‹ Madame de La Fayette; sa vie et ses œuvresChapitre 12 sur 36 · LE PSYCHOLOGUE— X^ PBINCESSE DE C LÈVES · texte numérisé non relu

LE PSYCHOLOGUE— X^ PBINCESSE DE C LÈVES

Une manière classique de faire ressortir les mérites du livre de Mme de La Fayette, c'est de ridiculiser les interminables romans qui l'ont précédé et de le présenter au public comme le premier roman de dimensions raisonnables. Or, la Princesse de Clèves n'est pas, en date, le premier roman en un volume. Ce n'est pas, non plus, le premier roman où l'auteur raconte des aventures contemporaines tout en les situant à une autre époque.

Quant à la psychologie de la plupart des longs romans antérieurs à la Princesse de Clèves, il est certain qu'elle se trouve plutôt dans les discours que dans les actions des personnages. Mais il existe d'autres romans, assez peu connus, d'où l'étude psychologique n'est pas absente et dont l'auteur éprouve le besoin de dire : "Je n'ay rien mis qu'un homme ne pust faire, ie me suis tenu dedans les termes d'une vie privée, afin que chacun se pust mouler sur les actions que ie descry^." On nous a déjà montré le caractère psychologique de quelques-uns des romans du début du XVIJe siècle^ sans dire qu'il en est un, du siècle précédent, qui a quelques points communs, malgré ses nombreux et graves défauts, avec la Princesse de Clèves ; nous en parlerons ici. Il s'agit d'un roman d'Héhsenne de Crenne dont le titre seul éveille l'attention: Les Angoisses douloureuses qui procèdent d'amours. C'est un roman romanesque, où l'on assiste à des batailles contre des brigands, à des tournois, à des emprisonnements ; on y voit aussi une femme épouser un mari sympathique, qu'elle connaît à peine, mais qu'elle aime au début parce qu'elle en est aimée. Et quand, plus tard, le mari vit que sa femme aimait ailleurs il "ne monstroit aucun mauvais semblant. Mais au contraire.... monstroit plus grande amitié que jamais^." Voici maintenant les titres des chapitres de la première partie: La jeune fille épouse un étranger qu'elle aime — L'origine du diver-

^ Le Chrysolite d'après Kuchler. Voir la note 2 ci-dessous.

2 Walther Kuchler, Zu den Anfàngen des psy. Rom. etc. Voir bibliog.

3 Helysenne de Crenne, Les angoisses.... etc. B. N. Res. Z. 2745, Chap. III.

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tissement de Hélisenne (l'héroïne) pour a3'mer à reproche — Hélisenne, surprise d'amours est apperceu de son mari — avec le résultat que nous avons déjà noté — Héhsenne change de logis mais pas de cœur (car l'aimé habitait en face de chez elle)— Héhsenne se passionne pour son ami — La jalousie du mari.... — Les approches des deux amans pour parler ensemble — Les amans.... usent de lettres — La lecture de ces lettres — Lettres de la dame — Courroux du mari jaloux et l'excuse de la femme — L'impatience d'amour par despit cherche la mort — Le conseil du serviteur fidèle.... Héhsenne est enfermée dans une tour.

Pendant la seconde partie Guenelic cherche "s'amye" à travers le monde. Il continue ses recherches au début de la troisième partie — reçoit des nouvelles de sa "maîtresse" — échange des lettres avec elle — lui parle — la déhvre de sa prison. Puis viennent les chapitres : De la repentance d'Héhsenne et de son trespas — Regrets de l'ami — Trespas de Guenelic.

Certes, ce roman est loin d'avoir la déhcatesse de la Princesse de Clèves, mais pour le moment il ne s'agit que de la psychologie et de la longueur ordinaire des romans. Or, ce roman n'est pas exempt de psychologie et il n'est pas interminable, car il est plus petit de format que la Princesse, ne comprend que trois parties, et pourrait se mettre aisément en poche^. Il en est de même des ouvrages qu'a étudiés Kuchler: et si l'on veut se rapprocher un peu plus de la date de la Princesse de Clèves, Mlle de Scudéry elle-même pubha, en 1667, Mathilde d'Aguilar qui n'a que 618 pages!

Par crainte d'allonger par trop un chapitre qui, vu l'importance même du sujet qu'il traite, ne peut être que long, nous ne nous attarderons pas aux romans secondaires qui ont précédé l'ouvrage de Mme de La Fayette et qui, pourtant, ont un grand intérêt. Il suffit de dire que pour qui a fréquenté les rayons d'une vieille bibhothèque, il est impossible de regarder la Princesse de Clèves ou comme le premier roman de modeste longueur, ou comme le premier roman psychologique.

En réahté, cet ouvrage est le premier où l'intérêt psychologique est plus important que les intrigues et que les aventures. L'auteur en le faisant a franchi une étape dans l'évolution du roman et une étape importante. En combattant les exagérations de ce qu'il a fait, nous n'avons pas la moindre intention de diminuer son mérite. Nous tenons seulement à ne pas oubHer les mérites moindres de ceux qui l'ont précédé et qui n'ont pas été assez ^ Le voliirae que nous avons vu n'est pas paginé.

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heureux pour trouver une place dans toutes les bibliothèques. De plus, seul un critique ignorant totalement les conversations et les discussions qui avaient lieu dans l'entourage de Mademoiselle et dont nous avons déjà parlé à propos de la Princesse de Montpensier, pourrait croire que le fait de situer l'action en France est une nouveauté,

Et s'il est exagéré de dire que Madame de La Fayette a eu la première l'idée d'étudier ses semblables au heu de ne faire appel qu'à la sagesse des anciens, comme on faisait le plus souvent au XVI^ siècle, il est également exagéré de prétendre que la Princesse de Glèves est une autobiographie.

Depuis que Sainte-Beuve a écrit : Il est touchant de penser dans quelle situation particuhère naquirent ces êtres si charmants, si purs, ces personnages nobles et sans tache, ces sentiments si frais, si accomphs, si tendres ; comme Mme de La Fayette mit là tout ce que son âme aimante et poétique tenait en réserve de premiers rêves toujours chéris, et comme M, de La Rochefoucauld se plut sans doute à retrouver dans M. de Nemours.... i,"j depuis ce moment, disons-nous, on n'a pu résister à la tentation d'écrire des "pages charmantes^" sur ce sujet. Il ne faudrait pourtant pas que le plaisir d'écrire des "pages charmantes" entraîne à fausser la vérité. C'est ce que, malgré nous, nous sommes obligés de reprocher à M. Auguste Dorchain lorsqu'il continue, après avoir cité le passage de Sainte-Beuve: "Par l'imagination aussi, avec une générosité magnifique, Mme de La Fayette transfigure sa faible et inconséquente mère — celle qui, si imprudemment, pour ne pas dire plus, la conduisait à vingt ans vers le dangereux cardinal de Retz — en cette admirable Mme de Chartres dont la tendresse divinatrice et la haute sagesse veillent, jusqu'à la mort, sur Mme de Clèves. Mais il y a un personnage encore plus complètement transfiguré, s'il est possible, c'est le mari; car au lamentable M. de La Fayette, elle a substitué M. de Clèves, parangon de toutes les délicatesses et de toutes les vertus. Est-ce générosité ici encore? Non, c'est plutôt amour. ...2"

Avec ce système, on est sûr d'atteindre le succès. Voici, nous

^ Portraits de femmes.

2 C'est ainsi que le Supp. litt. du Figaro qualifie, et avec raison d'ailleurs, les pages qu'il donne de la préface de M. Dorchain (Voir notre bibliog.), Fig. 14, xii. 1912.

^ Pp. xxx-xxxi de l'éd. Voir bibliog.

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semble-t-il, le procédé : il y a telle page de la Princesse qui rappelle tel épisode de la vie de l'auteur. Il est de toute évidence que l'auteur fait ici de l'autobiographie. Mais voici une autre page qui ne ressemble en rien à la réalité autobiographique. Admirez donc la générosité — ou l'amour — qui présente l'autobiographie sous un si beau jour. Le procédé est dangereux et pourrait mener loin. Comment sait-on que Madame Renaud de Sévigné était si faible et si inconséquente, où a-t-on pris que M. de La Fayette était lamentable? Comme nous l'avons déjà démontré, les documents que nous possédons ne motivent guère ces dires. D'ailleurs ce parallélisme entre la vie de l'auteur et la vie de l'héroïne du roman était plus complet tant que l'on croyait M. de La Fayette mort peu de temps après le mariage. On avait alors beau jeu, le mari mort — peut-être de jalousie — La Rochefoucauld, après la mort de sa femme, insiste auprès de Madame de La Fayette pour qu'elle l'épouse. Elle refuse — à l'imitation de la princesse — se retire du monde, écrit à Du Guet, v

etc. . . .Madame de La Fayette n'aurait fait qu'écrire ses mémoires dans la Princesse de Clèves. Malheureusement, la découverte de la date de la mort du mari a infirmé un peu le parallèle — sans qu'on ait voulu l'avouer jusqu'ici. En 1678, M. de La Fayette se portait très bien et, comme les auteurs du roman n'étaient pas inconnus dans le cercle intime de leurs amis, il est à supposer que, même si Mme de La Fayette n'avait pas eu l'idée d'en envoyer un exemplaire à son mari, il se serait trouvé parmi ces amis des âmes assez charitables pour lui faire cette déhcate attention. Et ce mari avait beau être "sot et benêt," vulgaire, et lamentable — il savait Hre et aurait pu apprécier les allusions de la Princesse de Clèves aussi bien qu'un critique du XIX^ siècle. Il ne faut donc pas répéter avec M. Dorchain, "Jamais confession de femme ne fut à la fois plus entière et, sous le voile de la fiction romanesque, plus pudique." Pudique, une telle confession du vivant du mari ? non pas ! A moins que l'on ne veuille pousser l'analogie encore plus loin et nous dire que c'est l'aveu de la Princesse de Clèves que fait ainsi Mme de La Fayette à son mari. Cela se pourrait — mais il y a une nuance. X Q La princesse de Clèves ne se doutait même pas de la présence de M. de Nemours quand elle fit son aveu — elle n'en eût pas fait -^ un prétexte à littérature. Et enfin, si la Princesse de Clèves est une autobiographie, pourquoi la Princesse de Montpensier — ou la Comtesse de Tendre — n'en serait-elle pas une?

Il est une autre façon d'envisager le roman. C'est, dit-on,

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un roman historique, sur la cour de Henri II, mais — ici on sourit avec indulgence et on ajoute — bien entendu, il ne représente pas la cour des Valois avec sa rudesse.... etc., mais bel et bien la cour polie de Louis XIV. Madame de La Fayette n'a fait qu'observer ce qui se passait autour d'elle, elle l'a décrit avec la finesse d'observation psychologique qui lui est propre.... C'est encore une demi-vérité que l'on nous offre.

Madame de La Fayette croyait faire un roman historique^, elle pensait fermement que la cour qu'elle voulait décrire était une cour pohe et ses contemporains auraient été étonnés de la voir représentée d'une autre façon^. Si elle n'a pas dépeint la grossièreté de l'époque ce n'est pas qu'elle l'ignorait: ce n'est pas non plus, parce qu'elle ne rédigeait qu'une autobiographie, c'est parce qu'elle faisait des concessions au goût de son monde, et qu'elle avait du respect pour son sexe et pour son art. Certes le résultat est peut-être tel qu'on le présente — mais il y a la manière — et il ne faut pas sous-entendre que Madame de La Fayette ne s'était pas mise en peine de savoir ce qu'était la cour qu'elle décrivait. EUe avait lu Brantôme et d'autres mémoires de l'époque^ qu'elle a suivis de près pendant la rédaction de son

^ Elle écrivait à Lescheraine que ce n'était pas un roman mais "des mémoires."

2 Arvède Barine l'a bien fait remarquer (et non pas à propos de la Princesse de Clèves) dans le passage que voici: (La société des Valois) "On sait assez qu'il n'en fut guère de plus corrompue. Cetix qui l'avaient connue en avaient néanmoins gardé un éblomssement, et eux-mêmes passaient sous Loms XIII pour les survivants d'une civilisation supérieure, exquise de politesse et d'élégance. Les femmes de la cour d'Anne d'Autriche tenaient à grand honneur d'attirer l'attention de ces vieillards grâce auxquels ' il y avoit encore en France quelque reste de la politesse que Catherine de Médicis y avoit apportée d'Italie ' " {Mém. de Mme de Motteville). A. Barine, La jeunesse de la Gr. Mlle.

UOrasie de Mézeray avait déjà dépeint "la plus pompeuse cour que

l'on ayt jamais veue une cour où régnoient les vrayes civilités &

la plus piire politesse: où les fausses galanteries & les bassesses ne s'estoient point introduites." Épître, 1646.

2 Ceux de Castelnau, p. e. (avec add. de Jean Laboureur, 1659, F»). Cette dociimentation ne fut pas ignorée des contemporains. Valincour

écrit "Il n'est rien de plus véritable et l'on trouve dans les mémoires

d'un courtisan qui fut présent à ce spectacle " Il ne nomme pas Brantôme mais les détails qu'il remarque sont dans les Mémoires. C'est M. L. Lalanne qui indiqua l'usage qu'en avait fait Mme de La Fayette. Voir Brantôme, sa vie el ses écrits, p. 367.

Nous avions l'intention, au début de ce travail, d'étudier en détail

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roman. Mais il y avait dans Brantôme beaucoup de choses qui déplaisaient à Mme de La Fayette et qui juraient avec l'atmosphère de son roman. Elle a donc exercé son droit d'artiste et a atténué et, au besoin, supprimé ce qui aurait fait tache dans la Princesse de Clèves.

Voici, à titre d'exemple, le portrait de Nemours par Brantôme : " Qui n'a veu Monsieur de Nemours en ses années guayes il n'a rien veu, et qui l'a veu le peut baptiser par tout le monde la fleur de toute chevallerie ; et pour ce fort aymé de tout le monde et principallement des dames desquelles (au moins d'aucunes) il en a tiré des faveurs et bonnes fortunes plus qu'il n'en vouloit et plusieurs en a il refusé qui lui en eussent bien voulu départir. J'ai cogneu deux fort grandes dames, des belles du monde qui l'ont bien aymé, et qui en ont bruslé à feu descouvert, et couvert, que les cendres de discrétion ne pouvoient tant couvrir qu'il ne parust. Plusieurs fois leur ay-je veu laisser les vespres à demy dictes pour l'aller veoir jouer ou à la paulme, ou au ballon, en la bassecour des logis de nos rois. Pour en aymer trop une et

les sources historiques de la Princesse de Clèves, et si nous ne l'avons pas fait, ce n'est pas parce que le sujet manque d'intérêt ou parce que ces sovirces sont introuvables, c'est tout simplement parce que nous avons appris en cours de route que cette tâche a été entreprise avant nous par des personnes plus compétentes et plus susceptibles de la mener à bien. En eiïet, parmi nos confrères de la Société d'histoire littéraire de la France il y a tout d'abord M. Chamard qm a cette question en main — et depuis longtemps M. Rudler est venu se joindre à lui, après avoir travaillé seul pendant quelque temps. Voilà même, nous apprend-on, qu'iin troisième membre de la Société s'est occupé du même sujet. De tout ceci rien n'est publié au moment où nous écrivons ces lignes. Les travaux de MM. Chamard et Rudler paraîtront sous forme d'édition critique. La troisième personne s'est désistée en faveur de ses confrères — mais publiera peut-être son travail après eux. Nous aurions mal employé notre temps si, avec tant d'autres recherches à faire sur notre auteur, nous nous étions obstiné à travailler dans le champ qvii occupe seul l'attention de ces messieurs, et cela aiirait été même indélicat, car c'est en assistant aux excellentes leçons de M. Chamard que nous avons eu l'idée d'entreprendre ce travail. Nous ne donnerons ici que quelques détails déjà connus — ou les résultats de nos petites recherches — très content de pouvoir laisser cette question entre les mains de travailleurs aussi compétents.

Nous venons de recevoir, quand la première partie de ce travail est déjà sous presse, le numéro de la Revue du XV I^ siècle contenant le premier article de MM. Chamard et Rudler sur cette question des sources de la Princesse de Clèves. Nous nous faisons un plaisir d'appeler l'attention des travailleurs sur cet article très docimaenté et du plus haut intérêt.

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lui estre fort fidelle, il ne voulut ajmaer l'autre, qui pourtant l'ayinoit tousjours. Je luy ay ouy raconter plusieurs fois de ses advantures d'amours, mais il disoit que la plus propre reeepte pour jouyr de ses amours estoit la hardiesse ; et qui seroit bien hardy en sa première poincte infailliblement il emporteroit la forteresse de sa dame ; et qu'il en avoit ainsy conquis de ceste façon plusieurs et moictié à demy force et moictié en jouant."

On n'a qu'à comparer ce portrait avec celui qu'écrit Mme de La Fayette, pour discerner, en même temps que de grandes ressemblances, des différences importantes et caractéristiques. EUe ne tient aucun compte de la dernière phrase^, qui détonnerait dans son roman. Partout ailleurs, en utilisant Brantôme, elle supprime ses gaillardises et adapte son esprit de camp aux besoins des gens de la cour. Brantôme est trop prolixe en parlant de Henri II — elle le résume. Elle fait faire un brin de cour à Madame la Dauphine par le duc de Nemours, bien que Brantôme n'en dise rien, mais lorsqu'elle raconte le projet de mariage entre le duc et Elisabeth d'Angleterre elle suit les mémoires d'assez près. "Ceste mesme reine," écrit Brantôme, "ayant ouy tant renommer M. de Nemours des perfections et valleurs qui estoient en luy, fut curieux d'en demander des nouvelles à feu M. de Randan, lorsque le roy François second l'envoya en Escosse faire la paix devant le Petit Lictz qui estoit assiégé." C'est là qu'on voit le roi faire des efforts pour persuader Nemours d'essayer sa bonne fortune, qu'on apprend les préparatifs de Nemours, et que ce dernier se fait précéder de M. de Lignerolles. "Tout à coup ledict voyage se rompit," dit Brantôme et il ajoute: "Je dirois aussy bien qu'homme de France, à quoy il tint que ceste rupture se fist, si -non qu'en passant, ce seul mot : que d'autres amours, possible, luy serroient plus le cœur et le tenoient plus captif et arresté^."

Madame de La Fayette fait une transposition chronologique puisque le fait se passe sous François II, et elle profite de la vague raison donnée par Brantôme pour attribuer à un amour pour la princesse de Clèves le changement survenu dans les projets de Nemours.

>àr 1 Et Bayle, dans ses Nouvelles lettres, 1685, T. li. 652 Im en fait un grief. Il trouve que Nemoiirs a trop de timidité et trop de respect pour être dans le siècle ("dans notre siècle" écrit Bayle) et cite le passage de Brantôme ci -dessus pour prouver que Mme de La Fayette a gâté "la nature et la vérité." 2 Brantôme, Éd. Elzév. xn. 350-352.

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On remarquera que Madame de La Fayette use de l'histoire à peu près de la même façon que Corneille et Racine. Corneille prend un homme au-dessus de la nature, mais son choix s'appuie sur l'histoire. Racine est plus humain, mais lui aussi se sert de l'histoire et de la légende. Dans la Princesse de Clèves, il n'y a que les personnages secondaires qui soient historiques. Le prince de Clèves ne s'est jamais marié. Mademoiselle de Chartres n'a jamais existé, mais le Vidame de Chartres auquel l'auteur du roman la rattache est un personnage historique et trouve place dans les récits de Brantôme, Les projets de mariage de Madame, sœur du roi, se Usent également dans les Vies des Dames illustres 'y Madame de La Fayette est plus concise que Brantôme. Pour l'histoire de Diane de Poitiers les som'ces en sont éparses dans les Mémoires, mais Madame de La Fayette dut avoir sous la main d'autres mémoires de l'époque qu'elle utihsa en vue de ce chapitre. Au tournoi, les couleurs du duc de Nemours que donne Brantôme, sont celles-là même que donne Madame de La Fayette . . . . " Monsieurde Nemours jaune et noir^(ui^igmfien^ jouissanceet fermeté ou ferme en jouissance, car il estoit alors, ce'dîsôît^on, jouissanto^me des plus belles dames du monde et pour ce devoit-il estre ferme et fidèle à elle pour bonne raison car ailleurs n'eut-il sceu mieux rencontrer et avoir^."

Brantôme ne fait qu'une allusion discrète à la Maison du Vidame de Chartres et de la reine ("Une très grande dame fut fort blâmée...."), mais Castelnau dit ouvertement, " ....la Reine Catherine, qu'il avoit longtems ser\àe par une pure inclination. ..."

Ces quelques citations^ suffisent pour indiquer la façon dont Mme de La Fayette se documentait. Lorsque les travaux qui sont actuellement entrepris, et dont nous avons parlé dans une note, seront pubhés, nous pourrons pénétrer encore plus avant dans les méthodes de notre auteur. Mais on ne se contente pas de rechercher, en ce moment, les sources historiques de la Princesse de Clèves, on va plus loin : on en recherche les sources romanesques. La tâche est plus difficile. Et pourtant on peut croire que les lectures de Mme de La Fayette ont influé sur le romanesque de son Hvre. Li'Amadis (rv. p. 151) peut lui avoir

^ Citation de Brantôme dans les Mém. de Castelnau, 1731, i. Add. de Laboureur au Liv. i. Chap. i. p. 271. Laboureur publia dans l'édition de 1659 des notes tirées des manuscrits de Brantôme. Cette édition a servi à Mme de La Fayette.

^ Voir aussi Lalanne, op. cit. Appendice "Brantôme et la Princesse de Clèves."

A. Il

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donné l'idée de la scène mélancolique où Nemours se promène le long de la rivière bordée de saules^. Les saules même — bien que leur présence résulte probablement d'une observation directe de Mme de La Fayette — peuvent être un souvenir du passage que voici: "Il n'y a nulle avenue que quelques arbres qui sont plantés sans ordre des deux costés d'un mail. Mais les saules qui bordent la rivière fort près l'un de l'autre composent de l'espaisseur de leur testes un ombrage.... etc. 2" C'est Segrais qui écrit cela dans une de ses nouvelles. On fait remarquer aussi que "la fin pénétrante de Madame de Clèves semble un souvenir lointain de la conclusion mélancolique des amours de Guenièvre et de Lancelot. Partagée entre la passion la plus légitime et le remords d'avoir involontairement abrégé la vie de son mari, Madame de Clèves prend le même parti que l'épouse coupable d'Artus et avec quelle élévation î^" On se rappelle que dans VAmadis, Lisvart aime Gradafilée du vivant de sa propre femme. Gradafilée ne lui cède pas. Lorsque Lisvart se trouve libéré par la mort de sa femme, Gradafilée le marie avec l'impératrice de Babylone'*.

Nous admettrions plus volontiers une influence générale de VAmadis et de VAstrée, une influence telle qu'un livre lu pour le plaisir, et non pas pour le profit, peut exercer sur les idées du lecteur. Ces deux romans ont pu aider à cette conception exaltée de l'amour, à cette élévation continue, à cette générosité magnanime qui se trouvent dans tous les romans de Madame de La Fayette.

Mais Madame de La Fayette ne manquait pas de se servir des incidents de la vie réelle. Par exemple, elle avait déjà raconté, dans VHistoire d'Henriette d'Angleterre, comment le comte de Guiche avait été blessé. Madame en entendit des nouvelles alarmantes chez le roi et elle "en fut si saisie qu'elle fut heureuse que l'attention que tout le monde avoit pour la relation empêchât de remarquer le trouble où elle étoit." Le duc de Nemours est blessé de même ; la princesse de Clèves, présente, éprouve un

^ On doit cette remarque à Eug. Baret, De VAmadis de Gaule et de son influence, p. 173 et smv.

2 La rivière bordée de saules revient souvent dans les écrits des contemporains de Mme de La Fayette. "Anaxandre et Amalthée ont une maison à vingt milles de Syracuse — une petite rivière qai après avoir serpenté dans les prairies bordées de saules — " (Clélie, T. vi. 1658, p. 825). Ce serait donc un souvenir de cette maison?

^ Baret, op. cit.

4 Voir V. du Bled, La Soc.fr. i. 49.

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saisissement tout comme Madame, mais elle n'a pas le même bonheur de pouvoir le cacher à tout le monde. Pour le caractère de Nemours, sa vie galante, le changement brusque qui s'opère en lui après sa rencontre avec la princesse de Clèves, certains de nos prédécesseurs ont suffisamment démontré que Madame de La Fayette avait sous les yeux un modèle en la personne de La Rochefoucauld. Il en est de même pour la princesse — et, comme nous l'avons déjà vu, la mère serait un souvenir de Madame de La Vergne. Sans transformer le roman en autobiographie, on doit admettre que l'auteur a puisé dans son expérience personnelle aussi bien pour certains événements que pour les sentiments des personnages.

Mémoires historiques, vieux romans, expériences personnelles, voilà des sources que l'on ne saurait reprocher à Madame de La Fayette. Ce n'est pas tout. Elle aurait, dit-on, utilisé un roman contemporain écrit par Mme de Villedieu. Elle lui aurait pris, non pas un détail, mais l'idée fondamentale de son roman — l'aveu d'une femme, coupable seulement dans son cœur, aveu fait à son mari qui l'aime et n'en est pas aimé. Cet emprunt, si c'en est un, ne passa pas inaperçu aux yeux du critique Vahncour qui fait dire à une "personne de qualité,"^ "Je sçay bien que dans le second tome d'un certain Uvre que l'on appelle, si je ne me trompe. Les Désordres de Vamour, on trouve une histoire qui a quelque rapport avec celle-cy. On y voit le Marquis de Termes amoureux de sa propre femme: on voit cette femme répondre aux empressements de son mari avec beaucoup de froideur et d'insensibiUté, chercher la soHtude, fuir le grand monde, & enfin devenir malade de chagrin. Son mari en est au désespoir; il ne la quitte point: & l'ayant un jour surprise comme elle fondoit en larmes, il la presse de luy découvrir le sujet qui les faisoit couler. Elle s'en défend longtemps, & enfin elle luy avoue qu'elle aimoit le jeune Baron de Bellegarde....Il répond.... ce que vous ne devineriez pas sans doute: il asseure sa femme qu'il ne sera jamais content qu'elle n'ait épousé celuy qu'elle aime. Il part de la main pour aller soUiciter la dispense auprès du Saint Père : & jugeant que l'affaire pourroit traîner en longueur de ce costé-la il se fait tuer à la première occasion qu'il en trouve, après avoir fait son Testament, dans lequel il fait son neveu son légataire universel, à condition d'épouser celle qu'il laissoit veuve^par sa mort. C'estoit un mari, cela, ajousta-t-il en riant. ...^"

1 Valincoxir, Lettres à la Marquise, pp. 216-218.

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Aussitôt le défenseur de Mme de La Fayette répond dans ses Conversations sur la critique de la Princesse de Clèves^: "Ce qu'il y a de seur à l'égard de l'Auteur de la Princesse de Clèves & que je sçay de bonne part, c'est qu'il avoit fait son Histoire longtems avant l'impression du Livre des Désordres de V Amour. ^^ La question en resta là jusqu'en 1898; à cette époque M. Armand Praviel publia dans la Revue littéraire un article que nous n'avons vu mentionné sur aucune bibliographie et qui paraît / • I n'être guère connu. Dans cet article, consacré à l'aveu et à l'emprunt prétendu fait au roman de Mme de Villedieu, M. Praviel date ce dernier de 1664 ou 1665, et pour cela il s'appuie sur V Histoire littéraire des femmes françaises. Il est difficile de fixer la date exacte de ce roman, devenu très rare^, mais nous ne croyons pas qu'il soit de 1665. Dans la sixième partie du Journal Amoureux Madame de Villedieu dresse une liste de ses ouvrages et ajoute qu'elle est "fidèle jusqu'à la fin d'Avril de l'année 1671, et je proteste," ajoute-t-elle, "que je n'ai jamais fait imprimer que les livres dont il fait mention^." Il n'y est pas question des Désordres de F Amour. Langlet du Fresnoy attribue la date 1676 à ce roman*. Sans savoir si la Princesse de Clèves fut achevée avant la publication des Désordres de V Amour comme le prétend l'abbé de Charnes, nous pouvons croire ou à une source commune pour cette scène qui se retrouve dans les deux romans et dans le fait-divers du Mercure de janvier 1678, ou même à une indiscrétion de Madame de La Fayette qui en aurait donné ainsi l'idée à Mme de Villedieu et à de Visé. M. Baldensperger qui a rapproché le fait-divers et la Princesse de Clèves a envisagé la possibilité d'une telle indiscrétion mais il objecte "L'espèce de stupeur que la scène de l'aveu provoqua après la publication du livre (la Princesse de Clèves) chez des lecteurs qui auraient été en mesure de la connaître et qui auraient eu le loisir de s'en inquiéter^." Cette objection a moins de force que l'on pourrait le croire car il est certain que les Désordres de V Amour contenaient un aveu analogue — ce qui aurait dû diminuer encore davantage la "stupeur." Et puis, qui éprouva cette "stupeur"? Bussy-Rabutin surtout qui, d'après sa propre affirmation, ne

1 Anon. (L'abbé de Charnes), Paris, Barbin, 1679, in 12°, p. 231.

2 La Bibl. Nat. ne possède qu'xui exemplaire incomplet. 2 Voir le Cap. Derome, Madame de Villedieu inconnue, Mamers, 1911. * Bihl. des Romans, ii. 55.

^ Rev. de philol. fr. et de litt. xv. 1901, 26. À propos de l'aveu de la

princesse de Clèves. Voir aussi le Mercure de janv. 1677, p. 35.

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lisait plus de romans depuis le collège. Rien d'étonnant donc qu'il n'eût pas vu celui de Madame de Villedieu.

Mais si Madame de Villedieu, qui travaillait vite, a su profiter d'une indiscrétion due au fait que Madame de La Fayette communiquait facilement son manuscrit, il est certain que cette dernière de son côté ne pouvait ajouter cette scène au dernier moment, après l'avoir lue dans un roman publié en 1676^. Il est de toute évidence que tout le roman de la Princesse de Clèves fut -^ écrit en vue de l'aveu. En voici la preuve, si elle est nécessaire.

À la page 66^, le prince de Clèves dit à sa femme, en racontant l'histoire de Sancerre, "....la sincérité me touche d'une telle sorte que je crois que si ma maîtresse, et même ma femme, m'avouaient que quelqu'un lui plût, j'en serois affligé sans en être aigri : je quitterois le personnage d'amant ou de mari, pour la conseiller et pour la plaindre." Madame de La Fayette ajoute, "Ces paroles firent rougir Mme de Clèves, et elle y trouva un certain rapport avec l'état où elle étoit...."

À la page 96, Mme de Clèves se rappelle ces paroles de son mari et "il lui sembla qu'elle lui devoit avouer l'inclination qu'elle avoit pour M. de Nemours." À la page 107, la princesse se repent "de n'avoir pas suivi la pensée qu'elle avoit eue de lui avouer (c. à d. à son mari) l'inchnation qu'elle avoit pour M. de Nemours."

À la page 130, à propos de la lettre perdue, Madame la Dauphine dit à la princesse de Clèves, " ....Il n'y a que vous de femme au monde qui fasse confidence à son mari de toutes les choses qu'elle sait."

À la page 136, la princesse se dit "si M. de Clèves s'opiniâtre à l'empêcher ou à vouloir en savoir les raisons, peut-être lui feraije le mal, et à moi-même aussi, de les lui apprendre." A la page 140 vient l'aveu. ,

En somme, bien que nous ne puissions encore préciser la date du roman de Mme de Villedieu et trancher ainsi la question, nous penchons du côté de Mme de La Fayette et nous croyons jusqu'à nouvel avis que c'est elle qui eut la première cette idée de l'aveu.

Madame de La Fayette ne se serait pas contentée de l'aide des livres, elle aurait profité aussi de l'aide de ses amis Segrais et La Rochefoucauld. Nous avons déjà vu au sujet de la Princesse de Montpensier qu'on attribua à Segrais un rôle qui fut

^ On trouvera à l'appendice x. le passage tel que M. Praviel l'a donné dans son article.

2 Éd. de Lescvire, 1881.

166 Madame de La Fayette [ch.

tenu en réalité par Ménage^. De plus, Segrais, qui pour Zaïde ne peut s'empêcher de réclamer une part de collaboration, dit simplement dans le même paragraphe^, "La Princesse de Clèves est de Madame de La Fayette." Enfin, lorsque le roman parut chez Barbin en 1678 il y avait déjà deux ans que Segrais s'était retiré en province. Nous n'ignorons pas que l'on a souvent écrit que le roman était terminé en 1672, mais pour nous convaincre il faudrait nous mettre sous les yeux le manuscrit de la lettre de Madame de Sévigné sur laquelle repose cette assertion. Si vraiment elle écrivit^ le 16 mars 1672 le passage que voici : "Je suis au désepoir que vous ayez eu Bajazet par d'autres que moi. C'est ce chien de Barbin qui me hait parce que je ne fais pas des Princesses de Clèves et de Montpensier," pourquoi éprouve-t-elle le besoin de faire la première allusion au texte de ce roman le 18 mars 1678 et d'exphquer que c'est un petit hvre qui vient de paraître? Mme de Scudéry, écrivant à Bussy le 8 décembre 1677, annonçait comme une grande nouvelle que "M. de la Rochefoucauld et Madame de La Fayette ont fait un roman des galanteries de la cour de Henri second qu'on dit être admirablement bien écrit.. . .■* " Dans le cercle le plus intime de Mme de La Fayette, le roman circulait donc en manuscrit, comme une nouveauté, à la fin de l'année 1677^. Nous n'ignorons pas la difficulté qu'il y a à attribuer la part qui revient à tel ou tel collaborateur dans une œuvre de ce genre, mais nous avouons franchement ne pouvoir rien trouver dans ce roman qui montre le rôle important qu'aurait joué Segrais. Dieu merci ! rien n'est fait "selon les règles de l'art"; — de ces "règles de l'art" qu'il avait appHquées à Zaïde.

1 Brédif, Segrais, 1863, pp. 64 et siiiv. "En 1662 quand elle eut composé Mme de Montpensier elle n'osa s'en avouer l'auteur. Segrais qui l'avait aidée à composer l'ouvrage le publia sans la nommer." Et voilà pourquoi elle écrivit à Ménage pour avoir des nouvelles de l'impression et pour traiter avec son libraire ! ! !

2 Segraisiana, p. 9. Cité plus haut à propos de Zaïde. Il est vrai que dans un autre passage il insinue qu'il aurait dû répondre aux critiques de Valincour mais ailleurs il se contredit comme il avait fait pour Zaïde.

^ D'après l'autre explication elle avait écrit "Zaïde" et Perrin crut devoir substituer la "Princesse de Clèves" à "Zaïde" comme étant plus célèbre. Voir la note à ce passage dans le T. n. de l'éd. des G. É. p. 534.

* Déjà citée à propos de la liaison.

^ Valincour écrit: "Jamais ouvrage ne m'a donné plus de curiosité. On l'avoit annoncé longtemps avant sa naissance: des personnes très éclairées et très capables d'en juger, l'avoient loué comme un chef-d'œuvre en ce genre là " (op. cit. page 2).

ix] Le Psychologue — La Princesse de Clèves 167

Et si nous écartons ainsi la collaboration de Segrais, ce n'est certes pas pour donner à La Rochefoucauld un rôle plus prépondérant. Nous sommes tout prêt à croire qu'il fut consulté sur des questions de style, qu'il discuta avec son amie des questions de psychologie — par exemple, la question toute "précieuse" de savoir si ce n'est pas "une chose fâcheuse pour un amant que de voir (au bal) la personne qu'il aime" — qu'il fournit, au besoin, quelques livres de sa bibliothèque, quelques souvenirs de ses lectures^, quelques traits pour le personnage de Nemours, mais nous ne pouvons croire qu'il ait travaillé régulièrement à ce roman, qu'il y ait collaboré dans le vrai sens du mot, car cela ne serait pas en harmonie avec son caractère. Quant à l'hypothèse d'après laquelle il y aurait introduit des maximes, soit dit avec tout le respect qu'on doit au savant éditeur des œuvres de La Rochefoucauld^, elle frise le ridicule. Veut-on insinuer que La Rochefoucauld émettait des maximes comme d'autres disent "Bonjour"? Il semble plutôt qu'il demanda pas mal de conseils pour celles qu'il publia sous son nom et qu'il refit si souvent. Veut-on dire que Madame de La Fayette était incapable d'en faire? En voici une de son cru: "L'on domie des conseils.... mais l'on n'imprime point de conduite. C'est une maxime que j'ay prié Mr de La Rochefoucauld de mettre dans les siennes^." (Prière qui fut exaucée.) Et enfin y a-t-il tant de maximes dans la Princesse de Clèves ?

Lorsque le roman parut il ne portait pas de nom d'auteur* tout comme la Princesse de Montpensier. Malgré le changement qui s'était produit d'après M. Anatole France^ entre la publication de ces deux ouvrages, changement qui lui aurait permis d'avouer le premier en date, et non pas le second, Mme de La Fayette agit à propos de la Princesse de Clèves exactement comme elle avait agi pour la Princesse de Montpensier. Si l'on avait connu la lettre que nous avons déjà citée et qui désavoue la Princesse de Montpensier, la lettre suivante pubhée par M. Perrero n'aurait pas tant fait s'exclamer les critiques français^: "....Un petit livre qu'a couru il y a quinse ans," écrit-elle le

1 Pas très étendues d'aillevirs, en dehors des romans.

2 G. É. I. p. Ixxxiii.

3 Lettres à Lescheraine, Curios di Stor. subalp. Fasc. xv. 1880; p. 499.

* Ce qui n'empêche pas toute une série de critiques (Fournel, Litt. ind.

p. 209 ; Petitot, vol. LXiv. p. 353; Morillot, Le rom. au XV 11% p. 12; Jay en tête de son édition, etc. etc.) de dire qu'il parut sous le nom de Segrais.

^ Intro. P. de C. pp. xv, xvi.

® Voir la bibliog. pour les articles de M. Hémon à ce sujet.

168 Madame de La Fayette [ch.

13 avril (1678), "et ou il plut au public de me donner part ce fait qu'on men donne encore a la P. de Cleves. Mais je vous asseure que je ny en ay aucune et que Mr de la Rochefoucauld a qui on la voulu donner aussi y en a aussi peu que moy ; il en fait tant de serments qu'il est impossible de ne le pas croire surtout pour une chose qui peut estre avouée sans honte, pour moy ie suis flatee que Ion me soupçonne et ie croye que iavourois le Hvre si cestoit asseuree que l'autheur ne vint jamais me le redemander, le le trouve très agréable bien escrit sans estre extrêmement châtie plain de choses d'une deUcatesse admirable et qu'il faut mesme rehre plus d'une fois, et surtout ce que cy trouve cest une parfaite imitation du monde de la court et de la manière dont on y vit il ny a rien de romanesque et de grimpe, aussi nest ce pas un roman cest proprement des mémoires et cestoit, a ce que Ion ma dit, le tiltre du livre mais on la change. Voila, Monsieur, mon jugement sur Me de Cleves, ie vous demande aussi le vostre, on est partage sur ce livre la a se manger, les uns en condanne ce que les autres en admirent^ ajmsi quoi que vous dire ne craignes point d'estre seul de vostre party....^"

On n'a qu'à rapprocher cette lettre de celle qui est transcrite, dans notre chapitre iv., pour se rendre compte que Madame de La Fayette ne faisait en l'écrivant que ce qu'elle avait prié Ménage de faire dans le cas où l'on attribuerait, devant lui, la Princesse de Montpensier à son élève. Il serait oiseux de chercher dans le nom de Nemours que portait Madame Royale une raison à ce mensonge de son amie. Nous en avons donné d'assez bonnes à propos de la Princesse de Montpensier. Depuis la pubhcation de cet ouvrage, Bossuet avait dit devant elle que les romans étaient de "frivoles et dangereuses fictions^" et un de ses amis de Port-Royal* s'exprimait ainsi: "un faiseur de romans. ...est un empoisonneur pubHc." Ce n'était pas pour encourager Madame de La Fayette à changer d'attitude.

Il serait ridicule pourtant d'ajouter foi à cette lettre de Madame de La Fayette et de croire que le roman n'est pas d'elle. Elle écrivait ainsi à Lescheraine qu'elle accusait d'avoir "la langue bien longue" mais elle parlait tout autrement à son ami Ménage. Ce n'est qu'après avoir écrit les pages qui précèdent

^ Fontenelle, par exemple, admire ce que Biissy-Rabutin condamne. Il est tout naturel que la même difîérence de jugement se trouve entre Valincour et l'abbé de Charnes.

2 Perrero, Curiositâ, etc. cité plus haut, pp. 496-7.

^ Or.Jun. Jouaust, p. 51. * Nicole.

ix] Le Psychologue — La Princesse de Clèves 169

que nous avons trouvé dans la correspondance de Madame de La Fayette le billet suivant:

"Vous pouves parler dans vostre histoire de Sablé des deux petites histoires dont vous me parlastes hier mais je vous demande en grâce de nommer personne ny pour lune ny pour l'autre. Je ne croy pas que les deux personnes que vous me nommés y ayent nulle part qu'un peu de correction. Les personnes qui sont de vos amis n'advouent point y en avoir mais a vous que n'advouraitelle point (sic). Je suis dans un estât qui me conduit entièrem* à songer à mon salut je suis ravie de ce que vous me mandés de vos dispositions cela fortifiera les miennes.... etc. ^" (Inédite.)

Nous étions tout prêt à croire qu'il s'agissait de la Princesse de Montpensier et de la Princesse de Clèves. Heureusement, ce brouillon de lettre de la main de Ménage vient confirmer cette hypothèse.

"....Il y a cinq ou six ans que ie fis imprimer un Hvre de généalogies intitulé l'Histoire de Sablé, le livre doit estre suivi d'un autre sur la mesme matière dans lequel au sujet de votre Princesse de Montpensier j'ay dit que c'estoit cette Princesse de Montpensier dont vous avies escrite l'Histoire avec toute sorte d'élégance et d'agrément et que cette Histoire seroit incomparable si vous n'aviez point escrit celle de la Duchesse de Clèves qui lui est comparable. Je vous demande premièrement Madame si vous voulez bien qu'on disse que vous avez fait des livres et je vous demande en segond Heu si vous avez fait cette Histoire de la Duchesse de Clèves comme je l'ay dit et comme j'en suis persuadé car quelques uns disent que c'est Mr de la Rochefoucaut qui l'a faite; et d'autres que c'est Mr de Segrais. Aiant l'honneur de vous connoistre depuis que vous estes née & aiant eu l'honneur de vous voir aussi long-tems, aussi longtems et aussi particuhèrement que j'ay fait il me seroit honteux d'avoir été mal informé de cette particularité & d'en avoir mal informé le pubhc. Je vous suppHe donc Madame de me faire savoir la vérité de la chose.... etc." (Inédite.)

Et Madame de La Fayette à une époque où elle pense entièrement a son salut fait savoir '"la vérité de la chose." C'est bien elle qui fut l'auteur de la Princesse de Clèves. Les critiques français étaient trop perspicaces pour en douter — même après

^ Corresp. inédite de Mme de La Fayette. Collection Feuillet de Conches. Ménage semble avoir respecté les désirs de son amie, et même d'avoir poussé la délicatesse au point de ne pas faire mention des deux ouvrages en question dans le second tome de YHistoire de Sablé,

170 Madame de La Fayette [ch.

la publication de la lettre trouvée par M. Perrero; nous sommes heureux, pourtant, de pouvoir apporter un document à l'appui de leurs arguments.

D'après Madame de La Fayette elle-même ses contemporains étaient partagés sur ce livre "à se manger." En effet, il paraît avoir soulevé beaucoup de discussions auxquelles prirent part, entre autres, Bussy-Rabutin, Madame de Sévigné, Fontenelle, Mlle de Scudéry. On trouvera mention de leurs appréciations à l'appendice, faute de place pour les examiner ici. Mais une autre appréciation prit les dimensions d'un livre et elle mérite de retenir notre attention pendant quelques instants. Il s'agit de "lettres" qu'on attribuait généralement, mais à tort, au Père Bouhours^. Elles étaient de VaUncour et suffirent à faire la réputation du jeune critique aussitôt que l'on sut qu'elles étaient de lui. Il serait injuste de le chicaner, car son petit hvre, préparé à la hâte et publié quelques mois après celui qu'il critiquait, est plein d'observations motivées qui prouvent un goût littéraire déhcat et un sens critique fort développé. Certes, on rencontre des exagérations et parfois la critique est poussée trop loin, mais le moyen d'éviter ces défauts dans un Uvre de ce genre? Certaines contradictions sont plus graves. Valincour raille à la page 15 un passage qu'il trouve "d'une grande délicatesse" à la page 139. Mais il faut retenir des observations justes. C'est VaUncour qui critique la description du début comme trop longue, le récit de Madame de Chartres comme inutile, la lettre perdue comme une coïncidence un peu trop chargée de conséquences, l'indiscrétion de Nemours, le peu d'inteUigence du monsieur chargé par le mari d'épier Nemours, la rencontre de Madame de Clèves et de Nemours dans le jardin hors les faubourgs. Jusque là il a raison, mais lorsqu il estime que le roman prend trop de hbertés avec l'histoire, que la princesse manque d'esprit, que les recommandations de la mère mourante viennent trop tard, etc.... nous ne sommes plus avec lui. Nous revenons de nouveau nous ranger de son côté lorsqu'il loue la psychologie de l'œuvre, admire le trait de la princesse qui cache à sa mère sa première passion, trouve peu naturelle la

^ Les Lettres à la Marquise de sur le sujet de la Princesse de Clèves,

Paris, Sebastien Cramoisy, 1678, in 12°, étaient en réalité par de Troussât de Valincoiir, mais le Père Bouhours a pii collaborer avec l'autenr pour les remarques sur le style. Voir l'art, de M. Faguet dans la Rev. des deux mondes, 15 mai 1909.

IX] Le Psychologue — La Princesse de Clèves 171

fameuse lettre, fait remarquer la ressemblance de l'aveu avec celui des Désordres de V Amour, admire que la princesse ne réponde pas à sa mère mourante, et critique quelques détours de préciosité. Lorsqu'il critique la langue, nous sommes souvent de son avis — pas toujours, cependant; il nous est malheureusement impossible d'entrer dans de tels détails qui sont pourtant fort intéressants pour l'étude de la langue. Contentons-nous de renvoyer le lecteur au petit livre en question ou à l'article de M. Faguet cité dans notre note.

Madame de La Fayette, d'après Segrais, "a méprisé à répondre " à ce critique. Segrais lui-même ne voulut pas prendre la peine de le faire parce que cet auteur, qu'il croyait être le Père Bouhours, "n'avoit aucime connoissance des règles de ces sortes d'ouvrages, ni de l'usage du monde^." L'abbé de Charnes2 crut bien faire en se chargeant de cet ofïice. Nous aurions mieux aimé qu'un autre eût entrepris la tâche — ou même que tout le monde eût fait comme Segrais. La réponse de l'abbé de Chames à im petit hvre léger, agréable à hre, poh, et exempt de toute critique touchant la personne de l'auteur, commence par quelques traits qui sont évidemment destinés au critique ou à celui qu'on croyait être le critique. L'abbé de Chames a tout l'air de répondre au Père Bouhours et non pas au jeune Vahncour. Le procédé qu'il emploie consiste à retourner contre le critique lui-même, en les apphquant à son hvre, les reproches faits à l'auteur de la Princesse de Clèves. De Chames trouve à redire jusque dans les petits procédés imaginés par Vahncour pour présenter ses observations d'une façon intéressante. En somme, bien que plusieurs de ses réponses soient bien trouvées et d'autres bien fondées, l'ensemble est moins déhcat et moins digne de la Princesse de Clèves que ne l'est le hvre qui avait pour but de l'attaquer.

Si Madame de La Fayette ne répondit pas directement à la critique,elle l'a fait indirectement, en ce qui conceme l'aveu, dans une petite nouvelle qui passa de main en main parmi ses amis, mais qu'elle ne pubha pas : la Comtesse de Tende. Cette nouvelle ne fut hvrée à l'impression qu'en 1724, date à laqueUe eUe parut

1 C'est ici que Segrais a l'air de revendiquer une part au roman car il ajoute "et que je faisois beaucoup plus d'état de l'approbation de Mad la comtesse de la Fayette et de M. de La Rochefoucaiild qui avoient ces connoissances en perfection."

2 Conversations sur la Critique de la Princesse de Clèves, Paris, 1697,

in 120.

1 72 Madame de La Fayette [ch.

dans le Mercure de France^. Est-ce son fils l'abbé qui en communiqua le manuscrit? Est-ce un des manuscrits qu'il prêta et que l'on donna à imprimer au lieu de le lui rendre? A-t-on envoyé au Mercure l'une des nombreuses copies^? Toujours est-il que la nouvelle y fut imprimée, et sous le nom de Madame de La Fayette. Elle eut ainsi l'honneur d'être le premier de ses romans paru sous son nom.

La tradition^ veut que la Comtesse de Tende ait été écrite

uniquement pour motiver l'aveu contenu dans la Princesse de

p Clives en mettant en scène encore une fois une femme qui avoue

une infidélité à son mari. Mais cette fois-ci la femme attend

d'être grosse de son amant pour faire l'aveu. Et la raison de

Lj j cette attente serait que Madame de La Fayette aurait voulu

démontrer qu'une femme peut faire l'aveu d'une culpabilité plus grande que celle de la princesse de Clèves. Piquée par les critiques adressées à cette partie de son roman, elle a pu avoir cette intention, mais elle eut raison de ne pas livrer son manuscrit à l'impression, car après la Princesse de Clèves, la Comtesse de Tende nous semble être bien faible. Autant l'aveu de la princesse est émouvant parce que sa conscience seule l'y forçait, autant cet aveu de la comtesse nous paraît banal et dépourvu de dignité. Elle n'a plus de relations avec son mari depuis longtemps, elle est grosse, qu'elle fasse un aveu tout de suite ou qu'elle laisse à l'enfant le soin de le faire, il est dorénavant certain que sa faute sera connue. La lettre qu'elle écrit — car c'est ainsi qu'elle fait son aveu et non pas de vive voix comme la princesse de Clèves — dut être pénible à écrire, nous l'admettons, mais ce n'est pas la difficulté seule qui fait la beauté de tels aveux. La princesse de Clèves ressent la lutte engagée entre sa passion et sa volonté, elle veut que cette dernière triomphe, mais elle craint que la première ne l'emporte sur elle, et elle se tourne du côté de son mari pour lui demander, dans cet aveu que rien ne lui arrache, et auquel elle a déjà souvent pensé, un soutien pour bien faire plutôt qu'un pardon. Chez la comtesse de Tende il n'y a presque pas de lutte. Son mari, qui ne l'aime pas et dont le cœur est occupé ailleurs, ne compte plus pour elle. Au moment de céder à sa passion, son seul regret — et il ne dure guère — c'est de trahir son amie qui va épouser celui qui est

^ Celle-ci n'est pas la date que donnent les bibliog. mais elle est bien la date exacte. Voir notre bibliog.

^ Voir à la bibliog. la mention d'une de ces copies qui existe encore. ^ Voir Bibl. des Romans, v. 187.

ix] T^p pç>^.^r^T. jue — La Princesse de Clèves 173

prei^jj^ à devenir son amant dans tous les sens du mot. En nair^^ la Princesse de Clèves on plaint sincèrement l'héroïne "'e qui ne veut pas dire qu'on l'excuse). En lisant la Comtesse de Tende on se demande qui était à plaindre, qui avait tort. Malgré la sévérité atroce de l'auteur, qui vers la fin de la nouvelle, est d'une dureté et, disons le mot, d'une brutalité à faire frissonner, on n'a guère de sympathie pour la comtesse ; et pourtant, les grands torts du mari nous empêchent, d'autre part, de nous intéresser à lui. Quant à l'amant, la nouvelle de sa mort nous laisse absolument indifférents, car nous sentons trop bien qu'il n'était dans la nouvelle que pour permettre à la comtesse d'écrire à son mari "Je suis grosse."

Et pourtant, il ne manque pas de petites études psychologiques dans cette courte nouvelle, qui suffiraient à la rendre agréable si l'on ne sentait, par trop, la thèse.

On peut remarquer aussi avec quelle hardiesse Madame de La Fayette choisit le cadre historique de sa nouvelle. La princesse de Clèves, qui n'avait péché que dans son cœur, n'exista jamais, tandis que pour faire jouer le rôle de la femme coupable l'auteur choisit un personnage historique. "Mademoiselle de Strozzi," écrit-elle, "fille du maréchal, et proche parente de Catherine de Médicis, épousa la première année de la régence de cette reine, le comte de Tende, de la maison de Savoie..,."

Ce choix des personnages nous encourage à émettre une hypothèse que nous donnons sous toutes réserves, car nous n'avons pu jusqu'ici trouver aucun document susceptible de l'appuyer. En écrivant la Comtesse de Tende qui, comme nous venons de le démontrer, diffère beaucoup en son genre, de la déhcatesse habituelle de son auteur. Madame de La Fayette n'a fait que livrer au public la véritable source de l'aveu de la Princesse de Clèves. Elle l'aurait adoucie pour son roman, comme elle avaitadouci certains passages de Brantôme, elle aurait relevé le ton de toute l'his- ! toire en la développant, ainsi qu'elle avait fait pour tout son tableau de la cour. La seule raison qui motive si peu que cej soit cette hypothèse c'est l'exactitude des faits et des dates. II est absolument exact que Honoré de Savoie, comte de Sommerive et de Tende, ait épousé en 1558 Clarisse Strozzi. Cette femme mourut cinq ans après le mariage, à Paris, en 1563. Quelle est la source de l'histoire racontée par Madame de La Fayette si toutefois il y a une source en dehors de son imagination? C'est ce que nous ne savons pas encore. Brantôme en parle, mais pour dire que la comtesse tomba dans la mer à Marseille et qu'à partir de ce moment elle fut toujours souffrante. Madame de

174 Madame de La Fax^^f^^ r^g^

La Fayette n'est pas partisan de secondes noces et en disan ^ fin que le comte de Tende ne voulut jamais se remarier, ,^^^ fausse la vérité, car il épousa Madeleine de la Tour d'Auvergi^ l'année même de sa propre mort, qui n'eut pas lieu "à un âge fort avancé."

Revenons à la Princesse de Clèves. Nous n'avons pas l'intention de faire, après VaMncour, la critique de ce roman, ni, après de Charnes, son panégyrique. Nous avons déjà présenté, en passant, quelques critiques du premier, qui montrent que le roman n'est pas parfait. Il y a, au début, des pages où l'histoire est trop visible; la série de portraits faite à l'imitation de V Histoire de Madame Henriette est bien dans le goût de l'époque, comme le sont aussi certains épisodes tels que le récit de Madame de Chartres, l'histoire d'Anne de Boulen et celle de Sancerre. Ces pages du début sont quelque peu décousues et, certainement, eUes sont trop longues. D'autre part, l'épisode de Sancerre est le seul qui se rattache à l'histoire. Il y a encore des coïncidences— celles de la lettre perdue, de la présence de Nemours à l'aveu, du salon à Coulommiers où la princesse se laisse entraîner par sa passion et la laisse voir juste au moment où, à son insu, M. de Nemours la guette, et d'autres encore. On peut relever des inadvertances; le duc de Nemours déclare (p. 160), *'I1 ne s'en faut guère.... que je ne sois de l'avis de Mme de Clèves, qui soutient que cette aventure ne peut être véritable," or, le duc n'était pas présent quand Mme de Clèves tint ce propos. Mais on peut oubUer quelques fautes de détail, et même un peu de gaucherie dans la disposition, tant il y a de beautés dans l'étude des cœurs. Nemours ne nous intéresse pas outre mesure. Il a beau être un chef d'œuvre de la nature, il est un peu fat avec ses succès auprès des dames — même auprès de celles qu'il ne daignait pas regarder. Puis il est trop indiscret et il essaie, après l'aveu, de nuire au mari auprès de la princesse et d'une manière assez lâche (p. 160). Nous préférons le mari qui aime sa femme avant et après le mariage — même après l'aveu. C'est l'honnête homme par excellence qui conquiert notre sympathie; nous regrettons son entêtement à ne pas comprendre ce que son ami avait vu à Coulommiers, et sa santé déUcate qui le fait succomber à son chagrin. Il est vrai que sa mort était nécessaire pour le développement de l'intrigue et pour la complète étude des caractères. Nous aimons aussi la mère avec ses idées un peu-. avancées sur l'éducation morale des filles et nous sommes tout

ix] T,f> p^^.niryi. ^^ — La Princesse de Clèves 175

prêt à croire que son mérite et sa vertu étaient "extraordinaires." Mais notre prédilection va à la princesse à cheveux blonds qui, faute d'esprit, avait de l'intelligence et qui avait surtout un cœur. Car, malgré son petit air froid, et son habitude de trouver certaines choses au-dessus de ses connaissances, c'était une passionnée que la princesse de Clèves. Elle était également orgueilleuse. Même après la mort de son mari elle hésite à épouser le duc de Nemours et ce n'est pas une simple question de devoir, de bienséance, ou de responsabihté morale, r' Je sçais que vous estes Ubre," dit-elle à Nemours, "que je le suis, et que les choses sont d'une sorte que le pubhc n'auroit peut-estre pas sujet de vous blâmer, ny moy non plus, quand nous nous engagerions ensemble pour jamais (Voilà donc son orgueil à l'abri). Mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ? Dois-je espérer un miracle en ma faveur, et puis-je me mettre en estât de voir certainement finir cette passion dont je ferois toute ma f éUcité ? Monsieur de Clèves etoit peut-estre l'unique homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage^" (Voilà la passionnée inquiète).]

Que n'est-il possible de suivre en détail le développement de cette passion? Tout au début, la princesse raconte à sa mère l'amour de Guise. Elle fait de même pour sa première rencontre avec Nemours. Lorsque le prince de Clèves trouve qu'elle est un peu froide avant le mariage — elle ne le comprend pas. Elle s'intéresse à Nemours, n'en parle pas à sa mère, elle ne va pas au bal pour faire plaisir au duc ; elle est satisfaite lorsque sa mère expUque pour le monde son action ; elle n'est pas aussi contente quand elle voit que sa mère donne une exphcation qui est claire aux yeux de Nemours; elle fait son examen de conscience, et comprend. Ainsi, à petits pas, elle s'avance vers le dénouement. Une déclaration couverte de Nemours est suivie par de la joie, la joie entraîne le remords, elle se reprend. La jalousie s'éveille en elle, elle est heureuse de trouver ses craintes mal fondées, elle est malheureuse d'avoir éprouvé ce bonheur. Elle prend des résolutions, ne les tient pas, change d'avis, commet des imprudences, les regrette, et les renouvelle. Elle s'éloigne de son mari,

1 Madame de La Fayette croyait pourtant au bonheur dans le mariage d'après une annotation à une maxime de La Rochefoucaiild qu'on lui a attribuée. Il n'est pas question ailleurs dans ce travail de ces annotations parce que nous ne pouvons pas dire si elles sont de Mme de la Fayette. M. d'HaussonviUe en cite sufifisamment, dans son ouvrage, pour en donner une idée.

176 Madame de La Fà^t*p [ch.

se rapproche de lui, cherche sa protection contre le danger qu'elle ne veut pas envisager. Elle agit tout comme ferait une femme dont l'existence ne devrait rien à une fiction, mais se réaUserait dans la vie. Voilà son charme. Tout comme Mme de La Fayette elle-même quand le Jeune de Saint-Paul lui attribue "une galanterie" la princesse s'émeut à la pensée qu'elle sera "bientôt regardée de tout le monde comme une personne qui a une folle et violente passion," La lutte qui se Uvra entre le cœur et le devoir se Uvre aussi quelque peu entre le cœur et l'orgueil, mais la princesse n'en est pas moins aimable.

Disons, tout de suite, que ce n'est pas là l'idée qu'on se fait ordinairement du caractère de la princesse. M, Victor du Bled dit à propos de ce roman : "Une peinture admirable de l'amour platonique nous est présentée par Mme de La Fayette dans la Princesse de Clèves^.^^ Il était donc platonique cet amour de la princesse et de Nemours? Nous ne pouvons le croire. Soutenir que la princesse était froide, prétendre qu'elle n'aima que d'un amour platonique, c'est avouer qu'on n'a pas bien lu le roman, à moins que l'on ne regarde comme platonique tout amour qui, à cause des circonstances seulement, ne peut se satisfaire. Ce livre est plein de passion — d'une passion contenue et maîtrisée si l'on veut — mais elle est là, et décrite comme on ne la peindra plus avant Prévost,

Nous trouvons précisément une partie de l'intérêt du roman dans cette lutte entre la passion et les règles de l'étiquette dans ce monde poH. C'est une lutte qui continue de nos jours. Est-ce que chez nous le "vieil homme" n'est pas encore aux prises de temps à autre avec ce code social qui nous régit?

Il nous est impossible d'entrer dans les détails du style. Ce serait pourtant intéressant à faire. On pourrait démontrer que malgré son "classicisme" Madame de La Fayette fut une innovatrice et que certaines tournures ont dû paraître du "dernier nouveau" à ses contemporains. Inutile de démontrer combien son style alerte différait du mauvais style périodique de ses prédécesseurs — elle devait cette quaUté de style, croyons-nous, à son tempérament autant qu'à son goût Uttéraire^. Il y a encore

1 La Soc. fr. 4^ série, p. 289.

^ Quand Mme de La Fayette écrit des billets à la hâte, son style est alerte et naturel. Il en est de même pour ses longues lettres d'affaires. Seules les lettres adressées à Huet et certains billets envoyés à Ménage dans la première période de leur amitié, trahissent l'effort et laissent apparaître la précieuse.

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trop de qui et de que, car elle faisait passer la vigueur avant l'harmonie. Le vocabulaire est pauvre, mais il exprime tout ce que l'auteur veut dire et le plus souvent ce qui frappe chez Mme do La Fayette ce n'est pas ce qu'elle dit, mais ce qu'elle insinue, ce qu'elle suggère. Il n'y a guère d'images, le style n'est pas coloré, mais il est inexact de dire qu'il soit complètement dépourvu d'harmonie, et il est faux de prétendre qu'il n'ait pas de valeur artistique. Nous ne donnerons qu'un exemple du contraire — mais un exemple assez probant : "Si d'autres raisons que celles de la vertu & de votre devoir," dit la mère de la princesse, "vous pouvoient obUger à ce que je souhaite, je vous dirois que si quelque chose estoit capable de troubler le bonheur que j'espère en sortant de ce monde, ce seroit de vous voir tomber comme les autres femmes ; mais si ce malheur vous doit arriver, je reçois la mort avec joie, pour n'en estre pas le témoin." Ne sent-on pas que ces phrases cadencées, rythmées, aident à marquer la majesté de la pensée et qu'elles traduisent à merveille la sévérité d'une honnête femme qui attend la mort avec calme et qui la souhaite pour ne voir aucun tache en sa famille ?

Il est encore une quahté que l'on remarque dans le style de Mme de La Fayette. La délicatesse de ton est bien appropriée aux gens "admirablement bien faits" qui fréquentent une cour poHe. Lorsque M. de Clèves reproche à sa fiancée sa froideur avant le mariage, le mot "amour" n'est même pas prononcé. M. de Nemours n'agit pas autrement; il demande à celle qu'il aime de rendre heureux un homme qu'elle ne hait pas. On a assez fait ressortir cette délicatesse de ton. On est allé même à l'extrême^.

^ Il est étonnant qu'un critique comme Taine se soit laissé aller à souligner, à propos de cette finesse, le déplaisir qu'a Madame de Chartres de quitter sa fille (Préface, Éd. Quantin, 1878, p. 15). Si ce mot, comme beaucoup d'avitres d'ailleurs, n'a que peu de force de nos joiirs il n'en était pas de même du temps de Mme de La Fayette. Et il ne faut pas lui faire un mérite d'avoir employé le mot usuel et fort, parce que pour novis il est devenu un mot plus faible que celui dont nous serions tentés d'user. Corneille ne pensa certes pas à chercher un mot de demi-teinte lorsqu'il écrivit:

Ce coup est ua peu rude à l'esprit le plias fort Et je doute comment vous portez cette mort. — Sire, avec déplaisir, mais avec patience.

[Horace, v. 2.) La Rochefoucauld emploie le mot qti'avirait employé l'hypocrite luimême dans la maxime que voici: "Il y a ime autre hypocrisie, qui n'est À. 12

178 Madame de La Fayette [ch.

Le style alerte, châtié, fin et bien approprié de Madame de La Fayette, style sans recherche, sans enflure, éloquent par sa sobriété même, a bien assez de quahtés po^ir qu'on ne se mette pas en mal d'exagération afin de le ÎBÀid mieux apprécier.

Nous ne pouvons suivre, comme nous l'aurions voulu, 1er; jugements de ceux qui ont lu et relu la Princesse de Clèves depuis que le hvre fut mis par Barbin entre les mains des contemporains de la comtesse. Un appendice d'histoire httéraire viendra, à la fin de ce travail, combler dans une certaine mesure cette lacune. Il suffira ici, de dire que le succès de la Princesse de Clèves fut grand dès le début. Le roman fut traduit en anglais dès l'année 1679, mais ne paraît pas avoir eu beaucoup d'influence en Angleterre. On était en pleine Hcence à cette époque et si Lee a emprunté le sujet pour le mettre au théâtre c'est dans une pièce ignoble qui n'est qu'une indigne caricature de la Princesse et qui montre combien l'original fut au-dessus des esprits grossiers des Anglo-saxons de l'époque. Depuis, on a pu l'apprécier à sa juste valeur. Une traduction récente, avec la charmante étude de M. Anatole France en tête, s'est vendue en Amérique et en Angleterre ; une des plus récentes éditions à bon marché, et de beaucoup la plus belle, est sortie d'une presse anglaise. Voilà qui fait oublier la pièce de Lee.

Ce petit roman eut aussi les honneurs de la traduction en allemand, mais c'est surtout en France, où il n'a jamais manqué de lecteurs éclairés, qu'il obtint le meilleur succès. Inutile de dire que même dans ce pays, c'est auprès des femmes que son succès a été le plus complet. Il est intéressant de remarquer, d'après le nombre d'éditions pubhées, que c'est vers 1830, en plein mouvement romantique, que la Princesse de Clèves fut le plus appréciée et, en ce moment, elle atteint encore une fois au maximum de succès^.

pas si innocente parce qu'elle impose à tout le monde: c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et inmaortelle douleur. Après que le temps, qui consiome tout, a fait cesser celle qu'elles avoient en effet, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre et travaillent à persuader, par toutes leurs actions, que leur déplaisir ne finira qu'avec leur vie" {Maximes, 233).

1 L'année dernière même, la revue Femina mit au concours cette question : " Quel est le plus beau roman féminin? " Et, au grand étonnement du jury et des lecteiirs de cette revue, c'est la Princesse de Clèves qui fut la favorite. Voici les résultats — et nous regrettons de ne pouvoir

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Quelle victoire pour cette femme qui ne voulait pas être considérée comme un "auteur de profession" et qu'il avait raison, M. Pierre Lafitte, lorsqu'il écrivit il y a quelques années :

"Son œuvre sera lue tant qu'il restera des hommes de goût et de sens; on est heureux de se sentir en communion avec l'éUte qui, depuis le dix-septième siècle, goûte ce charmant chefd'œuvre, et l'on pense à l'éhte qui après nous en jouira encore^."

C'est sur cette pensée, que nous terminons, à regret, cette trop rapide et trop superficielle étude d'un roman qu'on ne peut pas étudier comme il le mérite mais qu'on Ut et qu'on relira toujours avec autant de respect que d'admiration.

donner en même temps les raisons que trouvèrent certaines femmes de goût pour justifier leur choix:

La Princesse de Clèves, de Mme de La Fayette Corinne ou V Italie, de Mme de Staël . La Maison du Péché, de Mme M. Tinayre . La Petite Fadette, de George Sand L'Ombre de V Amour, de Mme M. Tinayre . Le Marquis de Villemer, de George Sand La Mare au Diable, de George Sand .

Le Roman d'une Amoureuse, de J. Marni . La Force du Passé, de Mme Daniel Lesueur La Branche, de Mme Pierre de Coulevain Delphine, de Mme de Staël ....

Nietzchéenne, de Mme Daniel Lesueur Les Lettres, de Mme de Sévigné Marie-Claire, de Mme Marguerite Audoux Lélia, de George Sand ....

Le Maître du Moulin Blanc, de Mme Alanic Salutaire Orgueil, de Mlle Yvette Prost

^ Lettre à M. Anatole France en tête de son édition de la Princesse de Clèves. Ce serait iin plaisir de lire ce roman — même si cette lecture ne nous faisait pas entrer parmi "l'élite."

voix

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