‹ Madame de La Fayette; sa vie et ses œuvresChapitre 11 sur 36 · LA MÈRE · texte numérisé non relu

LA MÈRE

Madame de La Fayette laisse le souvenir d'une femme d'esprit, qui fut un grand écrivain, capable d'apprécier les lettres latines ou italiennes, de critiquer des ouvrages français et d'une Dame d'Honneur qui sut tenir habilement sa place au milieu des intrigues d'une cour, sans cesser d'être une femme d'intérieur, entourée de nombreux amis. Mais derrière la femme d'apparat, figée dans l'attitude que l'histoire littéraire a déclarée la sienne, il y a une véritable femme et une mère.

Au début du siècle dernier on écrivait encore que Madame de La Fayette: "est une femme qui, déUvrée des occupations domestiques et paisibles de son état, est transportée dans les sociétés de beaux esprits, et tourmentée des prétentions du savoir: à qui le nom de mère et d'épouse, de femme vertueuse, douce et modeste est moins cher que celui d'auteur^ ! " L'excellente leçon pour les femmes ambitieuses d'écrire ! Inutile de dire que celui que nous citons est La Beaumelle, Voyons si l'exactitude de son jugement en égale la morahté.

D'abord on ne peut pas dire qui a nourri les deux bébés; s'ils étaient en nourrice en Auvergne ou à Paris; nous ne connaissons rien de leur première enfance, mais la remarque serait également vraie de presque tous les enfants de l'époque — qu'ils soient de femmes de lettres ou de femmes "vertueuses douces et modestes." C'est Jean- Jacques Rousseau qui a découvert que l'enfant est intéressant en tant qu'enfant, Madame de La Fayette ne partageait pas cet avis. Pour elle comme pour ses contemporaines, les enfants n'avaient le droit de prendre rang ni dans la société, ni dans la correspondance ni dans la Httérature. Mais cela ne veut pas dire qu'ils ne tenaient pas dans sa vie autant de place que dans celle des autres mères du XVII^ siècle.

On croirait même qu'elle s'en occupait un peu plus que les autres car elle écrit à Pomponne, comme nous l'avons déjà vu: "....le ne faisois que disner et souper céans quand vous esties a Paris présentement iy couche il est vray que la peur des

1 Cité par De Feller (F. X. l'abbé), Dict. hist. iv. 520.

CH. viii] La Mère 141

voleurs quy sont desch aines en mon faubourg y a contribue pr cette nuit et vous juges bien quil faut quelque bonne raison pr obliger une mère de famille comme moy a quitter ses anfans j 'ay donne une nourice aux vostres quy est une créature admirable," etc.^

A l'époque où Madame de La Fayette écrivait cette lettre, l'aîné de ses enfants n'avait pas plus de cinq ans. Ils étaient tous deux à Paris avec leur mère; elle avait l'habitude de s'en occuper, et on avait recours à elle quand il s'agissait des enfants d'autrui, ne fût-ce que pour trouver une nourrice.

Mais on la consultait aussi sur des questions plus importantes et si l'on en juge par ce qu'elle conseillait à la jeune Madame de Grignan, elle savait bien élever les enfants. En parlant de Pauline, Madame de Sévigné écrit: "Je l'ai dépeinte à Madame de La Fayette: elle ne croit pas que vous puissiez ne vous y point attacher; elle vous conseille d'observer la pente de son esprit et de la conduire selon vos lumières: elle approuve extrêmement que vous causiez souvent avec elle, qu'elle travaille, qu'elle lise, qu'elle vous écrive et qu'elle exerce son esprit et sa mémoire^." Elle n'avait donc pas la réputation d'être une mauvaise mère.

A l'époque où elle voyageait entre Paris et l'Auvergne il semble qu'elle ait laissé ses enfants à Paris aux soins d'un précepteur^ mais dès qu'ils furent d'âge à tenir un rôle dans la vie ce fut elle et non pas leur père qui s'occupa de leur établissement.

On s'est plu à représenter Madame de La Fayette comme un bas bleu, souffrant de vapeurs, passant la plus grande partie de sa journée sur son lit galomié d'or; ce fut donc rni étonnement général lorsqu'on apprit, il y a quelques années, qu'elle s'était mêlée aux affaires de Savoie. On avait même l'air d'en vouloir à la comtesse d'avoir été trop secrète et d'avoir égaré l'opinion commime. L'opinion s'obstinait à être trompée presque malgré Madame de La Fayette et maintenant elle court à l'autre extrême et l'on veut faire d'elle une femme intéressée au dernier point.

Nous avons démontré que le reproche d'avoir ménagé son crédit au heu de l'employer pour les Sévigné n'est pas fondé. Son désintéressement va plus loin et l'on s'étonne que cette

1 Voir la lettre à la page 89. ^ g^v. vnr. pp. 235-6.

3 Dans une lettre de la Coll. Feuillet de Conches elle fait mention d'un "M. Fournier qui est le preceptevir de mes anfans."

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accusation ait pu être portée lorsqu'on lit la correspondance de Louvois, certaines lettres de Madame de Sablé, et surtout cette appréciation formulée aussitôt après sa mort: "Elle avait partout un grand crédit, dont elle ne faisait usage que pour rendre service à tout le monde^." Il est vrai que, d'une part, l'on n'a pas pris la peine de consulter ces documents manuscrits, et que, d'autre part, on a le droit de se méfier un peu d'une notice nécrologique. Et cependant l'auteur de cet article dans le Mercure Galant était probablement mieux renseigné sur le vrai caractère de Madame de La Fayette que ne l'étaient certains critiques du XIX^ siècle.

Il ne s'ensuit pas que la comtesse ait négligé ses propres intérêts— ou plutôt les intérêts de ses enfants. On n'a qu'à lire ses lettres adressées à Ménage à l'occasion de son premier voyage à Paris après 1655, pour voir que la jeune femme n'a pas eu la tête tournée par son beau mariage. Elle met en location sa propre maison à Paris pour une certaine somme et en loue une autre pour son séjour à un prix moins élevé. Plus tard, lorsqu'elle vit qu'il fallait placer ses deux fils et que son mari ne l'y aiderait guère, elle sentit la nécessité qu'il y avait de se "former un esprit liant." C'est ce que fait toute bonne mère française et loin d'en faire un grief à Madame de La Fayette il faudrait admettre que ce trait montre combien elle prenait au sérieux ses devoirs maternels. Lorsque Pomponne tombe en disgrâce, la première pensée de Madame de La Fayette va aux nombreux enfants dont l'avenir est ainsi compromis^. Bien des fois dans sa vie, lorsqu'elle aurait dû être au lit, elle prit la plume pour solliciter, ou fit atteler sa voiture pour aUer quémander à la cour. Il n'y eut rien — ni fièvre, ni vapeurs, ni points de côté — qui put l'empêcher d'assurer l'avenir de ses enfants.

Elle en fut bien récompensée. Son fils aîné n'entra dans l'église que pour en connaître les avantages. "Il avait des abbayes," dit Saint-Simon, "et nul ordre." En 1670 il reçut l'abbaye de Valmont ; l'évêque François de La Fayette, son grand oncle, lui céda en 1676 l'abbaye de Dalon et en 1677 le roi lui donna l'abbaye de La Grenetière en Poitou^. D'après Saint-Simon ce fils était "homme d'esprit, de lettres.... cynique et singulier qui avoit de l'honneur et des amis*." Son éducation

^ Mercure Galant, juin 1693, p. 195.

2 Arsenal, ms. 6626, P 385, 2^ lettre à Pomponne.

3 Gazette, N» 18, 4 mars 1679, p. 108.

* Note de Saint-Simon au Journal de Dangeau, v. p. 57.

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ne fut pas sans causer des soucis, mais Madame de La Fayette veillait sur lui et lorsqu'elle s'aperçut, par exemple, que Lassay voulait l'entraîner avec lui en Italie, elle ne manqua pas de montrer au marquis ce qu'elle pensait. Elle saisit l'occasion pour dire également à cet étrange ami que puisqu'il savait que l'abbé empruntait de l'argent il aurait dû la prévenir au lieu de laisser venir la faillite. Elle conseille à Lassay de faire un séjour à l'étranger et lui laisse entendre que sa réputation à Paris n'est pas pour l'encourager à y rester^. Évidemment Madame de La Fayette prenait son rôle de mère tout à fait au sérieux.

Ce même Lassay dans une lettre écrite en 1686 raconte à Madame de Maintenon une histoire invraisemblable: Madame de La Fayette aurait été une mère trop attentive et une bien mauvaise amie. Lassay serait allé en Hongrie et, au moment de partir, il aurait confié à Madame de La Faj^ette, qu'il croyait lui être dévouée, toutes ses affaires, en lui disant qui étaient ses amis et qui ses ennemis. Parmi ces derniers se trouvait un Monsieur de Sauleux, grand oncle maternel de la propre fille de Lassay, Lassay accusa Madame de La Fayette : (1) de s'être liée avec Monsieur de Sauleux pour marier Mlle de Lassay au jeime de La Fayette: (2) d'avoir tout fait, dans ses lettres à Lassay, pour le persuader de ne pas revenir en France : (3) d'avoir répandu à la cour des médisances sur son compte : (4) d'avoir fait écrire Segrais à Lassay pour proposer le mariage en question comme si Segrais en avait eu l'idée le premier : (5) d'avoir obtenu de Louvois, en se servant du nom de Sauleux, une lettre de cachet pour empêcher Lassay de faire sortir sa fille du couvent à son retour.

Il demande à Madame de Maintenon de faire lever cette lettre de cachet et dit, en passant, qu'il a conservé toutes les lettres de Madame de La Fayette à ce sujet. On a beau traiter Lassay de visionnaire et supposer qu'il avait la manie de la persécution, son réquisitoire est clair et il offre ses documents sur un ton assuré. Il est fort probable que Madame de La Fayette essaya d'arranger ce mariage. Il serait difficile de dire dans quelle proportion Lassay a brodé sur ce thème et il est regrettable que nous n'ayons plus les lettres qu'il possédait, car elles auraient pu nous montrer l'affaire sous un tout autre jour. Dans les minutes de Louvois nous n'avons trouvé aucune trace de correspondance au sujet de cette lettre de cachet.

^ Lassay, Beciieil de diff. choses, i. 380.

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D'après ce que dit Saint-Simon^ l'abbé de La Fayette aurait pu se marier, car il écrit: "Il avoit des abbayes et nul ordre. Il est mort. ...sans avoir été tenté de se marier^." Madame de La Fayette qui ne songeait "qu'à remettre ce nom et cette maison à la cour et dans le monde^ " ne pouvait donc compter que sur son second fils. Il fut de tout temps destiné à l'armée et dès qu'il eut l'âge d'y avoir un emploi, sa mère s'en occupa, auprès de Louvois, avec succès, puisque celui-ci lui répondait de Versailles le 13 octobre 1675: "J'ai reçu Madame le billet que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire le 2^ de ce mois. J'ay rendu compte au Roy de ce que vous désirez, qui a bien voulu accorder à Monsieur votre fils l'enseigne colonnelle de son régiment pour en estre pourvu aussitôt qu'elle sera vacante. Quand il vous plaira m'employer en des choses plus considérables j'essayerai de vous faire connoître que je ne puis être plus véritablement que je suis votre très dévoué et très obéissant serviteur*." Madame de La Fayette ne veut pas en rester là et une nouvelle intervention lui vaut le billet suivant:

"À Fontainebleau le 7 septembre 1678.

Madame,

J'ai différé de répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire pour procurer à Monsieur votre fils luie des compagnies vacantes au régiment du Roy, jusqu'à ce que sa Majesté en eut disposé. Je vous donne présentement ad vis avec bien du plaisir que le Roy lui en a accordé une, et bien de la joye de pouvoir profiter de cette occasion pour vous assurer que je suis.... " etc.^

Mais ce n'est pas tout d'avoir un emploi — il faut aussi être payé — ce qui motive une lettre de Madame de La Fayette, à laquelle Louvois répond en ces termes :

1 Jour, de Dangeau, cité.

2 Le 2 mai 1729, âgé de 71 ans. Mercure, juin 1729, p. 1259. ^ Lettre de Covilanges à Mme de Sév. le 27 août 1694.

* Vol. 528, p. 316. Les lettres seront données ici d'après les minutes manuscrites de Louvois conservées aux archives du Ministère de la Guerre, à Paris. Des passages de la plupart de ces lettres ont été publiés par M. Jean Lemoine dans la Revue de Paris du 1<='" sept. 1907. Nous donnerons, autant que possible, les lettres in extenso mais nous en serons empêché parfois, car à certains endroits l'écriture est illisible — tellement elles ont été griffonnées à la hâte.

6 Vol. 578, p. 49.

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"À Saint-Germain le 15 avril 1679.

"Suivant ce que vous avez désiré par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire je vous envoie un ordre à Monsieur du Monceau pour faire payer à Monsieur de La Fayette ce qui lui peut être dû depuis le jour qu'il est party de sa garnison jusque à la fin de ce mois. Je souhaiterais, Madame, avoir de meilleures occasions de vous témoigner combien je suis....^"

Son fils lui écrit ce même mois pour lui dire qu'il risque d'être envoyé en garnison dans une ville quelconque, ce qui nuirait probablement à ses chances d'avancement. Madame de La Fayette ne craint pas d'écrire de nouveau à Louvois qui la tranquilHse ainsi:

"À Saint-Germain le 25 avril 1679.

" J'ay reçu. Madame, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire hier. L'avis que Monsieur votre fils vous a donné que l'on allait séparer un des bataillons du régiment du Roy pour l'envoyer en garnison dans des villes, est sans fondement puisque ce corps est désigné pour servir avec trois bataillons en campagne. Ainsi vous ne devez avoir aucune inquiétude, et je n'ay qu'à vous assurer que je suis toujours votre très humble et très obéissant serviteur 2."

Le mariage du Dauphin au début de 1680 fournit à Madame de La Fayette une autre occasion de faire avancer son fils. Il s'agit de nommer dix hommes pour être, comme dit Madame de Sévigné, ses "dames du palais," et le choix doit être fait dans les plus illustres familles du royaume. Louvois écrit à ce sujet:

"À Saint-Germain le 20 février 1680.

"J'ai reçu Madame le billet que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire ce matin. Je ne voy rien de plus désirable pour un homme de l'âge de Monsieur de La Fayette que d'être choisi pour suivre Monsieur le Dauphin, mais il serait fâcheux d'y être sans y pouvoir faire la dépense qu'y feront ceux qui auront de

1 Vol. 620, p. 227, Lettre inédite. Nous ne reproduisons pas scrupuleusement l'orthographe de ces brouillons de lettres.

2 Vol. 620, p. 416, inédite. Mme de La Fayette qui veut pour son fils des occasions de gloire, demande également en sa faveur des congés: "J'ai reçu. Madame," lui écrit Louvois de St Germain le 13 oct. 1679, "la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire pour le congé de M. votre fils. Je l'ay atissitôt fait expédier et vous le trouverez ci joint. Je vous suppUe...." etc. (Vol. 625, p. 269).

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pareils emplois. Il n'y a personne qui puisse vous donner des conseils sur cela, et c'est a vous de voir si vous êtes en état de lui donner 14 ou 1500 pistoles par an qu'il faudrait au moins y dépenser, outre ce qu'on tirera du Roy.

"Après avoir étably que vos affaires sont en état de l'y soutenir, je dois vous dire qu'il n'y a pas d'autre voie que celle d'escrire au Roy, si vous n'êtes pas en état de lui en venir parler; si Madame de Montespan veut rendre votre lettre et l'appuyer de ses offices, il y aura lieu de bien espérer de votre demande; Que si vous ne voulez pas l'en importuner, je m'offre à vous pour présenter la lettre que vous écrirez sur cela au Roy. Soyez bien sûre.... " etc.^

Madame de La Fayette trouva-t-elle la dépense trop considérable? Ne reçut-elle pas satisfaction? Toujours est-il que le nom de son fils ne figure pas dans la liste des menins du Dauphin. Mais moins de trois mois plus tard Madame de La Fayette reçut ce petit mot qui dut la consoler de son échec :

"À Saint-Germain le 5 mai 1680.

"Le Roy ayant donné cette après-dinée le régiment royal à Monsieur le Marquis de Créqui, sa majesté a disposé du régiment de la Fère en faveur de Monsieur le Marquis de La Fayette. Je m'en réjouis avec vous, et vous assure qu'il ne peut rien vous arriver d'agréable à quoy je ne prenne une très sensible part^."

L'influence de Madame de La Fayette va en grandissant car Louvois lui écrit bientôt le billet suivant :

"À Charleville le 28 aoiist 1680.

" J'ay reçu le billet que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire le 16 de ce mois. Je suis un peu scandaUsé des remerciements que vous me faites de ce que j'ay dit à Monsieur de la Trousse, et je croyais que vous étiez assez persuadée de la part que je prends à ce qui vous touche pour ce qu'il vous a mandé ne vous paraisse pas nouveau. Je feray avec plaisir ce que vous m'ordonnez à l'égard de Monsieur de La Fayette et en toute occasion, vous et luy connoitrez que je ne puis être plus que je suis...." etc.^

On croirait volontiers que la phrase "Je feray avec plaisir ce que vous m'ordonnez à l'égard de Monsieur de La Fayette"

1 Vol. 638, p. 378. 2 Vol. 642, p. 68.

3 Vol. 643, 2e partie, p. 159.

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n'est qu'une formule à laquelle il ne faut pas trop ajouter foi, si bientôt après on ne voyait pas que Madame de La Fayette "désira" et obtint le déplacement d'un régiment. Voici la lettre de Louvois à ce sujet:

"À Versailles le 22 octobre 1680.

"J'ay reçu votre billet d'hier, par lequel j'ay appris avec beaucoup de déplaisir la maladie de Monsieur votre fils. Les officiers de son régiment ne savent ce qu'ils désirent quand ils demandent à changer de garnison, mais puisque vous le d sirez il ira à Fribourg; les ordres du Roy en seront envoyés demain.

"Je ne l'ay point fait marcher en Loraine, ainsi que vous le demandez, parce que comme on n'y travaille point je vous réponds qu'il n'y serait pas arrivé que vous recevriez des lettres des officiers par lesquelles ils se plaindraient de leur mauvaise destinée. Je vous supplie..,." (formule de poHtesse ilHsible)i.

En même temps elle ne cesse de s'occuper des plus petits détails. "Elle eut une recrue à faire pour son fils," raconte Gourville, "et en parla à plusieurs personnes pour lui trouver des hommes et surtout à bon marché. Elle me conta un jour que, ayant employé un maître des comptes à cet usage, il lui avait fait effectivement quinze bons hommes." Ceci fait, elle recommence à importuner Louvois pour lui dire du bien de son fils qui, d'après elle, n'est pas quelqu'un qu'on puisse négliger. Le ministre en vient même à faire des excuses au jeune officier pour un motif que nous ignorons. Lorsqu'il en informa Madame de La Fayette, Louvois nous fait savoir du même coup que les lettres de l'auteur de la Princesse de Clèves étaient appréciées de ses contemporains :

"À Sainte-Marie aux Mines le 13 octobre 1681.

"Je quitterais toutes les affaires que j'ai, avec plaisir, pour fire souvent de pareilles lettres à celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 4 de ce mois. Je vous rends très humbles grâces des marques qu'il vous plait me donner de votre amitié dont je connais assez le prix pour profiter de toutes les occasions que vous me donnerez de la mériter.

"J'ai fait mes excuses à Monsieur de La Fayette de ce qui s'est passé entre lui et moi à Fontainebleau, et je ne crois pas être mal avec lui. Conservez-moi toujours quelque part à

1 Vol. 645, p. 481.

148 Madame de La Fayette [CH.

l'honneur de vos bonnes grâces et soyez persuadée qu'on ne peut être plus véritablement que je suis, votre très humble et très obéissant serviteur^."

L'année suivante c'est un congé qu'il faut, et Lou vois répond :

"À Versailles le 12 juin 1682.

"Je ne vois point d'inconvénient à ce que Monsieur de La Fayette aille voir Monsieur de Bouflers et y demeure autant de temps que vous le désirerez. Je vous supphe de me conserver toujours un peu de part à l'honneur de vos bonnes grâces et de me croire aussi véritablement que je suis...." etc.^

Mais peu après ce congé le fils de Mme de La Fayette donne lieu à un mécontentement que Louvois exprime avec toute la déhcatesse que la situation exige :

"À Versailles le 4 août 1682.

"Je suis obligé avec déplaisir de vous avertir, Madame, que la conduite que tient Monsieur de La Fayette à Strasbourg, n'est pas bonne, qu'il boit souvent et avec excès, ce que vous jugerez bien qui ne peut pas donner à sa Majesté des impressions favorables de sa conduite. Je suis bien fâché du chagrin que cet avis vous donnera, mais je ne prendrais pas autant de part que je fais en tout ce qui vous touche, si je vous cachais une pareille chose. Je suis, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur^."

En écrivant ainsi, Louvois adoucit beaucoup la gravité des faits. La Fayette fut accusé avec de Biron et de Créquy d'avoir mangé de la viande les jours maigres, d'avoir insulté des bourgeois la nuit et d'avoir jeté des cailloux dans leurs fenêtres, d'être entré de force dans un cortège de noce l'épée à la main, et enfin d'avoir fait venir la garde pour maltraiter les bourgeois qui y assistaient'*. Voilà ce que Louvois appelle "boit souvent et avec excès."

Mais tout s'arrange quand on a des amis en cour et l'incident se termine par les trois billets suivants :

1 Vol. 659, p. 110. 2 Vol. 678, p. 263. "" Vol. 680, p. 96.

* Lettre de Louvois au Marquis de Chantilly qui a ordre du roi de faire vivre sans scandale ces messieurs ou de les arrêter jusqu'à nouvel ordre.

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"À Versailles le 11 août, 1682.

"J'ai rendu au Roy la lettre que vous m'avez adressée pour Sa Majesté, qui l'a lue tout entière et m'a commandé de vous assurer que c'était toujours avec plaisir qu'elle en recevait de votre part, et qu'elle était bien aise de voir l'apparence qu'il y avait que ce qui lui avait été mandé de Monsieur de La Fayette n'était pas véritable, et qu'elle m'avait commandé d'écrire pour en être informée, ce que vous ne douterez pas, je m'assure, que je n'aie fait avec beaucoup de plaisir, m'intéressant autant que je fais à tout ce qui vous touche. Je vous ferai part de la réponse que j'aurai.. ..Je suis toujours véritablement...." etc.^

"À Versailles le 17 août 1682.

"C'est avec plaisir que je vous donne avis que le Roy, ayant été informé que Monsieur de La Fayette n'a failli à Strasbourg que pour avoir hanté mauvaise compagnie, elle m'a commandé de lui escrire de partir.... pour retourner au dit Strasbourg et continuer à y prendre soin de son régiment....

"Je prends part à la satisfaction que vous devez avoir de la résolution de Sa Majesté et je vous supplie d'être persuadée que l'on ne peut être plus véritablement que je suis.... 2"

Voici la lettre à Monsieur de La Fayette :

"Monsieur — Sur le compte que j'ay rendu au Roy que votre conduite n'avait pas été aussi mauvaise qu'on avait mandé à Sa Majesté, elle a trouvé bon de vous permettre de retourner à Strasbourg pour prendre soin de votre régiment. Je suis.... "

Madame de La Fayette sollicite encore une fois une faveur

et reçoit la réponse suivante :

"À Versailles le 8 avril 1684.

"J'ai vu par le billet que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire le déplaisir que vous avez de ce que le régiment de la Fère n'est pas destiné à servir en campagne. Je vous remercie de la manière honnête dont vous vous en plaignez et je m'assure que vous ne doutez pas que je ne prenne part à la peine que cela vous fait, mais la première fois que je verrai Monsieur de La Trousse je l'entretiendrai plus amplement et lui dirai ce que je crois qu'il y a à faire pour essayer que ce régiment soit des premiers qui sortiront des garnisons pour servir en campagne. Je suis toujours de tout mon cœur....^"

1 Vol. 680, p. 309. 2 Vol. 680, p. 420.

3 Vol 712, p. 156. Lettre copiée par tm secrétaire et revue par Louvois

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À partir de cette date les affaires de son fils n'accaparent plus la première place dans la correspondance de Madame de La Fayette avec Louvois ; les affaires de Savoie y passent, naturellement, au premier rang. En 1689, cependant, Louvois écrit à Madame de La Fayette pour la féliciter du mariage qu'elle allait conclure pour son fils.

"Versailles le 14 septembre 1689.

"J'ai reçu. Madame, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire le 11 de ce mois. Je vous supplie d'être bien persuadée que je prends une grande part à ce qui vous touche. Je ne puis que me réjouir avec vous du mariage que vous êtes sur le point de conclure pour Monsieur votre fils auquel je rendrai toujours tout le service qui pourra dépendre de moy. Je suis, Madame, votre très humble et très obéissant ser\àteur^."

Ce mariage projeté est celui qui fut conclu entre Mademoiselle de Marillac, fille du doyen du conseiP, et René-Armand de La Fayette. "Ce mariage est fort bien," écrit Madame de Sévigné^. "Elle est de bonne maison, une alhance agréable, tous les Lamoignons, deux-cent -mille-francs^, des nourritures à l'infini. Madame de La Fayette assure tout son bien, elle n'en veut que l'usufruit, n'est-ce pas assez? Elle est fort contente; le mariage ne se fait qu'après la campagne."

Voilà pour la fiancée. Quelques jours plus tard, la marquise revient sur la question pour nous donner plus de détails sur le futur mari. "A propos de sublime Monsieur de Marillac ne fait point mal, il me semble: La Fayette est joli, exempt de toute mauvaise quahté ; il a un bon nom, il est dans le chemin de la guerre, et a tous les amis de sa mère qui sont à l'infini : le mérite de cette mère est distingué : elle donne tout son bien, et l'abbé

1 Vol. 856, p. 332.

2 " René de Marillac, chevalier d'Attichy, la Ferté s\ir Paroy, et autres lieux, conseilleur d'état ordinaire et d'honneur en tous les parlements de France" d'après le contrat de ce mariage (Archives de l'Allier, Reg. B 746).

3 ix. p. 205.

* On retrouve iin peu partout la mention de cette sormne. Dangeau écrit de Marly le 16 sept. 1689, "M. de la Fayette épousera après la campagne Mademoiselle de Marillac à qui on dorme 200,000 francs" {Journal, ii. 471). C'est confirmé par le contrat de mariage, déjà cité, où on Ut: " En faveur duquel mariage les seigneur et dame de Marillac, père et mère de la demoiselle future épouse, s'obligent à Im donner en avancement d'hoirie la somme de deiix cent mille livres...."

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le sieni ; il aura un jour trente mille livres de rente : il ne doit pas une pistole, ce n'est point une manière de parler : qui trouvezvous qui vaille mieux, quand on ne veut point de conseiller? La demoiselle a deux-cent-mille francs, bien des nourritures. Madame de La Fayette pouvait-elle espérer moins^? "

Le jeune colonel se marie en décembre de cette même année et dans les premiers jours de janvier 1690 Dangeau note que "Madame de La Fayette la jeune vient de paraître à la Cour pour la première fois^." Mais lorsqu'on est soldat il ne faut pas se laisser distraire de son métier, même par l'amour d'une jeune épouse, et son mariage brillant n'empêcha pas La Fayette de recevoir le petit mot suivant du ministre Louvois.

"À Versailles le 8 janvier 1690.

"Monsieur,

Le Roy apprend que le régiment de la Fère ne fournit pour les travaux de Belfort que treize hommes par compagnie. Comme l'intention de Sa Majesté est que les capitaines en donnent tout le plus grand nombre qu'il se pourra il est bien à propos que vous y teniez la main, si vous voulez que Sa Majesté soit contente de vous . Je suis .... * "

On peut supposer que malgré ce ton bref, et la nécessité où fut Louvois de réitérer son ordre poli mais tout mihtaire le 18 du même mois^, le colonel réussit à rendre "Sa Majesté contente de lui" car en avril 1693 le roi nomma le marquis de La Fayette brigadier d'infanterie^. Il arriva donc, juste avant la mort de sa mère, au plus haut degré de sa belle carrière. Madame de La Fayette n'eut pas la douleur de voir cette carrière brisée l'année suivante, car lorsque son fils mourut, de maladie, à Landau en 1694", elle avait cessé de souffrir elle-même depuis \me année. "Je vous fais mes compliments quoiqu'un peu tard, sur la mort de Monsieur de La Fayette," écrit de Coulanges à Madame de

1 L'abbé avait des rentes siir Chouvigny en même temps que sixr ses abbayes. Il se trouve dans le fonds paroissial de Chouvigny (Archives de l'Alher) im "extrait du contrat de rente fait au profit de M. l'abbé de la Fayette contre les habitants de Chouvigny en 1684." Il ne garda pour lui que 4000 livres de rente, Mme de La Fayette en avait 6000 (Dangeau, op. cit. XI. 64).

2 rs. 25 sept. 1689. ^ m. 52.

* Vol. 910, p. 140. ^ Vol. 911, p. 46.

6 Gazette du 4 avril 1693, p. 168 et Dangeau, iv. 254. •? Gazette du 21 août 1694, p. 405 et Dangeau, v. 57.

152 Madame de La Fayette [ch.

Sévigné'^. Sa pauvre mère n'avait songé qu'à remettre ce nom

et cette maison à la cour et dans le monde et le voilà soutenu

par les frêles épaules d'une fillette^. On dit que le testament de

Monsieur de La Fayette fait par les soins et du vivant de Madame

sa mère, a consolé sa femme et Monsieur de Marillac, "qui étoient

fort affligés avant que d'avoir vu ce testament lequel est très

désavantageux pour la veuve...." Madame de La Fayette mère

protège les intérêts des La Fayette par delà la tombe ! Voilà qui

détruit la réputation qu'on lui a faite de n'être pas bonne mère

et de tenir moins à ce titre qu'à celui d'auteur. Ses fils ne s'y

trompaient pas et ils se groupaient autour de leur mère malade

ainsi qu'elle dit dans la lettre suivante :

(Sans date)

"Ma santé est pire que jamais j'ay tant de maux que ie ne puis vous en rendre conte cependant ie vais toujours mais aussy ie ne vais pas loin car je n'ay presque point de jambes. J'ay céans toute ma famille. Mon fils est revenu de l'armée: il ne se porte pas trop bien non plus que moi il a une colique qui le tourmente et eut avant-hier un accès de fièvre nous verrons aujourd'hui si se sera la tierce. J'ay aussy sa femme qui ne se remet point de sa couche. Mon fils l'abbe est arrive de Normandie depuis deux ou trois jours sa santé est parfaite je n'aie rien a vous en dire il est a Versailles présentement et vous vera si tost après son retour. J'ay escrit a Monsieur de Segrais que vous l'aviez fait recommander au premier Président de Rouen. Je vous remercie de m'avoir retrouve cette stance de l'Arioste de Zerbin que j'avois tant d'envie de trouver ; avez-vous veu le livre de Monsieur d'Avranches du Paradis terestre je vous fais la une sotte question puisqu'il m'a envoyé ce livre il ne faut pas douter qu'il ne vous l'ait envoyé. Toute a vous Monsieur et de tout mon cœur au pied de la lettre. La C. de Là Fayette^."

En avril 1690 elle écrit à Ménage : "Mon estât est assez doux je suis très contente de ma famille mais ma santé est une chose

1 Sév. X. le 27 août 1694.

2 Cette fille épousa le prince de Tarente, fils de Charles, duc de la Trémouille {Mercure Galant, avril 1706, p. 307: Saint-Simon, ii. 397 etc.). Sa mère est morte assez jeune "d'une longue apoplexie," dit Saint- Simon, op. cit. X. 222. Dangeau en annonçant sa mort, dit, "Elle était tombée en enfance il y a de\ix mois quoiqu'elle n'eût que quarante-deux ans" (op. cit. xiv. 224, 14 sept. 1712).

2 L'allusion au Paradis terrestre (1691) fixe la date de cette lettre. Les citations qm suivent sont de la Coll. Feuillet de Conches.

viii] La Mère 153

déplorable" et dans une autre lettre où elle prévoit sa fin toute proche elle lui demande d'être un ami pour ses enfants et de veiller sur eux.

Enfin il nous est permis de la voir un instant grand'mère, accablée par sa maladie, mais courageuse. Elle est heureuse de pouvoir se dire qu'elle fut une mère accomplie et son cœur affectueux ne fait pas supporter à sa petite-fille le chagrin qu'elle a de n'être pas la grand'mère d'un garçon. "Je ne suis triste que par mes vapeurs," écrit-elle, "mes vapeurs font tout mon mal. Je n'ay aucun sujet de tristesse. Je suis heureuse a pindre (sic) comme disoit M^ de Choisi. M^e de La Fayette est une plaisante demoiselle je suis si esloignee de me fascher que je ne suis pas mesme faschee d'avoir cette belle demoiselle plustost qu'un garçon...."

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