LE DIPLOMATE
Deux ans, mois pour mois, après la publication de la Princesse de Clèves Madame de Se vigne écrit: "Monsieur de La Rochefoucauld a été, est encore considérablement malade: il est mieux aujourd'hui; mais enfin c'étoit toute l'apparence de la mort: une grosse fièvre, une oppression, une goutte remontée; enfin c'étoit une pitié.... Je donnerai le billet à Madame de La Fayette qui étoit hier très affligée^."
Hélas ! c'était plus que l'apparence de la mort, la mort ellemême guettait l'illustre malade et son amie avait bien raison de s'affliger. Deux jours après avoir écrit cette première lettre Madame de Se vigne reprend la plume pour dire: "Je crains bien que nous ne perdions cette fois Monsieur de La Rochefoucauld: sa fièvre a continué; il reçut hier Notre-Seigneur....Il ne voyoit point hier matin Madame de La Fayette parce qu'elle pleuroit et qu'il recevoit Notre -Seigneur : il envoya savoir à midi de ses nouvelles.... Je suis quasi toujours chez Madame de La Fayette, qui connoîtroit mal les déhces de l'amitié et les tendresses du cœur si elle n'étoit aussi affligée qu'elle l'est^." Deux jours plus tard, Madame de Se vigne annonce la mort de La Rochefoucauld, et elle ajoute: "J'ai la tête si pleine de ce malheur, et de l'extrême affliction de notre pauvre amie qu'il faut que je vous en parle.... mais où Madame de La Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle société, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une considération pour elle et pour son fils? Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues; Monsieur de La Rochefoucauld étoit sédentaire aussi: cet état les rendoit nécessaires l'un à l'autre: rien ne pouvoit être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié^."
Le coup est trop rude pour Madame de La Fayette, elle tombe malade^: le temps ne fait qu'augmenter sa tristesse^ et eUe ne peut se consoler^. Le vide qui s'est fait dans sa vie est
1 VI. 307, 13 mars 1680. 2 15 j^ars 1680.
3lbid. p. 311. «315. 5324. 6 327.
CH. x] Le Diplomate 181
si grand qu'elle ne sait que faire. Madame de Se vigne dit que son amie n'a plus d'occupation et que "tous les autres reprennent leur placée" Monsieur le Duc pleure avec elle, Monsieur de Marsillac n'ose pas la voir^. Trouve-t-elle sous la main une page de l'écriture de son ami, aussitôt sa douleur augmente et de nouveau la terrasse^. Elle veut se rendre "bête," anéantir en elle la mémoire qui fait vivre les souvenirs dont le rappel la tourmente*. Elle agrandit sa maison, mais ne parvient pas à s'occuper suffisamment pour oublier. Le succès de son fils — qui vient d'obtenir un régiment — ne la console pas. Elle essaie de sortir un peu, va dîner chez l'abbé Têtu, noue des relations d'amitié avec Madame de Schomberg — mais un second choc, la mort de son ami Langlade^, l'accable encore.
Madame de Sévigné nous tient bien au courant de l'état d'esprit de son amie, mais elle ne nous renseigne pas sur son activité qui n'a pas entièrement cessé. Elle ne voulait pas se rendre coupable de cette hypocrisie que nous avons déjà vu flétrir par La Rochefoucauld lui-même et de plus elle savait qu' "Après tout, le travail, c'est encore le meilleur moyen d'escamoter la vie**." Elle travaillait, d'abord pour son fils, ensuite pour ses amis, et surtout pour cette Madame de Savoie qui, d'après Madame de Sévigné, lui avait écrit de La Rochefoucauld comme de "son meilleur ami."
On n'a pas manqué de faire remarquer qu'elle s'occupait des affaires de Madame Royale à une époque où on la disait accablée de douleur par la mort de son ami et on lui en a fait grief. Le grand crime ! Elle aurait dû, pour prouver la fidéUté de son attachement, abandonner toutes ses amies, néghger son fils, rompre tous ses engagements, se retirer chez elle, vivre en parfaite égoïste. Heureusement pour elle, pour son fils, pour ses amis, et pour sa réputation de femme intelUgente et raisonnable, elle ne s'attarda pas dans ce lâche abattement.
Elle continua donc d'user de son influence auprès de Louvois pour venir en aide à ceux qui lui étaient recommandés' et elle
ilbid. 338. 2331. 3354. 4404. 6 VII. 77, 117, 120. «Flaubert.
^ Voici quatre lettres, dont trois inédites, tirées des archives du Ministère de la Guerre (Vol. 647, p. 45; 657/542; 677/560; 710/35):
Versailles, le 3 déc. 1680. J'ay receu ce matin le billet que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire avant-hier. Le sieur Matha estant sorti du régiment de Tilladet pour une mauvaise action il n'y a pas d'apparence que le roy voulut luy donner de l'employ. Soyez je vous supplie bien persuadée que je ne peux prendre plus de part que je ne fais à ce qui vous touche ny estre plus véritablement dévoué. . . .
182 Madame de La Fayette [ch.
s'occupa plus que jamais de son amie Madame Royale. Les démarches qu'elle faisait pour cette dernière avaient un certain caractère diplomatique et il ne faut pas s'étonner outre mesure si Madame de La Fayette, qui n'avait aucune envie de fournir à Mme de Sévigné la matière de longues lettres qui auraient été aussi intéressantes qu'indiscrètes, lui ait caché le détail de ses relations avec Madame Royale^.
Pour bien comprendre ce qu'étaient ces relations il faut faire en peu de mots l'historique des affaires de Savoie^.
Les relations des deux cours étaient tout d'abord extrêmement intimes. Elevé par sa mère dans des idées d'étroit attachement aux Bourbons, marié successivement à deux princesses
Fontainebleau le 26 août 1681. J'ay différé de répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire le 20 de ce mois, jusqu'à ce que j'aie pu lire au Roy le placet que vous m'avez adressé sur lequel je suis bien fâché de vous dire que sa Majesté n'a pas répondu favorablement. Je ne vous dis rien sur le mémoire du nommé Le Gendre parce que il n'y a pas un mot de vérité dans tout ce qu'il contient. Vous ne doutez, je m'assure, de la mortification que j'ai d'avoir si mal réussi dans la conunission que vous m'avez donnée. J'espère que je serai plus heureux une autre fois et —
Versailles, le 25 mars 1682. Je rendrai au sieur de Turménies (?) tout le service qui peut dépendre de moy qui est d'envoyer diligemment son placet à M. Pelisson —
Versailles, le 2 fév. 1684. J'ai reçu Madame votre billet d'hier par lequel je suis bien fâché d'apprendre que vous continuez à ne pas jouir d'ione bonne santé. Le sieur George a beaucoup de prétentions contre le sieur Berthelot, dont je n'ai point connoissance. Mais à l'égard de la Société qu'ils ont eue ensemble pour la fourniture du pain, je sais que le sieur George a tort, et qu'au rapport de M. Colbert, il a été résolu un arrest contre le dit sieur George, lequel pour des raisons qui me sont inconnues, n'ayant pas été délivré au dit sieur Berthelot, avant la mort de M. Colbert, le dit sieur George a trouvé moyen de faire que la minute ne se trouvât (?) point. C'est tout ce qui est venu à ma connoissance touchant cette affaire. Je suis toujours
1 Mme de Sév. voit chez Mme de La Fayette le marqiois de Saint- Maiirice, "qui vient d'Angleterre," écrit-elle, "dire la mort de son duc," vni. 127. Elle nous dit avoir vu chez la comtesse MM. de Pomponne, Courtin, de la Trousse, le duc d'Estrées et qu'on avait "fort politique," vin. 501. Mais elle remarque surtout les cadeaux envoyés par Mme Royale, les cent aunes de velours, la doublure de satin, le portrait entouré de diamants (iv. 557) et le dessin qu'a préparé Mme de La Fayette pour un écran que le cardinal d'Estrées donnait à Mme Royale (vi. 143). Elle raconte le peu qu'elle voit mais on ne lui permet pas de trop voir.
2 Tout le récit qui suit est pris presque mot à mot de la préface des Instructions aux Ambassadeurs (Horricq de Beaucaire).
x] Le Diplomate 183
françaises, d'abord à Françoise de Bourbon en 1663, puis à Jeanne-Baptiste de Nemours en 1665, peu enclin d'ailleurs à l'intrigue, le duc Charles-Emmanuel subit sans s'en défendre l'ascendant du grand roi. Lors de la mort du duc Charles- Emmanuel, le jeune duc alors âgé de neuf ans montre bien par son langage la familiarité qui existait entre les deux cours. "Il a dit en pleurant à Madame Servien," écrivait l'ambassadeur au roi, "qu'il suppliait votre Majesté de lui servir de Papa, puisqu'il avait perdu le sien." Cet appel à l'autorité paternelle de Louis XIV ne fut malheureusement que trop bien entendu.
Aussi longtemps que les relations des deux cours conservèrent ce caractère de facile confiance, le président Servien, agent indolent et crédule, suffit pour occuper les fonctions d'ambassadeur à Turin.
Mais l'arrogante poUtique de Louis XIV à l'égard des Hollandais modifia profondément les dispositions de l'Europe. En 1673, l'Empereur, l'Espagne, le Danemark, et la plupart des princes de l'Empire formèrent une ligue contre la France. Cette situation eut immédiatement son contre-coup à Turin. Du jour au lendemain l'Italie pouvait, comme au temps de RicheUeu, devenir le théâtre des hostilités. Il fallait prendre des précautions du côté du Piémont. Le roi se décida à donner une allure plus vive à sa politique vis-à-vis des ducs de Savoie. L'influence de Louvois se substituait alors à celle de Mazarin et de Lionne dans l'entourage de Louis XIV. En même temps que les hommes, changeaient aussi les procédés. A la douceur, à la persuasion, succédèrent l'intimidation et la menace ; à Turin le marquis de Villon succéda au président Servien. Charles- Emmanuel II venait de rendre le dernier soupir. Son fils, Victor- Amédée II, lui succéda sous la régence de la duchesse Jeanne-Baptiste. Éprise du pouvoir, ardente, passionnée, glorieuse. Madame Royale s'acquitta d'abord avec conviction de ses devoirs de chef d'état. Mère impérieuse et froide eUe délaissa son fils, le futur roi de Sicile. L'enfant, doué d'une inteUigence étrangement précoce, prit tout jeune encore des habitudes de réflexion sohtaire et de dissimulation qui devinrent, pour le reste de sa vie, le fond même de son caractère. C'est la lutte entre la mère et le fils, comphquée par la légèreté de la mère et par les exigences de la poKtique de Louvois, qui rendit nécessaire à Paris l'intervention fréquente de Madame de La Fayette. Il n'y a pas à examiner si elle se rangea du côté de la justice. EUe avait connu Madame Royale avant son départ
de Pans, elle entreprit de faire ses commissions et en même temps de la tenir au courant de ce qui se passait à la cour, de transmettre ses désirs, et de présenter à Louis XIV les événements de Savoie sous le jour que Madame Royale voulait qu'on les vît^.
Elle s'acquitta bien de son devoir d'amie et il n'est pas besoin de l'appeler "intrigante, rouée, tenace, avisée" comme on l'a fait après la découverte en 1880 des lettres de Savoie, parce que jusqu'alors on la croyait tout autre qu'elle n'était en réalité. Ce changement brusque dans l'opinion des critiques, dû à la publication des lettres de Turin, est examiné à un autre endroit dans ce travail. Mais il est une autre exagération dont il faut parler ici.
N'a-t-on pas donné un peu trop d'importance à ce fameux rôle politique ? Certes Madame de La Fayette a servi les intérêts de la France et contribué aux succès de la politique de Louvois, mais pour nous, au début, elle défendait une amie, et à la fin elle sauvegardait son amour-propre. Elle travaillait en personne désintéressée bien qu'on l'ait accusée d'être avide^. Cette accusation montre combien on a mal lu sa correspondance. Madame de La Fayette dut débourser de l'argent en vue d'achats faits à Paris pour Madame Royale. Au Heu de prier qu'on lui remboursât ces sommes elle commandait des produits de Turin ou demandait des bibelots que Madame Royale recevait de personnes amies.
"....Il faut pourtant que remercie (sic) de l'extrême soing que vous aves eu pour ma commission," écrit-elle à Lescheraine^, "ie vous supphe de l'achever comme ie vous en prié par ma dernière lettre, cest a dire de men envoyer encore trente aulnes et de me mander combien il faut, et outre ces trente aulnes, d'employer l'argeant qui reste sur le mémoire que j'ay envoyé^."
La "commission" était une commande de damas "vint aulnes a bonne mesure " qui se transformèrent en cent cinquante. Madame de La Fayette ne veut pas acheter au petit bonheur et elle fait suivre sa commande de cet avis: "mais ie vous repette
^ Ce n'est que cinq ans après avoir écrit ce chapitre que l'auteur a reçu la correspondance du chevalier de Sévigné publiée par Messieurs Lemoine et Saulnier, Paris, 1911, 8°. Le beau-père de Madame de La Fayette tenait Christine de France, duchesse de Savoie, au coxirant des affaires de France. Mme de L. F. aurait donc continué rœu\Te de son beau-père, ^ j)g Lescure, Préf. de l'éd. de la P. de C. p. xxxiv.
^ Secrétaire de Mme Royale. * Curiositâ, p. 513.
x] Le Diplomate 185
encore que devant que vous le fassies couper ie voudrois scavoir le prix par ce qu'il y en a de fort différents." Lescheraine en parle à Madame Royale qui fait envoyer le damas à ses frais et Madame de La Fayette répond au secrétaire :
"Ce ISème septembre (1680).
"Pourquoy aves vous eu la langue si longue que d'aller rompre la teste de Madame Royale des commissions que ie vous donne? Je la remercieray lundy. Je vous escris ce mot a la haste afin que vous ne me renvoyez pas les deux louis que jay fournis par le mémoire que ie vous envoyé lundy. Mettes les moy encore en damas tant quils pourront sestendre et me mandes ce quil faut pour les trente autres, que ie vous ay encore demandées et employés les deux pistoles au de là des trente aunes parce qu'il me faut beaucoup plus de damas que ie nen voulois dabord, et il me seroit impossible de l'assortir icy; ie suis honteuse que vous ayes parle à Madame R, elle me comble de biens."
Voilà une lettre diplomatique qui ne risquait pas de bouleverser un état!
En voici une autre : " ....Jay pris soing ces jours passés d'un habit qui partira aujourduy pour S. A. R. mais ie nen ay ouy parler que de mardy dernier. Dittes au Contrôleur de sa maison quil doit estre assuré de ma diligence et de mon exactitude, et que sans qu'il prenne la peine de mescrire si tost que son fils me dira que cest pour S. A. R. ie lui croiray et feray de mon mieux ; mais dittes luy quil escrive un peu de meilleure heure la lettre que ma monstrée son fils est du 27 du mois passé, où il luy mande de me venir trouver pour un habit de bal à manteau. Voyes du 27 avant que la lettre soit icy, qu'on choisi et fait faire ce qu'il faut, que l'habit soit envoyé et fait à Turin, ce quil reste du carnaval. Il demande aussi un habit brode, il faut un temps considérable pour le faire faire. Je vous charge au moins de dire à S, A. R. que jacepte avec un grand plaisir Ihonneur destre icy le maistre de sa garderobe et que pourveu que je sois advertie à temps de ses intentions et que ie sache ses goûts, il verra que ie le serviray parfaitement bien, à condition aussi que jauray en payement de petits pots et des petittes boettes des Indes. Sérieusement faistes ma cour a S. A. R. de la joye que jay destre employée pour son service. Lon na point mande si Ihabit à manteau seroit noir ny gris...." etc.
186 Madame de La Fayette [ch.
On trouve, tout au début de cette lettre, deux ou trois phrases sur les affaires de la cour — et c'est tout. Plusieurs messages sur le comte de Saint-Maurice n'ont rien de diplomatique; un autre au sujet d'une lettre publiée dans le Mercure galant est une charmante leçon de style français adressée à Lescheraine — mais ce n'est pas encore de la poUtique étrangère.
Voici enfin une lettre à Lescheraine que nous allons citer presque tout entière car elle montre mieux que nous pourrions le faire, le véritable rôle que Madame de La Fayette jouait à
Paris.
"Ce 12<^™^ may (1679).
"Vous estes un admirable homme ! il y a un mois entier que le nay reçue de vos lettres ; vous scaves l'interest que ie prends à la maison de Saint-Maurice : cest par le pubhc que ie l'aprends, et par vostre lettre que je receus hier, vous men parles comme si vous men avies instruitte par touts les ordinaires précédents et que ie sceusse le fil de l'histoire. Je ne scay quelle bonne maxime vous aves de n'instruire jamais les personnes bien intentionnées des changements qui arrivent, afin quils puissent en rendre compte au pubhc et les donner par le costé qui convient qu'on les voye ; celuy-cy avoit besoing de cette préparation, il paroist estrange de voir chassé un ministre aussi zélé pour Madame Royale que le M. de Saint-Maurice et dans un temps ou il est accablé d'ailleurs pour la M. (marquise) de ne l'avoir pas chassée (sic) il y a trois ou quatre ans, et de la (sic) chasser présentement. Vous voyes bien ce que cela fait dire, que ce soit vous qui leur porties l'ordre de leur honneste exil, autre circonstance qui fait parler. Enfin je vous assure quil neust pas esté mauvais de nous donner des raisons pour le pubhc, et par vostre lettre vous ne nous dittes pas une ; ie ne scay que le gros que les uns et les autres m'ont apris. Ce nest pas que quoyque ie sois très faschée du malheur de cette maison, ie ne croye pas que Madame R. a de très bonnes raisons, ie cognais trop sa bonté et sa justice pour en douter ; je croy mesme qu'elle en peut avoir qui ne sont pas propres à estre données au public, mais il y en a toujours qu'on y peut donner, et cest celles la qu'il vous falait envoyer icy, nous nen demandons point d'autre. Je nay pas de peine à croire la mauvaise conduitte du Comte de Saint- Maurice ; une meilleure teste que la sienne seroit troublée ! sa grande faute est d'avoir présumé qu'il put bien faire dans une occasion si difficile.... ie seray ravie devoir a faire a vous pour
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les habits de Madame R....Ainsy que je vous gronde un peu ie ne laisse pas d'estre toute à vous."
En effet Madame Royale avait une façon de traiter ses amants qui avait besoin d'explication pour faire bon effet auprès du public; et si l'on demandait volontiers des conseils à Madame de La Fayette on ne suivait pas toujours ceux qu'elle donnait, ce qui lui faisait dire: "L'on donne des conseils, mon cher Monsieur, mais l'on n'imprime point de conduite. C'est une maxime que jay prié Monsieur de La Rochefoucauld de mettre dans les siennes...." Nous croyons que Rousset, bien qu'il ignorât l'existence de la correspondance avec Louvois, était assez près de la vérité lorsqu'il écrivait à propos de Madame Royale: "Son plus grand souci c'était l'opinion de la cour de France où elle avait jadis, dans le cercle d'Anne d'Autriche, tant médit des erreurs d'autrui. Elle y avait une amie sincère et dévouée. Madame de La Fayette, qui la tenait exactement au courant de tout ce qu'on disait d'elle et de ses amisi."
Nous verrons que plus tard elle gêna sérieusement les diplomates envoyés à Paris par Victor- Amédée, et qu'elle sut bien leur tenir tête. Nous n'avons donc l'intention de diminuer ni son rôle ni son mérite. Mais la simple vérité nous intéresse seule. Nous ne pouvons admettre qu'on prête à Madame de La Fayette un rôle qui n'a pas été le sien, et qu'elle n'aurait pas pu soutenir. Nous avons déjà démontré qu'elle ne se laissa pas abattre par la mort de La Rochefoucauld au point de néghger son fils et ses protégés. Elle resta femme et mère et nous allons voir maintenant qu'elle sut le rester tout en s'occupant des affaires de la cour de Savoie.
Elle n'écrit pas à Louvois en tant que "chargé d'affaires" de Madame Royale; elle est toujours mère de famille. Voici la première lettre dans les minutes de Louvois où il paraît être question des affaires de Savoie.
"À Cambrai le 29 avril 1684.
"J'ai reçu le billet que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 24 de ce mois. Je ne puis rien dire sur le temps que le régiment de la Fère pourra sortir de garnison. ...Et vous devez être assurée que, si les affaires se tournent à la guerre, ce que je ne saurais envier (?), vu l'état où sont nos ennemis, votre fils et son régiment ne me seront point inutiles (?). Je n'ai point ignoré les bruits qui ont couru cet hiver, qui étaient opposés à la
^ Camille Rousset, Hist. de Louvois, m. 84.
188 Madame de La Fayette [ch.
bonne intelligence que vous souhaitez. Je les ai crus d'abord faux, depuis ils m'ont paru plus vraisemblables sans que j'en sache plus de la raison que je n'en savais quand on les disait et qu'on ne les croyait point. Soyez très persuadée, Madame, du respect que j'ai pour vous, et qu'on ne peut être plus véritablement que je suis....i"
Ce n'était pas seulement auprès de Louvois et du roi qu'elle avait à justifier Madame Royale, mais aussi auprès de leurs amis communs.
Madame de Savoie écrit au duc d'Enghien le 20 juin 1678:
"De peur de vous importuner par une longue lettre jay chargé Madame de La Fayette de vous dire toutes les nouvelles de ce pays icy et vous parler aussi d'une affaire qui y est arrivée et qui est finie de la manière dont ie le pouvois souhaiter.... 2"
Deux fois dans le courant du mois de juillet et une fois pendant le mois de novembre. Madame de La Fayette doit renseigner M. le Duc sur les affaires de Savoie^ ; puis le 26 novembre 1678 Madame Royale écrit au duc pour protester contre les inventions de la comtesse de Soissons et lui conseille de demander des nouvelles à Madame de La Fayette^. Au début de 1679 elle lui écrit:
"Lon dit que Ion en invente beaucoup (de nouvelles) chez la Comtesse de Soissons et de cet hôtel vous savez que Ion ny dit pas souvent vray aussi sella nest pas fort extraordinaire cela ne laissent (sic) pas de chocquer le feu a pris a mon appartement depuis peu il fit plus peur que de mal.... Vous entendrez peut être encore parler d'autre chose sy vous avez curiosité den savoir la vérité Madame de La Fayette vous lapprendra mais tout cella en vaut si peu la peine..., s"
Tout cela en effet ne mérite guère qu'elle se justifie et pourtant elle revient trois fois encore sur le sujet, tout en s'excusant d'en parler. Le passage suivant nous montrera pourquoi elle
^ Vol. 712, p. 540 de la Corr. de Louvois. Des passages de cette correspondance ftirent donnés par M. Jean Lemoine dans la Rev. de Paris du l^r sept. 1907. Nous faisons imprimer en italique ce qu'il a déjà publié et que nous avons revu sur les ms.
2 Chantilly, série P. vol. lxxi. Lettres autogr.
2 Ibid. 9 et 16 juillet, 9 nov.
* Ibid. 5 Ibid. Lxxii. 364, inédite.
x] Le Diplomate 189
éprouve le besoin de se justifier, "le feu qui a pris dans le château sa (sic) esté un pur asard quoy quon layent (sic) voullu interpretter autrement^."
Madame Royale apprécie les services que lui rend Madame de La Fayette auprès du duc ; elle écrit à ce dernier :
"Vous êtes un amy admirable par bien des endroits mais surtout par l'exactitude le soin et la sensibilité que vous avez pour ce qui regarde vos amies. Madame de La Fayette et moy traittent ce chapitre souvent ensemble elle le fait d'une déUcatesse où je ne peux pas parvenir et aussi il n'appartient quà mi esprit comme le sien de louer une personne comme vous...." etc. 2
Elle lui avait déjà écrit à ce sujet:
"Ce 14^me de janvier (1678).
" . . . . Madame de La Fayette mescrit des nouvelles sur tout ce que vous luy dites à mon égard je suis ravie que vous approuviez ce que fai fait au sien elle mérite tout et la chose est sy peu digne de tels remerciements que je suis honteuse de les recevoir c'est une amie aimable et admirable comme je scay quelle est très particulièrement la vôtre je croy que vous serez bien aise que je vous en parlent (sic) je vous rends mille grâces des nouvelles que vous avez pris la peine de m'escrire pour elle ditalie je nen scay pas plus que vous celle d'Angleterre sont les plus considérables et qui exitent plus la curiosité...." etc. etc.^
On remarque d'après les dates de ces lettres, que Madame de La Fayette était bien engagée auprès de Madame Royale, avant la mort de La Rochefoucauld. Dans la correspondance de Turin nous ne trouvons de lettres datées de l'année 1680 qu'à partir de la fin mai — deux mois après le décès de son ami. La lettre qui suit est du mois d'août — puis jusqu'à la fin de l'année il y en existe treize de sa main. La perte du duc a donc interrompu sa correspondance plus que certains critiques ne nous le laissaient croire et celle qu'elle entretenait avec Louvois pour l'avancement de son fils a cessé complètement à cette époque pour ne reprendre qu'après la mort de Monsieur de La Fayette.
^ Ibid. Lxxni. 9, inédite ; pp. 22 et 119 elle revient sur le même sujet»
2 Ibid. Lxxi. 9 avril 1678.
3 Ibid. Lxxi. 14 janv. 1678.
190 Madame de La Fayette [ch.
Ce n'est pas qu'à cette époque on n'avait pas besoin des services de Madame de La Fayette. Tout au contraire, la date de 1680 fut une date critique, car le 16 mai de cette année là, Victor- Amédée II fut proclamé majeur. La fréquence des lettres de Madame de La Fayette à partir de 1684 est due à la prise de pouvoir de Victor- Amédée qui vit confirmer en même temps son mariage avec Anne d'Orléans, nièce de Louis XIV. A partir de ce moment il lutta avec acharnement contre sa mère qui n'avait plus d'ambassadeur accrédité près du roi. Il fallait donc à tout prix qu'elle trouvât quelqu'un pour l'appuyer auprès de Louvois, et elle choisit naturellement l'amie qui, depuis son départ de France, l'avait tenue au courant de ce qui se passait à la cour.
Dans les lettres que Madame de La Fayette écrit à Louvois entre 1684 et 1689 elle s'appHque surtout à justifier Madame Royale contre telle ou telle accusation, à faire parvenir des lettres au roi, et à se plaindre de la façon dont le fils agit envers sa mère. Mais Madame de La Fayette n'oubUe, ni de s'occuper de son propre fils, René-Armand, ni, au besoin, d'intervenir en faveur des gens auxquels elle s'intéresse. Pour ne pas allonger davantage un chapitre qui concerne plus l'histoire que la Uttérature nous ne donnerons ici qu'un seul exemple de chacun de ces cas. Le lecteur qui voudra suivre en détail les démarches de Madame de La Fayette trouvera à l'appendice toutes les réponses de Louvois au sujet des affaires de Savoie. Voici à l'appui de ce que nous venons de dire, une lettre reçue par Madame de La Fayette qui était intervenue pour son fils :
"À Versailles le 7 juin 1685.
"J'ai reçu. ...le paquet qui contenait votre billet du 6 de ce mois, et les autres papiers qui y étaient joints, lesquels je vous renvoyé. Je prends beaucoup de part au déplaisir de Madame la duchesse de Savoie, et souhaite de tout mon cœur que ce soit le dernier qu'elle reçoive 'de son fils. Les ordres du Roy ont été envoyés à M. l'abbé Destrades, tels que Madame la duchesse de Savoie le peut désirer, mais je doute fort que, vu l'humeur de Monsieur le duc de Savoie, ils fassent tous l'effet que l'on doit attendre.
"Je satisferay à l'ordre que vous me donnez de recommander vos (?) à M. le contrôleur général. Je n'ai eu aucun ordre d'avertir les colonels d'infanterie d'aller à leur régiment.
"Je vous rends très humblement grâces de toutes les marques
elle
x] Le Diplomate 191
d'amitié que vous me donnez et pour les occasions que j'ay de vous témoigner qu'on ne peut être plus véritablement que je suis, " etc.i
Voici maintenant quelques lignes répondant à une lettre où s'occupait d'une personne à qui elle portait de l'intérêt :
"À Versailles le 13 janvier 1686,
"J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire hier. Le Roy ne peut envoyer des ordres plus pressants sur ce qui regarde les intérêts de Madame de Savoie que ceux qui sont partis la semaine passée, et je n'estime point qu'il convienne de demander à Sa Majesté de faire plus parce que je craindrais qu'à la fin elle s'ennuyât d'entendre toujours parler de cette affaire et de voir qu'on lui proposerait tous les jours de nouvelles choses.
"Je prendrai l'ordre du roy sur ce qui regarde le sieur Chaillon et je ne doute point que Sa Majesté ne trouve bon que l'on le mette à Saint-Lazare en attendant que l'on ait des nouvelles de ses parents. Je vous rends très humble grâce de ce que vous me mandez sur ma fille, et je vous supplie d'être toujours bien persuadée que je suis très véritablement.... 2"
Il lui arrivait enfin de se rendre utile au ministre lui-même :
"À Versailles le 29 janvier 1686.
"La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire avanthier m'a été rendue. Quoiqu'elle ne désire point de réponse, je ne puis m'empêcher de vous remercier très humblement de ce que vous me mandez touchant les intérêts de Monsieur de la Rocheguyon, sur lesquels je profiterai des vues que vous me donnez. Je vous supphe d'être bien persuadée de ma reconnaissance et qu'on ne peut être plus véritablement que je suis votre très humble et très obéissant serviteur^."
Il est inutile de rappeler les efforts que fit Madame de La Fayette pour faire arrêter le libelle Les amours du Palais Royal de Turin* ou la Généalogie. Elle poursuivait toujours le même but: soutenir la réputation de son amie qui ne paraît pas y avoir mis elle-même autant de soin qu'on aurait pu le désirer. Ses démarches lui ont valu cette appréciation peu galante d'un
1 Vol. 746, p. 124, inédite. 2 Vol. 762, p. 274.
^ Vol. 761, p. 617, inédite. * Voir Perrero, Curiositâ, Intro.
192 Madame de La Fayette [ch. x
envoyé de Turin: "Madame de La Fayette est un furet, qui va guetant et parlant à toute la France pour soutenir Madame Royale en tout ce qu'elle fait^." Lorsque les ambassadeurs de Victor- Amédée se rendaient chez elle pour la faire parler elle n'hésitait pas à leur dire ouvertement de quel côté elle se rangeait et au besoin elle se mettait en colère car ils ne voulaient pas entendre raison. Quant à la faire parler quand elle ne voulait pas le faire, c'était chose bien difficile ; elle se montrait souvent plus diplomate que les diplomates de carrière.
En somme, si l'on avait tenu compte des documents qui existaient avant la découverte des lettres de Turin, cette découverte n'aurait pas modifié aussi profondément l'opinion qu'on se faisait ordinairement de Madame de La Fayette. Elle n'était certes pas intéressée car, à part quelques aunes de damas qu'elle n'avait pas demandées, quelques bibelots des Indes qu'elle demande en plaisantant, et quelques copies de tableaux, elle ne gagna rien à s'occuper de son amie pendant des années, sans parler de l'argent qu'elle déboursait pour l'habillement de la mère et du fils^. Les relations avec les ambassadeurs ne la montrent pas rusée et dissimulée, mais tout simplement intelligente, et capable de repousser les attaques habiles de ceux qu'elle regardait comme ses adversaires, ainsi que nous l'avons déjà démontré. Le reproche qu'on lui adressa d'avoir manqué de cœur et de s'être occupée de ses affaires après la mort de La Rochefoucauld n'est pas fondé. Pourquoi voudrait-on qu'une femme qui se remettait rapidement d'une maladie grave, qui s'occupait de ses enfants et de ses affaires dans des moments où une femme moins vaillante n'aurait pas quitté le Ht, pourquoi, disons-nous, voudrait-on qu'une femme aussi courageuse eût néghgé famille et amis sous le prétexte qu'elle avait subi une perte irréparable ? En tout cela elle se montra femme de cœur, et femme d'esprit, aimable, dévouée, intelligente, désintéressée. Nous ne pouvons lui en faire un grief.
1 Ibid. p. 480.
2 Cet argent, comme on l'a déjà vu, fut remboursé en partie par des envois de marchandises, en partie en espèces, selon les désirs de Mme de La Fayette.