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CHAPITRE XI

LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES

Lettre de Menjot à Mme de la Sablière sur les Devoirs de la vie monastique. — La révocation de l'Édit de Nantes : emprisonnements, dragonnades. — Les Clermont, les La Massaye, les Rambouillet abjurent ou s'expatrient. — La Sablière et Muysson s'enfuient à l'étranger ; la régie de leurs biens est donnée à Mme de la Sablière. Antoine Menjot relégué à Limoges. — Le maréchal de Schomberg se retire à Lisbonne ; lettre de la maréchale à Menjot. Il ne peut se décider à quitter Paris ; ses efforts pour réunir les églises catholique et réformée. — Lettre de Huet, évêque d'Avranches.

Cédant aux sollicitations de Colbert et de l'électeur de Brandebourg, le roi avait modéré ses rigueurs envers les réformés dont la perte était pourtant depuis longtemps décrétée. Les voies de conciliation furent d'alors employées. Turenne et Fabert chargèrent en vain Le Blanc de Beaulieu de dresser un projet de réunion des deux églises, et d'Aguesseau renouvela plus tard inutilement cette tentative.

Pellisson se convertit après une longue détention, et sa défection atteignit profondément son parti. Les dignités d'historiographe du roi et de maître des requêtes récompensèrent bientôt sa tardive docilité. Il fut chargé d'administrer la caisse des conversions et reçut de ses amis le titre dérisoire de « trésorier de la propagation de la foi » (1).

Mlles de Duras et d'Illoire et la marquise d'Houdetot, huguenotes de marque, capitulèrent sans une trop longue

(1) Pellisson, par F.-L. Marcou, Paris, Didier, 1859, in-8o, p. 342 et suiv., 350-352. Cf. sur Pellisson et sur sa conversion une lettre de Menjot à la marquise de Saint- Agnan, sa nièce, dans ses Opuscules posthumes, 1 « partie, p. 174, et 2» partie, p. 301.

résistance (1). Antoine Menjot exprimait à Mme de Sablé le chagrin que lui causaient ces conversions intéressées (2). Le savant docteur correspondait avec Dumoulin, Beaulieu et les chefs accrédités du parti calviniste (3), et scandalisait fort Mme de la Sablière en lui retournant le livre de Rancé sur la Sainteté et les devoirs de la vie monastique (4) :

« Je vous renvoie le livre que vous m'avez fait la grâce de me prêter ; c'est dommage qu'une si belle plume ait été employée à écrire sur un sujet si peu raisonnable ; car ces vœux et ces austérités extrêmes, qu'on exagère avec tant d'éloquence, choquent au fond la droite raison. Elles ont beau être âgées de plusieurs siècles, puisqu'elles n'étoient point en usage dès la première antiquité, c'est-à-dire dès les temps apostoliques, chacun est en droit de leur opposer ce que Jésus-Christ disoit aux juifs, qui vantoient leurs traditions, du commencement il n^en étoit pas ainsi. L'auteur du livre a senti cette vérité, puisqu'il s'est efforcé d'appuyer ces constitutions monacales sur quelques passages de l'Écriture Sainte, mais en vérité, pour peu qu'on ait de justesse d'esprit, il est aisé de reconnaître que les textes qu'il cite sont pris à contresens, et il est étonnant qu'un homme aussi éclairé que lui se soit assez oublié pour s'imaginer que Jésus- Christ ou ses apôtres, qui sont les seuls législateurs de l'Église chrétienne, aient établi ou recommandé dans leurs écrits ces sortes de dévotions outrées et serviles. Nous devons à Dieu une soumission aveugle, nous sommes ses serfs rachetés par prix, savoir par le sang de son fils, et notre esclavage infâme au péché a été changé en une noble servitude à Christ ; car servir à Dieu, c^est régner. Mais l'entendement de l'homme et sa volonté sont des facultés naturelles trop relevées et trop libres pour être traitées despotiquement par les hommes, quand même on supposeroit, ce qui n'arrive pas toujours, que les personnes supérieures et dominantes auroient plus de bon sens, de connoissance et de piété que les personnes

(1) Haao, la France protestante, article « Claude ».

(2) Billet autographe de Menjot. Bibl. nat., Ms., Portefeuilles de Valant, t. XIII, fol. 413.

(3) Menjot, Opuscules posthumes, 2« partie, p. 207-220.

(4) Cet ouvrage in-4o parut à Paris en 1683.

inférieures et dominées. C'est pourquoi saint Paul nous défend expressément d'être serfs des hommes. En vous renvoyant ce premier volume, je ne vous demande pas le second, n'étant pas résolu d'achever une si prolixe et si ennuyeuse lecture (1). »

Longtemps les réformés s'étaient fait illusion. Persuadés que les rigueurs dont ils étaient menacés ne seraient jamais appliquées, ils considéraient sans crainte les préliminaires de la persécution. Ce fut en 1681 que le roi substitua à des moyens plus cléments le régime des dragonnades. La sévérité de ses édits jeta le désespoir dans le parti calviniste. Nombre de familles s'expatrièrent. Celles qui restèrent en France durent se démettre, à leur grand détriment, des charges dont elles étaient pourvues. D'onéreux logements militaires leur furent imposés, et, le 13 décembre 1685, la révocation de l'édit de Nantes consacra la terreur de ces déplorables abus (2).

L'orage s'abattit avec violence sur la famille de Mme de la Sablière (3). Mme de la Mésangère, sa fille, ne tarda pas à abjurer. Seuls, son fils, Nicolas de Rambouillet, et Mme Muysson, son autre fille, restèrent fermes dans leur foi. Nous reviendrons plus tard sur ces trois enfants de Mme de la Sablière et sur la régie de leurs biens qui lui fut donnée par le roi. Elle eut à pourvoir en 1686 à l'éducation de sept petits-enfants.

Son frère, Pierre Hessein, s'était depuis peu converti. La marquise de Saint-Aignan, sa cousine germaine, refusa d'abord toute transaction. Pressée de profiter du passeport du comte de Clermont, son fils, qui s'expatriait, elle se soumit enfin et accepta du roi une pension de 2 000 livres. Sa sœur, Anne Gaudon, mariée à Jean Amproux, sieur de la Massais, fut arrêtée en vertu d'un ordre du 5 mars 1686, et enfermée au couvent du Précieux-Sang, puis aux Nouvelles-Catholiques, et son mari fut mis à la Bastille, mais, comme Élisa-

(1) Mexjot, Opuscules posthumes, 2» partie, p. 200, 201.

(2) F.-L. Margou, Pellisson, p. 351.

(3) Archives nationales : 01 30, p. 18, 94.

beth de Rambouillet, veuve de Tallemant des Réaux, elle voulut bientôt, elle aussi, se réconcilier avec le roi (1).

Les Tallemant, les Bigot, les Gonrart, furent enfermés à Montfort-l'Amaury, à Saumur ou au For-l'Évêque, et leurs femmes peuplèrent les couvents et les abbayes.

Anne Le Moutonnier, veuve de Gilles de Briqueville, femme de Nicolas de Rambouillet, maître d'hôtel du roi, et bellesœur de Marguerite Hessein, fut conduite au couvent de Bellechasse le 5 février en vertu d'un ordre du l®'" dudit mois. Elle se convertit aussitôt et reçut une pension de 1 000 livres (2). Mais Françoise Le Cocq, dame du Plessis- Rambouillet, se montra plus récalcitrante que sa belle-sœur et végéta plusieurs années dans un couvent. « On l'en retira, le 27 novembre 1686, pour la confier à la duchesse d'Aumont. Comme celle-ci ne réussissait pas à la convertir, Mme du Plessis- Rambouillet fut conduite le 8 mai 1687 chez Mme Hersant, qui se flattait d'être plus habile que la duchesse (3). »

Revenons à Antoine Menjot, parvenu à l'apogée de sa réputation scientifique et dont le frère, Paul Menjot, était alors depuis longtemps catholique. La quatrième partie des Dissertations pathologiques de notre docteur, parue en 1677, avait été solennellement approuvée par la Faculté de Paris (4), mais nul n'avait pu le déterminer encore à sacrifier ses convictions à son loyalisme. Bientôt un ordre brutal (du 23 décembre 1685) le relègue à Limoges (5). Il faut se soumettre ou s'expatrier.

(1) Haao, la France protestante, articles « Clermont d'Amboise, Gaudon » (brevet du 17 février 1687); — Anne Gaudon obtint, le 3 février 1687, une pensien de 1 500 livres, et Mme des Réaux une confirmation de pension de 2 000 livres. Cf. Archives nationales, registres du secrétariat, 01 30, p. 5, 58, 85, 221 ; 01 31, p. 30, 40.

(2) Brevet du 24 juin 1686. Archives nationales, 01 30, p. 226.

(3) Archives nationales, 01 30, p. 54. O. Dotjen, la Révocation de VÉdit de Nantes à Paris, t. III, p. 258. Ce n'est point Nicolas de Rambouillet, mari d'Anne I<e Moutonnier, qui s'enfuit en Danemark, mais Nicolas, son neveu, fils de Mme de la Sablière. Mme Hersant était tante ou cousine germaine de cette dernière. Cf. Appendice, note 3.

(4) Cette approbation est imprimée à la fin de la quatrième partie des Dissertations pathologiques.

(5) Archives nationales, 01 29, p. 564.

En tête des vaillants huguenots qui sacrifièrent leurs intérêts à leurs croyances figure glorieusement le vainqueur des Dunes et de Villaviciosay Frédéric de Schomberg, maréchal de France. Agé de soixante-dix ans, il préféra l'exil à ce qu'il considérait comme un crime. Il refusa patriotiquement le commandement d'une insurrection calviniste et obtint la permission de passer en Portugal. « Sa Majesté en a témoigné beaucoup de chagrin. Elle le fit rentrer deux fois dans sa chambre pour luy dire adieu. Monseigneur Fembrassa; Madame la Dauphine lui dit des choses fort obligeantes (1). » « La France, dit Sourches, perdit en lui le meilleur et le plus expérimenté de ses généraux (2). » Il avait épousé Suzanne d'Aumale, dont le départ causa un cruel chagrin à Mmes de Sablé, de la Mothe-Houdancourt, de Sévigné, de la Fayette, de Villars et de la Sablière. Elle ne put décider Menjot à la suivre en Portugal et lui écrivit à son arrivée à Lisbonne, le 17 juillet 1686, cette lettre charmante :

« Je suis assurée que vous sentez de la joie de nous savoir heureusement arrivés : pour que j'en eusse une entière, il faudroit que vous y fussiez, et ce souhait est fort intéressé. Si on étoit bien malade ici, il n'y a aucun secours à y chercher, les médecins réduisent toute leur science dans la saignée ; ce n'est pas un remède de grand usage poui M. de Schomberg et pour moi. Priez Dieu, mon pauvre monsieur, pour luy et pour moy, et de bon cœur nous prions Dieu pour vous. Nous avons reçu vos lettres avec joie, et il faut espérer, comme vous dites, que nous aurons encore celle de nous revoir, quoiqu'il n'y ait guère d'apparence, car on ne vient point en Portugal pour en partir si tôt : c'est un méchant hôte pour des pjpotestans. L'Inquisition a un peu feuilleté nos livres et retenu une bible qui était cotée de la main de M. Daillé. L'air est excellent ici ; depuis le

(1> 23 mars 1686. Il fut embarqué avec la maréchale, à la Rochelle, sût un

vaisseau que le roi leur donna. Gazettes [ou Lettres] historiques et anecdotiques

1682 à 1687). Bibliothèque nationale. Ms. français n» 10265, folio 119 verso.

(2) E. Haao, la France protestante^ et Didot, Biographie unioerselle, articles « Schomberg » ; — Adhelm Bernier, Mémoires secrète,.., par le marquis de Soxjbchis (février 1686), Paris, Beauvais, 1836, t. II, p. 5.

IQ de mai que nous y sommes, nous n'avons eu que sept

jours de chaud en deux fois, et toujours de l'air le soir.

J'aurois eu envie de me baigner, mais les gens du pays disent

que les bains y sont peu soulageans. Je crois que cela vient

de ce qu'on s'y baigne dans l'eau de fontaine, ou dans l'eau

de certaines petites rivières qui viennent des montagnes;

car pour le Tage, comme la mer y entre, on ne s'y peut

baigner. Je lairai et ma santé et moi à la Providence, et il

arrivera de tout selon son bon plaisir, lui demandant sa

miséricorde et la paix pour nous et pour tous ceux où je

m'intéresse. Vous savez bien la part que vous y avez et

avec quelle tendresse et quelle estime M. de Schomberg et

moi sommes à vous.

« Suzanne i>' Au mâle. »

« Je vous assure, madame, lui répond Menjot, qu'il m^est impossible de me consoler de cette privation douloureuse de vous aller rendre mes devoirs accoutumés... Je ne désespère pas, quelque ancien que je sois, que Dieu ne me fasse la grâce d'avoir encore une fois l'honneur de vous voir avant que d'aller en paix à la mort. Accordez-moi pour cela, madame, le secours de vos prières^ comme Monseigneur et vous êtes le principal objet des miennes... (1). »

Ce vœu ne devait pas être exaucé*

Les amis de Menjot, réfugiés en Hollande, lui prônaient à l'envi les délices de la liberté^ mais il ne pouvait se résoudre à quitter Paris.

a La transplantation d'un vieil arbre, leur répond-il, ne peut jamais réussir »,. et puis « je suis une espèce de misanthrope évangélique, et mon désir ne tend qu'à déloger, étant ennuyé du genre de vie que mènent les hommes du temps présent (2), »

(1) Menjot, Opuscules posthumes, I" partie, p. 95-99. On trouve aux p. 93. 94 de la deuxième partie d'autres lettres de Menjot au maréchal et à la maréchale de Schomberg. Cf. encore une lettre de Suzanne d'Aumale, du mois de mai 1668, où il eat question de Menpt (Cousin, Madame de Sablé, p. 434-439), et une autre lettre à Mme de Sablé du 31 mai 16-70 (Bibliothèque nationale, PortefeuUles de Valant, t. VII, p. 327).

(2) Meptjot, Op^uscides posthumes, l™ paxtie, p. 103. Cette lettre est probablement adressée à Mme Muysson, • à la Haye ».

Antoine avait de bonnes raisons pour détester ce genre de vie. Il conservait, malgré son grand âge, assez de lucidité d'esprit pour discuter le système de l'Église de Nicole (1), reprochait aux jésuites de demander la liberté de conscience en Angleterre et de la condamner en France, et protestait que, loin d'être de mauvais citoyens, les calvinistes avaient toujours été les fidèles sujets du roi (2).

Il abjura pourtant dans les derniers mois de 1685 (3), mais il semble que cette concession tardive l'ait laissé ferme dans sa croyance. C'est du moins l'impression que nous donne la lettre qu'il écrivait à M. Parra, curé de Saint-Denis, le 21 décembre 1691 (4), et dans laquelle il s'efforçait, en raillant Bossuet, de trouver un formulaire acceptable pour les calvinistes désireux d'embrasser la religion romaine. Dans un remerciement adressé à Daniel Huet, le savant évêque d'Avranches, qui lui avait envoyé ses Alnetanœ quœstiones (5), Menjot revint sur cette réunion tant désirée des deux églises.

« J'avois besoin, monsieur, lui répondit l'évêque, d'une approbation comme la vôtre pour me mettre à couvert de la critique chagrine qui, à ce que j'apprens, s'est déchaînée contre mon ouvrage. Vous êtes philosophe, vous savez la religion chrétienne et vous avez un grand usage de l'antiquité ; vous avez par-dessus cela de l'équité, et vous avez lu mon livre avec attention, voilà tout ce que je puis désirer dans un lecteur, et c'est ce qui manque à ceux qui m'attaquent. Ce sont gens enfarinés d'un peu de scholastique, ne connaissant point d'autre philosophie que celle du collège, et sans aucune connoissance des lettres humaines, prévenus d'ailleurs que quitter la route commune, c'est s'égarer. Avec ces belles dispositions ils ont jugé mon ouvrage sans le lire et se persuadent que j'avois mis la religion chrétienne en

(1) Menjot, Opuscules posthumes. Lettres à M. N..., I" partie, p. 284-293.

(2) Ibid., II« partie, p. 393, 396, 397.

(3) Mercure galant, janvier 1686, cité par M. E. JovY, Antoine Menjot, p. 60.

(4) Menjot, Opuscules posthumes, l^ partie, p. 176.

(5) Alnetanae qusestiones de concordia rationis et fidei, publiées à Caen en 1690. Cf. Menjot, Opuscules posthumes, II» partie, p. 295, 399, 417. — E. JovT, Antoine Menjot, p. 101.

balance avec les fables des payens, et par conséquent que je la faisois passer pour fabuleuse, il ne leur en a pas fallu davantage pour me condamner. Quoiqu'il soit toujours fâcheux d'être condamné, c'est néanmoins un grand sujet de consolation de l'être sans forme, sans preuve et sur un mal entendu et par des juges peu instruis. C'en est un plus grand encore de n'être condamné que par des juges subalternes, et de se voir non seulement absous, mais même loué par un juge supérieur, tel que vous, monsieur, dont les décisions sont des arrêts et des jugemens sans appel. Vous n'êtes pas le premier qui m'avez proposé de tâcher de rapprocher le protestantisme du catholicisme, j'en ai été sollicité il y a plus de dix ans par des protestans étrangers d'une grande capacité, qui m'en faisoient espérer un heureux succès de leur part et de celle de leurs compatriotes. Mais je ne trouvai pas les mêmes dispositions de ce côté-ci ; on ne me faisoit voir que des précipices dans cette entreprise ; ainsi je fus contraint de tout abandonner. Conservez votre bienveillance à l'homme du monde qui en connaît mieux le prix et qui est le plus véritablement, monsieur, votre, etc. (1). »

Ce projet de réunion, si ardemment souhaité par tant d'esprits généreux, restera-t-il toujours dans le pays des rêves ?

(1) Antoine Mbnjot, Opuscules posthumes, II» partie, p. 293-300. On trouvera une autre lettre de Menjot à Huet dans la I™ partie, p. 139. — Cf. abbé TiLLADET, Dissertations par M. Huet, ancien évêque d'Avranches, la Haye, 1714, in.l2, t. IL

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