CHAPITRE PREMIER. 46U
manières ; car il n'aimoit pas la Reine, et il étoit le martyr de M"* de Hautefort qu'il aimoit malgré lui. Il avoit quelque scrupule de rattachement qu'il avoit pour elle, et il ne s'aimoit pas lui-même. Parmi tant de sombres vapeurs et de fâcheuses fantaisies, il sembloit qu'une belle passion ne pouyoit avoir de place dans son cœur. Elle n'y étoit pas aussi à la mode des autres hommes qui en font leur plaisir; car cette âme, accoutumée à l'amertume, n'avoit de la tendresse que pour sentir davantage ses peines. »
Le sujet ordinaire des querelles que faisait le Roi à M*** de Hautefort était la Reine. Louis XIII avait deux motifs pour ne pas l'aimer. L'un était général et de Tordre le plus élevé, celui qui le sépara de sa mère, à savoir l'intérêt de l'État, une politique qui ne fléchit jamais et le ramena toujours à Richelieu, bien que les façons altières du cardinal ne lui plussent point, et qu'il lui prit souvent des impatiences et des révoltes qui cédaient bientôt â sa justice et à son patriotisme. L'autre motif n'était pas moins fort et plus personnel. Défiant et jaloux, depuis l'affaire de Ghalais et ses premières déclarations^, le Roi était demeuré convaincu que la Reine s'entendait avec le duc d'Orléans, et qu'elle se serait fort bien accommodée de l'épouser après lui et départager son trône. Cette conviction était & ce point enracinée dans cet
fftt exposée à un traitement empirique, ai as qu'elle fût toujours gouyernée comme elle a été par la méthode ordinaire de la médecine. »
1. Voyez M">« de Chevrbusb, chap, n, p. 82-83; chap. iv, p. 190, et chap. V, p. 202-203.
esprit malade qu'après qu'il eut eu des enfants de la Reine, et même à son lit de mort, lorsqu'elle lui protesta avec larmes qu'elle était entièrement étrangère à la conspiration de Ghalais, il se contenta de répondre que dans son état il était obligé de lui pardonner, mais non de la croire. Il s'eflforça de détacher M"* de Hautefort d'une maîtresse qu'il lui peignait sous les couleurs les plus défavorables, ne se doutant pas que plus il s'emportait contre l'une, moins il persuadait l'autre, et que la persécution même dont Anne d'Autriche était l'objet exerçait sur ce jeune et noble cœur une séduction irrésistible. Voyant que tous ses discours ne réussissaient point, il unit par lui dire : « Vous aimez une ingrate, et vous verrez un jour comme elle payera vos services*. •>
Richelieu avait vu d'abord avec plaisir le goût du Roi pour une jeune fille qui n'appartenait à aucun parti, et dont il n'avait pu deviner le caractère. Il espérait qu'une distraction agréable adoucirait un peu cette humeur sombre et bizarre qui lui était un continuel sujet d'inquiétude. Il prodigua les compliments et les caresses à la jeune favorite ; il s'employa même à dissiper les orages qui s'élevaient souvent dans ce commerce agité , croyant bien en retour la gagner à sa cause et la mettre dans ses intérêts. Mais, elle qui n'avait pas consenti à sacrifier sa maltresse au Roi lui-même, eût rougi d'écouter son persécuteur; elle rejeta bien loin les avances du cardinal, et dédaigna son amitié dans un temps où il n'y avait pas une