Cette anecdote manque dans la Vie imprimée
qu'est-ce que l'on en devoit attendre. La Reine ne disoit rien, et M°« de Hautefort s' étant mise à rire, en disant : « En vérité, cela est admirable de voir Mademoiselle quereller la Reine de toute sa force » ; la Reine lui dit assez aigrement : « Ce n'est pas d'aujourd'hui. Madame, que je sais que vous vous moquez de moi. » M"* de Hautefort, surprise de ces paroles et de cet air si peu accoutumé, fit ses excuses bien respectueusement. Mais elle vit bien que (f étoit une querelle d'Allemand, et qu'il falloit quitter la cour, parce qu'elle n'y étoit pas agréable au ministre. Elle ferma le rideau de la Reine quand elle fut au lit, comme elle avoit accoutumé les autres jours, et lui dit : « 3e vous assure. Madame, que, si j'avois servi Dieu avec autant d'attachement et de passion que j'ai fait toute ma vie Votre Majesté, je serois une grande sainte. » Et levant les yeux sur un crucifix qui étoit auprès du lit, elle dit tout haut : « Vous savez. Seigneur, ce que j'ai fait pour ellel )) La Reine ne répondit rien, et M"* de Hautefort compta sûrement que le lendemain elle auroit un ordre de se retirer. Elle n'en voulut rien dire à ses femmes pour leur épargner une méchante nuit qu'elle passa seule avec bien du dépit, et elle se ressouvint de ce que le Roi lui avoit dit souvent : « Vous servez une ingrate. » Le lendemain, elle eut un ordre, comme elle l'avoit prévu; elle monta dans son caresse et s' en alla dans le couvent des Filles de Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine. Ce fut là où elle fit des réflexions sur l'inconstance de la fortune, combien la vie de la cour est remplie de peines et d'inquiétues, et que, lorsqu'on fait son devoir, on ne peut pas faire sa fortune ni quelquefois son salut; ^ufin elle se trouva heureuse avec ces saintes filles et fit ce qu'elle put pour être religieuse. Mais Dieu qui la destinoit pour le monde et pour servir de modèle aux dames, lui en ôta l'envie qu'elle en avoit.
Ce fut* dans cette retraite qu'il lui arriva une chose à quoi elle ne s'attendoit pas, une visite du maréchal de Gassion, un des héros de ce siècle, qui avoit reçu le bâton de maréchal de France pour les grands services qu'il avoit rendus à l'État, et qui, malgré l'aversion qu'il avoit pour le beau sexe et n'aimant que la guerre, n' avoit pu défendre son cœur des charmes de M"^ de Hautefort. Sa vertu si peu commune lui inspira une si haute estime pour elle qu'il lui fît naître des désirs de l'épouser. Mais comme cet homme étoit fort fier, la crainte qu*il eut de n'être pas assez heureux dans son dessein, sa gloire ne lui permit pas d'avoir aucun témoin dans sa recherche. C'est ce qui le fit résoudre d'aller lui-même aux Filles de Sainte-Marie pour la voir. M"* de Hautefort fut extrêmement surprise lorsque l'on l'avertit que ce maréchal la demandoit à la grille, ne lui ayant jamais parlé qu'une fois en passant. Mais elle le fut encore plus lorsqu'il lui fit sa déclaration de la passion qu'il avoit de l'épouser. Elle demeura si surprise et embarrassée de lui répondre qu'elle fut assez longtemps sans rien dire. A la fin, après avoir rappelé ses esprits, elle lui dit qu'elle se sentoit tout à fait obligée de l'honneur qu'il lui fesoit, que ce seroit un très grand avantage pour elle, mais qu'il n'y avoit qu'une seule chose qui en pouvoit empêcher l'effet qui étoit la différence de religion, et qu'elle ne pouvoit pas se résoudre à épouser une personne qui ne seroit pas de la religion catholique. Ainsi il prit cela pour un congé, n'ayant pas envie de quitter la sienne. Il s'en alla mal content d'avoir si mal réussi dans son projet, mais d'ailleurs un peu moins confus de n'avoir pas eu de témoin de son congé.
Après avoir demeuré là quelque temps, elle en sortit
1« Tout c« paragraphe sur Gassion est ig'outé.
VIE MANUSCRITE. m
et elle prit un hôtel à Paris avec tout l'équipage que demandoit le rang qu'elle tenoit. Elle n'alloit plus à la cour; mais tous ses amis et amies la venoient voir très souvent malgré sa disgrâce. Il y avoit à la cour M. le maréchal de Schpmberg, qui étoit d'un mérite et d'une valeur extraordinaires. Il avoit les premières charges de la cour; et étant duc et pair de France, il ne voyoit que les princes du sang au-dessus de lui. Il étoit fait à peu près comme on dépeint les héros de romans. Il étoit Qoir; mais sa mine haute, guerrière et majestueuse iospiroit du respect à ses amis et de la crainte à ses ennemis. Il étoit magnifique et libéral, et avoit fait des dépenses extraordinaires dans les emplois qu'il avoit eus. Sa mine étoit tellement pleine de majesté qu'un jour étant chez une dame, et étant dans la ruelle avec un habit fort brillant d'or et d'argent, une nourrice de cette dame, entrant dans la chambre, s'approcha d'une demoiselle et lui demanda quel roi étoit là auprès de sa maîtresse. Liingénuité de cette villageoise fut trouvée fort raisonnable et bien naturelle d'avoir cru qu'il n'y avoit qu'un roi qui pût être fait comme celui qu'elle voyoit. Il étoit fier, audacieux à la guerre, mais doux et galant auprès des dames. Il chantoit bien, il faisoit des vers, et on pouvoit dire qu'il possédoit tout à la fois les vertus guerrières et la galanterie. Il avoit rendu de grands services à l'État en commandant les armées du M, et il étoit, par son mérite et par ses services, dans une grande considération à la cour. On avoit môme ^in de lui dans la minorité du Roi et dans les troubles où étoit la régence. Ce héros étoit véritablement digne d'une héroïne comme M"* de Hautefort, et elle ■étoit digne de lui. Il avoit été marié et avoit perdu ma- <lame sa femme, il y avoit quelque temps. Il avoit vu à
•a cour M*® de Hautefort depuis son enfance, et il avoit
ri
admiré sa vertu et sa conduite, comme le reste de la France. Il crut qu'il seroit heureux de passer sa vie avec une personne selon son cœur, si belle et si vertueuse et si remplie de piété ; et dans un règne où il avoit trouvé tant de dames galantes, il s'estimoit heureux d'en trouver une où il étoit en sûreté par sa vertu ; enfin il prit la résolution de l'épouser. Il n'y avoit point de parti en France qui ne reçût avec plaisir une proposition comme celle d'épouser M. de Schomberg. Aussi M"® de Hautefort, qui étoit disgraciée et sans bienfaits de la cour, devoit avoir encore plus de joie qu'une autre de voir qu'un des plus grands seigneurs de la cour songeât à l'épouser malgré sa disgrâce. Toute la cour fut surprise de ce qu'il alloit chercher M"« de Hautefort dans la solitude de sa maison, et qu'il n'y avoit pas songé dans le temps qu'elle étoit à la cour et en faveur après la mort du Roi*. Mais c'est que Dieu vouloit faire paroître la vertu de M"* de Hautefort et lui donner la récompense qu'elle méritoit dans sa disgrâce.
U^^ de Liancourt ayant su le dessein de monsieur son frère écrivit une lettre à M"« de Hautefort fort obligeante*. La voici en propres termes:
a Madame,
« J'ai tant de satisfaction de ce que M. de Villars m'a mandé, que je ne saurois m* empêcher de vous le dire. Enfin il me semble que j'en aime encore mieux celui qui montre avoir de si bonnes intentions. Je prie Dieu qu'il les bénisse et qu'il mette dans sa maison la per-
1. C'est une erreur. Les passages qae nous ayons cités des carnets de Mazarin ne permettent aucun doute à cet égard. Voyez plus haut, chap. ir. p. 121.
2. Addition que rend assez piquante la conduite que Ta bientôt teaii l^mc de Liancourt.
sonne du monde qui y est la plus nécessaire et la plus désirée de nous. J'espère que vous n'en douterez pas, et que vous me ferez Thonneur de me tenir autant que je suis,
(( Madame,
Votre très humble et très fidèle servante,