‹ Madame de HautefortChapitre 44 sur 182 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Noirmoutiers. Il est assez piquant qu'elle ait tourné la tête à Chavigny, le confident et le disciple de Richelieu ; et, malgré toute sa modestie et sa retenue, elle ne put s'empêcher de troubler le cœur du sage duc de Liancourt, le mari de Jeanne de Schomberg. Sous Louis XIII, dans un moment où il croyait qu'il allait perdre sa femme, au milieu de la douleur la plus sincère, M. de Liancourt avait laissé pénétrer dans son âme une secrète espérance qu'il n'avait pu contenir en présence de celle qui l'aurait pu consoler, et il l'avait trahie par quelques mots embarrassés que M""® de Hautefort avait accueillis avec un air et un silence qui avaient suffi à faire rentrer en luimême le noble duc. Mais l'imprudente déclaration avait été entendue et rapportée au Roi, qui, alors dans toute la recrudescence de sa passion pour M"« de Hautefort, ne pouvait souflfrir qu'on lui adressât aucun hommage. M. de Liancourt courait risque d'être renvoyé, et toute la cour était émue et inçuiète. M°»« de Hautefort se conduisit en cette affaire avec tant de modestie, de sagesse et d'esprit, que la jalousie de Louis XIII s'apaisa, et que M. de Liancourt changea peu à peu ses premiers sentiments en une tendre amitié : noble changement qu'il appartient à hien peu de femmes de produire, et qui demande un mélange exquis de parfaite honnêteté et de bonté affectueuse ^ '

1. Cette anecdote manque à la Vie imprimée et ne se trouve que ^s la Vie manuscrite : « M. le duc de Liancourt, que toute la cour fttgardoit avec une estime particulière pour les sentiments héroïques ^ son cœur et pour la politesse de son esprit, ce duc ne put se dé-

Hais si Louis XIII eut tant d'humeur contre H. de Liancourt pour avoir adressé à M""* de Hautefort quelques paroles, il entra dans une bien autre colère lorsqu'il apprit, à peu près vers le même temps, qu'il avait

fendre d*ane passion violente pour M™* de Hautefort. Il opposa en Tain à cette passion tout ce qu*il avoit de prudence et de raison, il fallut céder, n est vrai qu'il ne falloit point des charmes moins puissants que ceux de la beauté et dé la vertu de M™' de Hautefort pour effacer de son cœur la passion quMl avoit pour son épouse. C'étoit M^* de Schomberg, et personne ne doutoit que ce duc ne Taimât tendrement et pour son mérite infini et pour rattachement qu'elle avoit pour lui ; et toute la cour le plaignoit dans une maladie presque désespérée qu*avoit cette duchesse, et qui avoit mis son époux dans une affliction mortelle par le péril où il la voyoit. Un jour, les plus considérables dames de la cour furent voir cette duchesse malade, parmi lesquelles étoit M"*® de Hautefort. Au sortir de chez elle, tontes les dames suivirent Mademoiselle au Mail, où M. le duc de Liancourt s*étant trouvé par un effet du hasard, car bien loin de chercher le monde il le fuyoit et songeoit seulement à prendre Tair pour dissiper la langueur que lui causoit son affliction, et il fut bien surpris de voir dans la solitude qu*il cherchoit tant de princesses et tant de dames. Âpres qu*elles lui eurent fait leurs compliments sur sa douleur, M'"* de ^autefort lui fit aussi le sien ; mais elle fut bien surprise qu*au lieu de lui répondre par des larmes, comme il avoit fait à ces princesses, il lui dit qu'avec la plus grande douleur qu'il eût ressentie il voyoit pourtant quelque chose dans Taveuir qui étoit la seule chose qui pût le consoler, et que sans cette espéi-ance il seroit au désespoir. M*^" de Hautefort fut dans une surprise si grande qu'elle se retira sans lui rien dire. Cependant le peu de paroles du duc ne laissèrent pas d'être redites au Roi, qui en fut au désespoir, et son chagrin et son inquiétude parurent à toute la cour. M. le cardinal de Richelieu même en sut très-mauvais gré à M. de Liancourt, par le chagrin qu'il voyoit que cela donnoit au Roi, et M. de Chavigny, premier ministre d'État, qui n'avoit pu se défendre d'une violente et respectueuse passion pour M™" de Hautefort, qu'il cachoit autant qu'il étoit en son pouvoir, ne put s'empêcher, par une secrète jalousie, d'éclater contre M. le duc de Liancourt, quoique son ami particulier, et il dit à M"** d'flautefort que si elle

Page 1