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CHAPITRE IX

Sa jeunesse ; sa carrière militaire ; sa disgrâce ; sa passion pour Mme de la SabKère ; leur bonheur trop court. — Son infidélité ; ses causes : la bassette, la Champmeslé, Louison. — Mme de la Sablière maîtrise sa douleur et se retire aux Incurables.

« Parmi les jeunes gens qui fréquentaient la maison de Mme de la Sablière et qui lui faisaient une cour assidue, il s'en trouva un, dit Walckenaer, qui conçut pour elle une passion vive et qui parvint à la lui faire partager : c'était le marquis de la Fare, d'une ancienne et illustre maison de Languedoc. Il avait donné des preuves de la plus brillante valeur, lors de la défaite des Turcs au passage du Raab, ainsi qu'aux combats de Senef, de Mulhausen et de Turkheim. Il joignait à l'imagination la plus enjouée l'esprit le plus délicat et le caractère le plus aimable. Ami de Ghaulieu, qui lui inspira le goût de la poésie, ilj s'est associé sans le vouloir, par quelques compositions! charmantes, à la célébrité de ce poète facile et plein de grâce (1). »

Charles de la Fare, fils du marquis de Montclar, lieutenant général des armées du roi, et de Jacqueline de Borne, fut en effet un brillant cavalier. M. Desnoiresterres (2) a[ narré la jeunesse de ce gentilhomme lettré, qui écrivit en vers fort acceptables quelques pages imitées des anciens.

Il ne doutait point de lui-même :

« J'entrai dans le monde à l'âge dé dix-huit ans, et fus

(1) C-A. Walckenaer, Histoire de Jean de la Fontaine, Paris, 1820, p. 188.

(2) Les Cours galantes^ t, I, p. 142-160.

résenté au roi au mois de décembre 1662, l'année d'après 1 naissance du Dauphin, et celle où fut faite par S. M. au lois de janvier la première promotion des chevaliers de Ordre. Ma figure, qui n'étoit pas déplaisante, quoique je ,e fusse pas du premier ordre des gens bien faits, mes manières, aon humeur et mon esprit, qui étoit doux, faisoient un tout [ui plaisoit assez au monde, et peu de gens en y entrant int été mieux reçus ; à quoi contribua l'amitié que Mme de lontausier me témoigna, fondée sur celle qu'elle avoit eue lour mon père, homme de mérite, dont le souvenir n'étoit >as encore éteint. J'oserois même dire que le roi eut plutôt ie l'inclination que de l'éloignement pour moi, mais j'ai econnu dans la suite que cette impression étoit légère, bien [ue j'avoue sincèrement que j'ai contribué moi-même à 'effacer. Quoi qu'il en soit, j'eus sans peine pour lors, et sans jîs demander, toutes les petites distinctions et tous les grémens que d'autres n'auroient pas eus même en les demanant (1). ))

« Il était encore loin de savoir, comme l'a dit un de ses

dographes, qu'une des conditions nécessaires à la cour pour

' obtenir la faveur, c'est de sacrifier à ceux qui la distribuent

l'estime ou l'amitié des hommes sans pouvoir (2). »

I Par malheur, il fut témoin du duel d'un de ses amis

liesse et disgracié, mais, malgré cette fâcheuse affaire, les

l'Ons offices de Mme de Montausier et des maréchaux de Vil-

îroy et de Gramont lui obtinrent en 1665 le guidon de la

ompagnie des gendarmes du Dauphin, récemment créée.

'.'était une flatteuse distinction. La Fare la justifia bravement

u combat de Senef. De retour à Paris, il soupira quelque

eu pour Mme de Montespan, dont il s'écarta prudemment

Dur courtiser la maréchale de Rochefort, plus redoutable

ricore que la hautaine favorite, et Louvois ne le lui par-

onna jamais. Il lui refusa injustement en 1667 le grade de

rigadier auquel il avait droit. Ce fut l'écueil de la fortune

(1) Mémoireê et réflexions sur les principaux événemens du règne de Louis XIV..., ar M. le M. D. L. F., Amsterdam, J.-F. Beraard, 1755, petit in-lS, p. 45, 46.

(2) Poésies choisies du marquis de la Fare, Paris, Dabo Tremblay, 1819, i-18, p. 4.

de La Fare. Il s'aigrit, demanda justice. Il lui fut répondi sèchement par Louvois qu'il avait raison, mais que cela m servirait de rien. « Cette réponse brutale et sincère du ministre alors tout puissant qui me haïssoit depuis longtemps et £ qui jamais je n'avois voulu faire ma cour, joint au méchant état de mes affaires, à ma paresse et à Vamour que façoù pour une femme qui le méritoit, tout cela, ajoute La Fare me fit prendre le parti de me défaire de ma charge de sous lieutenant des gendarmes de Monseigneur le Dauphin, qu( j'avois presque toujours commandés depuis la création d' ma compagnie, et je puis dire avec honneur. Je vendi donc cette charge, avec la permission du roi, au marqui de Sévigné, enseigne de la même compagnie (1).»

Walckenaer fait remonter à 1670 la passion de La Fari pour Mme de la SabHère. Ce n'est pourtant que 1 19 août 1676 que Mme de Sévigné adresse à Mme de Gr gnan cette phrase énigmatique : « Votre vision est plaisant! sur la tourterelle Sablière. Elle apprit au ramier le chemi de son cœur (2). Elle acheta le lit du défunt ; vous sav€| bien pourquoi (3). »

(1) Mémoires..., par M. le M. D. L. F., p. 217, 218. La charge lui coû| 90 000 livres. « Ne savez-vous pas, écrit Mme de Sévigné à Bussy-Rabutin 19 mai 1677, que mon fils a traité de la sous-lieutenance des gendarmes M. le Dauphin avec La Fare pour 12 000 écus et son enseigne? Cette charge fj fort jolie ; elle nous revient à 40 000 écus ; elle vaut l'intérêt de l'argent. Il trouvera en tôte de la compagnie. » Monmebqué, Lettres de Madame de Sévigné, sa famille et de ses amis, Paris, Hachette, collection des Grands Écrivains, int. V, p. 164.

(2) Mme de Sévigné n'a-t-elle pas voulu faire allusion aux pigeons ou toij terelles des armes de La Sablière?

(3) Cf. Lettres de Madame de Sévigné, t. V, p. 28. — M. L. Roche semil inférer de cette phrase la possibilité d'une liaison entre Mme de la Sablière ■^1 Rochefort, mort le 23 mai 1676. Aucun contemporain n'a mentionné cette lfBi«l son. Rochefort et ses parents étaient les alliés et les protecteurs de La RallièlN oncle de Mme de la Sablière, qui les voyait souvent chez la marquise de Sai:l*L Aignan, car Gaudon était Tourangeau et originaire de la paroisse de PreuiJB>ii dont la maison d'Aloigny possédait la seigneurie. Le 16 juillet 1630, nous tr(|ll| vons au contrat de mariage de Samuel Gaudon, écuyer, sieur de la Ralliera, d'Anne Menjot, reçu par Richer, notaire à Paris, haut et puissant messire LoB^ d'Alongny, marquis de Rochefort, chevalier de l'ordre du roi, et Marie HabdBJi son épouse. Ce d'Alongny fut le père du maréchal de Rochefort. Le 29 juin 16, au contrat de mariage de la marquise de Saint- Aignan-Gallerande, fille de Rallière, reçu par Demas, notaire à Paris, figurent : le marquis de Rochef(.j allié de la future, sa femme et leurs trois enfants : Louis d'Alongny, marquis Graon, Henri- Louis d'Alongny, baron de Corps (le futur maréchal), et Mî'j

Le témoignage autorisé de Chaulieu confirme celui de

îme de Sévigné. Il nous apprend que ce fut à son retour de

ologne, en 1676, qu'il se lia avec La Fare, « chez Mme de la

ablière, une des plus jolies et des plus singulières femmes

u monde, pour qui il avoit une grande passion qui a

ccupé tout le beau temps de sa vie ». Tout le beau temps de

a vie, répète Desnoiresterres (1). C'est Chaulieu qui l'a dit.

La Fare avait trente-deux ans en 1676 ; Mme de la Sablière

n avait trente-six. L'Iris qui avait banni tout « soupçon

'amour » devait succomber à la fervente passion de La Fare.

'âge, réfléchie, maîtresse d'elle-même, elle avait sans s'émou-

(lir reçu les hommages des grands, des savants et des poètes ;

lais, seule et sans amour, elle était trop femme pour rester

Dngtemps insensible à la tendresse de cet homme bien né,

^ttré, artiste comme elle, et dont Chaulieu nous a révélé si

élicatement le charme : « Il joignait à beaucoup d'esprit

impie et naturel tout ce qui pouvoit plaire dans la société,

orme de sentiment et de volupté, rempli surtout de cette

imable mollesse et de cette facilité de mœurs qui faisoient

n lui une indulgence plénière sur tout ce que les hommes

aisoient... Les siècles auront peine à former quelqu'un d'aussi

limables qualités et d'aussi grands agréments (2). »

Marguerite était à l'heure où la beauté va décroître, où revit m regain d'amour et de jeunesse. Plût à Dieu qu'elle eût ^ardé plus longtemps son olympienne rigidité ! Elle n'eût )as, dans sa détresse, désespérément écrit, dix ans plus tard : « Il n'y a point de créature qui ne devienne le supplice lu cœur qui cherche son repos en elle (3). » « Dès lors La Fare (4) ne quitta plus celle qui occupait

'Alongny. Si Rochefort a calomnié plus tard son amie, Mme de la Sablière, 'est évidemment dans l'intérêt de Lauzun, qui fréquentait l'hôtel de Maruerite, et dans le but de désarmer la jalousie do Mademoiselle- — Cf. chap. v. - L. Roche, la Vie de Jean de la Fontaine, p. 240, note 3, et 244 ; — Charrier du château de Couléon.

(1) Les Cours galantes, t. III, p. 328.

(2) Œuvres de Chaulieu, d'après les manuscrits de l'auteur, la Haye et Paris, Heuet, 1774, in-S». Plainte sur la mort de M. le marquis de la Fare, du 8 mai 1712, t. II, p. 46, note 1.

(3) Cf. Mme de la Sablière, Maximes chrétiennes, n» 88.

(4) Il demeurait alors rue de l'Échelle. Cf. G. Desnoerestebrïs, les Cours alantes, t. I, p. 202, note 2.

toutes ses pensées et dans laquelle se concentrait tou son existence. Il passait chez elle des jours entiers, et plusieurs années s'écoulèrent sans que cette passion fût ' moins vive de part ou d'autre... Telle était la force de j l'amour qu'éprouvait le marquis de la Fare, qu'on crut i d'abord que la belle La Sablière manquerait plus tôt de persévérance que son amant (1). »

Je sers une maîtresse illustre, aimable et sage.

Amour, tu remplis mes souhaits !

Pourquoi me laissais-tu, à la fleur de mon âge, Ignorer ses vertus, ses grâces, ses attraits?

(( J'ai vu, écrit Mme de Sévigné à sa fille le 5 août 1677, i [mon fils] répondre à quelqu'un qui vouloit attaquer la persévérance de la belle Sablière : « Non, non, elle aime toujours « son cher Philadelphe ; il est vrai qu'ils ne se voient pas du « tout si souvent, afin de faire vie qui dure, et qu'au lieu « de douze heures, par exemple, il n'est plus chez elle que « sept ou huit ; mais la tendresse, la passion, la distinction et « la parfaite fidélité sont toujours dans le cœur de la belle : « et quiconque dira le contraire aura menti (2). »

Nous connaissons deux billets de Mme de la Sablière à La Fare :

« Je n'ay que le temps, mon cher Philadelphe, de vous dire que j'ay reçu votre grande lettre... Adieu, souvenez-vous quelquefois de votre très fidelle amye. »

<i ...Ce sera dans le jardin du prieuré de Chirartzemberg que nous nous vairont d'abord que je seray habiliez. A Dieu (3). ))

L'abandon injustifié du mari, la facilité de mœurs du temps, la tendresse et la fidélité semblaient autoriser la liaison de La Fare et de Marguerite. Chacun les admirait

(1) G.-A. Walgkenaer, Histoire de Jean de la Fontaine, 1820, p. 188, 189.

(2) MONMERQUÉ, Lettres de Madame de Sévigné, t. V, p. 257.

(3) Nous n'avons pu vérifier l'authenticité de ces billets non datés. Ils figurent dans le Catalogue d'une collection d'autographes (baron de Trémont) vendue le 31 janvier 1854 par M. Laverdet, expert, rue Saint- Lazare, 24, Paris, 1854, in-80, p. 74, N» 593, Lettre autographe signée, demi-page in-4o. Cachet. Jolie lettre. Beau portrait (dessin colorié) in-folio. — N» 594, Lettre autographe, sans date, demi-page in-4o.

LA FARJî] 135

plus que de raison, car, si Marguerite était sincère, le beau cavalier n'avait ni le cœur ni le tempérament d'un amoureux constant.

Ils s'adoraient encore en 1677, mais Marguerite, douée au plus haut degré de la puissance divinatrice de la femme, ne put s'illusionner longtemps sur la persévérance de son amant. Elle subit toutes les variations de son inconstance jusqu'au jour où le désespoir s'empara de son cœur brisé.

La cour s'intéressait à son infortune. L'amour de La Fare avait été trop entier pour qu'elle n'eût pas été secrètement jalousée. Délaissée, la victime était devenue sympathique : ses amies la plaignaient avec sincérité.

Ninon, qui enregistrait les confidences des deux amants, écrit à Bonrepaux qu'elle a reçu une lettre de Mme de la Sablière et que cette pauvre femme lui fait grand 'pitié : « Je vois M. de la Fare tous les jours, et suis comme Messieurs du Parlement qui ne cessent d'entendre le pour et le contre... Je les plains tous les deux, c'est un cruel présent du ciel que l'excès de la sensibilité, et les choses de tendresse font plus souffrir qu'elles ne portent finalement de joye. Pour moy, qui n'ay plus besoins que de -consolations, je suis toute entière à celle que mon estime et mon amitié luy doivent. D me semble qu'elle est trop dans la solitude (1)... »

« Mme de la Sablière a bien pris le parti que vous estimez, écrit à son tour Mme de Sévigné à sa fille le 8 novembre 1679.

Rompons, brisons les tristes restes (2)1

« Madame de Coulanges, que pensez-vous que je veuille dire? Je pense comme vous. Mais Madame de Coulanges maintient que La Fare n'a jamais été amoureux : c'etoit tout simplement de la paresse, de la paresse, de la paresse ; et la bassette a fait voir qu'il ne cherchoit chez Madame de la Sablière que la bonne compagnie (3). »

(1) Certes la sensibilité de Ninon avait été fort éprouvée. Cf. Catalogue d'une collection d' auto grapJies vendu£ Ze 16 mars 1848 et jours suivants, Paris, Laverdet, successeur de Charon, rue du Helder, 20, 1848, in-8o, p. 61, n° 371. Lettre autographe signée à M .de Bonrepaux, à la Cour. Sans date, 3 pages, petit iû-4o, cachet.

(2) Vers d'un chœur de V Alceste de Quinault et Litlli, acte III, scôae v.

(3) Lettres de Madame de Sévigné, t. V, p. 79, 80.

({ Le héros de roman n'est décidément qu'un joueur, un voluptueux et le plus spirituel des libertins (1). »

La marquise ajoute le 24 janvier suivant :

« J'ai le même chagrin contre Caderousse que Madame de Coulanges contre La Fare : elle ne le salue plus et dit qu'il j l'a trompée. Il n'y a qu'elle qui se plaigne ; la Sablière a pris son parti en jolie et spirituelle personne. Ce n'est pas pour le même sujet que je hais Caderousse, comme vous voyez ; car même il ne m'a pas trompée (2). »

Saint-Evremont a écrit non sans raison : « Une seule passion fait honneur aux dames, et je ne sais si ce n'est pas une chose plus avantageuse à leur réputation que de ne rien aimer (3). »

Le monde prit parti pour la charmante abandonnée, chercha les causes de son affliction et fit la mine à La Fare. Beaucoup attribuèrent au jeu sa désertion. La bassette (c'était le baccarat du temps) faisait alors fureur. On s'y livrait follement, intrépidement, chez la comtesse de Soissons et chez les plus grands seigneurs de la cour. Desnoiresterres (4) nous a très exactement renseignés sur cette combinaison nouvelle introduite en France en 1675 par l'ambassadeur de Venise et dont Sauveur fournit au marquis de Dangeau la formule mathématique. En somme, c'était un jeu de coquins, qui fut condamné par le Parlement le 16 septembre 1680, et sévit depuis en Angleterre.

Mme de Sévigné, dans une admirable lettre à Mme de Grignan, a magistralement exprimé les angoisses de son amie :

« Vous me demandez ce qui a fait cette solution de continuité entre La Fare et Mme de la Sablière : c'est la bassette ; l'eussiez-vous cru? C'est sous ce nom que l'infidélité s'est déclarée ; c'est pour cette prostituée de bassette qu'il a quitté cette religieuse adoration. Le moment étoit venu que cette passion devoit cesser, et passer même à un autre objet :

(1) Sainte-Beuve, « le Marquis de la Fare ou un paresseux », dans le Moniteur universel du 16 août 1854.

(2) Lettres de Madame de Sévigné, t. VI, p. 108, 212.

(3) Œuvres mêlées, Paris, Cl. Barbin, 1697, in-12, t. II, p. 89.

(4) Les Cours galantes, t. I, p. 195, 196.

îroiroit-on que ce fût un chemin pour le salut de quelqu'un ]ue la bassette? Ah! c'est bien dit, il y a cinq cent mille ^outes qui nous y mènent. Elle regarda d'abord cette distraction, cette désertion"; elle examina les mauvaises excuses, es raisons peu sincères, les prétextes, les justifications embar- [•assées, les conversations peu naturelles, les impatiences de sortir de chez elle, les voyages à Saint-Germain où il jouoit, les ennuis, les ne savoir plus que dire ; enfin quand elle eut bien observé cette éclipse qui se faisoit et le corps étranger qui cachoit peu à peu tout cet amour si brillant, elle prend sa résolution : je ne sais ce qu'elle lui a coûté, mais enfin, sans querelle, sans reproche, sans éclat, sans le chasser, sans éclaircissement, sans vouloir le confondre, elle s'est éclipsée elle-même ; et sans avoir quitté sa maison, où elle retourne encore quelquefois, sans avoir dit qu'elle renonçoit à tout, elle se trouve si bien aux Incurables qu'elle y passe quasi toute sa vie, sentant avec plaisir que son mal n'étoit pas comme ceux des malades qu'elle sert. Les supérieurs de cette maison sont charmés de son esprit ; elle les gouverne tous ; ses amis la vont voir, elle est toujours de très bonne compagnie. La Fare joue à la bassette :

Et le combat finit faute de combattants (1).

« Voilà la fin de cette grande afi'aire qui attiroit l'attention de tout le monde ; voilà la route que Dieu avoit marquée à cette jolie femme ; elle n'a pas dit les bras croisés : « J'attends la grâce » ; mon Dieu que ce discours me fatigue ! eh, mort de ma vie ! elle saura bien vous préparer les chemins, les tours, les détours, les bassettes, les laideurs, l'orgueil, les chagrins, les malheurs, les grandeurs : tout sert, et tout est mis en œuvre par ce grand ouvrier, qui fait toujours infailliblement tout ce qu'il lui plaît (2). »

La marquise écrit encore :

« Mme de la Sablière est dans ses Incurables, fort bien

(1) Vers du Cid, acte IV, scène m.

(2) MoNMBRQUÉ, Lettres de Madame de Sévigné, t. VI, p. 527, 528. C'est cette lettre du 14 juillet 1680, fort admirée sans doute, que Mme de Sévigné demande à sa fille de lui retourner, le 4 août 1680. Ibid., t. VII, p. 3.

guérie d'un mal que l'on croit incurable pendant quelque temps, et dont la guérison réjouit plus que nulle autre, Elle est dans ce bienheureux état ; elle est dévote eli vraiment dévote ; elle fait un bon usage de son libre arbitre, mais n'est-ce pas Dieu qui le lui fait faire ?n'est-ce pas Dieu qui la fait vouloir? n'est-ce pas Dieu qui l'a délivrée de l'empire du démon? n'est-ce pas Dieu qui a tourné son coeur? n'est-ce pas Dieu qui la fait marcher et qui la soutient? n'est-ce pas Dieu qui lui donne la vue et le désir d'être à lui? c'est cela qui est couronné ; c'est Dieu qui couronne ses dons. Si c'est là ce que vous appelez le libre arbitre, ah ! je le veux Lien. Nous reprendrons saint Augustin : je reviens à mon amie (Mme de Coulanges). Elle mène Mme de la Fayette chez cette aimable dévote ; peut-être que c'est le chemin qui fera sentir à Mme de la Fayette que sa douleur n'est pas incurahle (1).,. »

. Le P. Bouhours, dans son Recueil de vers choisis^ a publié une pièce où « la déi^ote de bonne foi » déplore ainsi, en 1685? l'abandon de Daphnis :

Jour et nuit, au pied des autels, Je prie avec ferveur la Majesté suprême : Je pleure mes péchés, je me confonds moi-même Et déplore en secret les erreurs des mortels.

Pour soulager les misérables

Et fournir à tous leurs besoins, Des prisons on me voit courir aux Incurables,

Sans épargner ni dépenses ni soins.

Je fais plus : morte au monde, à moi-même cruelle, De l'austère vertu je pratique les lois,

Et dans les transports de mon zèle,

Je réduis ma chair aux abois.

Mais, hélas ! j'ai beau faire,

Je suis tous les mouvements

D'un instinct tendre que je sens :

Le beau Daphnis me plaît, et je pense à lui plaire.

Que mon destin seroit heureux

Si le Ciel avoit tous mes vœux,

(1) MONMERQUÉ, Lettres de Madame de Sévigné, t. VI, p. 475, 476. Lettre à Mme de Grignan (21 juin 1680).

LA FARK 139

Si mon cœur pour Dieu seul soupiroit de tendresse I

Mais, hélas ! malgré mes désirs (Je connois et j'avoue humblement ma faiblesse) Daphnis a chaque jour plus d'un de mes soupirs (1).

Il s'agit sans doute de Mme de la Sablière, mais il ne faut point attribuer ces vers à La Fontaine. Il aimait trop sa bienfaitrice pour railler sans pitié le plus grand chagrin de sa vie. Pensons plutôt à quelque charitable amie.

(1) Recueil de vers choisis, première édition, Paris, G. et L. Josse, 1693, in-12. Cette pièce a été réimprimée depuis par Paul Lacroix, dans les Œuvres inédites de Jean de la Fontaine, p. 175. Le même volume contient, p. 185, une autre pièce adressée à Iris en 1678, et la dédicace à la même Iris du Recueil du recueil (qui n'a jamais paru), et que P. Lacroix attribue à. La Fontaine, bien que Loménie de Brienne, secrétaire d'État, s'en soit déclaré l'auteur. Les vers suivants de cette dédicace, écrite en 1689, semblent bien adressés à Mme de la Sablière :

Iris, aimable Iris, je le dis à ma honte.

Excusez ma témérité.

J'en conjure votre beauté

De par la reine d'Amathonte.

J'eusse imploré votre bonté :

Mais comme vous n'avez pour moi que cruauté, Ma muse qui ne sait ni flatter ni médire, Quand je soupire en vain mon amoureux martyre, A cru ne se devoir adresser qu'à vos yeux,

Qui quelquefois sont curieux Et lisent volontiers mes Contes et mes Fables. Ce recueil ne contient que des vers agréables,

Rien de contraint, rien d'ennuyeux.

Tels que vous les aimez, en un mot, c'est tout dire,

Et tels qu'en l'amoureux empire,

La reine au nom de qui j'écris

Bien ou mal à la belle Iris, En exige de ceux dont la voix estimée

Se perd dans la douce fumée Qui parfume en tout temps le gracieux séjour

Où se tient la mère d'Amour.

Dans ce temple bâti de sanglots et de larmes. Si tant de cœurs rivaux, Iris, voyaient vos charmes. Ils n'offriroient qu'à vous leurs vœux et leur encens, Vous verriez à vos pieds mille et mille victimes : Chacun vous y rendroit des devoirs légitimes, Et sentiroit pour vous la peine que je sens. Voilà ce que j'avois à peu près à vous dire,

Avant que vous prier de lire,

Iris, les ouvrages divers De tant de beaux esprits dont vous prisez les vers. Croyez que c'est à vous que leurs transports s'adressent : Seule vous méritez l'hommage de leurs sons ;

Les Maucroix et les Pelissons

A vous plaire à l'envi s'empressent, Et si de leurs soupirs je suis l'introducteur, Durant que de mes pleurs vous tenez peu de compte.

Permettez au moins à mon cœur,

Qui se contraint et se surmonte,

De condamner votre rigueur

De par la reine d'Amathonte.

Walckenaer dit que le jeu ne fut pas la seule cause de Tabandon de Marguerite, et que La Fare fut amoureux de la Champmeslé, dont La Fontaine, vieux libertin, écrivait alors avec un enthousiasme juvénile : « Tout sera bientôt au roi de France et à Mme de Champmeslé. » Il base son opinion sur cette phrase du fabuliste à l'actrice : « Charmezvous l'ennui, le malheur au jeu, toutes les autres disgrâces de M. de la Fare (1)? » M. de Tonnerre était alors l'amant favori de Mlle de Champmeslé :

A la plus tendre amour elle fut destinée, Qui prit longtemps Racine dans son cœur, Mais par un insigne malheur Le Tonnerre est venu qui l'a déracinée (2).

La Fare aima-t-il la célèbre tragédienne ? Nous ne saurions l'affirmer; mais il n'était déjà plus l'amant fidèle et vanté de la tendre Marguerite. Chaulieu a trahi le secret de sa coupable inconstance. « Ne vous souvient-il plus, répond-il au « sermon » de la Fare dans un songe qu'il compose à l'intention de la marquise de Lassay, d'avoir versé Louison devant la porte de Mme de la Sablière dans le temps que l'on vous mettoit à la place de la tourterelle pour être le symbole de la fidélité (3)? »

Desnoiresterres croit avec raison que cette Louison ne fut pas la Champmeslé, qui se nommait Marie, mais bien plutôt Louise Moreau, sœur de Fanchon Moreau, la maîtresse du grand prieur de Vendôme. « Mme de la Sablière, dit-il, ne pouvait disputer son amant à pareille rivale (4). »

La Fare eut-il pour maîtresse la Champmeslé ou Louison? Chacune d'elles peut-être (5), et beaucoup d'autres encore. Il

(1) Recueil de vers choisis, p. 145, 185. Lettre à Mlle de Champmeslé, 1678. Cf. C.-A. Walckenaer, Histoire de La Fontaine, 1820, p. 191.

(2) Frères Paepaict, Histoire du théâtre français, t. XIV, p. 518. — G. Dks- NontESTERRES, les Cours galantes, t. I, p. 200-202.

(3) Chaulieu, Œuvres, la Haye et Paris, Bleuet, 1774, in-S®, t. II, p. 194. ('») Les Cours galantes, t. I, p. 203-206.

(5) Pour la dernière, raffirmation n'est pas douteuse, car La Fare fit légitimer par lettres du 18 mai 1695 Charlotte-Louise, la fille qu'il avait eue de Louise Moreau. Cf. P. Alexis, Généalogie de la maison de la Fare..., 1766, in-8°, p. 29 ; — G. Desnoiresterres, les Cours galantes, t. I, p. 282.

est certain qu'il abandonna son Uranie pour des divinités plus faciles, et que, « revenant, comme l'a dit Sainte-Beuve, sur cet amour délicat et tendre qui avait honoré son passé, sur ce souvenir qui aurait dû lui être sacré, il ne craignait pas de le comparer et de la sacrifier aux images de cette vie sans retenue et sans scrupule qui l'envahissait désormais tout entier » (1).

De Vénus Uranie, en ma verte jeunesse,

Avec respect j'encensai les autels, Et je donnai l'exemple au reste des mortels

De la plus parfaite tendresse.

Cette commune loi qui veut que notre cœur

De son bonheur même s'ennuie

Me fit tomber dans la langueur

Qu'apporte une insipide vie.

Amour, vole à mon secours,

M'écriai-je dans ma souffrance ;

Prends pitié de mes derniers jours.

Il m'entendit, et, par reconnaissance

Pour mes services assidus.

Il m'envoya l'autre Vénus Et d'Amours libertins une troupe volage,

Qui me fit à son badinage.

Heureux si de mes ans je puis finir le cours

Avec ces folâtres amours (2) !

La Fare, brave soldat, aimable épicurien, mais de tout temps fort débauché, ne pouvait inspirer à son amie qu'une médiocre confiance, mais il serait injuste de lui refuser toute honnête mentalité. La sincérité de la passion qu'il éprouva pour Marguerite ne nous semble pas discutable. Lui-même, si souvent désillusionné et sceptique, a confessé dans ses Mémoires son « amour pour une femme qui le méritoit » (3) à tant de titres, et cette femme, qu'il n'a pas nommée, fut incontestablement Mme de la Sablière (4).

(1) Sainte-Beuve, « Le marquis de la Fare ou un paresseux », dans le Moniteur universel du 16 août 1854.

(2) Poésies choisies du marquis de la Fare, Paris, Dabo Tremblay, 1819, in-18, p. 48.

(3) Mémoires, par M. le marquis D. L. F., 1755, p. 217, 218.

(4) Cf. Mémoires..., par M. le marquis D. L. F., p. 217, 218. — « Affranchi de cette affection tutélaire. La Fare s'effondra bientôt dans la plus honteuse débauche. Voici ce que le chevalier de Bouillon, pourtant peu scrupuleux, écri-

Le charme s'était évanoui ; le bonheur des deux amants n'avait Muré que six courtes années (1).

vait de lui en 1711 (trente ans plus tard) à Chaulieu : « Je fus voir hier, à quatre heures après midi, M. le marquis de la Fare (en son nom de guerre M. de la Cochonnière), croyant que c'étoit une heure propre à rendre une visite sérieuse, mais je fus bien étonné d'entendre dès la cour des cris immodérés et toutes les marques d'une bacchanale complète. Je poussai jusqu'à son cabinet, et je le trouvai en chemise, sans bonnet, entre son rémora et une autre personne de quinze ans, son fils l'abbé, versant des rasades à deux inconnus ; des verre cassés, plusieurs cervelas sur la table, et lui assez chaud de vin... Je voulus, comme son serviteur, lui en faire quelqae remontrance; je n en tirai d'autre réponse que : Ou buvez avec nous, ou allez vous promener. Il ne parla pas tout à fait si modestement. J'acceptai le premier parti, et j'en sortis à six heures du soir, quasi ivre mort. Si vous l'aimez, vous reviendrez incessamment voir s'il n'y a pas quelque moyen d'y mettre quelque ordre. Entre vous et moi, je le crois totalement perdu. » Chaulibtj, Œuvres, la Haye, 1777, in-12, p. 85.

(1) Le docteur Netter a communiqué à M. H. Régnier une intéressante conjecture au sujet de la fable intitulée : Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat, Cette fable (empruntée au Livre oriental des lumières), dédiée par La Fontaine à Mme de la Sablière et publiée par lui en 1685 (cf. chap. vi), ferait allusion à la séparation de Mme de la Sablière et de la Fare. La « douce société » serait celle des amis de Marguerite, plutôt troublés et jaloux ; la Gazelle serait Marguerite elle-même ; le Chien, le complice du marquis ; le Chasseur, La Fare ; le Corbeau, l'ami qui éclaira Mme de la Sablière sur l'infidélité de La Fare ; le Rat, celui qui l'aida à rompre ses liens ; enfin, la Tortue, le bon La Fontaine. Marguerite n'aurait pas deviné l'infidélité du marquis, comme l'a dit Mme de Sévigné ; la douce société la lui aurait révélée et ses agissements auraient provoqué la rupture entre les deux amants ; enfin Mme de la Sablière serait accourue au secours de La Fontaine soupçonné par le marquis d'avoir trahi ses relations avec la Champmeslé. Cf. Œuvres de Jean de la Fontaine, t. III, p. 273, 283. Conjecture admissible, mais qui n'a que la valeur d'une ingénieuse hypothèse..

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