HOSPICE DES INCURABLES
notaire, que les administrateurs de l'hôpital pouvaient à tout moment provoquer sa résiliation. Marguerite se trouvait sous leur absolue dépendance, et c'est à cette dépendance qu'elle voulut échapper.
I.e comte de Tréville (1), autrefois cornette de la première compagnie des mousquetaires, homme lettré d'un charme tout particulier et d'une vertu singulière, familier de Port- Royal, ami de Boileau, de La Fare et de Mme de la Sablière, et grand admirateur de Rancé, avait quitté la cour à la mort de Madame, dont il avait été le confident et l'ami, pour se consacrer à une pieuse retraite. Son jardinier, Jacques de Marie, possédait, au quartier de Saint-Germain-des-Prés, une petite maison construite sur un terrain de cent quatrevingts toises, en façade sur la rue « Rouselet » presque à l'angle de la rue Blomet. La rue Rousselet partait alors de la rue Blomet (aujourd'hui rue Oudinot), et aboutissait rue de Sèvres, non loin des Incurables. Mme de la Sablière jeta 5on dévolu sur cette petite maison, la première à droite en oartant de la rue Blomet.
Jacques de Marie devait de fortes sommes aux constructeurs de son logis : aussi Jeanne Hervé, veuve de l'un d'eux, Pierre Tapa, maître maçon à Paris, fit-elle saisir, le 12 avril, }t adjuger l'immeuble, le 7 septembre 1685, à Claude Heliotte, ùeur de la Perrière, bourgeois de Paris, demeurant rue 5aint-Honoré, paroisse Saint-Roch, pour la somme de i 600 livres. Cette adjudication ne fut réalisée que l'année uivante, en exécution d'un arrêt du Parlement du 7 sepembre 1686. Claude Heliotte était en l'occurrence le prêtelom de Mme de la Sablière, comme il en fit déclarations les 2 avril 1685 et 20 septembre 1686 (2). A la première de •es dates, Marguerite signa l'acte « dans une maison dépenlant des Incurables », bien qu'elle demeurât encore « rue ^aint-Honoré, sur le portail des Feuillants ». Les 2 600 livres urent versées par elle à Robert Cousinet, maître des comptes.
(1) Henri- Joseph de Peyre, comte de Tréville,
(2) Déclarations du 12 avril 1685 devant Bouret, et du 20 septembre 1686 evant Vatel et Robillard, notaires à Paris (étude de M» Charpentier, notaire
Paris).
et à Jacques Penet, marchand plâtrier, créanciers de Jacques ■ de Marie.
Pour payer, reconstruire et meubler cette petite maison, Marguerite eut recours à son vieil oncle, Antoine Menjot, et lui emprunta 9 000 livres (1), L'acte fut signé le 18 septembre 1685 « en l'appartement de ladite dame, dans la maison et hôpital des Incurables ». Cinq ans plus tard, le 29 décembre 1690, Menjot lui prêtait encore 3 000 hvres. Elle demeurait alors « rue Blomet^ près de la grande barrière de la rue de Seve^ au quartier Saint-Germain-des-Prez, paroisse Saint-Sulpice » (2).
Peut-être fit-elle ouvrir une porte rue Blomet, dans le pignon du logis de Jacques de Marie, car il est difficile , d'admettre qu'en quittant son appartement de la rue Saint- Honoré, en 1688, elle en ait pris un autre rue Blomet, si près de la maison qu'elle avait récemment acquise (3).
Grâce à Tréville, qui lui signala cette maison, Mme d0l| la Sablière posséda donc auprès des Incurables une demeure||j; convenable où elle put s'installer en toute indépendance. il
C'est alors que La Fontaine, trouvant l'appartement de la rue Saint- Honoré bien vide, s'avisa de faire un petit voyage; à Château-Thierry. Il y vaquait soi-disant à ses affaires « autant qu'elles en étoient dignes, c'est-à-dire nullement j»., Il versifiait pour occuper son temps, et adressa de là, 1^
(1) Acte reçu par Vatel et Robillard, notaires à Paris, le 18 septembre 168S (même étude). Les prêts n'étaient pas remboursés en 1693. .
(2) Acte reçu par Touvenot, notaire à Paris, le 29 décembre 1690, très aimablement communiqué par son successeur, M. Fauchey, 3, rue du Louvre. '
(3) Au 3® plan de la Continuation du Traité de la police de Deloiabe (t. I, Paris, 1705, in-folio), la maison de M. le duc (ancienne maison de Mme de U Sablière), composée d'un corps de logis entre deux cours, a façade sur les deui rues Plumet et des Vachers, près et en dehors de la barrière St-Germain. L^ rue Plumet est actuellement la rue Oudinot ; la rue des Vachers, la rue RoasI selet. Au 9® plan du même ouvrage, celui de l'abbé de la Grive (1738, t. 1V| ia rue des Vachers a nom rue Rousselet, et la rue Plumet, rue Blomet. — Lj plan de Turgot (1734-1739) nous montre, rue Blomet, un mur percé d'un portai central et terminé par deux pavillons dont l'un est construit à l'angle des rue; Rousselet et Blomet. Le portail donne accès dans une cour, au fond de laqueli s'élève un hôtel avec fronton, pavillons aux angles, sept fenêtres de façade, ui premier étage et des mansardes. Derrière, une grande cour close de murs es limitée à l'est, comme la précédente, par la rue Rousselet. On voit, derrièr cette seconde cour, une autre maison avec pavillon, entourée d'un jardin. L bel hôtel, en façade sur la rue Blomet, fut sans doute construit par M. le duc sur l'emplacement de la petite maison de Mme de la Sablière.
6 juin 1686, quelques poésies à Racine. Sa lettre témoigne ie quels touchants égards il entourait encore sa bienfaitrice, dont les absences commençaient à l'inquiéter. « Puisque je vous envoie ces petits édiantillons, dit-il en terminant, vous en conclurez, s'il vous plaît, qu'il est faux que je fasse le mystérieux avec vous. Mais, je vous en prie, ne montrez ces derniers vers à personne, car Mme de la Sablière ne les a pas encore vus (1). »
L'année suivante, Marguerite se sanctifie de jour en jour davantage, et ses absences deviennent de plus en plus fréquentes. La Fontaine en gémit ; sa solitude lui pèse. Loin de suivre l'exemple de ia maîtresse du logis, il chercha de faciles compagnies, et admire, comme nous l'avons dit plus haut, les charmes de Mlle de Champmeslé. Mme d'Hervart (2) (Sylvie) lui offre, il est vrai, une société plus convenable. Elle est jeune et séduisante, son salon agréable et gai. Bonrepaux, intendant de la marine et plénipotentiaire à Londres, s'affirme un de ses plus fervents admirateurs. C'est à lui que La Fontaine, au souvenir duquel il s'est rappelé dans une lettre écrite à Mme de la Sablière, répond le 31 août 1687 :
« Je vous place en m.a mémoire, auprès de deux dames (3) qui me feront oublier les traités et les négociations, et peutêtre les rois aussL.. Elles adoucissent l'absence de celles de la rue Saint- Honoré, qui véritablement nous négligent un peu ; je n'ai osé dire qu'elles nous négligent un peu trop. M. de Barillon (4) se peut souvenir que ce sont de telles enchanteresses qu'elles faisoient passer du vin médiocre et une omelette au lard pour du nectar et de l'ambrosie. Nous pensions nous être repus d'ambrosie, et nous soutenions que Jupiter auroit mangé de l'omelette au lard. Ce temps-là n'est plus. Les grâces de la rue Saint- Honoré nous négligent (5).
{i) Œuvres de Jean de la Fontaine, t. IX, p. â74.
(2) Françoise ï^ Ragois de Bretonviliiers.
(3) Nous croyons qu'il s'a^t ici de Mme d'Hervart, et non de Mme de la Sablière. Cf. Renier, Œuvres de Jean de la Fontaine, t, IX, p. 378, note 4.
(4) Ambassadeur à Londres.
(5) M. Mesnard pense qu'il s'agit de Mme Muysson (et non Missoo) et de Mme de la Mézangère, qui avait, dit-il, un hôtel rue de la Sourdière, dans le voisinage de la maison de sa mère. Il est fort douteux que Mme Muysson fût
172 madamp: de la sablière i
Ce sont des ingrates à qui nous présentions plus d'encens qu'elles ne vouloient. Par ma foi, monsieur, je crains que l'encens ne se moisisse au temple. La divinité qu'on y venoit ^ adorer en écarte tantôt un mortel, tantôt un autre, et se moque du demeurant, sans considérer ni le comte ni le marquis, aussi peu le duc ;
Vos rutulusve fuat, nullo discrimine habebo,"
voilà sa devise. Il nous est revenu de Montpellier une des premières de la troupe ; mais je ne vois pas que nous en soyons plus forts. Toute persuasive qu'elle est par son langage et par ses manières, elle ne relèvera pas le parti (1).
« Vous êtes un de ceux qui ont le plus de sujet de la louer (2). Nous savons, monsieur, qu'elle vous écrivit il y a huit jours. Aussi, n'ai-je rien à vous mander de sa santé, sinon qu'elle continue à être bonne, à un rhume près, que même cette dame n'est point fâchée d'avoir, car je tâche de lui persuader qu'on ne subsiste que par les rhumes, et je crois que j'en viendroi à la fm à bout. Autrefois je vous aurois écrit une lettre qui n'auroit été pleine que de ses louanges : non qu'elle se souciât d'être louée ; elle le souffroit seulement, et ce n'étoit pas une chose pour laquelle elle eût un si grand mépris. Cela est changé.
J'ai vu le temps qu'Iris (et c'étoit l'âge d'or
Pour nous autres gens du bas monde), J'ai vu, dis-je, le temps qu'Iris goutoit encor, Non cet encens commun dont le Parnasse abonde : Il fut toujours, au sentiment d'Iris,
D'une odeur importune et plate ;
Mais la louange délicate
Avoit auprès d'elle son prix. ,
alors à Paris. Il s'agit plutôt, croyons-nous, de Mme de la Sablière, de sa ûUe Mme de la Mézangère et de leurs intimes amies. Mme de la Mézangère, fixée à Rouen et de passage à Paris, demeurait, le 23 octobre 1679, rue des Fossés- Montmartre, paroisse Saint-Eustache, vraisemblablement chez son père. Veuve en 1687, le 27 janvier, elle habitait rue de Cléry, paroisse Saint-Eustache, probablement chez son grand-oncle Antoine Menjot, et non rue de la Sourdière (acte de Bouret, notaire à Paris). Cf. Œuvres de Jean de la Fontaine, t. I, p. 164, note 3 ; t. X, p. 379. — Étude de M^ Charpentier, notaire à Paris.
(1) Peut-être Mlle de la Motte- Argencourt. Cf. chap. x.
(2) La Fontaine revient ensuite à Mme de la Sablière. J'ai l'impression de quelque erreur ou suppression dans ce texte.
Elle traite aujourd'hui cet art de bagatelle, Il l'endort, et s'il faut parler de bonne foi, L'éloge et les vers sont pour elle Ce que maints sermons sont pour moi.
La Fontaine, qui n'habite plus guère le salon bien souvent désert de sa bienfaitrice, a décoré son cabinet de bustes en terre des philosophes païens : « Ils sont cuits, écrit-il, et ils embelhssent tous les jours.» Avec quelle joie d'enfant il décrit à Bonrepaux le mobilier de garçon de « la chambre des Philosophes ».
Mes philosophes cuits, j'ai voulu que Socrate
Et Saint-Dié mon fidèle Achate,
Et de la gent porte-écarlate D'Hervart tout l'ornement, avec le beau berger Verger,
Pussent avoir quelque musique
Dans le séjour philosophique,
Vous vous moquez de mon dessein,
J'ai cependant un clavecin.
Un clavecin chez moi : ce meuble vous étonne ;
Que direz-vous si je vous donne
Une Chloris de qui la voix
Y joindra ses sons quelquefois?
La Chloris est jolie, et jeune, et sa personne
Pourroit bien ramener l'amour
Au philosophique séjour.
Je l'en avois banni ; si Chloris le ramène,
Elle aura chansons sur chansons.
Mes vers exprimeront la douceur de ses sons. Qu'elle ait à mon égard le cœur d'une inhumaine, Je ne m'en plaindrai point, n'étant bon désormais Qu'à chanter les Chloris et les laisser en paix (1)...
C'est parmi ses philosophes cuits que La Fontaine reçoit ses intimes, Hervart, Saint-Dié (2), Pierre Hessein et le
(1) Lettre du 31 août 1687. Œuvres de Jean de la Fontaine, t. IX, p. 378, 389. G. DESNOIRE3TEERE3 (les Coufs galantes, t. III, p. 331), pense que Chloris est Mlle Certain, aimée de La Fontaine et de Chaulieu.
(2) Cyprien Perrot, sieur de Saint-Dié, conseiller au Parlement, fils ou frère du président Perrot, oncle de Perrot d'Ablancourt, et proche parent de Mme d'Hervart.
galant Verger, tous joyeux compagnons, d'une verve fine et bien française (1).
La duchesse de Bouillon, qui dédaigne Racine, demande à notre poète de raccompagner en Angleterre. Elle ne peut l'y décider, et Saint-Evremond, plus docile, écrit de Londres à son ami en décembre 1687 (2) :
(c Si vous étiez aussi touché du mérite de Mme de Bouillon que nous en sommes charmés, vous l'auriez accompagnée i en Angleterre, où vous eussiez trouvé des dames qui vous connoissent autant par vos ouvrages que vous connoit Mme de , la Sablière par votre commerce et par votre entretien. Elles n'ont pas eu le plaisir de vous voir, qu'elles souhaitoient fort, mais elles ont celui de lire une lettre assez galante et assez ingénieuse pour donner de la jalousie à Voiture s'il vivoit encore. »
Le poète allègue sa mauvaise santé, ses affreux rhumatismes :
Rhumatisme, va-t'en : suis-je ton héritage, Suis-je un prélat?...
En réalité, il ne veut pas abandonner son amie :
« Mme de la Sablière, répond-il à Saint-Evremond le 18 décembre, se tient extrêmement honorée de ce que vouSj vous êtes souvenu d'elle, et m'a prié de vous en remercier. J'espère que cela me tiendra lieu de recommandation auprès de vous et que j'en obtiendrai plus aisément l'honneur de votre amitié (3). »
C'est à cette même date (novembre ou décembre 1687), qu'il écrit au P. Bouhours : i
« Mon révérend père, sans un rhumatisme qui m'empêchej presque de marcher et d'aller plus loin que la rue Saint-i Honoré, j'aurois été vous remercier du plaisir que m'ont fait^
(1) C.-A. Walgkbitaer, Histo>ire de Jean de la Fontaine, 3» éd.. Paria, A. Nepveu, 1824, in-8o, p. 415.
(2) Œuvres mêlées de S aint-Ev remont, Paris, Cl. Barbin, 1697, in-12, t. \l,\ p.. 241. — A Frakcb, « Une amie de La Fontaiiie, Madame de la Sablière », dans )a Jeune France^ 4P année, t. III, 1881, n^ 36, et dans te Journal officiel .des 15 septembre et 7 octobre 1877. — Chamfort, ÉJusfige de La. Fontaine, Paris, Ruault, 1774, itt-12, p. 39.
(3^) Œuvres de Jean de la Pontainey t. IX, p. 411. — Œuvres de M. de Sainfi- Evremond, édition des Maizeaux, t. V, p. 235-236.
LES INCURABLES i75
Tos Dialogues (i); tout y est bien remarqué et d'un goût exquis ; tout y est parfaitement écrit ; car vous êtes un de nos maîtres. Mme de la Sablière est aussi très satisfaite de cet ouvrage. Votre traduction sur les Quiétistes est aussi de bonne main (2), mais j'aurois voulu que vous eussiez employé votre talent sur une autre matière que celle-là, et ayant un autre original. Une chose qui est tout à fait de mon goût, simplement et élégamment écrit, et avec beaucoup de jugement, c'est l'éloge que vous avez fait du pauvre père Rapin (3). Cela me plaît fort (4). »
Le P. Rapin était mort le 27 octobre, universellement regretté. Victime d'un mal courageusement supporté, il avait depuis longtemps déjà renoncé à la direction des âmes. Mme de la Sablière, malheureuse et désabusée, ne vit pas sans un cruel chagrin disparaître ce prudent conseiller. C'est vers le choix d'un aussi saint directeur que se tendirent dès lors tous les ressorts de sa vaillante énergie. Dieu l'appelait à une solitude complète. Elle voulait briser, en expiation de sa vie passée, les forces de son cœur et de son intelligence, s'anéantir dans la seule adoration de son créateur.
Qui la guiderait dans cette voie? Qui pourrait comprendre son repentir et sa désolation?
Un nom respecté s'imposait à ses douloureuses pensées, celui d'un religieux un peu plus âgé qu'elle, autrefois riche et brillant courtisan, amant prétendu de la duchesse de Montbazon et que Marguerite avait jadis connu dans le milieu qu'elle avait si longtemps fréquenté. Frappé d'un repentir soudain, il avait vendu ses bénéfices et distribué ses biens aux pauvres, ne gardant pour sa subsistance que le strict nécessaire. Il y avait entre le passé de ce beau gentilhomme et celui de Mme de la Sablière certaine analogie qui leur permettait de mieux comprendre leur mutuelle mentalité. Et puis n'était-il pas fatal qu'une femme qui tint une aussi large place dans le monde de son temps s'adressât
{i) La Manière de bien penser dans les ouvrages d'espriu Dialogues, Paris, 1687, in-40.
(2) La Guide spirituelle de Molinos, imprimée à Rome en 1685.
(3) Parn en novembre 1687.
(i) Œuvres de Jean de la Fontaine, t. IX, p. 412, 413.
presque inconsciemment au plus saint et au plus célèbre des apôtres vivants? N'était-il pas en correspondance suivie avec les marquises de Villars, de Tourouvre, d'Uxelles, les comtesses de Gramont, de Mailly, de Mornay, Mlles de Vertus et de la Fayette (1)?
Le lecteur devine qu'il s'agit du réformateur de la Trappe (2), de l'auteur des Devoirs de la vie monastique^ qui prêchait à ses disciples le mépris du monde qu'il avait volontairement quitté, et leur ordonnait le silence et la seule lecture de l'Écriture Sainte, afin de ne plus exister que pour Dieu. C'est la vie que prétendait désormais mener Mme de la Sablière.
Mais comment aborder le saint abbé au milieu de ses austères occupations? L'entreprise était difficile et téméraire; Marguerite y réussit pourtant. Rancé lui désigna pour confesseur le père C... (3) et ne l'autorisa à recourir à la Trappe qu'en cas d'absolue nécessité. Elle écrivit alors à M. Maisne. ,
M. Maisne, originaire de Châtillon-sur-Marne, autrefois : premier clerc de M. Louis, avocat au grand conseil, demeurant rue des Cinq- Diamants à Paris, avait, lui aussi, aban- , donné le monde pour se « donner » à la Trappe. Agé de qua- i rante-trois ans, intelligent et lettré, rompu aux affaires, il , était devenu le secrétaire de Rancé et l'intermédiaire obligé entre les étrangers et l'abbé. Sa compétence était fort appréciée. « Pour l'esprit, dit Saint-Simon dans ses Mémoires^ il Ta d'une délicatesse au-dessus de tout ce que l'on peut dire, un sens droit et juste, beaucoup de présence et de facilité, des expressions vives et agréables, et un certain tour qui marque de l'imagination (4). »
(1) Comte DE Gharencey, Histoire de V abbaye de la Grande Trappe^ Mortagne» G. Meaux, 1896, in-S», p. 263.
(2) Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé, abbé de la Trappe.
(3) J'ai longtemps pensé qu'il s'agissait du R. P. Césaire du Saint-Sacre- f ment (Jean Friche), carme déchaussé fort austère, qui refusa plusieurs évêchés, fut confesseur de Mlle de la Vallière, hostile au jansénisme, bien connu de Rancé, et d'une grande réputation. « Il excelloit, dit le Mercure, dans les décisions des cas de conscience et dirigeoit bien du monde. » Mais le père C..., directeur de Mme de la Sablière, mourut le 2 décembre 1688, et le P. Césaire le 21 mai précédent. Cette date est-elle certaine?
(4) S'il faut en croire le comte de Charencey, Maisne ne fut qu'un intrigant sans scrupule, qui abusa de la confiance de Rancé et fut chassé aussitôt après sa mort par dom Jacques de Lacour, qui obtint contre lui une lettre de
C'est sur son conseil que, le 14 mars 1687, Marguerite adresse à Rancé cette première lettre. Il s'agit de sa confession, tout particulièrement pénible à une huguenote convertie.
« Je me sers sans préambule, mon très révérend père, de la liberté que vous m'avez donnée de vous demander du secours dans les occasions. Je sais qu'il ne faut point abuser de votre temps... Vous savez comme je tiens de vous celui qui me dirige. J'ai eu des peines à subir cette loi qu'il n'y a que Dieu qui sache. Je lui ai fait une confession générale dont je pensai mourir à ses pieds. J'ai été fort longtemps depuis sans le pouvoir regarder... Je vous dirai pourtant que je suis convaincue que c'est le seul qu'il me falloit. Il n'a aucune de ces tracasseries que je craignois tant. Il est trop parfait pour moi... Je suis très contente d'être sous sa conduite. Cependant cette crainte... augmente, et dans ma dernière confession je me trouvai dans un tel état à ses pieds que le sang me monta à la tête, et je souffris ce que je ne puis vous représenter. Dans ce que je lui dis, il n'y avoit matière d'absolution... Si j'avois quelque chose de grave à lui dire, je ne crois pas que je le puisse, n'ayant rien ; je crois que c'est manque de lumière, enfin c'est un sentiment devant lequel tout raisonnement cesse, c'est que je suis hors de moi dès que je l'aborde... Un mot de vous me calmera comme s'il venoit de Dieu même... ce sera ma règle, je le sens et j'en ai besoin. J'ai naturellement l'esprit décisif. Le respect et la décision me détermineront sans retour sur quoi que ce soit, pourvu que ce soit quelque chose de positif (1)... »
Mme de la Sablière ne peut s'habituer à la direction de ce bon prêtre :
« Notre Seigneur, écrit-elle le 2 janvier 1688, a voulu qu'il fût entièrement privé de ce dont j'ai été trop remplie : il est sans doute nécessaire que je n'aie pas cette consolation, qui n'est en effet qu'une peine, de pouvoir parler de
cachet. Histoire de la Grande Trappe, p. 338, 343, 345, 348. Cf. aussi A. Dubois, Histoire de Vahhé de Rancé, Paris, Amb. Bray, in-S», 1866, t. II, p. 5. (1) CL lettre n» 1 du 14 mars [16J87.
tout à celui à qui il suffit que je ne parle que d'une seule chose (1). »
Rancé lui prescrit l'obéissance, la prière, et lui défend toute réflexion au sujet du prochain.
Elle veut abandonner son appartement des Feuillants, mais le père C... redoute pour elle un trop brusque changement d'existence ; c'est à peine s'il l'autorise à résider huit mois sur douze à l'hôpital. Comme elle hésite indéfiniment, les Feuillants se décident à bailler à d'autres locataires, le 18 avril 1688, leur appartement du portail. Elle retient alorffl «dans ce quartier-là », pour le terme de la Saint- Jean, un€? maison « bien moins chère » pour y passer l'hiver (2).
(1) Cf. lettre n» 2 du 2 janvier [1688]. ■
(2) Cf. lettre n» 4 du 3 mars [16]88. "■ Ici se pose un problème dont M. L. Roche a établi très justement les termes.
Il présume que dès 1688 La Fontaine ne logeait plus chez Mme de la Sablière et qu'en 1689 il n'y était plus nourri. Il base son opinion sur la demande faite au poète en 1688 par Mme Ulrich d'accepter chez elle « une chambre, des perdrix et du Champagne », et sur la lettre qu'en septembre 1689 La Fontaine écrit à Vendôme en énumérant l'emploi qu'il fera de ses largesses :
Le reste ira sans point de faute Ou bien je compte sans mon hôte ; (Le paillard m'a dit aujourd'hui Qu'il faut que je compte avec lui,...
En vins, en joie, et caetera.
La Fontaine avait-il déjà quitté Mme de la Sablière? Tendait-il la main Vendôme, comme le soupçonne M. Roche, pour ne plus être à la charge son amie? Fut-il indiscret envers le duc par une délicatesse qui n'aurait aucu; lieu de nous surprendre? La question est intéressante à étudier, difficile résoudre.
Rancé avait invité le poète, en 1688, à séjourner à la Trappe, mais cett invitation l'avait peu séduit.
Perrault, Peliisson, contemporains de La Fontaine, d'Olivet, Mathieu Maranf Titon du Tillet, écrivent que Mme de la Sablière l'a gardé chez elle près di vingt ans. Pouget assure que lorsqu'il l'alla confesser (en décembre 1692), Li Fontaine demeurait paroisse Saint-Roch (et non rue Rousselet), et que pair après il vint habiter paroisse Saint-Eustache chez les d'Hervart. Il serait donc resté chez Mme de la Sablière jusqu'à la mort de sa protectrice.
Nous savons que Marguerite quitta son appartement des Feuillants Iff 18 avril 1688. Est-ce celui dont elle disait : « Je n'ai plus, dans mon ancienM maison, que moi, mon chien, mon chat et La Fontaine »? Mme de la Sablière déclare, le 3 mars 1688, qu'elle est sans autres demeures que celle où elle écrit (probablement les Incurables) et « une petite maison où elle mettait W peu de monde qu'elle avait » (la maison de la rue Rousselet). La Fontaine né figure vraisemblablement pas parmi ce peu de monde. Mais elle ajoute qu'elle « a repris pour la Saint- Jean (24 juin 1688) une maison bien moins chère potti aller passer l'hiver en oc quartier-là ». Dans une autre lettre, adressée à soD confesseur, elle parle de son hôtesse, de la maison qu'elle a louée et des mesures
Dans son nouveau logis, elle se sent isolée : « Je me trouve, écrit-elle à l'abbé le 3 mars 1688, dans un certain délaissement et abandonnement qui me fait peur à moi-même... Tout ce que je vois et ce que j'entends malgré moi, car je ne m'informe de rien, fait que je voudrois être dans un désert. Il y tant de petites misères dans les gens qui sont simples, tant d'égarement dans ceux qui leur sont opposés, qu'on ne sait à quoi se prendre, et je ne désire d'être à rien qu'à Notre Seigneur. »
C'est à Dieu seul qu'elle aspire avec la passion de son âme exaltée : « Je ne pouvois me donner à Dieu, écrit-elle, sans
qu'elle doit prendre « pour ne pas faire les choses de mauvaise grâce, tant à l'égard de cette hôtesse qu'à celui des moines ».
Toutes mes recherches pour retrouver la maison « bien moins chère » qui peut-être abrita La Fontaine sont restées sans résultat. S'agit-il d'une maison située rue Saint-Honoré, en face de la rue de la Sourdière, que différents auteurs ont indiquée comme celle de Mme de la Sablière? M. Anatole France dit que Marguerite habitait un bel hôtel de la rue Saint-Honoré, dont les jardins s'étendaient jusqu'à ceux des Feuillants, des dames de la Conception et des Tuileries. Peut-être la maison « moins chère » ne fut-elle occupée par Mme de la Sabhère que très provisoirement, car les actes que je possède sont signés par elle, de 1688 à 1693, aux Incurables ou rue Rousselet. En 1689, elle prend ses repas dans la solitude de sa petite maison, avec ses gens, qu'elle cherche à ramener au bien (quatre domestiques en 1692).
Installa-t-elle son vi^il ami rue des Petits-Champs, chez son frère?
Cf. H. RÉGNIER, Œuvres de Jean de la Fontaine, t. IX, p. 441, 447 ; — L. Roche, la Vie de Jean de la Fontaine, 3« éd., Paris, 1913, p. 348, 355, 376;
— M. G. MicHAUT, qui ne croit pas que La Fontaine ait pu quitter Iris avant ja mort {La Fontaine, Paris, Hachette, 1914, in-12, t. II, p. 217, note 3); — M. Mahais, Histoire de la vie de Jean de la Fontaine, reproduite dans les Œuvres inédites de Jean de la Fontaine, publiées par Paul Lacroix, Paris, 1863, in-S®, p. 436 ; — Perrault, les Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce tiède, Paris, A. Dezallier, 1696, in-folio, t. I, p. 84 ; — Pellisson et d'Olivet, Histoire de V Académie française, 3° éd., Paris, J.-B. Coignard, 1743, t. II, D. 316 ; — lettre du P. Pouget, prêtre de l'Oratoire, à M. l'abbé d'Olivet, de 'Académie française, du 22 janvier 1717, sur la conversion de La Fontaine, ians P. DesmoletS, Continuation des mémoires de littérature et d'histoire de M. de Sallengre, Paris, Simart, 1726, in-S°, t. I, I" partie, p. 285-308; — Œuvres diverses de M. de la Fontaine, Paris, Didot, 1729, in-16, p. xi-xxvn;
— TiTON DU TiLLET, le Parnasse français, Paris, J.-B. Coignard, 1732, in- 'olio, CXXII, p. 359; — C.-A. Walckenaer, Histoire de Jean de la Fontaine, Paris, A. Nepveu, 1820, in-8o, p. 399, note 30 ; — Œuvres de Boileau-Despréaux,
"édition Saint-Surin, Paris, Biaise, 1821, t. I, p. 303 ; — Lepeuve, les Anciennes Maisons de Paris sous Napoléon III, in-8<>, t. III, p. 5 ; — G. Desnoiresterres, e5 Cours galantes, t. III, p. 329, note 2 ; — Anatole Frange, a Lettres inédites 1' Mme de la Sablière à Rancé », dans le Temps du 24 mai 1891. — Cf. aussi lettres 3, 4 et 7 (11 juin 1688) : o Quand je suis dans ma maison que j'ai ait faire, ou dans cet hospice où j'ai un logement » ; lettres 21, du 1®' déiembre 1688; 25, du l^r avril 1689; 47, du 16 mai 1692; et 48 [1692], de Vlme de la Sablière à l'abbé de Rancé.
m'y donner absolument (1). » Et elle s'y livre tout entière avec l'abandon de sa généreuse nature. Mais, si Rancé ne la désap- ' prouve pas, le confesseur la modère. Elle n'est que « tolérée » dans son projet. Ses nombreux amis, « qui sentent qu'elle les quitte de cœur, lui donnent des mortifications de plus d'une manière ». Rancé lui indique sûrement la route :
« Enfin écoutez ce qu'on vous dira avec beaucoup d'humi- ' lité et de patience ; prenez sur vous ce que vous pourrez, . ^ mais ne vous inquiétez pas sur ce qui n'est pas en votre J pouvoir, car Dieu ne vous le demande pas. Le principal estlr de conserver la paix, n'y ayant rien de plus nécessaire ni ^ qui donne plus de force (2). » ^'
Marguerite, qui désire ardemment revoir l'abbé, s'adresse encore à M. Maisne :
« Je n'attends, lui écrit-elle le 11 juin 1688, de secours dans ce monde-ci que de chez vous ; c'est la seule chose qui s'est présentée à moi lorsque Dieu me voulut attirer à lui, ir et le songe que je vous écrivis, et qui fut le prétexte ^ de ma première lettre (3), me fait une telle impression qu'il ne sortira jamais de mon esprit... Je crois que si j'avois une dernière heure de conférence avec votre saint abbé, cela fixeroit le reste de ma vie avec tranquillité... Si je ne fondois tout ce que je fais sur ma faiblesse,... j'aurois honte de délibérer sur m'en terrer toute vive, car j'ai une étrange santé (4). »
Agée de quarante-six ans, déjà affligée d'un mal cruel, elle ne vit plus que de lait, et les jeûnes sont pour elle impraticables.
Rancé accepte la tâche de consoler cette âme en détresse, et dès lors s'établit entre eux une correspondance qui ne finira qu'à la mort de Marguerite. Elle y révèle sa nature enthousiaste et mystique, son caractère énergique et décisif, son repentir douloureux et fervent. Le petit-fils de La Fontaine écrit en 1753 que les lettres de Mme de la Sablière à son grand-père sont comparables à celles de Mme de Sévigné et plus intéressantes pour le cœur. Cette correspondance de
(1) Cf. lettre u9 4, du 22 mars [16]88.
(2) Cf. lettre n» 6, du 28 avril [16]88.
(3) Nous ne possédons pas cette lettre.
(4) Cf. lettre n» 7, du 11 juin [1688].
La Fontaine et de Mme de la Sablière ne nous est pas parvenue. Celle que nous publions est évidemment très différente de celle qu'elle dut avoir avec ses amis dans sa belle et triomphante jeunesse, car en 1688 la mondaine adulée a fait place à la pénitente austère, dont les lettres, si touchantes et si vraies, ne peuvent se comparer ni pour le talent ni pour la sincérité à celles de Mme de Sévigné, artiste froide et consommée, sûre d'elle, de son génie littéraire, de son succès et de sa coterie.
« Vos paroles, écrit Marguerite à Rancé, sont des traits enflammés qui portent dans mon cœur la chaleur et la lumière (1). ))
Désormais sa décision est irrévocable. Son confesseur ignore encore les instructions de l'abbé.
« Est-ce une infidélité que je lui fais?... dit-elle à M. Maisne. Que signifie cette lambinerie de retourner rue Saint-Honoré, pour que mille gens m'y reviennent voir que je ne voudrois n'y rencontrer de ma vie, pour entendre les confiances que l'on a en moi sur des fureurs d'ambition qui me font voir des choses... que je voudrois ne pas savoir? Après m'être trop montrée, il faut me cacher ; après avoir trop écouté, il ne faut plus rien entendre que ce qu'il plaira à Notre Seigneur de me dire, et après avoir trop parlé il faut me taire... Si on savoit toute ma vie passée, on ne regarderoit pas cela comme une réparation (2). »
Le réformateur lui répond :
« Je ne perdrai pas le temps de faire ce qui pourroit vous mettre dans la tranquillité que vous désirez avec tant de raison, madame. Si je ne réussis pas, je puis vous répondre que je ne gâterai rien. J'aimerois mieux vous pouvoir donner la paix au milieu du trouble que de vous tirer de vos peines, mais c'est l'œuvre de Dieu purement et directement (3). »
Dès lors elle obéit en aveugle aux ordres qui lui sont donnés. Pour arriver à l'anéantissement, à la mort anticipée qu'elle désire, la pénitente luttera longtemps encore contre elle et
(1) Lettre n» 9, du 14 juin [16J88.
(2) lettre n° 10, du 28 juin [1688J.
(3) Lettre n» 11, du 30 juillet [1688J.
contre ses amis. Il lui reste à parcourir les austères étapes du chemin qui la conduit au calme, à la paix, à l'éternel repos.
« J'ai trop abandonné Dieu toute ma vie pour ne devoir pas réparer mon injustice par une mort à tout. Mon orgueil a été toujours celui du diable, et d'autant plus que je l'ai toujours si bien déguisé que le monde ne s'en apercevoit pas, parce que je lui paroissois modeste et humble, mais je sens que je n'en étois que plus abominable (1). »
Rancé exige la persévérance de ses aspirations : ^
« L'on ne doit jamais, lui dit-il, quitter l'état où Dieu nous a mis sans des raisons extraordinaires, mais, lorsque nous nous y sentons forcés par des inspirations particulières, elles doivent être si fortes, si claires, si invincibles, qu'elles ne laissent dans l'esprit aucun scrupule. La différence entre la tentation et l'inspiration, c'est le trouble de l'une et le calme de l'autre (2). »
Marguerite se décide pourtant, presque malgré lui, à une retraite plus fermée. Le commerce du monde lui devient insupportable ; il lui enlève tout le repos dont elle jouirait avec Dieu seul (3).
Elle fait connaître au père C... la direction qu'elle a suivie (4). Sa santé reste toujours mauvaise. En remerciant Rancé de la tranquillité qu'il lui assure pour le temps et pour l'éternité, elle ajoute : « Vous me trouvez bien pour huit mois. Dieu ne me les accordera peut-être pas (5). »
Mais voici que son confesseur se montre profondément blessé de l'occulte intervention de la Trappe. « Je ne sais, lui écrit-il, d'où j'en suis avec vous, et je me trouve si rigoureusement chargé de votre âme que je me crois perdu (6)... » Il redoute évidemment pour sa pénitente ce long et douloureux martyre. I|
Rancé la soutient dans l'épreuve. Il craint pour elle l'inaction.
« Mon temps, lui répond-elle, se remplira fort bien par
(1) Lettre n« 12 [1688].
(2) Lettre n» 14 [1688].
(3) Lettre n9 15 [16]88.
(4) Lettre n» 17 [16]88.
(5) Lettre n» 18 [1688].
(6) Lettre n» 19 [16]88.
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VOS ordres... Ma vie a été jusqu'ici occupée de ce qui se peut faire dans notre hôpital, mais la maison que j'ai prise auprès étant beaucoup plus solitaire, il faudra remplir mon temps de plus de prières, et le bréviaire... dont je suis fort touchée... seroit, ce me semble, propre à cela. J'ai pensé que je pourpois partager ma vie entre servir les pauvres quelques jours de la semaine et puis me renfermer (1). »
La maison dont parle Marguerite est celle de la rue Rousselet, qu'elle a fait agrandir et meubler. Elle s'y réfugie en septembre 1688 :
« Quand je suis dans ma maison que j'ai fait faire, ou dans cet hôpital où j'ai un logement, il ne me semble pas que je sois chez moi, tant j'ai l'esprit convaincu qu'il n'y a plus jrien dans le monde qui m'appartienne (2)... »
Elle consacre de longues heures au service des malades, à de pieuses et savantes lectures ; elle écrit des Pensées chrétiennes. Peut-être suit -elle en cela l'exemple de Mme de Sablé, comme elle retirée dans un couvent. Inspiratrice de La Rochefoucauld, la marquise a mis les maximes à la mode, 3t Rancé lui-même en a rédigé plusieurs.
« La science, dit Desnoiresterres, cette vanité de l'esprit, mais que le ciel ne proscrit pas, ne laissa point que de l'ocîuper encore », et nous voyons (en septembre 1688) un orêtre aveugle, nommé Comiers, docteur en théologie, qu'elle avait fait entrer aux Incurables, lui adresser une lettre « relaive à l'aqueduc de l'Eure à Versailles, oii il ose combattre le sentiment de Bernier, cet ami si cher à son cœur ». : M. Bernier, écrit Comiers, ne goûta pas mes observations géométriques, et, pour appuyer ses propositions, il s'avisa le les rendre éclatantes par votre illustre nom, madame, en rous les dédiant pour étrennes dans le Journal des Sçai^ans lu 16 juin dernier (1688). Les véritables sçavans sont bien lises qu'il vous ait choisie pour arbitre de notre différend, ' ')uisque rien n'échappe à votre pénétration d'esprit et que .'ous êtes la Femme forte de la Sainte Écriture et la Minerve le notre siècle. J'espère que vous ne refuserez pas une
(1) Lettre n» 20, du 27 septembre [16]88.
(2) Lettre du n^ 21, 1<^' décembre [16]88,
484 MADAxME DE LA SABLIÈRE
audience à un homme qui a toute la vénération possible pour Platon, pour Socrate, mais encore plus pour la vérité (1). »]
A la mort de son confesseur survenue le 2 décembre 1688,i Marguerite se borne aux seules instructions de Rancé : « Je ne regarde plus que Dieu et vous en ce monde, lui écrit-elle, il n'y a plus désormais pour moi qu'à obéir. »
Sa pieuse existence, partagée entre l'hôpital des Incurables et sa petite maison, est occupée par le travail manuel et par la prière :
« Je ne sors plus que pour aller chez M. le procureur général ; rarement pour madame sa sœur, qui est de mes intimes amies ; comme elle vient tous les samedis servir nos pauvres je ne sortirois pas pour elle (2). »
L'amie dont il est ici question est la marquise de Moucy (3), sœur d'Achille de Harlay, celui à qui La Fontaine écrivait jadis en célébrant sa bienfaitrice : M
Cette Iris, Harlay, c'est la dame
A qui j'ai deux temples bâtis,
L'un en mon cœur, l'autre en mon livre...
Les visiteurs deviennent de plus en plus rares. Nicolas de Rambouillet, fils de Mme de la Sablière, Jacques Muysson, son gendre, victimes de leurs convictions religieuses, se sont enfuis en Danemark et en Hollande. Seule Mme de la Mésangère, lettrée comme sa mère, habite encore Paris, mais, de tous temps étrangère à son intimité, elle ne lui peut être d'un puissant secours. Son second mariage n'a point amélioré leurs relations mutuelles. Veuve de Guillaume Scott, Mme de
(1) Journal des Sçavans du lundi 7 juin 1688, p. 17 à 37. — Mercure galant, septembre 1688, Paris, au Palais, in-12, p. 147 à 191 ; — G. Desnoibestbbbbs, les Cours galantes^ t. III, p. 329. — Cf. G. Gomibrs, Lettre à Madame de la Sablière sur la conduite des eaux. — Sur ce Claude Gomiers, prêtre, chanoine d'Embrun, prévôt de Ternant en Dauphiné et protonotaire, qui se qualifiait aveugle royal, mathématicien, médecin, controvorsiste, cf. Moréri, Grand Dictionnaire, Paris, 1759, t. III, p. 860. Auteur de nombreux traités assez étranges, entre autres de celui sur les oracles des Sibylles, Gomiers, lui aussi, avait publié à Paris en 1678 une Instruction pour réunir les églises P. R. à Véglise romaine. Il mourut la même année que Mme de la Sablière, en 1693.
(2) Lettre n» 22, du 7 décembre [16]88.
(3) Marie de Harlay, mariée en 1663 à François Le Bouteiller de Senlis, mar quis de Moucy, maréchal de camp, tué en Flandre.
la Mésangère vient d'épouser, malgré l'opposition de sa mère et de tous les siens, Charles de Noce, seigneur de Fontenay, fils de Claude de Noce, sous-gouverneur du duc de Chartres, et de Marie Le Roy de Gomberville. Ce Noce fut l'un des gentilshommes les plus dissolus de la Régence. « Mme de la Mésangère, écrit au sujet de ce mariage Mme de Sévigné à Mme de Grignan, a épousé le fils de Fontenay qui est à M. de Chartres, folie désapprouvée de Mme de la Sablière et de tout le monde. On ne distingue point assez les têtes sages (1). »
Marguerite en a pris tristement son parti. « Tout ce qui m'arrive, écrit-elle à Rancé le 23 février 1689, de la part de ma famille qui est encore pleine de troubles par ses malheureuses affaires et par ma mauvaise santé, ne me tire pas un moment de la tranquillité où vous m'avez mise (2)... »
Mme de Saint- Aignan, sa cou sine, n'apparaît plus aux Incurables qu'à de rares intervalles et termine dans une quasi-pauvreté son existence jadis riche et brillante. Après avoir racheté tous les biens de la maison de Gallerande, elle plaide contre son fils unique, le comte de Clermont, capitaine au régiment Mestre de camp-général-cavalerie, qui lui marchande le nécessaire. Marguerite déplore souvent de n'avoir point d'état. Sa cousine possède un « état », mais cet état n'est point enviable (3).
Quant à La Fontaine, il fréquente non seulement chez la Champmeslé, mais chez la galante Mme Ulrich, fille d'un des vingt-quatre violons du roi. Mme de la Sablière cherche, mais sans succès, à l'attirer à la Trappe : « Je trouve, écrit-elle à M. Maisne le 11 juin 1688, le désir que L. F. avoit de vous aller voir fort refroidi. Il m'a montré la lettre qu'on lui a écrite pour lui en donner la permission. Si j'étois en sa place, j'en profiterois bien vite. Les hommes prennent tout ce qui regarde leur fin comme une fable ; il y a des esprits sur lesquels les réalités coulent sans s'arrêter ni pénétrer (4). »
(1) MoNiiERQut, Lettres de Mme de Sévigné, t. IX, p. 482, mars 1690. — Le mariage fut célébré le 7 mars 1690.
(2) Cf. Lettre n« 24, du 23 février [16]89.
(3) Factum pour Madeleine Gaudon, marquise de Saint- Aignan Clermont, contre le comte de Clermont, son fils (après mars 1684). Petit m-^° de 6 pages, sans nom d'imprimeur. — Cf. lettre n» 23.
(4) Cf. lettre 7, du 11 juin [1688].
Le poète, dit Jules Lemaître, « prend part aux pantagruéliques bombances des deux Vendôme, au Temple et au château d'Anet... Il n'a pas plus de dignité qu'un vieux faune » et ne s'intéresse 'plus qu'aux Jeannetons et aux jolies filles.
« Mme de la Sablière ne s'apercevait point de la mauvaise conduite de son vieil ami. Elle en fut avertie par une lettre de Maucroix : « J'ai su, disait le bon chanoine de « Reims, les faiblesses trop prolongées de M. de la Fontaine. « Outre qu'elles offensent Dieu, elles sont peu gracieuses chez « un vieillard ; et si elles duraient davantage, elles seraient « décidément fâcheuses. Mais au reste je ne désespère point « de son salut. C'est l'âme la plus sincère et la plus candide « que j'aie jamais connue... Seulement, madame, il faut que « vous lui parliez, il le faut absolument. »
« Cette lettre jeta Mme de la Sablière dans de grandes agitations.
« Une nuit, La Fontaine, rentrant fort tard de chez Mme Ulrich, fut bien étonné de trouver dans le vestibule de l'hôtel de la rue Saint-Honoré Mme de la Sablière qui l'attendait...
« — Mon ami, lui dit-elle, je suis ici pour vous demander pardon.
« — De quoi donc, ma bonne amie?
« — D'avoir paru vous oublier et d'avoir négligé votre amitié pour des soins que je croyais plus importants.
« — Il est vrai, dit La Fontaine. J'ai pensé que vous ne m'aimiez plus. Cela m'a vraiment chagriné, et si j'avais eu de l'argent, j'aurais quitté votre maison.
« — Mais vous aussi, dit-elle, vous me faites beaucoup de chagrin...
« — Pensez aux choses éternelles... Je le veux, je le veux... Écoutez : si vous ne faites pas effort pour vivre mieux, je m'imposerai, moi, les plus dures pénitences.. Et tenez : je mettrai un cilice à cause de vous... Oui, je mettrai un cilice ! Et, pour vous, je me donnerai la discipline ! Je le jure, et vous savez que je n'ai jamais manqué à ma parole.
« L'accent de sa voix, l'éclat de ses yeux dans les demi-
ténèbres, l'idée qu'elle allait souffrir dans sa tendre chair à cause de lui, tout cela émut tellement La Fontaine qu'il se mit à pleurer :
« — Tout ce que vous voudrez, dit-il, je ferai tout ce que vous voudrez !
« Deux ans plus tard, La Fontaine portait un cilice (1). » Il était tombé dangereusement malade au mois de décembre 1692. L'abbé Pouget, vicaire de Saint-Roch, réussit à le convertir. Mais, quand La Fontaine revint à la santé, il ne retrouva plus sa généreuse amie, dont l'âme épurée par la souffrance s'était envolée vers un monde meilleur (2).
(1) Jules Lemattre, « En marge de La Fontaine, le Cilice », dans le Figaro dn 31 juillet 1913. - L'hospitalité donnée par Mme de la Sablière à La Fontaine et son amour pour La Fare ont inspiré nombre d'œuvres littéraires, parmi lesquelles il nous faut citer : La Fontaine chez Madame de la Sablière, comédie, 1821, ms. (Archives nationales, IXF'» 589). C'est sans doute le La Fontaine chez Madame de la Sablière, comédie en un acte, en vers, par M. A. Naudet, imprimée en 1821, in-8°; — Comtesse Dash, Madame de la Sablière, Paris, Michel Lévy, 1865, un vol. in-12, — Notons encore trois articles sur Madame de la Sablière, dus à la plume magistrale de M. Anatole France et publiés dans le Journal offi. ciel des 15 septembre et 1 octobre 1877 ; dans la Jeune France du l»' avril 1881, n« 36 (p. 533 à 545), et dans le journal le Temps du 20 septembre 1891.
(2) Cf. p. 306, note 3. — P. Mesnard, Œuvres de Jean de la Fontaine, t. I, p. 185. Charles-Louis de la Fontaine, petit-fils du poète, qui s'était rendu dans le comté de Foix pour gérer les biens de François- Armand d'Usson, marquis de Bonac, ambassadeur en Hollande, dont il était secrétaire, écrivait en 1753 : • Je vais me jeter à corps perdu dans les négociations de MM. de Bonrepaux et de Bonnac ; et peut-être deviendrai-je auteur par désœuvrement. Croiriezvous que j'eusse trouvé au pied des Pyrénées des lettres de mon grand-père T J'en ai sur ma table quelques-unes en vers et en prose. Outre cela, j'ai environ cinq cents lettres de Racine, quarante de Mme de la Sablière, comparables à celles de Mme de Sévigné et plus intéressantes par le cœur; enfin des lettres de tous les illustres du règne de Louis XIV depuis 1676 jusqu'en 1716... Je projette une nouvelle édition des œuvres de mon grand-père, et j'y joindrai une vie aussi simple que lui-même. » L'édition n'a point paru, et mes recherches pour retrouver ces lettres sont restées inutiles. Mon collègue et ami M. J. Kaulek, chef du bureau historique aux Affaires étrangères, voulut bien en 1881 consulter à ce sujet M. F. Pasquier, archiviste de l'Ariège, qui fit très obligeamment une enquête à Bonnac, restée sans résultat. Il est peu probable que Charles de la Fontaine ait voulu parler de la correspondance de Mme de la SabUère avec Rancé. — Cf. Fréron, l'Année littéraire, Amsterdam et Paris, Lambert, 1758, in-12, t. II, lettre I, p. 18, 19; — G.-A. Wai.ckenaer, Histoire de La Fontaine, 1820, in-S», p. 368; — C. Beroès, directeur de l'École normale. Lectures morales suivies de la description du département de VAriège (canton de Pamiers), Foix, Pomiès, 1839, in-12, p. 350 ; — H. Régnier, Œuvres de Jean de la Fontaine, t. I, p. cviu.