LES INCURABLES ET LA PETITE MAISON DE LA RUE BOUS«ELET
L'appartement de Mme de la Sablière aux Incurables et sa maison de la rue Housseiet. — Voyage de La Fontaine à Château-Thierry ; sa lettre à Bonrepaux. — La chambre des philosophes à l'hôtel de la Sabhère. — Autres lettres de La Fontaine à Saint-Evremond, au P. Bouhours (1687). — Mort du P. Rapin. — Mme de la Sablière prend pour directeur l'abbé de Rancé. — Elle abandonne, en 1638, son hôtel des Feuillants et aspire à une solitude absolue. — Mort du pèreC... — Rancé reste le seul directeur de Marguerite, qui rompt peu à peu aTec le monde. — Mariage de Mme de la Mésangère avec Charles de Noce. — La Fontaine, négligé par sa protectrice, fréquente des sociétés douteuses. Mme de la Sablière cherche à le convertir.
Le cardinal de la Rochefoucauld avait fait construire deux pavillons à droite et à gauche de la chapelle des Incurables, et l'appartement de Mme de la Sablière, précédé d'un jardin, occupait, au rez-de-chaussée du pavillon de droite, l'espace le plus rapproché de la chapelle (1). Il se composait d'une chambre, et d'une antichambre, dont la duchesse de Luynes fit ouvrir, en 1697, le mur latéral pour apercevoir le grand autel (2). Au-dessus de cette chambre basse, se trouvaient une autre chambre et un garde-meuble qui séparait l'appartement de celui des sœurs grises ; der-
(1) Cf. la « Veue de l'église des Incurables, bâtie après les dessins de M. Gamard et fondée par M. le cardinal de la Rochefoucauld », gravée par R. Marot.
(2) Bail devant Doyen, notaire au Châtelet, du 17 août 1697, par Achille de Harlay, premier président, et autres, administrateurs des Incurables, à Marguerite d'Aligre, duchesse de Luynes, de l'appartement occupé par Mme de la Sablière aux Incurables (étude de M« Nottin, notaire à Paris, rue de la Ville-l'Évêque).
LES INCURABLES l«T
rière, sur la cour, à droite, il communiquait avec un corridor conduisant à la salle des femmes (1).
Sans être luxueusement meublé, le logis était confortable. Dans la chambre principale, tendue de taffetas de chine bleu et blanc, on trouvait un lit à bas piliers, avec rideaux, tour, bonnes grâces et fond de même étoffe, un prie-Dieu d'ébène, un cabinet de noyer posé sur une table à colonnes torses, deux guéridons, un petit bureau, un écran de tapisserie, des fauteuils, des chaises à colonnes, garnies de taffetas bleu et blanc, d'oreillers et de carreaux en tapisserie. La cheminée était ornée d'une pendule, de deux chandeliers et d'une garniture de faïence. Les autres chambres contenaient trois bts de salie, un petit lit de tapisserie, une couchette couverte de toile peinte ; on y voyait des armoires, des cabinets, des bahuts, des tables, des tabourets, des respects, des fauteuils et des chaises de canne. Les pièces étaient soigneusement tendues, les fenêtres garnies de bons rideaux. Aux murs étaient fixés un crucifix et trente cartes ou estampes,
Mme de la Sablière passait la nuit dans cet appartement, mais elle n'y prenait point ses repas, car nous n'y trouvons qu'une cafetière, une salière d'argent, et quelques tasses, assiettes, jattes, burettes, gobelets de porcelaine et de faïence, un poêlon et deux bassins de cuivre. La pénitente avait évidemment sa place à la table des Incurables.
Notons pourtant : un pot de terre rouge pour le thé, car Marguerite prenait le thé de préférence au café. C'est Mme de Sévigné qui nous révèle ce détail (2) ;
Peu d'objets de toilette ; point de linge : une douzaine
(1) Cet appartement paraît être celui qu'occupe aujourd'hui l'économe, et qui joint le mur de la nef, à droite de la chapelle. Le transept n'était pas encore prolongé de ce côté en 1670, s'il faut en croire le plan de Bullet, reproduit par M. Feulard, mais ce prolongement est visible sur le plan de Turgot de 1734. S'il renfermait l'appartement de Mme de la Sablière, cet appartement faisait suite au transept, à l'intérieur duquel on voit encore trace d'ouvertures, aujourd'hui fermées, qui permettaient d'apercevoir le grand autel de la chapelle. C'est grâce à l'aimable obligeance de MM. Pecheyran et Tisserand, directeur et économe de l'hôpital lia^nnec, que j'ai pu visiter ces constructions, et je leur adresse ici l'expression de ma sincère gratitude. Cf. H. Feulaxd, Hôpital Laennec^ ancien k»$pice des Incurables (1634-1684), Paris, Grandremy et Henon, 1884, in-4'», p. 14, 16, 36, 37.
(2) MoNMERQUÉ, Lettres de Madame de Sévigné, t. VI, p. 265.
de serviettes, une couverture, un couvre-pied, une peau de chèvre bleue ;
Une petite bibliothèque garnie de fil d'archal contient soixante-quinze volumes, mystiques et de haute dévotion : des heures, les offices du Saint Sacrement et de la Sainte Vierge, le bréviaire de Cluny, un missel romain, VEcclésiaste, la Règle de la vie chrétienne^ la Petite mort^ la Piété, des bibles latines, le Nouveau Testament, les douze petits prophètes, les pères de l'Église de Jean, les œuvres de saint Augustin, de saint Bernard, de saint Cyprien, de saint François Xavier, de saint Jean Chrysostome, de sainte Thérèse, de Tertullien et de Cassien.
La lettrée a choisi VArt de bien parler, la Morale d'Épictète, la vie de Marc-Aurèle, les Passions de Vânie, de Cureau de la Chambre, la Véritable religion, la Recherche de la vérité; la savante, le Traité de Véquilibre des liquides. S'attarde-t-elle encore à étudier les astres, comme le lui a si durement reproché Despréaux? Elle a gardé une « lunette d'approche ».
La Parisienne a conservé son étui d'argent, son dévidoir à soie d'ivoire, un panier à ouvrage, de petits plumeaux à manche en bois tourné, de jolis portefeuilles. Elle emploie, pour éclairer son bougeoir d'argent, un petit fusil d'Aile-' magne. Elle aime les fleurs, les bibelots, les faïences, les vases, les soucoupes rouges et noires, et tout particulièrement la jolie boîte en cocault rouge, cerclée d'argent, sur son pied, que nous admirons dans l'embrasure d'une fenêtre.
Gardons-nous d'oublier la cage, garnie de fil de richard, où chanta l'oiseau chéri qui fut le fidèle et dernier compagnon de sa sainte maîtresse (1).
Cet appartement était bien étroit pour une femme habituée au luxe et à l'élégance. Peut-être s'en fût-elle contentée si elle y eût vécu en toute sécurité. Mais, malgré la générosité dont elle avait fait preuve, son bail avait été, comme on l'a vu plus haut (2), si maladroitement rédigé par son
(1) État de la recepte faite par J.-J. Garrigues, receveur des Incurables, en 1693, des meubles trouvés après le décès de Mme de la Sablière, qu'elle avait donnés audit hôpital (3 avril 1694). Archives de l'Assistance publique à Paris, Incurables, 53® carton. — Cf. chap. ix et xiv.
(2) Cf. chap. X.
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