‹ Madame de La SablièreChapitre 11 sur 104 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Désespoir de Mme de la Sablière ; sa conversion au catholicisme ; ses relations avec le P. Rapin. — Il est parlé d'elle comme gouvernante de Mesdemoiselles de Nantes et de Tours. — L'hôpital des Incurables ; Mme de la Sablière y prend un pied-à-terre pour soigner les malades. — Elle quitte l'hôtel de la rue des Petits -Champs pour s'installer rue Saint-Honoré, où elle recueille La Fontaine. — Ses relations avec l'abbesse de Fontevrault ; son goût pour la

i sohtude. — Lettres de Menjot et de Charleval. — Mariage de Nicolas de Rambouillet. — Trois lettres de Mme de la Sablière au P. Rapin. — Elle obtient une pension du roi.

Mme de la Sablière n'était pas si bien guérie que raffirmait Mme de Sévigné. L'amour de La Fare avait rempli toute 5on existence ; elle avait basé son bonheur sur cette fragile llusion. L'édifice s'écroulait pour faire place à un vide immense, à un désespoir silencieux. Elle supporta noblement îon malheur, sans plaintes, sans récriminations stériles, et 5'efforça de cacher au monde cruel et jaloux le ver secret lui la rongeait. N'ayant plus rien à espérer des hommes, elle le tourna vers le suprême consolateur, celui qui pèse les responsabilités, qui sonde les cœurs et les reins.

Dès lors, avec l'énergie de son esprit décisif, elle résolut Tabandonner pour toujours le milieu où elle avait si longtemps vécu. Il fallait trouver un aliment à son activité désormais sans but, travailler sans relâche à s'isoler du passé. Elle songea tout d'abord à s'enfermer dans un couvent, nnais, docile aux conseils de sages et prudents amis, elle pré- ■éra s'astreindre au devoir plus actif et plus rebutant de ^arde-malade. Des enfants lui eussent donné trop de conso-

lations, des jeunes gens lui eussent inspiré trop d'intérêt : elle choisit de préférence les vieux, les malades et les infirmes.

La mort de La Sablière, enraciné dans son inconduite, de ce mari qu'elle avait vraiment aimé, ne fit que la confirmei dans son énergique résolution. Lui s'était éteint en fervent huguenot ; mais le protestantisme que Mme de la Sablière avait si longtemps pratiqué ne s'accordait guère avec h sensibilité de sa fervente nature. Le culte catholique lu offrait des consolations moins théoriques ; la plupart de sef amies le pratiquaient avec passion. Mme de la Sablière y trouva le courage de vivre.

Nous ignorons la date de sa conversion. Elle fut antérieure à celle de son entrée à l'hospice des Incurables, car Mme d( Sévigné écrit à sa fille le 18 septembre 1680 : « On me mand( qu'on parle de M. de Sillery pour gouverneur de M. de Chartres et de Mme de la Sablière pour Mlles de Nantes et de Tours je n'en crois rien du tout : il seroit grossier de dire pourquoi il y a trop de raisons (1). » Mais ce bruit, qui montre quelL considération s'attachait dès lors à Mme de la Sablière, n'eu pas couru si elle eût encore appartenu à la religion prétendu* réformée.

A qui faut-il attribuer l'honneur de cette conversion? Nou: pensons que c'est au P. Rapin, jésuite au cœur droit ei sincère, poli dans le commerce des grands, auteur d'élégantei poésies latines et d'ouvrages bien connus contre les jansé nistes. L'abbé de la Chambre prétendait injustement qu'i « servoit Dieu et le monde par semestre », car, s'il était ui des plus beaux esprits de son siècle, il en était aussi un dei plus saints religieux. « Il avoit, dit le P. Bouhours (2), uni ardeur extrême pour la conversion des calvinistes, et il s'ei expliquoit dans les rencontres d'une façon pathétique, tou modéré et tout paisible qu'il étoit. Il a écrit sur ce sujet de

(1) Il s'agit des filles du roi et de Mme de Montespan. — Cf. MoNMERQUi Lettres de Madame de Sévigné, t. VII, p. 77, 78 ; — [La Beaumelle], Mémoirt pour servir à l'histoire de Madame de Maintenon et à celle du siècle passé, Amstei dam, Pierre Erialed, 1767, in-12, t. II, p. 3. L'auteur donne à tort à Mme d ' la Sablière le titre de marquise.

(2) Éloge du P. Rapin. Cf. Léon Aubineau, Mémoires du P. Rapin, Pari Vitte, in-80, t. I, p. xxx.

ÊÉ

lettres fort vives à diverses personnes qui étoient engagées lans l'erreur, et il a eu le bonheur d'en retirer quelques-unes i'un mérite extraordinaire, qui ont pris confiance en lui, qui 3nt suivi ses conseils, et qui vivent selon toutes les règles le la sagesse chrétienne. »

De ce nombre était Mme de la Sablière, depuis longtemps m correspondance avec lui. C'est aussi entre ses mains qu'abjura, en 1685, le médisant des Réaux, beau-frère de Marguerite.

Les administrateurs des Incurables accueillaient avec 3mpressement une nouvelle convertie.

L'hospice (1) était de fondation récente. François Joulet le Châtillon, aumônier d'Henri IV, lui avait légué, en 1625, îa modeste fortune. Depuis, en 1634, le cardinal de la Rochefoucauld, abbé de Sainte-Geneviève, avait fourni les fonds lécessaires à la construction de deux pavillons et d'une chaoelle bâtie sur un terrain offert par l' Hôtel-Dieu, rue de Sèvres, au terroir de Saint-Germain-des-Prés. Le roi exempta m 1637 de tous droits et impositions les denrées destinées aux naïades. Les dons affluèrent, et de nombreux lits furent créés 3ar de bienfaisants fondateurs (2). Mme de la Sablière fut lu nombre de ces âmes charitables.

Les malades, catholiques, de bonne vie et mœurs, devaient ître pauvres, âgés d'au moins vingt ans, atteints « d'un Tial invétéré et incurable, de paralysie ancienne et formée l'agitation ou de tremblement continuel de tout le corps )u des membres, de cancers, de luxations parfaites des i^ertèbres, de boyaux percés sortant du ventre avec les excré-

(1) Aujourd'hui l'hôpital Laennec.

(2) G. ViLLAiN, a les Vieux Comptes des Incurables », dans le journal le Temps lu 1" mars 1892. Mme de la Sablière fonda aux Incurables, après la mort de 'OQ mari, « un lit de 7 000 livres par augmentation pour un pauvre malade de 'un ou de l'autre sexe, à sa nomination, et ensuitte à celle de ses enfanscatoiques et descendans en ligne directe, les masies préférés aux femelles ; sinon à ^lessieurs les Administrateurs ». Ce lit était occupé, en 1722, par Maurice Morel, 'emplacé le 5 décembre de la même année par Charles Stiévenart, de la paroisse ie Saint-Barthélémy, nommé par Renée-Madeleine de Rambouillet de la Sablière, veuve de M. Charles Trudaine, conseiller d'État, petite-fiUe de la foniatrice. Marie-Hélène Boucher succéda à Stiévenart le 12 février 1753. Cf. archives de l'Assistance publique. Incurables, 53« carton ; — Fondations des its faites dans l'hôpital des Incurables depuis son établissement, ms. in-folio le la collection Joly de Fleury, n" 1219. Bibliothèque nationale. Manuscrits.

mens, de gouttes nouées, spécialement des mains, d'hydre* ji pisies formées, d'asthme et de pulmonie, de flux perpétuel' de pituite, de vieux ulcères avec tumeurs extraordinairement i grosses, et autres maladies qui affectent pour toujours les' habitudes du corps, mettent hors d'état de gagner de quoi vivre et réduisent à garder le lit continuellement ou au moinsu; très souvent » (1). w

Près des pauvres, soignés par les sœurs grises, l'hôpital i hébergeait, moyennant finance, quelques pensionnaires, ren tiers ou astreints à un travail déterminé.

L'une de ces pensionnaires, Marguerite Rouillé, femme de Jacques Le Bret, conseiller au Châtelet, bienfaitrice insigne de l'hospice, habitait dès 1641, avec deux servantes, une chambre haute qu'elle y avait meublée et payait aux administrateurs 1 200 livres de pension annuelle. Elle pouvait quitter son appartement en emportant ses meubles, mais, si elle mourait aux Incurables, ces meubles, à la réserve de ses bijoux, valeurs et argenterie, appartenaient à l'hôpital (2).

Mme de la Sablière, .plus imprudente encore que Marguerite Rouillé, écrivait à Rancé quelques années pluîi tard au sujet de son appartement des Incurables :

« J'ai beaucoup donné dans cette maison, et je me suiî obligée de payer la pension de huit ou neuf pauvres que j^j ai trouvés les plus abandonnés jusqu'à ce qu'ils fussent mortî ou remplacés, ce qui peut aller à peu près à trois ans. Comm( j'ai toujours eu peu de prévoyance pour les affaires du monde mon contrat avec cette maison est de cette sorte qu'ilî peuvent m'ôter la faculté de m'y retirer tout à fait si j'er avais envie, et je n'ai même exigé d'eux que d'y pouvoir êtr( quelques jours de Tannée ; enfin je dépends tout à fait d'eux! et eux nullement de moi (3). » Ce contrat, pour ce qui con

(1) Extrait des règlemens et délibérations du bureau de V hôpital des Incurable sur l'âge et les qualités des pauvres malades qui peuvent remplir les lits fondai Paris, Cl. Hersant, imprimeur, rue Neuve-Notre-Dame, à la Croix d'Or et ai Trois Vertus, in-4o, sans date.

(2) G. ViLLAiN, « les Vieux Comptes des Incurables », dans le journal l Temps du 1" mars 1892.

(3) Lettre n^ 35, du 15 juillet 1690.

)eme les meubles, contenait la même clause que celui de Marguerite Rouillé.

C'est en 1680, à l'époque du profond changement survenu ians son existence, que Marguerite quitta son hôtel de la rue Neuve-des-Petits-Champs pour s'installer rue Neuve- Saint- Honoré, dans un riche appartement situé sur le portail des Feuillants (1), en face de la place Louis-le-Grand, .aujourd'hui place Vendôme.

L'enclos du monastère des Feuillants, fondé en 1587 par Jean de la Barrière, occupait l'emplacement actuel de la rue Gastiglione, borné d'un côté par la rue Saint-Honoré et de l'autre par le jardin des Tuileries. Le portail monumental donnait accès dans une vaste cour entourée des bâtiments conventuels récemment construits par Mansard. L'église se trouvait à gauche dans cette cour, au milieu de magnifiques jardins qui longeaient ceux des Tuileries. Le logis du portail, achevé en 1676, se composait de trois étages. La baie centrale était surmontée d'un fronton porté par quatre colonnes corinthiennes et décoré d'un bas-relief qui représentait Henri III recevant les fondateurs du couvent. Une vue [ancienne, prise de l'intérieur de la cour en 1710, laisse apercevoir au-dessus de cette porte les fenêtres du somptueux appartement de Mme de la Sablière (2). Mais cet apparte-

(1) Elle habitait rue Neuve-des-Petits-Champs, paroisse Saint-Roch, le 20 février 1680 (obligation de 10 000 livres envers Nicolas de Monceaux, sieur de Lestang, reçue par Bouret, notaire), et rue Saint-Honoré, même paroisse, dès le 20 janvier 1681. Constitution du 2 033 livres faite audit Nicolas de Monceaux, devant ledit Bouret (étude de M« Charpentier, notaire à Paris). — Dks- NOiRESTEBRES (les Cours galantes, t. I, p. 202, note 2) dit inexactement que, depuis la mort de son mari, Mme de la Sablière occupait une maison rue Saint- Honoré, près de la rue de la Sourdière, non loin de l'hôtel de la Fare, sis rue de l'Échelle, et qu'elle n'habitait plus Reuilly. Reuilly appartenait à son beaufrère, et elle ne l'habita pas plus, à notre connaissance, que la maison du coin de la rue de la Sourdière. Desnoiresterres s'autorise sans doute du témoignage de Lefeuve, qui dit que Guillaume de Faverollcs, capitaine de dragons, « lui fait l'effet d'avoir suivi de près, au n" 205, Mme de la Sablière », pour constater seulement qu'elle habitait dans le voisinage du nP 205 (les Anciennes Maisons de Paris sous Napoléon III, Paris, édition internationale, 1873, in-8<', t. III, p. 88). Dans son excellent ouvrage sur la rue Saint-Honoré (Paris, Émile-Paul, 2» édit., 1908, p. 364), M. Robert Hénart indique le nP 205 en face de la rue de la Sourdière, vraisemblablement d'après Lefeuve.

(2) Le 21 janvier 1681, dans l'accord qu'elle conclut avec son frère devant Bouret, notaire à Paris, Mme de la Sablière est demeurante « rue Saint-Honoré, près le couvent des Feuillans, paroisse Saint-Roch ». Le 12 avril 1685, dans

ment, quelque beau qu'il pût paraître, était bien éloigné de la rue de Sèvres, et Marguerite, désireuse d'accomplir aux Incurables un service régulier, s'était prudemment assuré un pied-à-terre dans l'hospice.

C'est pour meubler ces deux appartements qu'elle emprunta, les 20 février 1680 et 20 janvier 1681, à Nicolas de Monceaux, son neveu, sieur de l'Estang, mestre de camp de cavalerie, une somme de 16 000 livres hypothéquée sur sa maison de la rue des Fossés-Montmartre (1).

Son personnel resta rue Saint- Honoré pendant ses longs séjours aux Incurables, et La Fontaine ne s'habitua guère à la solitude relative de son nouveau logis. Il avait bien licence d'y recevoir ses amis, mais il n'y retrouvait plus que rarement sa bienfaitrice, et cette privation lui devint tout à fait préjudiciable. Ce vieil enfant sans volonté, amoureux de toutes les belles choses, avait un besoin perpétuel de conseil et d'appui. Ses mœurs, trop faciles, se ressentirent beaucoup de l'absence de sa charitable amie. Les familiers de Mme de la Sablière, et ils étaient nombreux dans le monde de la cour et des lettres, ne pouvaient comprendre sa conduite, « sa désertion ». Il n'y eut à l'encourager dans sa vaillante résolution que l'abbesse de Fontevrault, sœur de Mme de Montespan : « Je vous prie de ne pas souffrir, écrivait-elle au P. Rapin le 30 avril 1683, que Mme de la Sablière m'oublie. Je ne reçois plus de ses lettres que très rarement, et je n'ose presque la fatiguer des miennes de peur de troubler la solitude où elle paroist s'enfoncer tous les jours de plus en plus (2)... »

une déclaration de Claude Helyotte reçue par le même notaire au profit de Marguerite Hessein, elle habite « rue Saint-Honoré, sur le portail des Feuillans * (étude de M® Charpentier, notaire à Paris). — Nous reproduisons la Vue perspective du portail de Véglise des R. P. Feuillans de la rue Saint-Honoré à Paris^ dédiée à M» J. Bignon, prévôt des marchands, par Bernard Menessier, doyen des experts architectes de Paris, en 1710. — La façade de la maison des Feuillans prise de la place Vendôme, dessinée par Lallemand, gravée par Nie, a été publiée dans Vlsle de France. Monumens de Paris, n*» 64. On possède une autre vue du portail, gravée vers 1800. Cf. Lefetjve, les Anciennes Maisons de Paris sous Napoléon III, t. III, p. 84.

(1) Constitutions de rente des 20 février 1680 et 20 janvier 1681, devant Bouret, notaire à Paris. La première fut remboursée le 14 août 1685 (étude de M« Charpentier, notaire à Paris).

2 Lettre autographe de Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart-Mortemart, communiquée par MM. Prosper Faugère et Rochebilière.

Menjot, tout au contraire, luttait de son mieux contre l'austère détermination de sa nièce :

« L'esprit et le cœur de votre illustre am ie, lui mande-t-il en parlant de la célèbre abbesse, sont toujours les mêmes, il n'y a rien de plus sensé ni de mieux écrit que sa lettre, et la tendresse qu'elle vous y fait paraître est une chose bien rare dans le siècle où nous vivons. Prenez pourtant bien garde de ne pas vous laisser charmer par des offres si obligeantes. La solitude devient insupportable avec le temps, à moins que de fois à autre elle ne soit mêlée des conversations du monde. L'esprit humain ne se satisfait qu'en goûtant alternativement des contraires, et la lumière même du soleil nous deviendroit importune si les ténèbres de la nuit ne lui succédoient pas... Il y a un énigme dans sa lettre sur lequel je n'ai rien à vous dire, parce que je ne l'entends pas, mais je vous avoue que la comparaison qu'elle fait de certaines imaginations de Platon avec des Fées me paraît plaisante et judicieuse. En effet, les belles choses contenues dans les œuvres de ce philosophe sont souvent parsemées de je ne sais quelles visions creuses qu'il avoit puisées des Phéniciens et des Grecs, chez lesquels il avoit voyagé (1)... »

Charleval (2), ami de Ninon, poète aimable et gracieux, que les Muses, au dire de Scarron, ne nourrissaient que de blanc manger et d'eau de poulet, joignait sa voix débile à celles des admirateurs de la vaillante infirmière :

« Vous souvient-il, madame, mande-t-il à Marguerite sur le ton quelque peu cérémonieux de l'ancienne cour, qu'il y a quelques jours que vous me fîtes l'honneur de me dire à l'Arcenal (3) que vous auriés plaisir d'entendre deux personnes

(1) Lettre à Madame N... touchant Madame l'abbesse de N... — Nous croyons cette lettre adressée à Mme de la Sablière. Cf. Menjot, Opuscules posthumes^ 1™ partie, p. 100, 101. Ni cette lettre ni la précédente n'ont été connues de M. Pierre Clément, qui croit que la célèbre abbesse n'a jamais traduit le Bail' quel de Platon. Cf. Gabrielle de Rochechouart de Mortemart, Paris, Didier, in-t2, 1871, p. 40-42, et appendice, p. 261, 271.

(2) Charles-Jean-Louis Faucon de Ris, sieur de Charleval, mort en 1698, à quatre-vingts ans.

(3) L'Arsenal était le palais du grand maître de l'artillerie (du comte du Lude de 1669 à 1685; du maréchal d'Humières de 1685 à 1694).

merveilleuses, dont l'une a atteint la perfection du chant, et l'autre du clavessin.

Pour jouir de leurs talens

Les dieux descendroient en terre

S'ils estoient encor galands.

« Vous les entendrez lundy prochain, si vous me voulez faire l'honneur de venir chez moy sur les quatre heures ; [vous aurez] la commodité d'y voir Mme la duchesse de Sully (1), dont je regrettray toute ma vie le voisinage que je suis prest de perdre... [Venez], quelque malade que vous soyés de vostre hôpital, ce qui est à un point que tous vos amis apréhendent que votre passion pour les Incurables ne vous en fasse augmenter le nombre.

« On s'estonne que vous ayés pu faire habitude de tant d'objets languissants et malpropres plus dignes de vos charités que de vostre présence.

« Ce n'est pas que cette facilité d'humeur avec laquelle vous savés accommoder tant de mérites opposés ne vous persuade que vous estes au-dessus des devoirs dont vous vous acquités fort bien, que votre esprit est moins fortiffîé par l'accoustumance à voir souffrir que par l'exemple des stoïques qui soulageoient les maux d 'autrui sans les partager et sans se rendre par pitié misérables de sa misère,

« Ce discours parroistroit étrange s'il estoit écrit à une dame qui n'eust qu'une simple teinture de philosophie, mais je sçay que vostre âme, instruite à fond de la vieille et de la nouvelle, est très capable de les mettre en usage et d'en faire son proffît.

« Il se fait chés vous un concours de philosophes et de courtisans qui est très propre à instruire les uns et à pohr les autres.

« Les auteurs du règne de Charles IX avoient rendu la cour tellement pédante que les dames de ce tems là mesloient des mots grecs dans les poulets et dans les conversations.

(1) Marie- Antoinette Servien, fille d'Abel Servien, marquis de Sablé, ministre, surintendant des finances, mariée en 1658 à Maximilien-Pierre- François de Béthune, duc de Sully, morte en 1702.

« Vostre commerce produit un effect tout contraire. Nos savons tiendront aussy bien leur place dans le cabinet que dans une bibliothèque.

« Mais je m'aperçois que la liberté de ma plume m'emporte oii je ne voudrois pas aller, et que je suis prest de tomber dans la loquacité athénienne. Pour l'éviter, je finis en vous supliant très humblement de ne pas manquer à l'asignation et de me croire

« Vostre, etc. (1). »

Nul hommage ne pouvait être plus agréable à Mme de la Sablière que celui de ce vieux précieux, jadis familier de l'hôtel de Rambouillet d'Angennes.

Peu de jours après la mort de son mari, Marguerite eut la joie de marier son fils, Nicolas de Rambouillet, à une jeune et charmante héritière, Louise-Madeleine Henry. La cérémonie nuptiale fut célébrée à Charenton, le 20 juillet 1679, et le contrat, reçu par Bouret, notaire au Ghâtelet, signé par Philippe de Gourcillon, mai*quis de Dangeau, et autres brillants personnages. Louise-Madeleine Henry apportait à son mari 30 000 livres, représentant la fortune de son défunt père Jacques Henry, sieur de Gheusses (2).

Les trois enfants de Mme de la Sablière se trouvaient donc ainsi avantageusement pourvus, et leur mère, forcément inoccupée, pouvait écrire à Rancé :

K Voici ce que j'ai compris par vous dire que je n'ai point d'état, c'est qu'il me semble que personne au monde n'est si fibre que moi, n'ayant ni mari, ni enfans dont j'aie le soin, ni charge, ni métier ; et cet état de liberté, qui a fait tout mon bonheur lorsque je n'étois point à Dieu, me fait trembler depuis que je m'y suis donnée (3)... » I Une cruelle et suprême désillusion vint mettre le comble |à son infortune. Le 3 novembre 1684, La Fare, l'infidèle La

(1) Lettre de M. de Oharlevcd à M. D. L. S. Bibliothèque de l'Arsenal, ms. n" 265 (Remarques et contes), p. 124 à 128. Publiée en partie par Edouard FoTmNiKR sous ce titre : « le Normand Charleval », dans la Revue des provinces (15 août 1864), t IV» p. 279.

(2) Cf. Pièces justificatives, H* XVI et XVII.

(3) Lettre 26 du 18 décembre 1688.

Fare, capitaine des gardes du duc d'Orléans, épousait Louise de Luz de Ventelet (1), et la famille royale signait à son contrat. La jeune marquise, âgée de dix-sept ans, parut à la cour; on trouva qu'elle dansait fort joliment. Un an plus tard naissait le futur maréchal de La Fare.

Marguerite ne put cacher sa détresse à son directeur :

« Voilà la lettre que vous me demandés, mon révérend père, et j'aurai l'honneur de vous voir quand il vous plaira de me mender que vous serés chez vous, car il me semble que j'ay bien à vous entretenir. Je suis bien aise que le monde croye que je vais estre heureuse parce que je suis bien tost à bout de mes afaires, et je fais tout ce que je puis pour faire croire que ce la est ainsi, mais à vous à qui j'ay toujours dit tout ce que j'avois dens le cœur, je ne m'aviserai point de me déguiser sur Testât où je suis. Je ne puis jamais estre heureuse aprez la perte que j'ay faite d'une personne que j'aimois tandremant et qui m'aimoit d'une manière à ne devoir point en faire finesse à une personne qui a l'esprit fait comme vous l'avés. Toutes les circonstances de cette afaire là sont si cruelles qu'ne personne moins ingénieuse que moi à se tourmenter ne pouroit pas se consoler de sa vie. Vous voyés, mon révérend père, comme je me livre à vous, mais je m'en suis toute ma vie si bien trouvée que je croy ne pouvoir pas mieux faire, et sur ce sujet là mesme sur le quel je vous ai des obligations infinies, car il n'i a que vous au monde capable de prendre les choses comme vous les prenés. J'irai chés vous le jour et à l'heure que vous me menderés que l'on i peut aller, et je vous asseurerai moi mesme de mes respecs (2). »

Nous connaissons deux autres lettres de Marguerite au P. Rapin. La première lui est adressée au collège de Clermont. rue Saint- Jacques :

« Je suis sy touchée de la lettre que j'ay receûe de vous, mon révérend Père, que sy j'avois peu vous en aller remercier moy mesme, je l'aurois fait, mais par ce temps là je

(1) La Ghenaye-Desbois, Dictionnaire de la noblesse, article « La Fare »; -h| G. Desnoirestbiiebs, les Cours galantes, t. I, p. 241-242.

(2) Cabinet de l'auteur. Cf. Appendice, note 4.

LES GRACES DE LA RUE SAINT-HOxNORÉ 153

n'ay peu quitter le coin de mon feu. Je voy dens ce que vous me mendés une bonté et une vraye piété qui est sy rare que je ne la croy presqu'en personne, parce qu'elle ne se trouve point. Ce que vous me dittes est bien plus capable de me toucher que tous les controollemens des autres. Je vous avoue avec ma bonne foy ordinaire que je voudrois bien estre dévoste, mais que je ne le suis guère. J'ay une si grande idée des devoirs d'une véritable piété que je n'ay pas la force d'y songer par la quantité de choses qu'il me paroit qu'il faut abendonner, et d'un autre causté, quand on a de bonnes mœurs commue je puis, je croy sens orgueul vous dire, mon révérend père, que j'en ai, comme c'est le principal, cela donne de la paresse sur le reste. Voilà sincèrement, mon révérend père. Testât de mon cœur que je vous laisseray toujours voir tant que vous aurés la bonté de me le permettre. Je n'auray jamais de honte avec les bontés que vous me témoignés de vous dire tout ce que je pense sens réserve. Se que je vous prie de croire, mon révérend père, c'est que je suis touchée au dernier point de vostre vertu et de la manière dont vous me parlés. Quand vous aurés la force de quitter vostre solitude, je vous prieray de trouver bon que je vous envoyé un carosse, car quoyque je ne me tiene pas capable de vous donner la moindre consolation, il est pourtant bon de se tirer quelques fois d'une solitude où il est impossible que l'on ne fasse pas des réflexions très triste, mais vous sçavez bien mieux tout ce que l'on peut vous dire que tout le monde.

« Je suis avec toute sorte de respec, mon révèrent père, vostre très humble et très obéissante servente.

« M. Hessin (1). ))

Dans la dernière lettre, la plus intéressante des trois, Marguerite, dont l'état de fortune est devenu précaire, sollicite une pension. Elle craint l'opposition du P. de la Chaise, confesseur du roi, et prie le P. Rapin de l'aller voir et de

(1) Au dos est écrit : Au très révérend père Rapin, de la Compagnie de Jésus au collège de Clermont, rue Saint-Jacques. Cachet rouge brisé. — Copie donnée par Mme veuve Chambry en 1878. Cf. Appendice, note 4.

le mettre en garde contre les préventions suggérées par une malveillance injustifiée :

« Mardi, au soir.

« J'avoue, mon révérend père, que j'ay le cœur sy touché et sy pénétré de vos bontés que je n'espère point pouvoir jamais vous faire voir ce que je sens sur ce que vous faittes pour moy. Je vous aurois esté rendre compte demain matin de toute cette afaire, mais je sors, et par le temps qu'il fait je ne puis point vous pryer de passer par ycy. Mlle de la Motte (1) vient coucher demain ycy, et nous aurons l'honneur de vous voir devent qu'elle s'en retourne, mais en atendant je vais vous dire Testât des choses. Deux ou trois de mes amis, sçachant que M"^ de la Sablière m'avoit retranché une pension, me dirent qu'estant aussy mal dens mes afaires que j'i estois, je devois demender une pension au roy, que j'avois les mesmes raisons de l'obtenir que ma belle sœur (2) et que mille à qui on en a donné depuis. Sur ce là, M'^ de Richelieu (3) et M^^ de la Rochefoucault (4) en ont parlé à M^ l'archevesques (5), qui en a parlé au roy, qui a respondu qu'il voiroit, M^ de Richelieu, qui est fort vif sur i les afaires qu'il entreprend, en ala parler au confesseur (6), qui dit qu'il en demanderoit la responce ; et depuis, quand on lui a parlé, il a respondu trèz froidement que l'on lui avoit dit que j 'estois une personne fort du monde, et cpie je serois mieux dans un couvent. Il faut que quelqu'un m'ait rendu de mauvais offices auprez de lui, et qu'il n'ait point du tout compris Testât où je suis, car pour voir beaucoup

(1) Peut-être Mlle de la Motte- Argencourt, originaire de Montpellier, fille d'honneur de la reine Anne d'Autriche, distinguée par le roi en 1658, disgraciée { et morte au couvent des Filles Sainte-Marie de Chaillot. — Cf. chap. xn. — Il en est parlé dans les Mémoires de La Fare, p. 53.

(2) Elisabeth de Rambouillet, femme de Gédéon Tallemant, sieur des Réaux, convertie quelques années avant 1685 et pourvue d'une pension de 2 000 livres, confirmée le 10 février 1686 (Archives nationales, 01 30).

(3) Armand- Jean du Plessis, duc de Richelieu pair de France, né en 1629, mort en 1715.

(4) François VI, duc de la Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, mort le 17 mars 1680, ou plutôt son fils François VII, duc et pair, grand maître de la garde-robe du roi.

(5) François de Harlay de Champvallon, archevêque de Paris, 1671-1695.

(6) François d'Aix de la Chaize, jésuite, confesseur du roi (1675-1709).

de monde, il n'est point vray. Il est vray que je vois trez souvent les mesmes gens, qui sont tous sages et bien plus propres à honnorer les lieux où ils vont qu'à les decryer ; et s'il n'avoit point voulu ce meller de cette afaire, il falloit le dire plustost que ce la. J'ay peur qu'il n'ait parlé au roy et que, bien loin de m'avoir servi, il ne m'ait nuy. Il seroit donc bon, mon révérend père, puisque vous voullés bien m'honnorer en cette occasion de vostre protection, que vous eussiez la bonté de le voir, afin de sçavoir de lui ce qu'il a fait, afin, s'il a gâté quelque chose, de lui persuader, comme il est vray, qu'il y va de sa conscience de le raccommoder, et en cas qu'il n'ait rien dit, nous voirons ensemble ce que vous trouvères à propos que je fasse. Je ne vous prie point de lui dire du bien de moy, je sçay que vous lui en dires mille fois plus qu'il n'y en a. Voilà précisément Testât des choses, et tout ce que je pourois vous dire moy mesme. Sy vous avies esté ycy, je n'aurois pas fait un pas sens vos ordres, et je puis mesme vous asseurer que sur ce la mes amis ont esté plus viste et en ont plus fait que je ne voullois. Je vous asseure, mon révérend père, que ce que vous me mondes sur la dévotion m'a touché, je méritte sur ce la plus de reproches qu'une autre, parce que je conois mieux le monde, et que je le méprise daventage. Je n'ay sur ce la que de l'insensibilité ; car, pour que mon esprit soit convincu que je ne puis pas mieux faire, il ne peut pas l'estre daventage. Je le souhaite mesme souvent, mais s'est bien foiblement. Sy j'avois sur ce la le goût que je devrois, et que je souhaite d'avoir, tout ce qui est au monde ne me feroit pas un moment d'impression, car je conois le peu qu'il vaut, m ais je sens bien que le détachement que j'ay sur ce la, et sy je l'oze dire de moy, les bonnes mœurs que j'ay, ne sufisent pas, il faut avoir un motif plus noble que celui de n'avoir rien à ce reprocher. Il faut que ce soit en veûe de Dieu, et s'est à quoy je ne songe point autant que je devrois. J'iray tout l'avent au sermont du père Bourdalou, et je vous rendray compte de l'effet qu'il me fera. Je pourois bien vous faire voir en moy plus de bien que je ne vous en montre, sy je n'avois par dessus tout en abomination l'hippocrizie. Je suis convincûe que s'est le

plus grand et le plus lâche péché de tous, et quand j'en serois

capable, ce ne seroit pas pour vous, mon révérend père,

pour qui j'ay une estime et une vénération qui ne me permet

pas de vous dire, en toute ma vie, que ce qui est. L'intérest

que je vois que vous prenés à moy me touche sy fort que je

suis persuadée que personne au monde n'est de mesme pour

un autre, et ce que Ton appelle amitié dans le monde est

bien difé rente de ce la ; aussy puije vous asseurer que je

conte plus sur vous que sur tout le reste de mes amis ensemble ;

mais j'ay bien peur que ce ne soit trop vous parler de moy.

J'ay voulu vous dire Testât où je suis et vous asseurer, comme

je fais, que la reconoissance que j'ay de vos bontés durera

autant que moy, et que je suis plus que l'on ne peut jamais

estre, mon révérend père, vostre trez humble et trez obeys-

sante servente.

« M. Hessin.

« Peutaitre le confesseur croit-il que je demeure seulle ; mais je croy qu'il seroit bon qu'il sçeut que je suis avec mon frère, à la conversion de qui je voudrois pouvoir travailler, et sy je ne l'ay pas fait, s'est que je n'y trouve pas de dispositions ; et par dessus cela, j'ay esté deux ans dens un couvent, d'où je ne suis sortie que du consentement de M. de la Sablière, et j'i serois mesme demeurée toute m vie, sy mes amis ne m'en avoient fait sortir, car je m'yj trouvois aussy bien qu'issy, et peu de gens s'accommod mieux de la solitude que moy (1). »

Cette lettre, non datée, fut vraisemblablement écrite en 1680. Marguerite y parle de l'extinction de la pension viagère de 966 livres, à elle constituée en 1668 par La Sabliè (sous le couvert de son frère Nicolas de Rambouillet) et remboursée par ses enfants à leur mère, le 2 décembre 1679 (2). La somme de 10 000 livres, à laquelle elle avait réduit le capital remboursable, ne lui donnait pas un intérêt égal aux arrérages que lui servait son mari. Mme des Réaux, sa belle-

(1) Cabinet de l'auteur. Cf. Appendice, note 4.

(2) Actes reçus par Bouret, notaire à Paris, les 16 juillet 1668 et 2 décembre 1679 (étude de M® Charpentier, notaire à Paris). Cf. chap. iv et viii.

sœur, était en effet pensionnée par le roi (1); nous savons qu'elle s'était convertie quelques années avant 1685 (2). Enfin, Marguerite, quand elle adresse cette requête au P. Rapin, habite encore rue des Petits-Champs, avec son frère. Il ne la quittera que dans les premiers jours de l'année 1681, pour aller s'établir rue Sainte-Anne lorsqu'elle s'installera rue Saint-Honoré, dans l'appartement des Feuillants.

Le brevet du roi, qui accorde à Mme de la Sablière (le même jour qu'à Ventelet, père de Mme de la Fare) une pension de 2 000 livres, ne lui fut délivré que cinq ans plus tard, le 5 mars 1685 (3). « Le roi, écrit Sourches, donna une [pension] de 2 000 livres à Mme de la Sablière femme qui n'étoit pas de grande naissance mais qui étoit connue par son bel esprit, et qui s'étoit aussi convertie depuis peu de temps. » Le grand prévôt ne se doutait guère, en écrivant ces hgnes, de l'origine bourgeoise de la noble maison du Bouchet (4).

(1) Cf. Archives nationales, 01 30, p. 58. Notons que le 24 juin 1686, la dame de Rambouillet (vraisemblablement Anne Le Moutonnier, femme de Nicolas de Rambouillet, autre belle-sœur de Marguerite) obtint une pension de 1 000 livres iibid., p. 226).

(2) Lettres historiques et anecdotiques, 1685. Bibliothèque nationale, Ms. S. F., Tfi 1643, cité par A. Jal, Dictionnaire de biographie, 2® édit., art. Tallemant.

(3) Archives nationales, 01 29, p. 141. — Archives des Affaires étrangères, Journal des bienfaits du roi, 1685, France, Galeries, n« 238. Brevet signé à Versailles, le 5 mars 1685. — O. Douen, dans la Révocation de VÉdit de Nantes à Paris, t. HT, p. 414, donne au brevet la date inexacte du 5 août 1685.

(4) Il ajoute en note : a Elle était femme ou fille d'un certain Rambouillet, qui avait été toute sa vie dans les partis. » — Cf. Adhelm Beenier, Mémoires secrets et inédits de la Cour de France sur la fin du règne de Louis XIV, par le marquis de Sourches, grand prévôt de France, mars 1685. Paris, Beauvais aîné, 1838, in-80, t. I, p. 46; — Duc des Gars et abbé A. Ledru, le Château de Sourches et ses seigneurs, le Mans, Pellechat, 1887, in-8o, p. 98-105; — Journal du marquis de Dangeau, publié par MM. SouLtÉ, Dussietjx, etc., Paris, Didot, 1854, in-80, t. I, p. 131.

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