici d'une autre manière qu'elle ne fesoit pas du sien , et que si elle avoit été de celui-ci, il ne savoit si elle en seroit sortie aussi à son honneur qu'elle avoit fait. La Reine qui étoit présente à cette conversation assura que M"»« de Schomberg en seroit aussi bien sortie, et le Roi disant qu'il ne le croyoit pas, M"*« de Schomberg lui dit qu'elle se flattoit que la Reine voudroit être aussi sûre de la vertu des dames que sa Majesté aimeroit, que la feue reine sa mère Tétoit de la sienne. La Reine répondit : « Oui, en vérité, je le voudrois de tout mon cœur. » M"»« de Schomberg s'approchant du Rôi, lui dit à demi bas qu'elle se réjouissoit que la Reine entendoit si bien raillerie sur cette matière. Le Roi s' approchant aussi d'elle, lui dit que cela u' étoit pas toujours de même et qu'il y avoit bien souvent des larmes de répandues ; et ayant repris la conversation tout haut, il lui dit : « En vérité, l'on me fait beaucoup plus méchant que je ne suis. » Alors M"* de Schomberg lui répondit : « En vérité, Sire, si j'ose le dire à Votre Majesté, pour peu que l'on le soit, on l'est toujours trop. » Sa Majesté en tomba d'accord, mais qu'il étoit difficile de se défendre des charmes des dames. M"® de Schomberg lui disoit qu'il n'y avoit que la fuite qui pût le garantir, de sorte que le Roi se divertissoit si agréablement dans cette conversation que l'on lui dit deux fois que les viandes étoient servies sans qu'il voulût quitter. Il la quitta en lui disant qu'il ne croyoit pas entendre un si bon sermon ce matin. Elle dit : « Votre Majesté prend les choses que l*on lui dit si agréablement que je crois que j'en ferois plutôt deux. » Elle lui fit ses excuses de lui avoir oarlé
si librement; mais il lui dit avec là plus grande bonté du monde que tout ce qui viendroit d'elle seroit toujours reçu avec plaisir, et il s'en alla dîner.
Une autre fois qu'elle alloit à la cour pour quelque arrêt dont il falloit parler au Roi, elle Tattendit comme il sortoit du conseil; et comme il venoit de traiter d'affaires, il avoit cet air sérieux et fier qui lui est naturel d'ordinaire. Tout le monde remarqua qu'ayant aperçu M"** de Schomberg dans un bout de la chambre, son visage changea à l'instant, et il prit cet air serein et agréable qu'il prend quand il veut plaire; et s'étant avancé jusqu'où elle étoit, il lui dit : « Madame, y a-t-il quelque service à vous rendre ? » Et lui ayant dit qu'elle venoit pour lui parler : « Madame, lui dit-il , que ne" m'avez-vous donné un rendez-vous, pour vous épargner la peine de venir ici? car je vous assure, Madame, que je n'en veux plus avoir qu'avec vous. » Lui ayant redit cela deux fois, il ajouta : « Et je vous prie de le croire. » Comme elle entendit ce qu'il vouloit dire, elle lui dit : « Je vous assure. Sire, que je le crois, et que je m'en réjouis de tout cœur. » Ensuite il voulut savoir Ce qu'elle souhaitoit et fit ce qu'elle voulut avec des honnêteté qui fesoîent voir l'estime qu'il avoit pour elle.
Je* ne veux oublier de parler ici d'une lettre qu'une princesse lui écrivit sur le sujet dé la conversation qu'elle eut avec le Roi en présence de la Reine, qui fait voir son humilité toute chrétienne. Voici la réponse qu'elle fit : « Comme les lettres sont l'entretien des absents, et qu'après Dieu mon plus doux et plus agréable entretien, Madame, est de vous parler en esprit*... Au reste, je me
1. Los cinq ou six pages qui suivent jusqu'au paragraphe : « Depuis la moit de la reine Marie-Thérèse > sont ajoutées, et contiennent des choses qai a»' se trouvent nulle part ailleurs, particulièrement toute Taventure dajeuo» Sauvebœuf.