La Reine
Voici maintenant deux lettres du P. Gaussin écrites après sa disgrâce, Tune au P. Provincial de la Compagnie de Jésus, l'autre à un personnage qui n'est pas indiqué, où il proteste de son innocence et se plaint avec assez d'amertume du rigoureux traitement qui lui est infligé. Cette dernière lettre, si elle était plus étendue, pourrait être l'apologie que, selon le P. Griffet, le P. Gaussin aurait adressée à de Noyers. La première, étant autographe, doit avoir été communiquée à Richelieu par le P. Provincial qui l'avait reçue; c'est le seul moyen d'expliquer comment elle se rencontre parmi les papiers du cardinal. Nous y joignons une lettre de ce même P. Provincial qui peint la profonde déférence de l'habile et souple Société envers le tout-puissant ministre, avec l'instruction donnée par elle au successeur du P. Gaussin, instruction dressée dans le cabinet même de Richelieu et corrigée de sa main. Enfin, nous publions la copie d'une lettre de la Reine mère trouvée chez le P. Gaussin, et que celui-ci s'était chargé de présenter au Roi.
ArchÎTes des Affaires étrangères, Fbaiicb, t. LXXXVI, fol. 57.
I La paix de ^otre Seigneur.
« Mon révérend Père, la yisite de mes papiers aura suffisamment justifié mon innocence. Je jure sur mon Dieu et sur mon àme que je n*ai eu cabale ni intrigue avec personne, que j*ai vécu à la cour en homme de bien, et qu'après avoir jeûné, prié et pleuré longtemps, j*ai dit au Roi ce que je ne pouyois taire sans me damner, lui remontrant avec effusion de larmes la nécessité de son pauvre pei4)le et le devoir de sa charge. Et pour cela Je suis banni, traité comme un criminel d*État et relégué aux extrémités de la France avec des Jussions et des rigueurs d'une grande captivité. Cela vous donnera quelque compassion de moi, si votre Piévérence y fait quelques réflexions. Les bons exécuteurs de Justice n*ont pas toujours si ponctuellement observé les sentences données contre les confesseurs de la vérité. Si je suis innocent, laissez-moi vivre comme ont vécu les autres confesseurs du Roi congédiés de la cour, dans l'ordre
que me prescrira notre Père, sans faire des jussions aa P. Recteur de Rennes pour ma captivité. liez-vous en moi seulement et tout ira bien. Je crois que M. de Noyers trouvera cela raisonnable et qu'on se contentera de moù bannissement. Je me suis toujours fié en votre Révérence. Aimez-moi non en paroles, mais de cœur et en bons effets; et après m*ètre recommandé à vos saints sacrifices. Je vous renouvelle la protestation de demeurer,
« Mon révérend Père,
« Votre très-humble serviteur en N. S. J. C,
« Gaossim.
« Aux Forges, le 17 septembre (1637).
« J'écris à M. de Noyers sur le même sujet. 11 plaira à votre Révérence m'écrire sa réponse pour mander au P. Recteur qu'il me laisse vivre selon les ordres de notre père Généi'al. »
Ism., fol. 2d9.
« La paix de N. S.
tt Monsieur^, je vous renouvelle la protestation que j*ai faite au révérend père Provincial, laquelle je désire être connue de son Éminence, et je vous jure, sur mon Dieu et le salut de mon àme, que je n'ai eu intrigue ni cabale avec personne, ce que la visite de mes papiers a suffisamment justifié. J'ai vécu à la cour en homme de bien; et sans que personne m'aye rien suggéré, après avoir longtemps considéré, prié et pleuré devant Dieu, j'ai dit au Roi ce que je ne pouvois taire sans me damner, lui remontrant avec effusion de larmes l'extrême misère de son peuple et le devoir de sa charge. Et pour cela, je suis banni par une déportation inouïe en un confesseur du Roi, traité comme un criminel, et relégué aux extrémités de la France. Je loue Dieu de tout, et prie sans cesse pour ceux qui m'affligent. Quand son Éminence y fera quelque réflexion, elle en aura le regret, et vous n'aurez pas beaucoup de satisfaction d'avoir exécuté avec tant d'activité ce que vous pouviez adoucir par votre bonté. Je demande pour le moins une chose équitable, qu'on me laisse vivre à la façon des autres confesseurs congédiés de la cour, dans l'ordre que me prescrira notre père Général, et qu'on se contente de mon bannissement. Il y a plus d'honneur à
1. Il semble bien que c'est ici la lettre à de Noyersi annoncée à la fin de la lettre au P. Provincial.
me contenter que de profit à m'aigrir. Dieu, qui me console, vous inspire par sa sainte gr&ce! Je ne laisserai pas de demeurer
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur en N. S. J. G*
« Gaussin,
« Des Forges, ce 17 décembre. »
IBID., t. LXXXVIII, fol. 10.
« Monseigneur, notre révérend père Général, craignant d*être importun à votre Éminence par ses lettres trop fréquentes, m'ordonne de lui faire un digne remerctment de tant de faveurs que notre petite compagnie reçoit de sa bonté. Il n'est pas de ma puissance de faire ce qu'il me commande, pai*ce que tous tant que nous sommes, quand nous aurons fait ce que nous pouvons, nous n'aurons véritablement pas fait la moitié de ce que nous devons, surtout après l'affaire du P. Gaussin, où votre Éminence en un excès de magnanimité nous a témoigné plus que jamais sa bénignité et cordialité incomparable. Je la publie partout, et le père Général, comme chef, répandra sur toute notre petite compagnie les sentimens de gratitude que tous les vrais enfans de notre compagnie doivent avoir envers un si grand protecteur. Il est vrai que l'excès de bonté de votre Éminence nous met dans l'impossibilité de produire des effets qui égalent nos obligations; mais je suis très-aise qu'en tout sens nous soyons vaincus, et que nos foiblesses soient accablées par la puissance de sa charité, et par tant de bienfaits amassés les uns sur les autres. Le grand Dieu, qui est notre souverain maître, et pour l'amour duquel votre Éminence fait ce qu'elle fait, exaucera, s'il lui plait, nos très-humbles prières, et bénira les vœux que nous ferons sans cesse pour la conservation de votre Éminence. Pour moi, toute la prière que je veux faire, c'est qu'après une longue vie pleine de bénédictions, il la comble de la gloire dans Véternité, et me fasse digne d'être,
« Monseigneur, de votre Éminence,
« Le très-humble, très-obéissani. et trèsobligé serviteur en Jésus-Christ,
« Etienne Binet, « De Paris^ 15 janvier 1638. •
336 APPEiNDICE. NOTE TROISIÈME.
Ibid., t. LXXXVI, fol, 331.
« Instruction donnée par les Jésuites à celai qui sera nouyeta
confesseur. Décembre 1637.
« L*accident qui étoit arrivé à leur ordre par la mauyaise conduite du P. Caussin les devant rendre plus considérés que jamais, et les obligeant à ne rien oublier de ce qui dépendra d*eux pour réparer le passé par ravenir, ils auroient estimé devoir déclarer :
tt Que la première chose qu'il devoit suivre étoit de lire souvent les instructions contenues dans leurs règles pour ceux qui étoieot employés en pareilles fonctions;
« Qu'ensuite eux ayant reconnu que rien n*avoit perdu le P. Caussin et ne pouyoit perdre aucun autre en telle charge quQ trois choses : la première, la trop grande conversation qu*il avoit avec toutes sortes de personnes indifféremment, et la facilité qu*il avoit à croire toutes sortes d'avis; la seconde, le prurit qu'il avoit de se mêler des affaires du monde ; et la troisième, d'être continuellement à la cour, bien que sa charge ne l'obligeât qu'à certains Jours;
« Ils l'exhortent de vaquer plus à la prière et à ses livres qu'à la fréquentation du monde t
« De ne se mêler d'aucune affaire, et particulièrement des poursuites et sollicitations d'abbayes et évèchés pour le tiers et pour le quart, tant parce qu'il étoit difficile à un religieux qui n'avoit pas la pratique du monde de connoître les mœurs et conditions des honunes qui n'avoient d'autres soins que de les déguiser pour parvenir à ce qu'ils prétendoient, que parce qu'aussi l'expérience faisoit voir à un chacun, au grand avantage de l'Église, qu'on n'avoit jamais pourvu aux charges et dignités ecclésiastiques avec tant de soin qu'on faisoit maintenant ;
« Et de se contenter de voir Sa Majesté lors seulement qu'il seroit question de la confesser, ou que quelque occasion importante le requerroît ;
« Que par ce moyen il se réservera plus de temps pour lui-même qu'il n'en donnera au public; il garantira la compagnie de la fausse accusation d'ambition que ses envieux lui mettoient à sus, et sera d'autant plus considéré de Sa Majesté que moins la verra-t-il souvent;
« Que si cependant il voyoit quelque chose en quoi il estimât qu'il y eût à redire en la conduite de l'État, il pourra s'adresser à Monseigneur le cardinal, ou autres qui avoient emploi dans les affaires publiques, à qui le fait pourroit toucher, pour leur déclarer ses pensées, et écouter leurs raisons sur ce dont il s'agiroit. •
IBID., t. LXXXVII, fol. 28.
a Copie d'une lettre de la Reine mère tiouvée dans les papiers do P. dassln.
« Monsieur mon fils,
■ « Je ne mérite pas, ce me semble, tant de rigueurs que vous me témoignez par votre lettre, et si le même sentiment de la nature vous pressoit aussi fort en bon fils comme je le sens po^ir vous en bonne mère, il ne faudroit personne pour nous accommoder. Ce que je vous dis sont menteries, ce que je souffre sont imaginations, voyez quels complimens votre bon naturel me fait! Ce sont mes écrivains, dites-vous, qui empruntent ma main pour vous écrire, et vous ne voyez pas que vous en avez un seul qui me dérobe votre cœur pour me maltraiter. Malheur sur lui, mon fils! Dieu est trop bon pour souffrir qu'il vous traite aussi cruellement ; c^r, quoi que yous me disiez ou f&ssiez, je vous vois pleurer de regret dans votre àme. Vous m'entendez bien, et quoi qu'il vous dise contre moi, je sais aussi très-assurément que vous n'en croyez rien, et cependant, encore que vous soyez le maître, il nous arrache l'un à l'autre, et nous tient aussi séparés que si nous étions ennemis. Vous m'écrivez que je n'ai jamais été en prison. Je le crois, de votre intention, mais que cela aussi n'ait été fait sous votre nom, il ne faut qu'aller à Compiègne et parler à ceui qui m'ont gardée, pour le justifier. Voyez, mon fils, par cette action que vous désavouez, comme il vous surprend, et combien d'autres extrémités par cet échantillon vous avez à craindre de la violence de son humeur. Il est où il désire, parce qu'après ce qu'il m'a fait, n'y ayant plus de sûreté pour moi, il n'y a plus personne aujourd'hui qui osât parler contre lui, quand bien il s'agiroit de votre vie. Et pour vous rendre un parfait témoignage de ce que je dis, considérez qu'il m'a toujours fait proposer de m'éloigner et jamais de retourner auprès de vous, je n'entends pas pour me mêler de vos affaires et assister dans vos conseils, mais pour vous voir seulement ; tant il meurt de peur que la nature ne rejoigne ce que sa cruauté divise! Il m'impute des cabales et des factions afin de couvrir les siennes, et veut découvrir en moi ce que je n'ai pas seulement pensé, et couvrir en lui ce que j'offre de vous justifier. Mais, mon fils, ceci est bien plus court que tant d'écrits et répliques : voulez-vous recevoir votre mère et votre frère à vos pieds et remettre votre esprit et la France en repos? Donnez la sûreté nécessaire, et vous verrez s'il nous attendra, et s'il ne s'enfuira pas aussitôt qu'il entendra que vous nous voulez voir.
Y a-t-il réplique à cela, et pouvez-vons refuser cette proposition sans blesser votre réputation parmi les hommes, puisque je ne demande que votre bien et la justice que vous devez à vous-même et jusques au moindre de vos sujets, ou Tamitié que vous êtes obligé de me porter. Vos actions, dites-vous, sont connues à toute la chrétienté. Gela est bon pour la gqerre, où il a plu à Dieu bénir votre courage et vos desseins, mais non pas pour votre naturel en mon endroit où vous allez renoncer publiquement si vous me rejeter de la sorte, et si vous ne prenez autre part à mon injure. Vous le devez, mon fils; et ce seul nom de fils vous doit également toucher de pitié et de ressentiment pour mon affliction et les outrages que j*ai reçus de lui. Si Je sois dénaturée, comme il dit, je ne veux plus vivre; si cela n*est pas aussi, pouvez-vous excuser un serviteur qui choque atrocement l'honneur de votre propre mère? Voyez donc« s*il vous plaît, qui a raison ; et comme il est ma partie et moi la sienne, ne nous croyez ni Tun ni l'autre, remettez-en le Jugement à votre Parlement; je m'y soumettrai si volontiers que je ne veux aucun privilège ni considération pour ma personne. Vous seriez bientôt détrompé. Autrement pensez-vous que Sa Sainteté, qui est le père de la Paix aussi bien que de l'Église, ni vos sœurs les reines d'Espagne et d'Angleterre et la princesse de Savoie, vous laissent en repos sans vous crier avec moi : faites Justice à votre mère? Voulez-vous attendre ce second éclat après celui de ma prison ? Gela, mon fils, n'est pas une guerre, non plus qu'une cabale, puisque tout n'aboutit qu'à vous demander Justice d'un mauvais serviteur et à vous faire voir ses crimes et ses desseins contre votre État Et si vous voulez que je lui pardonne, Je le ferai de bon cœur pour l'amour de vous; mais comme Je suis sortie de la France pour sauver ma vie et me mettre à couvert de sa persécution, quand bien Je voudrois derechef pour votre service l'hasarder entre ses mains, Je ne lui puis relâcher l'intérêt de mon honneur; il faut auparavant, s'il vous plalt, qu'il soit Juridiquement condamné; et lors, si vous lui donnez la vie, Je vous rendrai aussi volontiers tous mes ressentimens. Que me dites-vous donc, mon fils, sur tout ceci ? Il ne faut point pointiller par des lettres. Je vous dois et vous aime trop pour le vouloir. Quand bien vous me diriez encore plus d'injures, vous êtes mon Roi et mon fils , faites-moi justice comme l'un et m'aimez comme l'autre. G'est ce que Je vous demande à mains Jointes. Ce sera une action digne de vous, de rendre même en ce faisant la vie à celle qui a eu le bonheur de vous la donner. G'est,
« Monsieur mon fils,
« Votre, etc. i
M"- DE LA FAYETTB. 339
Quand M"* de La Fayette, après un douloureux noviciat, prenait le voile au couvent de la Visitation, et que le P. Caussin était relégué au fond de la Bretagne, les véritables et premiers auteurs de l'intrigue dont Richelieu venait de triompher, ne pouvaient pas être épargnés. L'oncle de M"* de La Fayette , aumônier de la Reine, fut renvoyé dans son évêché de Limoges, et Richelieu lit aussi sortir de la cour la marquise de Sénecé, première dame d'honneur, qu'il remplaça par une personne de vertu et de mérite, mais entièrement à lui, la comtesse de Brassac, dont le mari devint en même temps surintendant de la maison d'Anne d'Autriche. La Reine essaya de sauver sa fidèle dame d'honneur. Elle venait de donner Louis XIV à la France, et Louis XIII la ménageait davantage. Cependant l'un et l'autre durent se soumettre à la politique inflexible du ministre. Le Roi signa le billet suivant, dont la minute, écrite de la main même dé Chavigny, nous a été conservée.
Ibid.
« A la Reine,
« Ces trois mots ne sont pour autre chose que pour vous dire que )'&i résolu , pour certaines considérations, qui vous sont aussi avantageuses qu'à moi, d'éloigner M}^' de Senecé, ainsi que vous dira plus particulièrement le sieur de Chavigny, auquel vous aurez entière créance. »
Inépuisable dans ses précautions, aussi soigneux et aussi impérieux dans les petites choses que dans les grandes, le cardinal, redoutant l'effet d'une entrevue que la Reine devait avoir avec le Roi à Saint-Germain, osa tracer à son maître ce qu'il devait faire et dire en cette entrevue, et nous avons retrouvé, dicté par lui et ^rit de la main d'un de ses secrétaires, un modèle
d'entretien qui dispensait le Roi de tous frais d'invention. Nous le transcrivons fidèlement.
[bid., t. LXXXIX, fol. 441. De la main de Ghérô. « Ce 8 novembre 1638.
• SI le Roi le trouTe bon, la Reine arrivant à Saint-Germain, Sa Majesté lui peut dire : Je vous ai mandé que, quand M™* de Senecé m*auroit obéi. Je vous écouterois volontiers sur son sujet, si von? avez quelque chose à me dire. Si elle est partie de Paris pour s'en aller, vous pouvez dire ce quMl vous plaira; mais quoi que c*en soit, Je veux que Tobéissance précède.
a SI la Reine veut entrer davantage en discours, Sa Majesté lui répondra, s*il lui platt, selon sa prudence, concluant qu*il lui suffit de savoir qu*il fait les choses avec raison sans être obligé d'en rendre compte. Après, si elle veut, elle peut ajouter : Vous savez autant les impertinences de Tesprit de M°** de Senecé que moi, je vous en ai vue rire cent fois la première. Si vous dites qu'on ne chasse pas les personnes pour des impertinences. Je vous répondru qu'aussi ne Tai-Je pas fait pour cela, mais pour des actions qui ne sont pas exemptes de malice. Vous nMgnorez pas la bonne volonté qu'elle avoit pour ceux que j'emploie au maniement de mes ai&dres. Sur ce sujet vous savez beaucoup de choses que je ne sais pas; mais j'en sais aussi que vous ne savez pas. Je sais des personnes qu'elle a suscitées pour agir contre eux auprès de moi, quand ils me troaveroient en mauvaise humeur. Je sais de plus des avis qu'elle a fait donner à quelques personnes, que je les voulois faire prendre prisonniers, contre toute vérité; et de cela, si elle eût été crue, il en pouvoit arriver beaucoup d'inconvéniens. Il y a bien d'autres choses; mais je vous demande seulement sur ces deux points si je serus bien conseillé de garder en ma cour une personne de cette humeur, bien capable de donner à diverses personnes et à vous-même de telles impressions au préjudice de mes affaires.
« Si la Reine, qui a témoigné plusieurs fois être en assez maa* vaise humeur pour le cardinal, dit quelque chose de lui, Sa Majesté y répondra bien, sll lui plaît, par sa bonté et sa prudence. •
M"« de Sénecé se retira à sa terre de Milly en Bourgogne, à trois lieues de Mâcon, laissant d'elle un grand souvenir à la cour, où, quelques années après, elle devait reparaître triomohante, et, dans sa retraite, entourée de
la plus haute considération. Elle était, comme nous l'avons dit, de la maison de La Rochefoucauld, de la branche de Randan, et avait été mariée, en 1607, à Henri de Baufremont, marquis de Sénecë, lieutenant du Roi dans le Maçonnais, gouverneur d'Auxonne, gentilbomme de la plus rare distinction, qui présida la chambre de la noblesse aux états généraux de 1614, et mourut à Lyon en 1622 d'une blessure reçue au siège de Royan. Son mari lui laissa plusieurs enfants dont les plus connus ont été Henri de Beaufremont, qui succéda à son père dans le gouvernement de Mâcon et d'Auxonne, et périt en 1641 à la bataille de la Marfé, et Marie-Claire de Beaufremont, qui venait d'être mariée, en 1637, au comte de Fleîx, de la maison de Foix, tué quelques années après, en 16/|6, au siège si meurtrier de Mardyck. M"« de Sénecé était parente des La Fayette, et particulièrement liée * avec un des oncles de M"® de La Fayette, Philippe-Emmanuel, chevalier de Malte, qui, avec l' évoque de Limoges, était à la tête de la famille, et dirigeait sous main l'intrigue si tristement terminée. Il alla rejoindre la marquise de Sénecé à Milly, et de là entretint des intelligences avec son frère l'évêque de Limoges et avec quelques-uns de leurs anciens partisans. Toutes ces personnes étaient fort mécontentes de la conduite du
1. Jamais la Terta de M"< de Sénecé ne fut soupçonnée, et c'est avec une sorte de honte que nous mettons ou plutôt que nous cachons dans cette note nn fragment d'une lettre du P. Carré, oiise rencontre sur l'amitié de M»* de Sénecé et dn chevalier de La Fayette une ignoble plaisanterie qui n'eût jamais dû troaver place sous la plume d'un prêtre.
Monseigneur, . . . Une maréchale de France m'a dit qu'elle avoit oal dire que les deux parens se baisoient en Jésus-Christ. Je n'en sais rien et ne le yeux croire. Celui que votre Bminence désire qu'il lui vienne parler des affaires de la maîtresse (de la Reine), est fort dans leur confiance et lui en peut dire tout ce qu'il en sait. ... A Paris, au noviciat général, ce 28 mai 1C36, à quatre heures après midi, etc.
« F. J.-B Cabré. »
34! ÂPP&NDIGË. NOTE TROISIÈME.
frère de l'aiinable et infortunée religieuse, François de La Fayette, qui, après avoir servi en Hollande, ne se souciant pas de briser sa carrière, ménageait Richelieu et en était assez bien traité. Le chevalier de La Fayette nous fait connaître les sentiments que sa nièce garda quelque temps dans la retraite. A l'en croire, et nous )ns aucune raison de révoquer en doute ce qu'il ire tenir de la propre bouche de la sœur Angéliquf, -ci, quelque profonde et sincère que fût sa piété, ne léfendait pas toujours des retours de l'esprit du de, et quelquefois elle se plaignait que ses parents eussent pas mieux soutenue et résisté davantage à entrée en religion : révélation inattendue et touite, qui montre à quel point, comme le fait entendre de Motteville, l'amour avait pénétré dans le cœur 1"^ de La Fayette I Un M, de La Brosse, vraisemblat le précepteur des enfants de M"' de Sénecé, resté ris, correspondait avec l'évêque de Limoges, avec Frère, le chevalier, et leur donnait des nouvelles de ! affaires. Richelieu, qui exerçait une surveillance lue sur toutes les démarches de ses ennemis, épiail irprit cette correspondance ; il se garda bien de l'ar- ■; mais il en faisait prendre des copies, jusqu'à ce les intéressés s'aperçurent que leurs lettres étaient :rtes par la police du cardinal. Plusieurs de ces oh sont encore aux Archives des Affaires étrangères, et ■< en donnons des extraits, avec une lettre égaleœeDt xeptée d'une des femmes de la Reine, nommée Andrieu, adressée à la marquise de Sénecé, qui reente assez bien l'état de la cour dans les premiers i de 1639, après que tous les orages avaient étéeoment dissipés.
IBID., t. LXXXIX, fol. 513.
M. le chevalier de La Fayette à M. de Limoges*
« Monsieur mon très-cher frère... je suis chez M™* la marquise.
Si ce bonheur vous eût été permis comme à moi, votre satisfaction
auroit rendu celle de céans toute parfaite. L'on n*y parle point de
mélancolie, et je puis vous assurer qu*à la réserve de l*été prochain^
dont l'appréhension porte quelque trouble, on ne peut voir un esprit
plus en repos que celui de ladite dame. Nous avons déjà bien débité
des matières, mais toutes vieilles. Les nouvelles que]*ai apprises à
la campagne sont que le grand désir qu*a eu le P. Joseph de se
rendre tout à fait savant des affaires étrangères. Ta conduit en
l'autre monde pour en apprendre. Vous devez, il me semble, un
compliment au Tremblay* sur cet accident, lequel, selon mon sens,
donne de grandes chances de chapeau à M. de Bordeaux, si M. de
Noyers ne le traverse, ce que je ne crois pas. Voilà le bruit... L'on
m'a dit aussi que la ménagère > est aussi toute de la faveur, même
jusques à visiter son Éminence au lit, et avoir liaison étroite avec
M** d'Aiguillon et de Coalin, et M. de Chavigny. L'on l'accuse aussi
de diverses choses. J'essayerai d'en apprendre la vérité : elle a vn
M™* la marquise à son départ. M"" de La Becherelle étoit malade à
Saint-Germain et s'est contentée de prier ceux qni éerivoientde
faire ses complimens. Je n'ai pas trouvé M. de La Brosse ici ; cela
me met en peine pour l'équipage. Je lui écris quoiqu'il soit minuit
passé, et verrai avec M"** de Hezières ce qui se devra et pourra
faire. Je suis, Monfieitr, votre très-humble et très-affectionné frère
et serviteur,
« Le chevalier de La Fayette.
■ A Milly, ce S3 décembre 1638. •
Ibid., fol. 515.
« Monsieur mon très-cher frère, je vous écrivis hier à deux heures après minuit ; il n'est pas fort loin de cela aujourd'hui ; mais puisque M™* la marquise envoie un homme à Paris, il faut que je vous avertisse que j'ai reçu votre lettre, et que je ferai tout ce qui me
1. Vraisemblablement son fils et son gendre devaient faire campagne. S. Le frère du P. Joseph.
8. M»« de La Flotte. Voyez, dans la note quatrième, les Lettres de .h "^ de Chémei'ault,
sera possible pour vos affaires... Anery épouse M^* de Vieax-PoDb dans peu de Jours. M. le Dauphin s été mal et se porte mieux. Il a usé plusieurs nourrices par son excessiTO chaleur et avidité à téter. Il a maintenant une paysanne de Chantilly. La Reine est dans une affliction étrange de cela. L*on dit que M. de La Valette^ s'accommode, et que M. le Prince a ordre de ne pas venir en cour. Je n*ai jamais vu tant de complimens de toute la terre qu*en reçoit tous les Jours M"'* la marquise. Force grands sont venus eux-mêmes, et entre autres MM. de La Rochefoucauld et de Roussy. Elle est accommodée avec M. de Liancourt dont la repentance a été notable, et Je vous Jure qu'elle a reçu plus de mille lettres, sans y rien ajouter da mien , et que , depuis les plus éminens Jusques aux moindres, voqs diriez qu*à Tenvi ils ont voulu témoigner et publier leur douleur. Enfin, je pense qu'aucuns y ont autant été conviés pour ne passer pas pour inf&mes que par générosité ou amitié. Il n'y a que mon neveu dans tout le royaume qui ait manqué à ce devoir, et aujouiv d'hui J'ai vu les MM. de La Force qui ont envoyé de Guyenne an gentilhomme la visiter, etc.
« Le chevalier de La Fayette.
« A Milly, ce 98 décembre 1638. •
Ibid., fol. 550.
Le chevalier de La Fayette à M. de Limoges. Dernier de décembre
(c Je partis de Milly mardi 28... Je vins descendre chez ma nièce, où je trouvai mon neveu. L'entrevue de celle-là ne fut que de joie et de consolation, et pour celui-ci de civilité. Il me visita le lendemain matin et s'en retourna, n'ajrant pas congé pour davantage; mais il reviendra lundi où nous partirons. Je vous manderai alors plus positivement ce que je crois de lui. Je vous dirai déjà par avance : il a bonne mine, froid, réservé; n'a habitude ni société quelconque. Je loge chez M™* la marquise. J'ai trouvé ici M"" de U Becherelle et M^® de Vieux-Pont : celle-là m'a fait ses plaintes et n'a point changé; celle-ci est toujours rare et merveillease. Le mariage d'elle et d'Anery, que j'ai vu, est conclu. Ils sont tons deux
1. Bernard de La Valette d'Épernon, le fils atné dn vieux d*BpernoB,aa des mignons de Henri III. Il s'agit ici des démêlés de Bernard de La Valetta avec H. le Prince dans l'affaire du siège de Fontarabie. Le dac ne s'aocooH moda point, fut jagé par contumace et condamné à mort Voyes M"* oÉ CmtVBSUSB, chap. V.
ici ; Je les entretiendrai demain. J'ai vu aussi M*"' d*Amalui i uo moment, et après avoir bien examiné avec M. de La Brosse et notre nièce on tombe d*accord qu*elle ne peut être légitimement soupçonnée d'infidélité; mais j*en saurai davantage avant que partir, etc. J'ai parlé à tous de Taccusation qu'on nous fait de n'avoir pas envoyé ici au temps du dessein de 9>. 9 m'a dit aujourd'hui sur cela que Bî je fusse venu, il* n'eût jamais exécuté son dessein, et nous a accusé hardiment d'avoir eu peu d'affection en ce rencontre ou beaucoup de négligence. Enfin elle vouloit qu'on fit sans le lui dire ce qu'elle eût voulu. Tout cela sont choses faites à quoi il ne faut pas penser ; mais bien souvent il est à propos d'agir par sa droite raison sans attendre des ttvis qui quelquefois viennent trop tard. J'ai entretenu ma nièce amplement; mais ce ne sont matières à écrire. Elle a des visites de laquais assez souvent^ et son frère ne sait pas tout. Jugez de l'estime et de la confiance qu'on a en lui...»
IBID., t. LXXXVnL
« J'ai entretenu mon neveu devant sa sœur. La tète lui fut lavée doucement et fortement. Je crois que c'est lessive perdue; néanmoins il accepta les remèdes qu'on lui proposa pour vivre mieux à l'avenir. Je travaille par voies secrètes à le mettre mieux dans l'esprit de ceux avec lesquels il s'est mal conduit. Sa sœur négocie cela; enfin il faut essayer d'employer utilement tout le peu qu'il a de bon en lui. Je ne me retracte point du raisonnement que j'ai fait sur sa personne; au contraire, j'y ferois encore des commentaires moins avantageux; mais cela pour la première vue, etc. »
IBID., t. LXXXXI, fol. 1.
M. de La Brosse à M. de Limoges. 1«' janvier 1639.
« Je fais scrupule de vous écrire où est M. le chevalier, et je ferois une faute si J'y manquois. Je m'acquitte donc de ce devoir seulement pour vous dire que nous le possédons depuis deux jours, et
1. Ne serait-ce pas M»* de Maline ou de Afaluy, on des espions féminins de Richelieu, dont il parle plus haut, p. 294 et 297, et dont il sera question plus bas dans les Lettres de M^ de ChérMravXtJ