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CHAPITRE VIII

MANON VANGANGELT

La Sablière, fermier général des aides, marie ses filles Anne et Marguerite à MM. Muysson et de la Mésangère. — Amours du financier et de Mme Le Taneur. — Manon Vangangelt ; sa famille. — Passion de La Sablière pour Manon ; fin prématurée de cette dernière. — Désespoir et maladie de La Sablière ; son testament ; sa mort. — Sa femme retrouve la tendresse de ses enfants.

Nous avons laissé La Sablière jouir sans remords de sa liberté récemment acquise dans l'hôtel de la rue des Fossés- Montmartre, appartenant à son frère aîné. C'est sans doute le bel hôtel à fronton central, précédé de parterres, qui occupe, sur le plan de Turgot, l'espace encadré par les rues des Vieux-Augustins et du Reposoir, la place des Victoires et la rue des Fossés-Montmartre, le premier à droite en entrant dans cette rue par la place des Victoires.

Le lecteur nous permettra de l'introduire dans ce luxueux logis.

L'appartement du poète occupe une aile construite en partie sur la cour, et se compose d'un entresol ; d'une antichambre, d'une salle et de deux chambres au premier ; de deux chambres au second dont l'une est affectée à Rambouillet du Plessis, et d'autres chambres au troisième.

La chambre au premier, sur la rue, celle où demeure le financier, est très artistement ornée. Les murs sont tendus de brocatelle de Venise, les rideaux sont de toile damassée, les portières de toile peinte et de serge d'Aumale. La couche à hauts piliers est surmontée de colonnes torses, le tour de damas de Gênes cramoisi, garni de franges molet, la cou-

verture de toile peinte ignée, la housse de serge de Londres rouge.

Sur les murs sont appliqués un grand miroir de Venise, avec bordure et « chapitreau » de glace, plaques de cuivre doré et cordons de soie à houppes, un miroir de toilette et deux glaces de Venise servant de lustres, garnies de chandeliers, également ornés de plaques en cuivre doré.

L'ameublement, tout en noyer, se compose d'un grand fauteuil cannelé à piliers tournés, couvert de brocatelle de Venise, verte, aurore et rouge, de fauteuils de damas cramoisi et de damas cafîart, de chaises façon de Chine, garnies de damas rouge, d'une table et de guéridons à colonnes torses, ornés de fil d'ivoire et d'ébène, de cabinets à tiroirs sur leurs pieds à colonnes torses et d'un paravent couvert de serge verte et de toile peinte.

Notons encore une petite cassette d'Angleterre de bois violette, garnie de bandes plaquées de cuivre doré.

Les autres pièces sont garnies de tapisserie de Bergame. On y trouve trois volumes de l'Ancien et du Nouveau Testament, et un seul tableau : Danaé succombant au charme de For. C'est assez pour un partisan, mais peu pour un artiste.

Admirons, dans la salle, un beau lustre de cristal de roche à douze chandeliers.

Nous n'entendons décrire ni la précieuse argenterie, ni la fine lingerie damassée du financier, ni sa luxueuse garde-robe, où s'étalent tant de justaucorps, casaques, culottes, vestes et robes de chambre de camelot de Hollande, de tabis, de brocart à fleurs d'or, de drap de Gênes, de Naples, d'Angleterre et d'Ecosse.

Dans l'écurie sont quatre beaux chevaux de carrosse et un cheval de selle bai clair ; dans la remise, deux grands carrosses à deux fonds et à quatre roues, garnis de velours rouge, avec fonds de satin à ramages et rideaux de damas, et une chaise à porteur en cuir garnie de ses bâtons et doublée de brocatelle de Venise (1).

(1) Inventaire mobilier après la mort de La Sablière, dressé par Bouret, notaire à Paris, les 4-26 juillet 1679 (étude die M» Charpentier, notaire à Paris).

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Antoine Menjot occupait un confortable appartement dans l'hôtel de son cousin. Il y séjourna dix-neuf ans (1) et ne tint point rig^ueur trop longue à La Sablière de ses sévices envers sa nièce ni de la séparation qu'il avait exigée d'elle. La même foi religieuse à laquelle ils restèrent également attachés, les mêmes goûts littéraires les avaient pour toujours étroitement unis.

Les opérations du financier avaient rapidement prospéré, car il avait acquis une part dans la ferme générale des aides de France (entrées de Paris et de Rouen, papiers, parchemins timbrés, autres fermes et droits annexes). Il fut associé tout i'abord, sous le nom de son frère du Plessis, au bail adjugé à Claude Revol de 1662 à 1670, puis, en 1673, au bail Vialet. Le suivant fut donné pour six ans (de 1674 à 1680) k Martin du Fresnoy, prête-nom de La Sablière, qui garda dans l'affaire un intérêt de 2 sous 6 deniers tournois (soit 30 deniers tournois) au total de 20 sous (2).

Dans les 3 400 000 livres qui composaient le fonds social, La Sablière figurait pour 425 000 livres. Ses associés ayant 'trouvé nécessaire, le 17 octobre 1674, de contracter un emprunt, Rambouillet fut chargé de la signature avec ses collègues Monginot et Bastonneau, et, lorsqu'il s'agit de 3réer, le 31 décembre 1678, un nouveau fonds d'un million, .1 avança la somme de 131 578 livres 19 sous, qui fut remboursée l'année suivante à ses héritiers par ses associés (3).

Il céda généreusement 3 des 30 deniers tournois qu'il percevait dans la ferme des aides, à Rambouillet de Lancey, son frère ; 2 à Jacques Muysson, son gendre ; 2 à Gaspard

(1) Menjot habita rue des Foss-is-Montmartre, dans l'hôtel de La Sablière, du 1 septembre 1662 au 30 juin 1681 (il est dit notamment, le 12 septembre 1670, Icmeurant chez M. de la Sablière); en 1683, rue Sainte'-Anne, paroisse Saintitoch, peut-être chez son neveu Pierre Hessein ; enfin, de 1685 à 1694, rue de Zléry, paroisse Saint-Eustache.

(2) Compte entre les héritiers de La SabHère et la ferme générale des aides, iressé devant Bouret et Sadot, notaires à Paris, le 23 octobre 1679 (étude de VI» Charpentier, notaire à Paris). Les associés de La Sablière dans cette ferme urent : Etienne de Monginot, sieur de la Salle, René de JajoUet, écuyer, sieur le Larré, Pierre Le Tellier, avocat en Parlement, Jacques Langlois, écuyer, sieur l'Himbercourt, Arnaud de Saint-Amand, René de Ragareu (maître des requêtes), Pierre Gorge, René Bastonneau, Claude d'Appougny, écuyers, secrétaires du roi.

(3) Le 23 octobre 1679.

Vangangelt, père de sa maîtresse, et 3 à Jean Robert, secri taire du roi (1).

Disposant de capitaux considérables, il était intéressé dans la plupart des fermes, sous-fermes ou traités consentis de son temps. Il en devenait adjudicataire sous le nom d'un ami complaisant, qui se déclarait plus tard son procureur. Antoine constituait alors devant notaires une société régulière et cédait à ses associés une part dans son affaire. Chacune de ces sociétés était limitée d'ordinaire au total de 20 sous, dont La Sablière gardait un ou deux, mais jamais plus de quatre sous. Il faut justement reconnaître qu'il avançait, pour les besoins et le bon fonctionnement des sociétés, de fortes sommes d'argent (2).

(1) Quittances données par la succession de La Sablière à ses associés devant Bouret, notaire à Paris, le 27 novembre 1679 (étude de M^ Charpentier, notaire à Paris).

(2) Il serait oiseux d'énumérer ici toutes les fermes, sous-fermes et traités auxquels était intéressé La Sablière, qui fut l'un des plus riches financiers de son temps. Citons seulement : le traité des greffes (1673) ; la finance des huit offices de greffiers clercs de l'élection de Paris ; le traité des taxes des offices de la chancellerie (1672); la société des francs fiefs et taxes des notaires et autres officiers (bail Vialet, 1672); la ferme des aides de la généralité de Berry (1679), pour 1 sol 6 deniers en 20 sous; le traité des tailles de rélection de Chaumont (1672) ; la ferme des aides de la généralité de Lyon (1669), pour

2 sols 6 deniers en 20 sous ; la ferme des aides de Melun, Sens et autres élec tions (bail Legendre, 1670), pour 400 livres de pension par an ; la sous-ferme des aides et droits y joints des élections de Reims, papier et parchemin timbré de la généralité de Metz, Sedan, etc. (1675), pour 4 sols en 20 sols; le traité des quatorze millions (1673), sous le nom de René Drouet ; le recouvrement de 4 800 000 livres, sous le nom d'Etienne Drouet (1673), pour 2 sols dans les 20 sols de la société ; la ferme générale du domaine de France (4 166 666 livres), sous le nom de Vialet (1673-1676), pour 20 deniers en 20 sols ; le traité de recouvrement des revenus des domaines du prince de Condé en Bretagne, Anjou et Maine (bail Broa, 1669-1683); la ferme des droits et revenus de la recette des domaines des comté de Clermont, prévôté de Stenay, conduits et aides de Saint- Remy et Jamais (bail du duc d'Enghien à P. Allain, 1670-1680); le traité des petits domaines de Dauphiné et Provence (1673), pour 2 sols en 20 sols ; la ferme des gabelles et domaines de Lorraine et Barrois, sous le nom d'Antoine Montanger (1671), pour 2 sols 6 deniers en 20 sols ; les vieilles affaires des tailles d'Auvergne ; les grands et petits devoirs de Bretagne, sous le nom de M. de Gouesnel, pour

3 deniers ; la société des offices des receveurs des tailles de Clermont, Aurillac. Brioude (1679) ; la ferme de la patente du Languedoc (1676) ; le traité de recouvrement des deniers des taxes provenant de l'amortissement du droit du tiers et dangers des bois, sur les propriétaires des bois de la province de Normandie (1673- 1676), sous le nom d'Etienne Drouet (4 800 000 livres), pour 2 sols en 20 sols ; la taxe des contrôleurs des ports de Rouen, Dieppe et le Havre (bail de Broa, 1669); le traité des vivres d'Allemagne (1669). — Il figure en outre avec Lancey, son frère, dans le don et privilège des carrosses et calèches de Paris et de la Cour (1670, 1677), pour 6 deniers en 1 sol de 20 sols dudit privilège ; et il avance à Rambouillet,

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Le financier se transforma bien vite en riche propriétaire foncier. Il acquit, le 6 décembre 1668^ pour 135 000 livres, de Nicolas de Rambouillet, seigneur du Plessis-Franc, son frère, les château, terres, seigneuries, hautes, moyennes et basses justices du Plessis-Franc, du Plessis-Fèvre, du Tertre, de la Touche- Rienne, de Lancey, de Courville, de l'Estang, de la Chaussée, de la Heuze, du Vau-de-la-Charentonne, sis en Beauce, près Chartres, et légués au vendeur par son père Nicolas de Rambouillet. La Sablière remboursa sur le prix de ces terres 5 400 livres au président de Meaupeou, et 27 000 livres à la maréchale de la Mothe (1). Il acquit encore en 1669, pour 5 650 livres, le château du Tronchet-Gallet, près du bourg de Courville, et arrondit ses propriétés par divers autres achats au Tertre, à Beauchesne, paroisse de Chuisnes, à la Haye du Breuil, à la Cave et à la Justice, paroisse d'Aurois.

Son frère lui vendit encore, le 8 février 1672, pour la somme de 36 000 livres, sa maison de la rue des Fossés- Montmartre habitée par M. Portier et dont les revenus étaient affectés en partie à l'entretien de la Folie- Rambouillet (2).

Du jour où il avait soustrait ses enfants à leur mère, Antoine avait assumé la charge de leur éducation. Il ne faillit point à ses engagements, et il faut reconnaître qu'il se montra toujours bon père. Sa fille aînée, Anne de Rambouillet, avait atteint sa dix-septième année. Elle était agréable et riche, et il fut facile de lui trouver un parti avantageux. Jacques Muysson, seigneur du Toillon, âgé de trente-trois ans, conseiller au parlement de Paris, magistrat austère et intègre, qui demeurait rue des Marais à Saint-Germain-des-Prés, fut agréé par Antoine et par son aimable fille.

son frère aîné, 5 000 livres pour y acquérir 6 autres deniers ; — dans la société Pautrier, avec Pierre Hessein (1667) ; — dans une société commerciale en Perse et aux Indes avec Pierre et Jean Tavernier (1670) ; — enfin sous le nom de L. Doussin, dans un traité d'exploitation des bois du Toillon, acquis du sieur Muysson (1673), où il est intéressé pour un quart (inventaire mobilier dressé par Bouret, notaire à Paris, après la mort d'Antoine de Rambouillet, sieur de la Sablière, 4-26 juillet 1679).

(1) Contrat du 6 décembre 1668, reçu par Bouret, notaire à Paris (étude de M« Charpentier, notaire à Paris).

(2) Inventaire mobilier après la mort de La Sablière (4-26 juillet 1679) (même étude).

J'ignore pourquoi MM. Walckenaer et Desnoires terres se sont obstinés à identifier ce Jacques Muysson avec un Maximilien Misson, également huguenot, conseiller au parlement, gouverneur des fils de milord d'Ormond et auteur d'un excellent Voyage en Italie. Les noms de Misson et Muysson désignent deux familles différentes, et Maximilien Misson n'a rien de commun avec notre Jacques Muysson (1).

C'est Jacques Muysson qui fut (doublement) le neveu de Conrart, et non Maximilien Misson. Jacques était fils d'Henri Muysson, conseiller se'crétaire du roi, et de Péronne Conrart, sœur de Valentin Conrart, qui avait épousé luimême Madeleine Muysson, sœur d'Henri, sa cousine germaine. On sait que les Conrart se glorifiaient de l'ancienneté de leur maison, venue à Paris après le supplice de Pierre Conrart, échevin de Valenciennes, décapité en 1568 avec vingtneuf bourgeois de cette ville pour crime de protestantisme (2).

Le contrat de mariage de Jacques Muysson et d'Anne de Rambouillet fut reçu par Bouret, notaire au Châtelet de Paris, le 10 décembre 1672, et La Sablière réunit, à l'occasion de sa signature, dans son appartement de la rue des Fossés-Montmartre, tous les parents et amis des futurs (3).

Le père, qui donnait à sa fille 100 000 livres tournois, s'engageait à la loger et à la nourrir pendant six ans avec trois laquais et une servante. Philippe Muysson, grand audiencier de France, oncle du futur, lui assurait après son décès la somme de 60 000 livres.

A l'occasion de ce mariage, une cruelle humiliation fut infligée par La Sablière à sa femme : Marguerite ne figura pas au contrat. Qu'avait-elle fait pour mériter pareil outrage? Pour quelle cause inconnue son mari l'écartait-il avec cette implacable dureté? H ne pouvait, on l'a vu, articuler aucune plainte

(1) C.-A. Walckenaer, Vie de Jean de la Fontaine, 1820, p. 438, 439 ; — /rf., Madrigaux de La Sablière, Paris, A. Nepveu, 1825, ia-S*», p. xxi ; — G. Dbsnoi- BESTEBRES, les Cours galantes, t. I, p. 199, note 1.

(2) Jacques Muysson, sieur du Toillon, père d'Henri, avait quitté Valenciennes avec Jacques Conrart, son beau-frère, pour venir s'établir en France. Cf. René Kebvileb et E. de BABTffÉLEMY, Valentin Conrart, Paris, Didier, 1881, in-8», p. 4, 250, 251.

(3) Cf., pour les noms des assistants à la soirée du contrat, Pièces justificatives, n« IX.

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ni formuler aucun grief sérieux contre une mère dont la conduite était restée jusqu'alors à peu près irréprochable. Gomme son consentement était absolument nécessaire, il le lui avait fait demander par son frère Rambouillet de Lancey (1), et la pau\re Marguerite l'avait donné dans une lettre du 10 décembre 1672, que nous trouvons annexée à la minute du contrat, et qui montre avec quelle respectueuse soumission elle se conforme encore aux ordres tyranniques de son seigneur et maître (2) :

« Je ne sçay, monsieur, sy M. de Lançay vous aura dit, comme je l'en avois prié, que je vous suis fort obligée de l'honnesteté que vous m'avés faite de m'envoyer avertir du mariage de ma fille aînée avec M. Misson. Je ne doute pas que la personne à qui vous songes pour cela n'ait toutes les qualités nécessaire pour la rendre heureuse, et, aprez les soins que vous avés pris pour cela, il seroit inutile que j'examinasse rien aprèz vous, puisque je suis persuadée que vous ferés toujours tout pour le mieux. Je vous supplie donc très humblement de croire que je recens comme je dois les soins que vous avés pris sur cela, que je me remés entièrement à vostre conduite sur tout ce qui regarde mes enfans, et que je ne menqueray jamais de soubsmission pour tout ce que vous pourez souhaiter de moy, et je seray toute ma vie, avec tout le respec que je vous dois, vostre très humble et très obéissante servente.

« M. Hessin (3). ))

(1) La Sablière ne put réussir à brouiller sa femme avec son frère de Lancey, car nous la voyons figurer avec Pierre Hessein, le 28 janvier 1673, au contrat de mariage de Pierre de Rambouillet avec Anne Bourdin passé devant Bouret, notaire (étude de M« Charpentier, notaire à Paris). — On ne peut raisonnablement supposer qu'elle ait refusé d'assister à la lecture du contrat de mariage de sa fille.

(2) Ce ne fut que peu de jours avant la mort de son mari, et en sa présence, le 1 1 janvier 1679, que Mme de la Sablière ratifia régulièrement ce contrat.

(3) On lit au dos de cette lettre : o A Monsieur, Monsieur de la Sablière. » Elle est scellée de deux cachets en cire rouge, qui portent ces deux devises : // piv gra... asconde; et : Noto lopre. che da [m] no. La dernière semble désapprouver le consentement donné. L'original, contresigné du notaire Bouret et dont nous donnons le fac-similé, est conservé dans les archives de M« Charpentier, notaire à Paris, 16, avenue de l'Opéra. Cette lettre a été publiée par M. L. Roche d'après une copie conservée au dossier Muysson de la bibliothèque de l'histoire du protestantisme français. Cf. L. Roche, la Vie de Jean de la Fontaine, 3" éd., p. 402.

Les deux fiancés furent unis le 11 décembre, au temple de Gharenton (1).

Le temps est prudent conseiller. La Sablière se montra moins intransigeant lors du mariage de sa seconde fille, Marguerite, avec Guillaume Scott de la Mézangère, conseiller au parlement de Rouen. Le futur, de vieille noblesse écossaise, était fils de Guillaume Scott, baronet héréditaire, conseiller d'État du Brésil pour les États de Hollande, naturalisé Français en 1651, et de Catherine Fortry (2). Son contrat de mariage, aussi reçu par Bouret, le 9 mai 1678, fut signé par Mme de la Sablière et par de nombreux parents et amis (3).

Antoine assurait à Marguerite, comme à sa sœur aînée, 100 000 livres tournois (4), et les parents du futur lui donnaient 6 000 livres de rente et s'obligeaient à nourrir et à entretenir chez eux les jeunes époux, leur train, leur équipage, huit domestiques et quatre chevaux de carrosse. Le mariage fut célébré à Gharenton le 10 mai 1678 (5).

Dès lors, La Sablière fit preuve de dispositions plus conciliantes envers sa femme. Le 14 juillet 1673, il reprit l'administration de la maison qu'il lui avait cédée rue des Fossés-Montmartre et dont il lui fit parvenir régulièrement les loyers (6).

Il avait abandonné, pour épouser Marguerite, l'aimable Mme Le Taneur. Délivré de sa chaîne, Antoine revint à sa jolie maîtresse. Jeune, il madrigalisait sans cesse. Sa faculté de rimer ne s'était point émoussée, et il adressait comme jadis, à la brune ou à la blonde, peut-être sans grand désir d'être exaucé, l'hommage superficiel de sa trop légère poésie.

Ghloris est sotte autant que belle ; J'en suis toutefois amoureux :

Et si j'étois bien avec elle, Je n'en serois pas plus heureux.

(1) Cf. Pièces justificatives, n« X.

(2) Bibliothèque nationale, ms., cabinet des titres, Pièces originales^ dossier Scott.

(3) Cf., pour les noms des assistants à la soirée du contrat, Pièces justificatives, no XII.

(4) Le préciput était de 1 000 livres ; 25 000 livres de la dot furent payés à Guillaume Scott par la succession de La Sablière, devant Bouret, notaire, le 23 octobre 1679 (étude de M® Charpentier, notaire à Paris).

(5) Cf. Pièces justificatives, n» XIII.

(6) Cf. partage mobilier après la mort de La Sablière (4-26 juillet 1679).

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Jusqu'ici toutes mes poursuites,

Ses rebuffades et ses fuites,

Nous ont tenu lieu d'entretien ;

Mais si, pour finir mon martyre.

Un jour elle me traitoit bien,

Nous n'aurions plus rien à nous dire (1).

Bélise serait-elle Mme Le Taneur?

Belise, mon rival est laid, Petit, de méchant air, mal fait.

De plus, fort content de lui-même ; Avec plaisir pourtant vous souffrez qu'il vous aime. D'un autre, j'en serois jaloux ; Mais de lui, c'est tant pis pour vous.

Et les noms de Bélise et d'Iris sont-ils ceux de deux beautés

rivales ?

Iris, cette rare beauté.

Pour qui nuit et jour je soupire, Et dont le rigoureux empire Est si rempli de cruauté, Du plus sot homme que l'on voie Par un triste hymen est la proie.

Toutes les nuits, entre ses bras, Il baise son sein et sa bouche.

Et la belle n'a point d'appas Où son indigne main ne touche.

Que tout se fait injustement I Pendant qu'un sot tranquillement Jouit d'une beauté céleste, Un honnête homme vainement Languira pour avoir son reste (2).

La famille d'Iris est vraiment trop nombreuse :

Chez cette rare beauté Toute chose me tourmente, Et j'y suis persécuté D'une maman, d'une tante.

D'un laquais, d'une suivante ; Les cousins sont toujours pendus à son côté.

I (i) Madrigaux de M. D. L. S., Paris, Cl. Barbin, 1680, iii-12, liv. II, madr. 5, p. 84.

(2) Ibld., liv. IV, no 9, p. 94. J'ai restitué le huitième vers du madrigal d'après l'édition de Liège (Louis Montfort, 1687, p. 60). Ce vers avait été modifié par un correcteur peu lettré.

Ah bon Dieu, que de misères,

Sans compter cinq ou six frères (1).

Quoi qu'il en soit, Bélise est supplantée dans le cœur de son amant, et l'insolent congé qu'il lui donne témoigne de l'ingratitude dont il est coutumier :

Je vous rends votre liberté,

Bélise, et sans m'être infidèle

Vous pourrez, de votre côté,

Chercher aventure nouvelle.

Un jeune et rare objet, avec des yeux charmans,

A de nouveaux desseins m'invite.

Ne me reprochez point mes vœux et mes sermens ; Un amant bien traité, qui peut durer huit ans,

Doit, ce me semble, en être quitte (2).

Quel est donc le « jeune et rare objet » qui rend le poète impitoyable pour une aussi vieille amie? Il s'agit, croyonsnous, de Manon Vangangelt, dont le nom restera désormais uni à celui de La Sablière. Cette jolie Manon, qui tint tant de place dans le cœur du traitant pendant les dernières années de sa vie, est une très gracieuse figure qu'il nous faut plus amplement faire connaître.

Parmi les financiers qui se pressaient autour de La Sablière, millionnaire aimable et généreux, Gaspard Vangangelt occupait une situation toute particulière. Son patron le protégeait visiblement ; car il lui avait donné deux des trente deniers qu'il percevait sur la ferme générale des aides et une large part dans ses affaires. Gaspard devait-il cette bonne aubaine à sa compétence ou aux charmes de sa fille aînée, la belle Manon, c'est ce que nous ne saurions préciser.

Vangangelt n'était pas un homme sans valeur. Sa famille, de la religion prétendue réformée, était originaire des Pays-Bas. Gaspard, né à Aix-la-Chapelle en 1622, avait été naturalisé Français avec ses deux frères, Christophe et Jean Vangangelt, par lettres de Louis XIV et de la reine régente, au mois de décembre 1647. Le 21 mai de l'année

(1) Madrigaux de M. D. L. S., liv. I, madr. 4, p. 4. — Envoi à Pélisson.

(2) Ibid., liv. IV, madr. 13, p 98.

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nKPRODUCTION d'une LETTHE AUTOGRAPHE DE MADAME DE I.A SAHLIKIIE A MONSIEUR DE \.K SABLIÈRE. SON MARI, DU H) DÉCEMBRE 1(17:2

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suivante, il épousait Madeleine Verbecq (1), dont il eut dix enfants : Marie-Madeleine, Charlotte, Apolline, Jeanne, Marie-Anne, Lucrèce (2), Jean, Constantin, Gaspard et Christophe (3).

Il s'installa rue Bourg-l'Abbé, paroisse Saint-Leu-et-Saint- Gilles, et fut longtemps commis de Jean Hœuft, secrétaire du roi, qui lui légua 15 000 livres. Chargé de la liquidation de sa succession (4), il voyagea en Hollande, et acquit de son frère Jean Vangangelt, le 7 septembre 1671, pour la somme de 111 238 livres, le domaine de Bisseloube et d'autres terres en Périgord et en Angoumois. Il acheta plus tard de Martin Bescheman, notaire à la Haye, en 1674, d'autres biens en Poitou, où il représentait, en 1681, les administrateurs des Marais d'Arles (5). C'était déjà un gros capitaliste.

Il vint habiter peu après (6), avec chevaux et carrosse, un hôtel de la rue Michel-le-Comte, paroisse Saint-Nicolasdes-Champs. Cet hôtel, bâti entre cour et jardins, comprenait trois étages, chambres et bureau sur la cour, chambres et cabinet en saillie sur le jardin, et vastes gardemeubles.

Gaspard y recevait largement ses amis, son argenterie était renommée, les joyaux de ses filles fort remarqués. C'était, à vrai dire, un véritable artiste, de goûts plus rafRnés que ceux de La Sablière. Il possédait une précieuse collection de tableaux où figuraient quelques œuvres des grands maîtres du temps (7).

(1) Contrat reçu par Le Cat et Le Seraelier, notaires à Paris. Inventaire de la succession Vangangelt par Bouret, notaire à Paris, des 8-11 août 1684 (étude de M« Charpentier, notaire à Paris).

(2) Lucrèce figure avec de Nyert dans un dialogue qui courut alors la société polie. Recueil de chansons historiques, Bibliothèque nationale, Ms. fr. 1675, t. IV, fol. 211, 221.

(3) L'un de ces Vangangelt était, en 1687, cadet de la compagnie des gentilshommes de Besançon, capitaine de Monteault.

(4) Bibliothèque nationale, Ms., Pièces originales, vol. 2 926, dossier Vangangelt, n» 65 038.

(5) Arles en Petit-Poitou.

(6) Avant 1685.

(7) Cette collection, composée de cent trente-huit tableaux, contenait de nombreuses copies italiennes ou hollandaises des écoles de Raphaël, Poussin, Jordaens, Carrache, Bassen, Romanelli, Rubens, Parmesan, Gorrège, Titien,

Mlles Vangangelt, belles et séduisantes, vivaient entourées de nombreux admirateurs. Charlotte, la seconde, avait inspiré une violente passion à François de Nyert, premier valet de chambre du roi, gouverneur de Limoges, le petitfils de l'admirable luthier dont parlent Tallemant et Saint- Simon. La religion seule séparait les deux amants. Charlotte franchit bientôt l'obstacle en abjurant la foi protestante, et le roi lui en témoigna sa satisfaction en apposant sa signature au bas de son contrat de mariage. C'est à ce de Nyert que Félix, premier chirurgien de Sa Majesté, coupa peu après si maladroitement l'artère (1).

Manon (Marie-Madeleine), l'aînée des Vangangelt, née en 1652, était la plus jolie des six sœurs. La Sablière, qui portait allègrement sa cinquantaine, avait atteint l'âge des passions désastreuses. Longtemps gâté par les femmes, il se croyait blasé, inaccessible à un sentiment durable ; il jouait imprudemment avec le feu, sans prévoir que l'enfant qui gouverne aveuglément les hommes se réservait à son égard une impitoyable revanche. Il fut tout d'abord séduit par le charme du milieu, par l'attrait de ces jolies artistes qui le traitaient en camarade, puis il ne put s'empêcher

Paul et Alexandre Véronèse, Palma, Corneille, le Guide, André del Sarto, Bolognese, Bourdon, Léonard de Vinci. Nous nous contenterons d'indiquer vingtneuf toiles peut-être originales : une « Vierge et des anges de l'Albane, grands comme nature », estimés 2 400 livres ; une « Danaé couchée, à moitié couverte, avec trois amours, de grandeur naturelle », et un Hermaphrodite du même peintre, estimés 650 et 240 livres ; une Vierge de Van Dyck, avec des anges à demi-corps, estimée 250 livres ; David, du Guide, de grandeur naturelle, tenant la tête de Goliath, estimé 250 livres ; saint Thomas du Valentin ; une petite Vierge du Corrège ; un port de mer de Claude Lorain ; un Bacchus du Poussin, estimés chacun 100 livres ; Galilée, de de la Fosse ; et Ulysse, de Loir, estimés chacun 120 livres ; une Madeleine de Loir ; un jeu de boules ; des animaux de Téniers ; le paysage aux chardons de Bège ; deux paysages de Forest ; un de Guilleret ; une bataille de Bourdet ; une tête de Paul Véronèse ; Cephale de Vouet ; la vocation des Apôtres, de Philippe Napolitain ; une bataille de Manchel ; le Preneur de Taubet et la Faiseuse de dentelle de Brunblanc ; une Vierge de Lesueur ; un pot de fleurs de Bodeson ; l'homme tenant des pigeons de Guerchin ; une Vierge de Van Molle ; une Joconde. — Cf. l'inventaire mobilier dressé par Bouret, notaire à Paris, les 8 et 9 août 1684, après la mort de Gaspard Vangangelt (étude de M^ Charpentier, notaire à Paris). Les cent trente-huit toiles sont estimées 8 962 livres par Jacques Friquet de Vauroche, peintre ordinaire du roi, professeur et conseiller en son Académie royale de peinture et sculpture, demeurant rue Vivienne. Voir sur ce Friquet de Vauroche (et non de Vaurose) Jal, Dictionnaire biographique, 2® éd., article « Friquet ».

(1) G. Desnoikestebres, les Cours galantes, t. I, p. 178.

MANON VANGANGELT 123

d'admirer Manon et Charlotte, sans distinguer encore entre les deux celle qu'il devait bientôt éperdument adorer :

Ces deux sœurs, d'égale beauté.

De tous les cœurs ont fait partage ; Je garde seul ma liberté Parmi ce public esclavage.

Tout ce qu'on voit de précieux En leurs personnes se ressemble ; Ce qui m'a sauvé de leurs yeux.

C'est qu'elles sont toujours ensemble.

Ainsi mon esprit suspendu Ne se déclare pas encore ; Mais j'étois un homme perdu Si je n'en eusse connu qu'une (1).

La palme était en efîet difficile à décerner :

Sur le choix des deux sœurs si ma peine est extrême, Ce n'est pas pour savoir à laquelle des deux

Mon cœur doit adresser ses vœux ; Elles sont toutes deux très dignes qu'on les aime :

Mais ce qui fait mon embarras.

C'est quand je consulte en moi-même

Qui des deux je n'aimerai pas (2).

Si quelqu'un de l'amour veut sentir le pouvoir, Incomparables sœurs, il ne faut que vous voir ; On n'apprend que trop tôt quel mérite est le vôtre. La résistance est vaine, il faut en venir là :

J'en aime l'une, et sans cela

Je pense que j'aimerois l'autre (3).

Enfin le charme se précise :

Rien ne peut égaler la beauté de Phihs : Mille traits achevés composent son visage ; Elle a des cheveux bruns qu'elle met en usage Contre un teint plus blanc que les lis ;

(1) Madrigaux de M. D. L. S., liv. III, madr. VI, p. 63.

(2) Ibid., madr. XXVI, p. 83.

(3) /6id., madr., XXVII, p. 84.

Sa taille est haute, fine et belle ; Son air est noble et grand, son port plein de douceur;

Enfin les yeux sont faits pour elle, Comme les cœurs sont faits pour sa petite sœur (1).

Décidément c'est l'aînée qui triomphe. Le galant ne quitte plus sa jeune amie. La candeur, les charmes de Manon l'ont enchaîné pour toujours à son char :

Souvent l.a belle Iris d'une tresse dorée

Couvre le brun de ses cheveux ;

Mais de quoi qu'elle soit parée

Toujours elle attire les vœux :

Est-elle brune, est-elle blonde.

Rien ne l'égale dans ce monde ;

Rien n'égale aussi mon amour; Et sans être inconstant j'ai la bonne fortune

D'être amant, en un même jour, Et d'une belle blonde et d'une belle brune (2).

Manon se laissait adorer. J'ignore si, véritablement, comme l'a dit Desnoiresterres, elle sacrifia tout établissement à l'amour de ce vieil ami, qui, malgré ses cinquante ans, semble lui avoir été momentanément supportable (3).

D'un amant qui ne plaît guère J'ai souffert sans ennui les soins et l'entretien. J'ai connu son amour sans en être en colère ;

Ne comptez- vous cela pour rien (4)?

Hélas ! La Sablière comptait cela pour beaucoup. Manon absorbait toutes ses pensées ; il oubliait Philis aux pieds de sa charmante conquête. î

Éloigné de vos yeux, mon ange, |

Savez- vous bien ce que je fais? '.

Force vers à votre louange, ,

Des desseins de vous plaire et d'amoureux projets : '

Aux échos d'alentour je dis de vos nouvelles.

Que vous passez partout pour la belle des belles ;

(1) Madrigaux de M. D. L. S., liv. VI, madr. XX, p. 160.

(2) Ibid., liv. VI, madr. XXII, p. 162.

(3) G. Desnoiresteeres, les Cours galantes, t. I, p. 178, 179.

(4) Madrigaux de M. D. L. S., liv. II, madr. X, p. 39.

MANON VANGANGELT 125

Je me fais un plaisir de mon propre tourment : Je rêve à vous quand je sommeille ; J'y pense dès que je m'éveille, Et je m'endors en vous nommant (1).

Ce fervent et dernier amour devait aboutir à une cruelle désillusion. Manon mourut subitement, à l'âge de vingt-cinq ans, et fut inhumée, le 5 mai 1677, au cimetière protestant de la rue des Saints-Pères, sans que La Sablière absent eût le triste bonheur de lui fermer les yeux.

Ses filles ignoraient la tendre liaison de leur père avec Manon. Comme il descendait de carrosse. Tune d'elles, Mme Muysson, lui annonça brusquement la terrible nouvelle : « Vous ne savez pas, mon père, que Mlle Manon Van Gangelt est morte (2). » Antoine eut la force de se taire et de dissimuler, mais il tomba dans une sombre mélancolie et s'abîma dans un violent chagrin qu'il n'eut plus le courage de dominer (3).

Que mon destin est rigoureux !

Iris, l'aimable Iris a perdu la lumière !

Douce, obligeante, quoique fière.

Près d'elle je trouvois tout ce qui rend heureux ;

(1) Madrigaux de M. D. L. S., liv. II, madr. XVI, p. 45.

(2) M. G. Desnoiresterres a eu la bonne fortune de découvrir l'acte de décès de Manon Vangangelt. Cf. Pièces justificatives, n» XI. — G. Desnoiresterres, les Oours galantes, t. I, p. 198.

(3) La passion de La Sablière pour Manon nous est révélée par une note manuscrite qui paraît être de la main d'une femme, trouvée par Walckenaer sur la dernière page d'un exemplaire des Madrigaux de La Sablière, relié aux armes de la famille de Lorinchet : « La plupart de ces madrigaux ont été faits pour Mlle Vanganguel, sœur de Mme de Nielle. Elle mourut à la fleur de son âge. M. de la Sablière étoit alors absent ; une de ses filles, mariée depuis à M. Misson, conseiller au parlement de Paris, luy annonça cette mort sans aucune préparation, comme il descendoit de carrosse : « Vous ne savez pas, luy dit-elle, mon père, que « Mlle Manon Vanganguel est morte. » M. de la Sablière fut frappé de cette nouvelle. Il eut assez de force pourtant pour cacher l'effet qu'elle avoit fait sur lui. Mais il en fut si saisi qu'après environ un an passé dans le chagrin le plus violent et la plus sombre mélancolie, il en mourut de tristesse. » — Cette note est confirmée par une autre note découverte par G. Desnoiresterres dans le Recueil de chansons, de couplets et de vaudevilles pour servir à l'histoire anecdote, t. II, fol. 484 (Bibliothèque Mazarine, Ms.), et ainsi conçue : « Sablière étoit amoureux de l'aisnée Vanghangel, et il fit beaucoup de galanteries pour elle, et donna part au père dans ses affaires. Cette demoiselle mourut, et la douleur saisit si tellement le cœur de Sablière qu'il s'y forma un corps étranger dont il mourut.» — Nous verrons en effet qu'il lui fut appliqué sur le cœur des « épithèmes solides ». — Cf. Walckenaer, Histoire de La Fontaine, 1820, p. 438, 439; — G. Desnoirestkrres, les Cours galantes, t. I, p. 199, note 1.

i2ô MADAME DE LA SABLIÈRE

Dans les aventures fâcheuses, Les égards et les soins d'une tendre amitié;

Parmi les peines amoureuses,

Tout le support de la pitié :

Appuyé d'un secours si sûr et si fidèle, De tous ses déplaisirs mon cœur venoit à bout

Iris me consoloit de tout,

Et rien ne me console d'elle (1).

Ma jeune Iris n'est plus, le ciel me l'a ravie !

Ce cher objet de mes amours.

Ce que je voyois tous les jours.

Je ne le verrai de ma vie :

Elle occupoit tous mes désirs ;

Je n'avois point d'autres plaisirs ; Tous mes soins se bornoient à servir cette belle. Que ferai-je, grands dieux? que dois-je devenir? Hélas, n'aurai-je plus de commerce avec elle

Que par un triste souvenir (2)?

Atteint d'une cruelle maladie, compliquée, à la fin de janvier 1678, d'ulcères à la poitrine et aux bras, il ne put réagir contre le désespoir qui l'accablait. Emmerez, chirurgien juré, qui le pansait deux fois par jour, mentionne que chaque pansement, « d'un sentiment très aigu », durait au moins une heure. Le mal s'accentua dans les premiers mois de 1679. Les soins les plus éclairés lui furent constamment prodigués. Trois docteurs bien connus, Antoine Menjot, son oncle, Etienne Bachot et Belay le visitèrent deux fois, et souvent trois fois par jour, depuis le mois de janvier 1679 jusqu'au jour de son décès. Il fut pourvu par Lussan de petit lait clarifié et de sirop de violettes rares et choisies. Les « parties » de Delafitte, apothicaire de la reine, nous prouvent une fois de plus que Molière n'a pas exagéré. La Faculté fit administrer successivement à son malade les clystères laxatifs et réitérés, les prises désopilatives, le miel, la casse diaphinée du Levant, le cristal minéral, les apozèmes pectorales et purgatives, le tartre vitriolé, la thériaque, la cannelle, l'eau

(1) Madrigaux de M. D. L. S., liv. VI, madr. XXVI, p. 166.

(2) Ibid., madr. XXVII, p. 167.

MANON VANGANGELT 127

de scorsonère, la lectuere de citro, les alchermes, l'hyacinthe, la grenade, la cornaline, les perles orientales, les épithèmes solides appliqués sur le cœur, la bourrache, la buglosse, le nénuphar, l'hyaphème, et jusqu'à l'huile d'amande douce (1).

Mais La Sablière était condamné ; ses forces diminuaient d'heure en heure. Le 13 avril, il manda Bouret, son notaire, rue des Fossés-Montmartre, et lui dicta, « dans la chambre où il gisait malade », l'expression de ses dernières volontés. Il meurt en bon chrétien et fidèle huguenot, confie à son oncle, Antoine Menjot, 6 500 livres pour être employées suivant ses ordres (2), lègue au ministre de l'église réformée de Tranchefestu, paroisse de Nogent-sur-Eure, voisine de sa terre de la Sablière, 1 100 livres, diverses sommes à sa sœur, Anne de Rambouillet, 300 livres de pension viagère à sa tante, Mme Bigot ; d'autres sommes à Chaumard, son premier commis ; à Chenard, son solliciteur, et à son nombreux domestique. Il attribue très explicitement à son fils Nicolas de Rambouillet la terre et seigneurie du Plessis-Rambouillet, sise à quatre lieues de Chartres, avec les meubles qui s'y trouvent (le tout estimé 100 000 livres tournois), et la substitue au fils aîné de Nicolas. Il élit enfin pour exécuteurs testamentaires MM. Muysson et de la Mézangère, ses gendres, et Antoine Menjot, son oncle maternel (3).

Le financier inconsolable mourut d'une lésion cardiaque, le 3 mai 1679, à l'âge de soixante-cinq ans (4). En lui s'éteignait un poète charmant, d'allure bien vive et bien française. Son corps, ouvert par Emmerez, fut inhumé le 4 mai au cimetière protestant des Saints-Pères, près de Manon sa charmante amie, en présence de Nicolas de Rambouillet, son frère, maître d'hôtel du roi, et de Jacques Muysson, conseiller au parlement, son gendre (5). La maîtresse et l'amant partagèrent le même champ mortuaire jusqu'au jour où,

(1) Archives du vicomte de Champfleur.

(2) Elles furent remises à M. des Marchais, ancien de l'église réformée de Paris.

(3) Cf. Pièces justificatives, n^ XIV.

(4) L'inventaire de ses biens mobiliers fut dressé par Bouret, notaire au Châtelet de Paris, le 4 juillet 1679, en présence de MM. Muysson et de la Mézangère, ses gendres, demeurant rue Neuve-dps-Fossés-Montmartre, paroisse Saint-Eustache (étude de M« Charpentier, notaire à Paris).

(5) Cf. Pièces justificatives, n" XV.

deux siècles plus tard, leurs cendres furent brutalement dispersées par les constructeurs de l'école actuelle des ponts j et chaussées.

Le mourant n'avait pas prononcé le nom de sa femme,! son testament n'en fait aucune mention, mais Marguerite ne lui en tint pas rigueur et n'en porta pas moins correctement son deuil. Elle recouvrait la tendresse de ses enfants,] sa place à leur foyer, et ce fut une grande consolation dans les amertumes de sa vie. Le 20 juillet 1679, trois mois après] la mort de son mari, elle figure au contrat de mariage de son fils, Nicolas de Rambouillet de la Sablière, avec Louise- Madeleine Henri de Cheusses (1).

Nous la voyons, dès lors, prodiguer son affection aux êtres chéris qui lui sont rendus pour toujours. Elle avait déposé, pour la garantie de ses droits, le 27 avril 1679, chez Ogier, son notaire, ses protestations des 14 avril et 13 juillet 1668 contre les actes que son mari l'avait obligée à signer (2). Le 22 octobre 1679, elle annule ces protestations devant Bouret, notaire à Paris, et ratifie les séparation, renonciation, donation et transaction qu'elle avait autrefois consenties. Elle n'entend recevoir de Nicolas, d'Anne et de Marguerite de Rambouillet, héritiers bénéficiaires de leur père, que le douaire de 2 000 livres qui lui est dû, son préciput, et un deuil de 4 000 livres. Elle les garantit en outre contre toute réclamation ultérieure de son frère Pierre Hessein sur la fortune de ses père et mère.

Antoine Menjot, exécuteur testamentaire du défunt, versa aux héritiers de La Sablière un acompte de 425 000 livres sur le total de la succession paternelle. Cet acompte leur permit de liquider la situation de leur mère ; le 23 octobre 1679, ils lui payèrent 8 000 livres pour son préciput et 4 000 livres pour son deuil (3). Mme de la Sablière transigea le 2 décembre suivant avec Nicolas de Rambouillet, son beau-frère, maître d'hôtel du roi, au sujet de la pension viagère de 966 livres

(1) Pièces justificatives, n,<» XYL

(2) Cf. chapitre ïv.

(3) Décharge et quittance affirmées par Bouret, notaire, le 23 octobre 1679, Les 11 et 14 février 1681, Anne et Nicolas de Rambouillet agissent comme héritière bénéficiaires (étude de M« Charpentier, notaire à Paris).

MANON VANGANGELT 129

14 sols qu'il lui servait en apparence, mais qui lui était payée en réalité par son défunt mari. Elle en réduisit le remboursement à 10 000 livres, qui lui furent soldées le 22 janvier 1680, par Nicolas de Rambouillet, au nom des héritiers d'Antoine (1). D'autre part, le 23 octobre 1679, elle abandonnait à Nicolas de Rambouillet, son fils, et à sa fille Mme de la Mézangère, à chacun 9 000 livres, à la charge de lui servir une rente viagère de 666 livres 13 sols 4 deniers. Nicolas de Rambouillet ratifia cet acte devant Bouret, notaire, le 11 février 1681 (2). Si, comme il est vraisemblable, Mme Muysson reçut aussi 9 000 livres, Mme de la Sablière se dessaisit alors en faveur de ses enfants d'un capital de 27 000 livres.

(1) Remboursement effectué devant Bouret le 22 janvier 1680 (même étude).

(2) Création de pension reçue par Bouret le 23 octobre 1679, ratifiée le 30 avril 1683 par Marguerite de Rambouillet après la mort de M. de la Mézangère (même étude).

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