CHAPITRE PREMIER
à se déranger pour une telle visite, et Taltière Marie de Hautefort dut attendre quelque temps dans le corps de garde qui était à la porte de la Bastille, exposée aux regards et aux plaisanteries de tous ceux qui étaient là, et qui, à son costume, la prenaient pour une demoiselle très-équivoque. Elle supporta tout en silence, appliquant, bien ses mains sur sa coiffe pour qu'on n'aperçût pas sa figure et ses yeux. Enfin le chevalier de Jars se décida à venir. Ne la reconnaissant pas d'abord, il allait la traiter assez mal, lorsque, le tirant à part et entrant avec lui dans la cour, pour toute réponse à ses propos, elle leva sa coiffe et lui montra cet adorable visage qu'on ne pouvait oublier quand on l'avait vu une fois : « Ah I ma* dame! est-ce vous? » s'écria le chevalier. Elle le fit taire, et elle lui expliqua en peu de mots ce que la Reine lui demandait. 11 s'agissait de faire parvenir à La Porte une lettre cachetée où on lui marquait jusqu'où il pouvait et devait aller dans ses déclarations. Elle remit cette lettre au chevalier en lui disant: tt Voilà, monsieur, ce que la Reine m'a donné pour vous ; il faut employer votre adresse et votre crédit dans ce lieu-ci pour falire arriver cette lettre jusqu'à ce prisonnier. Je vous demande beaucoup, mais j'ai compté que vous ne m'abandonneriez pas dans le dessein que j'ai de tirer la Reine de l'extrême péril où elle est. » Le chevalier, tout intrépide qu'il était, fut bien étonné de voir qu'il- était question de hasarder 3e nouveau sa vie. Il balança, il songea longtemps. *l*^' de Hautefort, le voyant chanceler, lui dit : « Eh îuoil vous balancez, et vous voyez ce que je hasarde!
32 MADAME DE HAUTEFOBT.
car, si je viens à être découverte, que dira-t-on de moi? » — « Eh bien I lui répondit le chevalier, il faut donc faire ce que la Reine demande ; il n'y a point de remède; je ne fais que sortir de Téchafaud, je vais m'y remettre. »
M"® de Hautefort fut assez heureuse pour n'être pas plus reconnue en rentrant au Louvre que le matin lorsqu'elle en était sortie. Elle retrouva dans un petit endroit auprès de sa chambre la fille qu'elle y avait mise en sentinelle avant de partir, afin que, si le Roi, passant près de là pour aller à la messe, demandait de ses nouvelles, on ne manquât pas de lui dire que s'étant trouvée un peu mal la nuit, elle reposait encore. Mais, quand elle fut dans sa chambre, et qu'elle réfléchit à l'aventure qu'elle venait de courir, elle en fut épouvantée ; la jeune fille modeste remplaça l'héroïne, et elle tomba à genoux pour remercier Dieu de l'avoir conduite et protégée.
Le chevalier de Jars fit des merveilles*. Sa cham-
1. Voici de curieux détails tirés des Mémoires de La Porte, p. 370 : « Il (le chevalier) gagna le valet d'un prisonnier nommé Tabbé de Trois, lequel valet avoit de Tesprit et se nommoit Bois d'Arcy. Ce garçon pensa à ce qu'il y avoit à faire, et il ne trouva point de moyen qui lui parût plus court que de gagner les prisonniers qui étoient au haut de ladite tour. Le hasard voulut que sous l'affût d'un canon Bois d'Arcy trouvât une des grandes pierres qui pavent cette terrasse rompue par un coin, droit sur le haut de cette tour où j'étois. î\ prit le temps que la sentinelle, qui se promène continuellement sur cette terrasse, étoit à l'autre bout; il leva le morceau de pierre, et en même temps il entendit parler des croquants de Bordeaux qui étoient là pour quelque sédition. Il leur parla, ayant toujours l'œil sur la sentinelle, et ils lui promirent de le servir, car tous les prisonniers ont des charités les uns pour les