‹ Madame de HautefortChapitre 94 sur 182 · Fille d'honneur de la reine Anne · texte numérisé non relu

Fille d'honneur de la reine Anne

avant dans la nuit, et qui avoit joué jusques à une heure du matin , fût éveillée. M"« de Hautefort débuta par Tbistoire de M^*« de Beaumont, éleva fort haut sa générosité, et tâcha de la toucher de Tétat affligeant et du péril où se trouvoit la Reine, fit valoir Timportance du service qu'elle lui rendroit si elle vouloit employer son crédit après du commandeur de Jars, son ami, qui étoit encore à la Bastille, pour l'obliger de servir cette grande princesse, sans oublier les avantages qui pourroient lui venir immanquablement de la reconnoissance qu'elle en auroit toujours. M"« de Villarceaux lui répliqua que ce ne seroit point la reconnoissance de la Reine qui la porteroit à lui rendre ce service, qu'elle connoissoit assez le cœur des princes là dessus, qui ne manquent jamais de croire que tout leur est dû, mais que ce seroit la seule vertu de M"« de Hautefort, qui, étant bien auprès du Roi, se sacrifioit tout entière pour la Reine et exposoit sa fortune et sa faveur; que cela lui.paroissoit infiniment plus grand que toutes les grandeurs de la cour, et qu'il n'en falloit pas davantage pour l'obliger de faire toute chose, et que ce ne seroit nullement pour l'sunour de la Reine, mais à la seule considération de M"»* de Hautefort. M™« de Villarceaux fut aussitôt trouver le commandeur de Jars à la Bastille, et lui ayant proposé la chose, ce commandeur lui dit tout en colère qu'il s'en garderoit bien, déclama fort contre l'ingratitude des princes et la perfidie des courtisans , soutint que g' étoit un piège pour le faire descendre dans un cachot, et qu'il ne se joueroit pas à ces sortes d'affaires. Chavigny, qui étoit dans les intérêts du cardinal, étoit aussi des amis de M™« de Hautefort; cela paroissoit trop suspect au commandeur pour ne pas s'éloigner entièrement de tout ce qu'on vouloit qu'il fit, et M"'* de Villarceaux, revenue sans avoir rien pu obtenir, persuada à

M"« de Haatefort de lui écrire, ce qu'elle fit avec beaucoup de répugnance, n'ayant jamais écrit de sa vie à aucun homme, parce qu'elle avoit toujours cru qu'il n'y avoit pas bien loin de cette sorte de commerce à de plus grands. Aussi n*oublia-t-elle pas la précaution de préluder par ces mots : a C'est la première fois de ma vie que j'ai forcé la résolution que j'ai toujours gardée de n'écrire à aucun homme. Vous jugez par là, Monsieur, combien le sujet qui m'y oblige me touche. Je n'ai pas cru que je pusse employer de moyen plus fort pour vous donner une assurance entière de ma sincérité, » et le reste, M°»«de Villarceaux lui porta elle-même cette lettre. Le commandeur n'eut pas plutôt jeté la vue sur la première ligne qu'il se récria, avec son petit fausset: «Âhl la friponne! ahl l'hypocrite I Vous ne la connoissez pas comme moi, vous ne sçavez pas de quoi elle est capable. Elle n'a jamais écrit à aucun homme I Cela est trop plaisant. D'où vient donc une pleine cassette de lettres que La Rivière de Bonneuil m'a fait voir, et qu'il garde avec tant de soin? » M""« de Villarceaux, plus surprise que jamais, ne sçavoit que lui dire. Elle revient au plus vite conter les nouveaux obstacles que l'on lui avoit présentés. On peut juger de l'étonnement de M""* de Hautefort, n'ayant jamais parlé qu'un quart d'heure en trois fois à ce misérable La Rivière, que l'on avoit souffert à sa toilette à la considération de la Chémerault, dont il étoit frère utérin. Mais le remède étoit tout prêt ; car M"« de Hautefort ayant écrit à la Chémerault si l'on pouvoit se servir de son frère qui étoit à la Bastille, elle lui écrivit qu'il s'en falloit bien donner de garde comme de la mort, que c' étoit un malheureux, un brouillon, un bavard, qui étoit capable de perdre mille personnes à la fois, et enfin pour conclusion, un fou. Ce fut à cette foislà que M"« de Hautefort consentit d'aller servir de sui-

vante à M"'® de Villarceaux, et de sacrifier même, s'il falloit, sa réputation, en allant trouver à la Bastille le commandeur de Jars.

Elle^ partit donc de grand matin, déguisée au mieux qu'elle put et sortit sans être aperçue de personne. Elle avoit un papier bien cacheté qui contenoit une instruction pour M. de La Porte. Lorsqu'elles furent à la porte de la Bastille, elles demandèrent à parler au commandeur de Jars, M""« de Villarceaux disant que M">« de Hautefort, qui prenoit grand soin de cacher son beau visage', étoit la sœur d'un valet de chambre de ce commandeur qui étoit malade, qu'il falloit qu'elle lui parlât de ses affaires qui lui étoient de la dernière conséquence. Le commandeur avoit eu la liberté de descendre dans la cour de la Bastille pour se promener quelques heures le jour. On l'avertit, et lui qui savoit bien que son valet de chambre n'étoit point malade, ne savoit ce que cela vouloit dire. Mais lorsqu'il eut aperçu ]^oe ^Q Villarceaux, il fut rassuré. Sa surprise ne laissa d'être bien grande, lorsque l'ayant mené dans un coin de cette cour, M™« de Hautefort levant sa coiffe, il la reconnut. Sa surprise fut si grande qu'il alloit crier : «Ahl Madame, est-ce vous.... » Mais elle l'arrêta là comme il ouvroit la bouche, et lui dit qu'elle ne doutoit de son étonnement de la voir dans ce lieu-là, mais qu'il le seroit bien davantage quand elle lui auroit dit qu'elle étoit là de la part de la Reine pour une affaire si importante dont M"'* de Villarceaux lui avoit déjà dit quelque chose. Alors tirant le papier de sa poche , elle dit :

1. Ici les divers récits recommencent à s'accorder parfaitement.

S. Vie imprimée et manuscrit de M. de La Farelle : c BUe avoit grand loin de cacher ses beaux yenz, qui étoient connus de tout le monde, et son beau visage qu'elle avoit barbouillé le mieux qu'elle avoit pu. Elle marchoit d'an air si déconcerté que l'on ne manqua pas de croire f ne e'étoit quelque honnite demoiselle, a ']

(( Voilà, Monsieur, ce que la Reine m'a donné pour vous le confier. 11 faut, s'il vous plaît, employer votre adresse et votre crédit dans ce lieu-ci; car il s'agit de faire donner ce papier à un prisonnier qui est dans un cachot; mais j'ai compté. que vous ne m'abandonneriez pas dans le dessein que j'ai de tirer la Reine de Textrême péril où elle est. » Et le commandeur fut bien étonné de voir qu'il étoit question de hasarder sa vie et toute sa fortune pour la Reine. Il balança, il songea longtemps, et M™« de Hautefort, le voyant chanceler, lui dit : « Eh quoi I Monsieur, vous balancez, et vous voyez ce que je hasarde aussi bien que vous ; car si je viens à être découverte, que dira-t-on de moil » Enfin ce commandeur lui dit : (( Il faut faire ^ce que la Reine demande. Il n'y a pas de remède. Je ne fais que sortir de l'échafaud, il faut que j'aille m'y remettre encore. » Il prit la lettre de la Reine, et ces dames sortirent de la Bastille. M"« de Hautefort fut assez heureuse de n'être pas plus reconnue en entrant dans le Louvre que comme elle en étoit sortie. Elle trouva encore dans un petit endroit auprès de sa chambre la demoiselle qu'elle y avoit fait mettre en sentinelle avant que de partir, afin que si le Roi, en passant auprès de ce lieu pour aller à la messe, demandoit de ses nouvelles, elle ne manquât de lui dire que comme elle s' étoit un peu trouvée mal la nuit, elle reposoit alors. En même temps le commandeur de Jars ne perdit pas de temps. Il fut si heureux qu'il fit percer jusque à quatre planchers et fit mettre la lettre au bout d'une corde dans un petit sac, avec un mémoire pour avertir toutes les personnes qui étoient dans ces chambres de faire percer les planchers de l'un après l'autre , et n'oublia pas de leur faire valoir l'importance du service qu'ils rendroient et la récompense qu'ils en dévoient attendre. La chose fut si bien exécutée que La Porte reçut l'io-

structîon, et ce prisonnier si bien gardé par les soins de M. le cardinal ne laissa pas de recevoir ce billet, et par une voie que ses gardes ne purent jamais deviner ni M. le cardinal. Aussi La Porte justifia dans son interrogation entièrement la Reine, et fut mis en liberté. Mais en£n la joie de cette princesse ne fut pas plus grande que celle de M™« de Hautefort , lorsqtf étant sortie de la Bastille, elle se trouva dans sa chambre sans que personne s'en fût aperçu. Elle rendit grâce à Dieu de l'avoir tirée d'un péril où le zèle qu'elle avoit pour les intérêts de la Reine l'avoit engagée, et lorsqu'elle y eut fait un peu de réflexion, elle fut tout effrayée du danger où elle s'étoit mise.

M"« de Chevreuse, à qui la Reine avoit une entière confiance, étoit retirée hors de Paris. Q'aignant d'être arrêtée et la prison plus que la mort, elle étoit résolue de s'enfuir, si ce valet de chambre donnoit lieu de la soupçonner par ses réponses. La Reine s'adressa à Mf^ de Hautefort, étant sûre qu'elle comptoit pour rien de hasarder sa fortune pour ses intérêts, afin qu'elle trouvât un moyen pour faire savoir à M"* de Chevreuse qu'elle ne partît point de France, et qu'elle l'avertiroit s^il y avoit quelque chose à craindre pour elle, parce que sa fuite auroit gâté les affaires de la Reine , si bien que M»« de Hautefort ne sachant à qui se fier, tout le monde étant observé, elle n'osa écrire. Elle avoit un de ses parens à Paris , à qui elle donna cette commission sans lui en dire davantage. Ce gentilhomme* fut trouver M»« la duchesse de Chevreuse pour l'assurer que la Reine Tavertiroit s'il y avoit à craindre pour elle ; mais

1. Il s'appelait Montalais, seigneur de Chambellai ou Chambellé, comme on le Yoit dans l'extrait de mariage de M"« de Hautefort, plus haut, chap. y, P 134. Voyez aussi plus bas, dans I'Appendicb, les lettres de M^^e de Chéaeraolt, les rapports de la police de Mazarin, etc.

comme il n'étoit pas facile de confier cela à une lettre, et qu'il ne falloit pas que Ton vît revenir deux fois chez cette duchesse un homme que Ton connoîtroit pour parent de M"*® de Hautefort, il fut arrêté entre M"»« de Chevreuse et lui qu'il lui enverroît un livre par xm laquais, et s'il falloit partir que ce livre auroit la couverture rouge, et que s'il falloit demeurer et qu'il n'y eût rien à craindre, il seroit couvert de bleu ; si bien que ce gentilhomme habile mit sur ses tablettes la couleur qui devoit faire demeurer ou partir, ne se fiant pas à sa mémoire pour une affaire si importante. Il est à croire que M"»® de Chevreuse n'en fit pas de même; car la Reine ayant vu qu'il n'y avoit rien à craindre pour elle, dit à M"« de Hautefort de lui faire savoir; et ce parent envoya un livre couvert de bleu à cette duchesse. Mais elle fut si troublée en le recevant que, croyant que c'étoit les couleurs qu'ils avoient arrêtées qui dévoient signifier le départ, elle s'habilla en homme, et deux heures après et avec peu de train, elle partit et s'en alla hors de France *. Ce fut une grande surprise pour la Pleine et pour toute la cour et pour M"*® de Hautefort, laquelle étant assurée que ce gentilhomme ne s'étoit pas mépris, crut que cette duchesse avoit pris ce prétexte pour sortir de France. Dans la suite, M"»« de Chevreuse ne manqua pas de croire, voyant que les affaires de la Reine n'étoient pas en état qu'elle dût partir, que la Reine et M°»* de Hautefort avoient fait cela pour l'éloigner de la cour. Ce départ fit croire à toute la cour que la Reine étoit perdue et que son valet de chambre alloit dire des choses bien criminelles. La Reine étoit dans un désespoir incroyable, et n'ayant personne à qui elle pût s'assurer, elle dit à M"® de Hautefort qu'elle ne pouvoit

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