J. DE SCHOMBERG
Après que le mariage fut arrêté, M"« de Liancourt qui avoit donné des marques à M"« de Hautefort d'une véritable joie, comme on le peut voir par cette lettre, et qui étoit fort amie de cette dame, la vint trouver un jour, et lui dit que, si elle n' avoit une extrême confiance dans son amitié, elle n'oseroit lui parler comme elle alloit faire. M"»« de Hautefort la pria de lui parler avec confiance. Elle lui dit enfin qu'ayant autant d'amitié qu'elle en avoit pour son frère, elle ne pouvoit voir çu'avec une extrême douleur qu'il alloit faire un mariage qui les alloit rendre malheureux l'un et l'autre; que M. de Schomberg avoit ruiné sa maison par les grandes dépenses qu'il avoit été obligé de faire dans les emplois* que le Roi lui avoit donnés, et que, s'il ne prenoit pas une femme avec de grands biens, sa maison étoit perdue, M"« de Hautefort crut d'abord que M. le maréchal de Schomberg avoit pensé la même chose sur l'état de sa maison, voyant combien les paroles de M"® de Liancourt se rapportoient peu à la lettre qu'elle avoit reçue d'elle peu auparavant sa visite, et elle crut que M. de Schomberg se servoit de madame sa sœur pour se tirer de toutes les avances qu'il avoit faites pour son mariage. Elle avoit pourtant bien de la peine à croire que M. le duc de Schomberg n'eût pas fait toutes les réflexions qu'il devoit sur toutes choses avant d'avoir pris la réso-
-rv
llV 1
lutioD de r épouser; car son esprit capable de tant de grandes choses n'étoit pas pour avoir manqué de prévoir toutes les suites d'un si grand engagement. Enûn, sans condamner absolument le soupçon qu'elle avoit de M. le maréchal de Schomberg, voyant que M"« de Liancourt lui faisoit voir combien elle rendroit son frère malheureux en l'épousant, elle prit une résolution bien généreuse, de faire ce qu'elle pouvoît pour rompre honnêtement son mariage; elle le promit ainsi à M*"® la duchesse de Liancourt.
Cependant après que cette duchesse l'eut quittée, elle fut outrée de douleur de s'être engagée aune chose si extraordinaire et de sacrifier sa fortune à un sentiment de générosité que l'on n'auroit vu que dans les romans. Elle songea ce que diroit toute la cour et toute la France, qui auroient peine à croire que ce fût une raison si extraordinaire qui eût rompu son mariage, que peu de gens le croiroient ; enGn elle étoit dans une affliction dont il n'y avoit rien qui la pût consoler. Un jour, comme elle étoit au lit assez tard, ayant passé la nuit sans dormir, on lui vint dire que M. de Villars la vouloit voir. C'étoit un parent de M. le maréchal de Schomberg, qui gouvernoit ses affaires, et de qui il prenoit le conseil en toutes choses. C'étoit lui qui lui avoit parlé de son mariage de la part de M. de Schomberg et qui avoit fait toutes les avances. Elle commanda que l'on le Ht entrer dans sa chambre, et se préparoit à lui parler selon ce qu'elle avoit promis à M"« de Liancourt. Mais M. de Villars ne lui en donna pas le temps, et il lui dit: <( Vraiment, Madame, tandis que vous dormez si tard, r'ous me faites lever bien matin. Je viens de faire publier vos annonces et de M. le maréchal de Schomberg, à sa paroisse et à la vôtre, et voilà la dispense des deux autres que j'ai ici. » Quel fut l'étonnement et la joie de
M°** de Hautefort de voir qu'elle soupçonnoit si mal à propos M. de Schomberg, et qu'elle étoit forcée de ne tenir pas à M"* de Liancourt ce qu'elle lui avoit promis I Et en effet, deux heures après, M"« de Liancourt vint chez elle qui avoit appris ce qui s* étoit fait. Elle lui dit qu'elle la prioit d'achever son mariage, mais qu'elle lui demandoit cette grâce de ne parler jamais à monsieur son frère de ce qu'elle lui avoit dit. Elle lui promit et lui tint parole. Elle n'a jamais pu savoir si c'étoit véritablement l'intérêt que M"* de Liancourt prenoit aux affaires de son frère qui 1* avoit obligée à lui faire cette prière, ou par un sentiment de jalousie que cette dame avoit toujours eu pour M"® de Hautefort, ayant soupçonné quelque chose de la passion que M. le duc de Liancourt avoit pour elle, et voyant que cette alliance alloit faire une liaison de leurs familles qui donneroit lieu à M. de Liancourt de la voir bien souvent, et qu'il n'y avoit d'autre moyen que celui qu'elle prenoit pour empêcher ce mariage. On ne pouvoit blâmer la conduite de M"»« de Liancourt et moins encore si c'étoit par un sentiment de jalousie qu'elle agissoit, et on devoit la plaindre seulement d'avoir si mal réussi. M. de Villars donna une lettre à M"* de Hautefort que lui écrivoit M. le maréchal de Schomberg. Elle est si belle et fait si bien voir le respect avec lequel il la traitoit, que j'ai cru que l'on seroit bien aise de la voir ici:
« Madame,
« Puisque j'apprends par M. de Villars que mes sentimens ne vous sont pas désagréables, je vas travailler à mon bonheur avec toute la diligence imaginable. Je vous supplie très humblement de croire, Madame, que je n'en connois point d'autre pour moi sur la terre que
rhonneur de vous posséder, et d'être toute ma vie, avec un profond respect,
Votre, etc. »
La cour étoit à Fontainebleau ; mais d'abord que Ton sut le mariage, qui se fit avec l'agrément de la Reine qui le témoigna à M. le maréchal de Schomberg, toute la cour fut chez M"« de Hautefort. On ne la regarda plus comme une favorite disgraciée, mais comme la femme d'un des plus considérables et des plus grands seigneurs, de qui on avoit besoin pour la guerre et pour le conseil.
Après son mariage, M"« la duchesse de Schomberg alors se retira à Thôtel de Schomberg. Elle étoit très peu souvent à la cour, quoiqu'elle y fût très considérée; mais elle étoit désabusée de ce pays -là, et elle étoit occupée de l'amitié et des soins qu'elle devoit à cet époux si digne d'elle. Elle songea entièrement à régler et liquider sa maison, et elle prit toutes les mesures qui se pouvoient prendre honnêtement pour cela sans diminuer la magnificence de M. de Schomberg. Elle fit rembourser et amortir pendant son mariage vingt-cinq mille livres de rente que l'on payoit d'intérêt. Jamais mariage ne fut plus heureux que le sien. Mais le bonheur dont elle jouissoit avec ce digne époux fut bientôt troublé par les besoins de l'État. Il fallut que M. le maréchal de Schomberg allât commander l'armée du roi en Catalogne et faire le siège de Tortose. ïl fallut voir partir ce mari si cher pour un emploi que sa valeur et le peu de soin qu'il avoit de ménager sa personne dans les périls tendoient très dangereux. M"« la duchesse de Schomberg le voulut accompagner à cinq ou six lieues de Paris. Il se mit dans son carrosse seul avec elle, et quand il M arrivé au lieu où son équipage l'attendoit, il embrassa son épouse tendrement sans lui rien dire ; il se jeta dans
son carrosse et s'en alla joindre l'armée qu'il devoît commander, laissant M"*^ la duchesse de Schomberg dans une douleur qu'elle n'avoit jamais éprouvée. Elle augmenta ses dévotions et ses aumônes pour sa conservation.
Après la prise de Tortose S en ayant appris la nouvelle, elle écrivit à M. le maréchal de Schomberg une lettre qui mérite d'être mise ici:
ff Du 26 août (1648).
(( J'avoue qu'avant votre départ mes craintes m'ont fait faire force prophéties; je suis ravie qu'elles n'ayent point été véritables. Mais si je ne puis avoir de rang parmi les devineresses, Ton ne m'en sauroit refuser un parmi les femmes les plus passionnées de la gloire de leurs maris; et si mes peurs vous font rire parfois, vous ne serez pas sans doute sans considérer l'affection qui les fait naître, et qui ne doit pas être rejetée du conquérant de la Catalogne. Enfin vos prospérités miraculeuses vous font louer de tous. Pour rendre ma joie plus parfaite, je voudrois vous pouvoir considérer dans votre gloire, qui me réjouit tout autrement que les autres femmes, parce que je sais que vous ne la croyez tenir que de la main de Dieu, et confessez n'avoir rien que vous n'ayez reçu. Ces sentimens que M. de La Contour [un des aides de camp du maréchal) mande que vous avez me touchent tellement le cœur que rien ne peut être capable de vous exprimer la joie que j'en ressens.
1. Ce para^aphe, avec les deux lettres, forme ane addition Traiment prâdeose à plus d'an égard. Cet échantinon de la correspondance des deux ^poax nons fait pénétrer dans l'&me de l'un et de l'autre, et met dans un jour aimable leur parfaite union et le contraste de leur caractère. On j voit H"« de Schomberg toujours vive et ardente, s'efforçant d'engager son mail dans la dévotion, et le maréchal affectueux, mais calme, ne paraissant pas encore fort avancé dans la route oà on l'attire, et partageant moins les sentiments de sa femme que s'y prêtant de bonne gr&ce.
Sans doute elle accroîtra tous les jours quand vous continuerez dans ces sentimens de reconnoissance. Les autres qui vous ont précédé ne les ont possible pas eus; c'est pourquoi ils n'ont pas eu le nom de vainqueurs \ pour le laisser à celui qui espère tout de Dieu, et qui dit que ce n'est pas en vain que Dieu se nomme le Dieu des armées. Sans mentir, tous ceux à qui j'ai dit que vous me mandiez cela, vous ont admiré, et plus encore quand j'ai dit l'humilité de cœur que vous aviez après tant de victoires. Et celles qui vous louent ne sont point sottes. Je m'assure que MM"*«* de Sablé, Du Vigean et de Montausier ne passent pas dans votre esprit pour cela, ni pour fort dévotes ; cependant elles le sont dans leurs âmes, sans ostentation; c'est pourquoi elles ont témoigné devant madame votre sœur qu'on ne vous pouvoit assez admirer. Je ne dis pas cela à tout le monde; mais je le dis seulement à ceux qui sont très raisonnables. Ceux qui le sont, comme ces personnes-là, n'ont point d'envie; aussi ils disent sans envie, comme plusieurs autres, que vous méritez d'être mis au nombre des plus grands capitaines. Les Catalans d'ici disent qu'ils ne doivent qu'à vos soins et à votre valeur la plus grande victoire qu'ils ayent remportée. Jamais vous ne vîtes plus de joie que parmi tous les jeunes princes qui sont ici. Ils me vinrent voir sitôt qu'ils surent la nouvelle que vous aviez pris cette place. 11 faut que je finisse ma lettre dans l'impatience que j'ai de vous assurer que je suis de tout mon cœur, etc. »
Voici la réponse d'un héros vraiment chrétien : « Ma chère, j'ai reçu votre lettre où je vois que vous avouez ingénument que vous ne * pas en prophéties,
1. La bonne personne fait ici allusion à d'Harcourt et à Condé, qui aTaieni échoué en Espagne, faute de religion, à ce qu'eUe croit. ^. Mot iUisible. Peut-être : brillez»
'■^<^■éf^iii\ y ^.t
comme je tombe d'accord que toutes vos craintes ne viennent que d'amitié pour moi. La Contour vous a mandé ce que je ne çroyois pas lui avoir dit, mais que je dois avoir pensé, étant chrétien et connoissant la puissance de Dieu et la foiblesse de l'homme. Cela soit dit sans m'enrôler dans le catalogue des dévots, à quoi je ne prétends nullement. Aussi n'est-il pas nécessaire de Fêtre pour connoître et confesser des vérités dont personne ne doute. Mais je m'aperçois que vous travaillez fort à me faire perdre l'humilité chrétienne, puisque vous me traitez de conquérant de la Catalogne. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il n'est pas besoin que vous m'exhortiez à serrer votre lettre; car si Ton la voyoit, l'on s'imagineroit que vous vous moquez. Mais il faut pardonner cela au sexe et à la joie d'une nouvelle que l'on n'attendoit pas si tôt ni si bonne. Si MM'"«* de Sablé, Du Vigean et de Montausier ne me fesoient pas l'honneur de m'aimer particulièrement, vous vous seriez bien passée de leur faire ce petit récit ; car toutes les personnes ne prennent pas toutes les choses d'un même sens; en tout cas, il n'en peut arriver grand malheur. Toutes nos jeunes femmes viennent ici avec des marques de joie très obligeantes. Je ne sais si elles auront celle d'une bataille gagnée en Flandre, où l'on dit que nos armées sont assez foiblès*. M. d'Harcourt fait le devoir de vrai ami de se réjouir de la prospérité d'un autre au môme lieu où il a échoué la seconde année; car la première a été la plus belle chose du monde qu'on puisse imaginer. Il est vrai qu'il m'a manqué beaucoup de choses cette campagne; mais nous en avons eu assez pour prendre Tortose, puisqu'elle a été prise. Je vous envoie un paquet
1. Bile fut gagnée, malgré la faiblesse des troupes, par le génie du général. C'est la bataille de Lens.
tout ouvert par pure marque de confiance. Ce n'est pas qu'il vous importe fort de savoir les choses qu'il contient, puisque vous ne vous piquez pas de grand capitaine; mais c'est afin que vous voyiez que de loin comme de près je ne veux rien avoir de caché pour vous. Faites fermer le paquet avec mes armes, et que La Ménardière le porte à son Éminence. Ce sont des réponses à une grosse lettre qu'il m'écrit où il me fait mille cajoleries, à quoi je ne réponds pas ; mais je satisfais à tous les points qui ne méritent pas grand secret par les mains d'un secrétaire ; et l'autre qu'il ne faut pas qu'une âme vivante sache, je lui écris de ma main à cette heure que je commence à me remettre et que je n'ai plus que la foiblesse de ma jambe. »
Enfin, après une glorieuse campagne. Dieu lui ramena cet époux en parfaite santé, après de si grandes fatigues qu'il avoit souffertes pendant ce siège. On peut juger de la joie de M"® la duchesse de Schomberg. Leur bonheur n'étoit plus troublé que par le désir que M. de Schomberg avoit d'avoir un fîls; mais Dieu lui refusa cette grâce.
Il étoit gouverneur de Metz et Pays Messin, Toul et Verdun, capitaine des chevau-légers, colonel des Suisses, qui étoient les plus considérables charges de la cour. Il fut nécessaire pour le service du Roi qu'il allât dans son gouvernement de Metz. Mais comme Paris commençoit déjà à se révolter, M"« de Schomberg se trouvant dans cette ville où nul n'avoit la liberté de sortir, de quelque qualité qu'il fût, il fallut avoir des passe-ports de messieurs les Frondeurs. Mais comme M. le maréchal de Schomberg étoit également aimé de tout le monde, ainsi que madame son épouse , ils n'eurent point de peine à obtenir des passe-ports pour sortir de Paris et se rendre d'abord à Nanteuil, maison qu'ils avoient
proche de Paris. Ils partirent pour Metz * avec un train digne de la magnificence et de la grandeur du gouverneur. Tout le monde étoit ravi de l'espérance de voir arriver M. et M"»® de Schomberg, et la renommée avoit déjà porté les louanges de la bonté, de la générosité, et de la beauté de ces deux personnes si aimées et si admirées. Metz étant une ville considérable, avec un parlement, où les dames sont polies et agréables plus qu'en pas une autre province, et M. le duc de Schomberg ayant toujours été galant, les dames se préparoient à rendre la cour du gouverneur et de la gouvernante la plus agréable du monde. On leur fit une entrée pompeuse, on les fit monter dans un char de triomphe tout découvert, où il y avoit seulement deux places sur le derrière, où ils se mirent tous deux. Rien ne pouvoit égaler la mine haute et majestueuse, la beauté et l'agrément de ce héros et de cette héroïne. Ils gagnèrent les cœurs de tous les peuples qui les virent arriver avec un appareil si superbe. Ils arrivèrent à Metz parmi les bénédictions universelles ; on s'efforçoit à l'envi de leur rendre le séjour de Metz agréable. Les dames venoient jouer avec M. le maréchal de Schomberg; les autres alloient aux dévotions et à la promenade avec M"" la maréchale, et tous étoient ravis de pouvoir leur plaire *. Mais enfin une si longue suite de prospérités devoit finir, puisque Dieu ne veut pas que ses élus passent la vie dans les plaisirs et qu'il veut qu'ils partagent avec lui les peines qu'il a souffertes dans cette vie. La santé
1. lis n'allèrent à Metz qu'en 165fi. Loret nous donne les moindres aven» tares du duc et de la duchesse pendant les troubles de la Fronde avec des dates précises. Voyez Tâppendicb.
2. Ici, ni dans la Vie imprimée, il n'y a pas un seul mot sur les relations du duc et de la duchesse de Schomberg à Metz avec Bossuet. Voyez plus b6# VAppbndxcb.
de M. le maréchal de Schomberg devint chancelante, et les fatigues de la guerre lui firent sentir les douleurs de la goutte. Ce mal diminua la joie de toute sa maison et de toute la ville. On cherchoit cependant à le divertir, et comme il ne pouvoit sortir de sa chambre, les dames qui chantoient et qui jouoient venoient pour adoucir les inquiétudes de M. le maréchal de Schomberg. Une jeune demoiselle que madame sa femme avoit fait venir chez elle lui en donna de bien grandes. Ce fut la première disgrâce que Dieu fit sentir à M"® la duchesse de Schomberg que cette jalousie; car celles qu'elle avoit eues à la cour étoient pour des sujets qui lui étoient trop glorieux pour les pouvoir nommer des disgrâces.
Cette demoiselle, quoiqu'elle n'eût pas beaucoup de beauté, ne laissoit pas d'avoir assez d'agrément. Elle avoit les yeux noirs, le teint uni, mais tant de douceur et tant de modestie et un air si charmant dans toute sa personne, et tant de complaisance dans son humeur, qu'elle parut agréable à M™« la duchesse de Schombei^, et qu'elle l'aima extrêmement ; et cette sage personne aimoit véritablement aussi M"® de Schomberg, et quoiqu'elle eût dès lors le dessein qu'elle a exécuté depuis de se faire religieuse à la Visitation, elle ne pouvoit quitter M"® de Schomberg qui la tenoit quasi toujours auprès d'elle. Elle avoit la voix très agréable et charmante ; elle jouoit assez bien aux échecs, et M"* la duchesse de Schomberg la menoit ordinairement dans la chambre de M. de Schomberg, et même la prioit de demeurer avec lui pour le divertir lorsqu'elle étoit obligée de le quitter. M. de Schomberg chantoit avec elle, et il paroissoit qu'elle le divertissoit. xM™« la duchesse de Schomberg trouva qu'il se plaisoit trop avec cette aimable personne, et elle fut dans une jalousie si forte que personne ne peut s'imaginer combien elle se
trouvoit malheureuse que ceux qui ont senti une si cruelle passion. Ce qui augmentoit sa peine étoit la violence qu'elle se fesoit pour la cacher; car sa gloire se trouvoit blessée au dernier point quand elle songeoit à la différence qu'il y avoit d'elle à cette agréable personne; et cette passion dont elle vouloit être la maîtresse inutilement lui paroissoit si honteuse pour elle qu'elle la dissimuloît avec un soin qui la consumoit. Elle amenoit toujours cette aimable fille, comme elle avoit accoutumé, à monsieur son mari avec une violence qui lui déchiroit le cœur, afin de cacher cette passion à tout le monde, et elle alloit se renfermer dans les Filles de Sainte-Marie * tout le temps qu'elle pouvoit prendre, et surtout quand M. le maréchal de Schomberg alloit hors de la ville et dans son gouvernement, dans le temps que son mal lui donnoit quelque relâche. Le changement que M. le maréchal de Schomberg voyoit dans l'humeur de sa femme lui donnoit une extrême inquiétude ; mais il étoit bien éloigné d'en soupçonner le sujet, puisqu'il n'étoit point amoureux de cette demoiselle à un point qu'on dût craindre rien de mal, joint qu'il connoissoit sa vertu. Enfin Dieu tira M°»« de Schomberg de cette peine, et mit fin à cette cruelle passion; car la maladie de M. le maréchal augmenta à un tel point que les médecins jugèrent nécessaire qu'il vînt à Paris.
Comme l'hôtel de Schomberg n'étoit pas meublé, il logea à rhôtel de Liancourt. 11 se voyoit mourir il y avoit longtemps, et s'étoit retiré des plaisirs et du monde autant qu'il avoit pu. 11 fesoit carême, et fesoit même de grandes pénitences. Il passa un carême à Metz ne mangeant que du pain grossier. Sa piété donnoit une grande consolation à M"* la duchesse de Schomberg;
h Bien entendu dans le couTent que l'ordre de la Visitation avait à Metz.
mais elle vit bien que le mal de monsieur son mari étoit désespéré. La goutte remontée rendit son mal sans espérance. 11 mourut en héros chrétien. M. Joly, depuis évêque d'Âgen, fut celui qui l'assista pendant sa maladie et à sa mort. Gomme son mal étoit sans douleurs, il étoit tranquille et très souvent il chantoitleZ)e;?ro/lin(iû en musique, qu'il ne paroissoit pas qu*il fût malade, tant sa voix étoit belle et forte, qui n'étoit pas d'un homme qui devoit finir dans sept ou huit jours. M"* de Schomberg fondoit en larmes, quoiqu'il lui parlât de sa mort avec beaucoup de fermeté ; et quand elle le voyoit chanter le De profundis, elle lui disoit qu'il n'étoit pas en rétat qu'il disoit, et qu'il prenoit plaisir de lui faire répandre des larmes. Enfin ce jour terrible pour elle étant arrivé, elle n'eut plus la liberté d'entrer dans sa chambre; elle demeura dans la sienne et dans son lit si accablée qu'elle étoit aussi près de mourir que lui. Elle entendit enfin M. l'évêque d'Agen entrer dans sa chambre qui lui dit : a Madame, c'en est fait, il est temps de pleurer. » A cette terrible parole, elle songea que dans ce moment il étoit décidé devant Dieu de l'éternité heureuse ou malheureuse de cet époux si cher. Elle eut des convulsions qui la laissèrent sans sentiment; et lorsqu'elle revenoit et que cette pensée terrible s'offroit à son esprit, elle retomboit évanouie. Cependant il fallut revenir de cet état malgré elle, par les soins que l'on prit d'elle, et elle voulut sortir de l'hôtel de Liancourt, ne pouvant supporter de si près son malheur.
Elle a avoué à une personne, plus de vingt ans après', qu'elle n'étoit jamais entrée ou môme n'avoit jamais passé auprès de cet hôtel , qu'elle n'ait senti une très grande douleur qui se réveilloit par cette vue. On la mit
1. Ce paragraphe complète une lacune qui était dans la Vie imprimée
dans son carrosse, et elle commanda qu'on la menât au couvent de la Madeleine ^ Elle se souvint dans ce moment que feu M"® la marquise- de Meignelay, qui étoit mère de la première femme de M. de Schomberg, et dont la piété étoit en vénération à toute la France, étoit la protectrice et en quelque façon la fondatrice de ces filles pénitentes , et que même dans le temps que M"* de Schomberg étoit à la cour, avant son mariage, elle la nommoit sa fille, et s'adressoit à elle pour toutes les choses qu'elle souhaitoit pour ses filles pénitentes, qu'elle les lui avoit recommandées en mourant, et qu'elle lui avoit promis d'être leur protectrice ; tout cela lui étant revenu dans l'esprit dans le temps qu'elle voulut sortir de l'hôtel de Liancourt, elle changea le dessein qu'elle avoit eu d'abord d'aller aux Filles Bleues ou Annonciades Célestes.
Elle fut donc emportée dans son carrosse, et on la porta ensuite dans un lit, dans un appartement de ce couvent qui étoit lors gouverné par des Filles de Sainte- Marie. La marquise de Meignelay avoit donné quatrevingt mille livres à condition que quatre religieuses de la Visitation gouvernassent ce couvent de la Madeleine. Ce fut cette raison qui rendit M"® la duchesse de Schomberg leur bienfaitrice et leur protectrice et qui lui fit prendre sa retraite dans ce couvent dans ce temps d'affliction, non pas par vanité, comme ses amies lui en fesoient la guerre; car il est vrai qu'il y avoit peu de dames de qui la conduite eût été assez nette et assez irréprochable pour pouvoir faire un pas comme celui-là sans craindre que Ton fit l'examen de leur vie passée; mais elle n'avoit rien à craindre. Toute la cour lui écrivit; tous les princes et les princesses, et tous ses