CHAPITRE XIII
l'expiation (1689-1692)
Correspondance de Mme de la Sablière avec l'abbé de Rancé, son directeur ; sa retraite devient de plus en plus fermée ; sa santé décline ; ses mortifications. — Mort de dom Muce. — Réforme de l'hospice des Incurables ; conduite des administrateurs à l'égard de Marguerite ; la cage de son petit compagnon. — Elle observe tous les devoirs de la vie monastique, et la paix récompense son fervent repentir. — État de sa maison ; elle ne garde que les revenus nécessaires à sa subsistance.
Marguerite s'est confinée dans une retraite austère, mais sans vocation pour la vie monastique.
« Les couvents qui seroient de mon goût, écrit-elle à Rancé, je n'y vivrois pas huit jours par l'état de ma santé, dont je vous rendrai compte. Ceux que je connois, que l'on appelle les plus réguliers, leurs parloirs et leurs récréations me f croient mourir d'ennui et de dégoût. Vous me demandez donc, mon très révérend père, ce que je veux ; je n'en sais rien, mais je sens que je voudrois être tout autant à Dieu que je le puis... Ne point aimer le monde est un précepte d'une étendue infinie et d'une pratique sans bornes (1). »
Elle se confesse au directeur de l'hôpital et communie le dimanches et jours de fête :
« Dieu me fait sentir de plus en plus que tout ce qui esi; au monde est un pur néant, hors d'être à lui. Je me senii dans un calme que rien ne peut vous faire comprendre te qu'il est (2). » i
(1) Cf. lettre u9 23, du 18 décembre [16]88. ^
(2) Cf. lettre n^ 24, du 23 février [16]89.
Elle voit dans la vie qu'elle mène « une humiliation nécessaire » mais insuffisante. Rancé la calme et la modère.
« Il me seroit impossible, lui répond-elle, de vous faire concevoir le bien que vous me faites ; vous réglez et vous fixez ma vie et mes pensées ; ce n'est pas peu dans l'obscurité où l'on est dans ce monde, où je marche seule avec Dieu, soutenue de vous. »
Le saint abbé s'inquiète de malaises qui ne font qu'empirer, et elle lui répond :
(c Si je savois quelque remède pour le mal dont j'ai pris la liberté de vous parler, je vous obéirois en m'en servant, mais il n'y en a point qui aille au cerveau et au cœur que par des détours et des circulations si longues que les hommes en ignorent le succès. Je crois donc qu'il faut s'abandonner à Notre Seigneur et regarder comme une très grande faveur le sentiment de la mort qu'il me donne dans ce temps-là, surtout quand ces maux me prennent la nuit, qui est un temps où il me semble qu'il n'y a que Dieu et moi au monde... A l'égard de mes domestiques, je tâche, par une douceur et par une conduite opposée au mauvais exemple que je leur ai donné, de les faire rentrer dans leur devoir, car, pour leur parler positivement, j'y suis si peu propre et ma vie passée me revient tellement dans l'esprit d'abord que je suis prête à blâmer quelqu'un, que je me fais toujours la réponse que l'on me feroit... Cependant il n'y a point chez eux de dérèglement positif (1). »
Sa santé s'altère pourtant de jour en jour.
« Vous savez que vous m'êtes tout en ce monde, écrit-elle à Rancé le 15 janvier 1690, et je n'attends aucun secours que de votre charité... La solitude seule me porte à Dieu, tout le reste étant rempli de dissipations inutiles, même les occupations les meilleures. Je suis présentement sujette à des tremblements de cœur et à des cessations presque de mouvement qui m'épuisent le cerveau à un point qu'il semble que je vais mourir, et cela m'en donne le sentiment si vif qu'il n'y a que l'expérience que j'ai de n'être pas morte qui me per-
(1) Cf. lettre n^ 25, du 1" avril [16]89. Ce personnel est réduit à quatre domestiques en 1692. Cf. chap. xii et lettre n» 48.
190 MADAxME DE LA SABLIERE
suade que l'on n'en meurt pas. Nous avons céans un chirurgien très habile, qui croit cela très possible. Ce que je sens dans ce temps-là, ce sont des anéantissements de corps inexprimables et une douleur qui ne peut être comprise que par quelqu'un qui l'auroit sentie. Cependant j'ai une tranquillité d'âme et une résignation à la volonté de Dieu qu'il me semble que je n'éprouve point dans les autres états de ma vie, et je regarde tellement ce mal comme une grâce, que je crois même n'en devoir parler à personne, car, pour des remèdes, je n'en crois ni n'en cherche. Je me suis trouvée peinée d'en avoir quelquefois parlé à une de nos malades de céans, qui le comprenoit par son état ; il me semble que c'est chercher une sorte de soulagement dans lequel je trouve de la mollesse et de l'infidélité... Je serai soumise dans le moment que vous aurez prononcé ; je ne crois pas que Dieu ait jamais mis au cœur de personne les sentiments qu'il a mis dans le mien pour vous (1).,. »
C'est avec douceur que l'abbé lutte contre sa misanthropie, car elle juge les hommes « plus fuyables, et, si cela se peut dire, plus haïssables » qu'elle ne les a jamais trouvés. « Si ma mauvaise santé, lui dit-elle, ne me paroissoit un sacrifice digne de Dieu, je désirerois la mort avec ardeur (2). » L'appui de Rancé seul la console ; il lui déclare pourtant que Dieu ne veut pas se servir de l'entremise des hommes à son égard.
« Vous savez, lui répond-elle tristement, les sentiments qu'il m'a donnés pour vous, et si j'y ai été envoyée par un miracle aussi sensible pour moi que celui de saint Paul. Il est impossible que la charité que vous avez pour moi vous ait laissé échapper de la mémoire toutes les circonstances qui m'ont donnée à vous. Pour la nécessité que j'en ai, elle est telle que, si je ne vous avois, il ne me resteroit plus rien du tout. Je ne vous importune que le moins que je puis, mais la sûreté où je suis de pouvoir m'adresser à vous me soutient. Je me suis trouvée depuis votre lettre peinée de me sentir dans un abandon qui fait horreur à tout ce qui est
(1) Cf. lettre n» 26, du 15 janvier 1690.
(2) Cf. lettre n^ 27, [janvier 16]90.
en moi.... Ces mouvements ressemblent à la mort. Je vois bien que je ne les sens que parce que je ne suis pas morte et que je vis encore à moi-même (1),.. »
Au mois de février, la santé de Marguerite semble meilleure :
« Je me sens plus heureuse que je ne l'ai encore été. L'Écriture Sainte, qui est presque ma seule lecture, me paroît suffisante pour me remplir le cœur pour une éternité, soit que ma santé soit moins mauvaise, ou que j'y fasse moins d'attention ; j'en suis contente enfin. Il n'y a que l'expérience qui puisse apprendre ce que Dieu fait pour ceux qui vivent pour lui dans un entier abandon. Deux choses seulement me font de la peine. L'une est la misère que je vois dans cet hôpital, où les corps et les âmes souffrent assurément beaucoup ; l'autre est l'obligation où je me trouve de recevoir des gens avec qui il paroîtroit dur que je ne voulusse plus avoir de commerce. Si vous croyez qu'avec le temps je puisse faire quelque chose de mieux, j'espère que vous me l'ordonnerez... Il me semble que je suis attirée à une plus grande retraite et que, si Dieu me continue les grâces qu'il me fait, je n'y trou ver ois nul vide (2). »
Aussi brise-t-elle tous les obstacles qu'elle rencontre sur sa route :
({ Je ne laisse pas d'avoir les sens plus délicats que je ne les ai jamais eus, c'est une véritable souffrance, mais celui qui m'a fait entreprendre cette vie et qui m'y soutient sait si jamais j'ai été si heureuse que je me trouve et si cette paix, qui surpasse tout entendement, peut être comparée à tout ce que les sensuels pourroient imaginer qui les pourroit le plus satisfaire. Il ne faut point tourner la tête en arrière et j'espère que la crainte que j'en ai m'en garantira (3). »
Tout est sujet pour elle à mortification. La manière dont elle est vêtue « tient un certain milieu entre être chaudement l'hiver et légèrement l'été, ce qui rend l'extrémité des saisons assez sensible (4). »
(1) Cf. lettre n^ 28, de [16]90.
(2) Cf. lettre no 30, du 4 ou 14 février 1690.
(3) Cf. lettre n" 31 [1690?].
(4) Cf. lettre n» 32 [1690?].
Elle veut cacher à tous les yeux des charmes trop longtemps admirés :
« Je n'ai pour toute nourriture que celle que vous me donnez. Je suis convaincue que je n'en dois jamais prendre d'autre ; que m'appuyer sur toute autre créature seroit pour moi le roseau qui me perceroit la main ; que m'abandonner sans mesure sur celle qui m'a sauvée est tout ce qui me reste à faire... Je suivrai le chemin que vous m'avez tracé, je soustrairai au monde tout ce que je pourrai de mon extérieur. C'est ce qui touche les hommes, c'est la lettre qui tue ceux qui s'y attachent, à qui Dieu n'a pas donné l'esprit qui vivifie. On traite d'extrémité ce que je fais, et je trouve que ce n'est pas un commencement [de pénitence] (1)... »
Elle lit avec ferveur le récit de la mort de dom Muce publié par Rancé. Ce dom Muce était un soudard converti (2) :
« Quelle consolation, pour ceux qui ont offensé Dieu toute leur vie, que ces exemples-là ! Il y a un endroit que presque personne ne croira ; c'est celui où vous marquez qu'allant presque mourant à l'église, il en revenoit dans un état tout différent après avoir communié. J'ai sur cela des lumières qui ne me permettent pas d'en douter. Les infirmités et la retraite mettent à portée de connaître des choses incroyables... que l'on ne peut dire, et peut-être ne le doit-on pas (3). »
La santé de Mme de la Sablière, toujours assez mauvaise, s'est cependant améliorée. Elle s'est remise à jeûner, mais le carême de 1690 s'écoule sans qu'elle ait pu strictement l'observer :
« Je passe toujours ma vie dans un calme qui augmente à proportion que le monde me quitte (4)... f
« J'ai été tentée d'aller à des sermons de quelques bons prédicateurs, mais je ne l'ai point fait parce qu'il me semble que c'est un relâchement, dans la vie de privation où je suis entrée... Notre hôpital, qui blesse tous les sens et choque la raison plus que jamais, m'a paru plus propre pour moi, mais
(1) Cf. lettre n^ 33 [1690?].
(2) Comte de Charencey, Histoire de la Grande Trappe, p. 275.
(3) Cf. lettre no 36, du 9 août 1690.
(4) Cf. lettre n» 35, du 15 juillet 1690.
dans cette conduite je suivois plutôt un sentiment qu'un raisonnement... Tout ce qui se passe dans cette malheureuse maison seroit très propre à sanctifier quelqu'un qui auroit assez de vertu pour en faire son profit (1)... »
Le désordre, la désorganisation régnent alors aux Incurables. Une réforme s'impose, et, dès le 15 juillet 1690, un nou* s^eau règlement intervient, d'autres gouverneurs sont nommés. C'est à proprement parler un autre établissement. Marguerite a'a pas eu à se louer des anciens directeurs. Elle leur a beaucoup lonné sans cesser jamais d'être à leur merci (2). Rancé lui conseille de solliciter un bail, mais les nouveaux administrateurs ne ie montrent guère plus accommodants que leurs devanciers : « Je ferai exactement ce que vous m'ordonnez, répondîlle à Rancé le l^"^ avril 1689, pour me conserver ce que je me luis réservé pour vivre sur les biens que j'abandonne du reste le bon cœur. Si vous aviez vu tout cela, vous en auriez horeur... Dieu leur pardonne et les éclaire ! C'est ce qu'il faut lemander de tout son cœur (3). »
i Quelle nouvelle et mystérieuse épreuve inspire à la malade '.ette touchante prière?
« Nos précautions n'ont point réussi, écrit-elle encore le 6 septembre de l'année suivante, et je ne m'en plains point... ^out est bon quand on ne désire rien. Les jours et les semaines isparaissent devant moi comme des moments. Les maux ont je vous ai quelquefois parlé m'ont repris, et c'est ce qui causé mon silence...
« J'ai ri de ce que le bon père G... vous a mandé sur les iseaux. J'ai perdu celui qu'il croit si nécessaire à ma récréaon. Je ne compte pas que vous m'ordonniez d'en avoir un atre (4). » L'abbé lui répond aussitôt : « Il n'y a point d'in- 3nvénient à remplacer votre petit ami. Saint Jean et la perrix vous y autorisent (5). »
(1) Cf. lettre n» 34, du 29 mars 1690.
(2) Cf. lettre n^ 35, du 15 juillet 1690.
(3) Cf. lettre n9 25, du l""- avril [16]89. S'agit-il de sa famille ou de la direc- )n des Incurables?
(4) Cf. lettre n^ 38, du 16 septembre [16]90.
(5) Cf. comte DE Ghabencby, Histoire de la Grandf Trappe, p. 311. — Mme da Sablière ne mourut point en 1692, mais en 1693.
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in MA-DAME DE LA SABLIÈRE
Dans l'état ce de sécheresse et de mort » qu'elle a fait si vaillamment connaître, la sainte est restée femme, et la femme apparaît par instants :
« Ne craignez rien, lui écrit-elle avec un tendre mysticisme, sur ce que j'ai dit au père G... Sur cela j'aurois plus de délicatesse pour vous que vous-même. Rien ne m'échappe pour ce que j'aime, et je ne puis plus aimer que vous de la manière dont je pense ; fiez-vous donc à moi, et que cette lettre soit la dernière dans laquelle je vous parle d'autre chose que de moi. Que je jouisse, je vous en conjure, du charme que je trouve à ne plus voir au monde que Dieu, que vous et moi... Ce chemin n'est pas plein de lumières, il s'obscurcit tous les jours davantage, mais l'amour et la fidélité suffisent pour le présent, et un abandon sans réserve pour l'avenir... » Puis elle se ressaisit et craint d'avoir offensé l'austère réfop-jj matear : « Faites-moi la grâce de m' assurer que je ne vous ai blessé en rien, je me tiendrai trop heureuse puisque je n'aurai point diminué l'idée que vous devez avoir de mon respect (1). i
Les lettres suivantes ne témoignent pas d'une ferveur moins exaltée. L'abbé lui a charitablement défendu de prendre ses repas à la portion des pauvres (2).
(( Je n'ai rien changé à ma nourriture, lui mande-t-elîe parce que vous l'avez voulu ; c'est peu de chose que ces sorteî d'austérités, et je regarde comme une humiliation pour mo que quelqu'un les ait connues. Ce que vous me dites me perc(> le cœur et m'a fait pleurer amèrement : Quand on a été dam r inimitié de Dieu et qu'on a eu le malheur de lui déplaire... Jf vous avoue que je ne puis supporter cette pensée... Je sui très peinée de tous ceux qui me voient encore, et c'est mêmeprésentement, ce qui me fait le plus souffrir, puisque tout & que j'entends réveille en moi toutes mes misères, et que j' suis comme une corde montée à l'unisson de celle que PoJ toucheroit ; elle ne rend pas le son, mais elle est ébranlée non pas avec plaisir, mais avec tristesse, avec impatience en portant intérieurement des jugements sur tout, tou
(1) Ce passage a été supprimé en grande partie dan» le ms. B destiné à Saki' Cyr. Cf. lettre n<> 35, du 15 jwHet t6W.
(2) Cf. lettre n» 40 [circa 1693 î]
humains, remplis d'une certaine exactitude de Tesprit dont j'abhorre les lumières... Averte oculos meos ne videant ^anitatem. Je fais voir à ceux qui me parlent une indifférence qui me fait espérer que l'ennui que je leur causerai produira leur absence. »
Et plus tard :
a Vous tirez un rideau sur ce monde créé pour me mettre dans l'Éternité. Il n'y a rien, dites-vous, qui mérite d'être considéré dès que Von sait quHl ne sera plus, et tout ce que Von voit n'est pas digne d^un coup d'oeil d''une personne qui sait qu'il y a des choses qui ne passeront jamais... Je le sais, je le sens, et je mets au nombre de ces choses qui ne méritent pas un coup d'œil ce corps à l'occasion duquel j'ai tant offensé celui que je devois uniquement aimer. Je n'ose en désirer la séparation, parce qu'il est une continuelle pratique de pénitence, mais je crois que je le quitterai avec joie quand le temps sera venu (1). »
Elle aspire avec passion à la solitude absolue dont le désir l'obsède.
« Vous aurez banni, lui écrit Rancé, toutes les inutilités de votre vie lorsque vous vous serez réduite aux seules visites auxquelles la nécessité, ou une bienséance qui sera selon Dieu, voudra bien que vous donniez quelques moments. »
« Sur cela, sans choisir les jours de la semaine », elle fait main basse sur tout :
« Je passe les jours sans me souvenir des hommes, sansrien désirer de ce qui est sur la terre,... ne songeant point s'il y a un temps... Hier et aujourdhui, je n'ai pas vu une âme... » • Je vous manderai ce dont je suis convenue avec le père G... (2). Il est aussi peu capable de comprendre ce que je vous mande que toute la synagogue l'eût été d'approuver la conduite de Madeleine. En vérité, croyez-vous qu'elle eût pu trouver un directeur dans toute cette société de savants et de gens éclairés de leur propre esprit (3)? »
(1) Cf. lettre n» a?, de 1690.
(2) Le père G... partait alors pour la Trappe. Il est peu probable qu il s'agisse de dom Armand Fr. Gervaise, carme déchaussé, qui ne prit l'habit de la Trappe, dont il devint plus tard abbé, qu'en 1695.
(3) Cf. lettre n» 39, de 1691.
« Si je pouvois aller chez vous, je quitterois tout du meilleur de mon cœur pour y aller vivre et mourir (1)... »
Ses amis désolés la regrettent et l'admirent : « Ce que vous me mandez de Mme de la Sablière, écrit le 17 septembre 1691 Fénelon à la comtesse de Gramont (Elisabeth Hamilton), me touche et m'édifie. Je ne l'ai vue qu'une fois ; mais il m'en est resté une grande impression. Elle a bien raison de ne chercher plus rien dans les hommes, ayant trouvé Dieu, et de faire le sacrifice de ses meilleurs amis. Le bon ami est au dedans du cœur : c'est l'époux qui est jaloux, et qui écarte tout le reste. Pour la mort, elle ne trouble que les personnes charnelles et mondaines. Le parfait amour chasse la crainte (2). Ce n'est point par se croire juste qu'on cesse de craindre ; c'est par aimer simplement et s'abandonner sans retour sur soi à celui qu'on aime. Voilà ce qui rend la mort douce et précieuse. Quand on est mort à soi, la mort du corps n'est plus que la consommation de l'œuvre de grâce.
« N'auriez-vous. point la bonté, madame, puisque vous écrivez à la malade, de lui témoigner combien je me réjouis i selon la foi de ce que Dieu met en elle, et combien j'espère que tous ses maux seront des biens (3). »
Marguerite sollicite de Rancé un sentier plus étroit : « Je ne puis cheminer par un chemin trop rude, trop sec, trop dénué, car... quoique je ne me rappelle point volontairement les circonstances de ma vie passée, elle m'est si souvent présente comme quelque chose de monstrueux que j'en suis abattue à vous faire pitié (4)... »
Le carême suivant se passe sans austérités exagérées : « Ma tranquillité, écrit-elle, est au delà de toute expression... Le temps disparaît devant moi (5)..., mais la retraite où je m'enfonce, je ne la conseillerois à personne (6)... »
(1) Cf. lettre n<» 40 [circa 1691?].
(2) Jean, IV, 18.
(3) Œuvres de Fénelon, édition Lebel, Paris, Ferra et A. Le Clere, 1827 in-S®, t. XXVI II, lettres à la comtesse de Gramont, n» 222, p. 244.
(4) Cf. lettre n» 41, du 1" janvier [16]92.
(5) Cf. lettre n° 42, du 4 avril [16]92. ;
(6) Cf. lettre n» 44 [1692?].
Le Traité de la vie monastique est le seul code qui règle sa conduite (1) :
« Quand mes pensées se sont égarées, je prie Dieu de les faire rentrer dans le néant d'où elles sont sorties, et je me remets en sa présence avec tranquillité et confusion. Le bruit des sens est suspendu, on rentre en soi-même, et les sujets d'humiliation fourmillent (2), »
Rancé, qui ne s'illusionne point sur la santé de sa pénitente, lui désigne un directeur plus rapproché des Incurables, mais la malade ne veut suivre d'autres conseils que les siens.
« Je puis, lui dit-elle le 16 mai 1692, vous assurer avec vérité qu'à peu d'incommodités près je me porte mieux que je n'ai fait de ma vie. J'ai pris quelquefois des œufs depuis Pâques, plutôt pour mes gens avec qui je mange que par nécessité (3). »
Elle a gardé quatre domestiques dans sa petite maison de la rue Rousselet.
« Il est aisé de comprendre que, ne pensant pas comme eux, il faut que je me conforme à leurs pensées avec une certaine bonté et gaité qui leur adoucisse la solitude où je les plonge (4)... »
Le besoin de la solitude la domine de plus en plus :
« Si j'étois toute ma vie seule, je crois que je ne souffrirois rien du tout, mais les hommes causent une dissipation et un affaiblissement de corps et d'esprit qui requiert de la réparation... J'ai souvent pensé en m'éveillant que j'entre en ce monde comme si je ne faisois que naître ; je demande avec ardeur de ne point offenser Dieu le reste du jour. Je me couche le soir comme si je ne devois jamais revoir le jour... Cet état de tranquillité inconcevable est pénible dans la pratique, car il faut pendant la journée prendre mille formes différentes... porter à Dieu mes domestiques sans leur imposer des règles à la juive..., me transformer dans notre hôpital... Tout cela n'est pas sans peine et sans reproche... (5). »
(1) Le traité De la sainteté ci des devoirs de la vie monastique, de Rangé, parut en 1683.
(2) Cf. lettre n<> 45, du 1" mai ri6]92.
(3) Cf. lettre n» 47, du 16 mai [16]92.
(4) Cf. lettre n° 48 [1692 T], et lettre n» 25.
(5) Cf. lettre n» 47, du 16 mai [16]92.
L'abbé entend-iî toujours les appels de sa mystique pénitente? Il est permis d'en douter. La seule de ses lettres qui nous soit parvenue répond à celle de Mme de la Sablière du 16 mai. Il y affirme, comme toujours, sa direction prudente et charitable.
28 mai 1692.
« Vous avez raison, madame, de parler comme vous faîtes des gens du monde. Il y a toujours quelque chose à perdre quand on se trouve avec eux. Il est cependant vray que quand c'est l'ordre de Dieu qui nous y engage. Il nous y soutient, et ne permet pas que cet air qui les suit partout passe sur nous toutes les mauvaises impressions qu'il pourroit faire. Ce seroit un véritable bonheur de vivre dans une entière séparation, mais c'est une situation extraordinaire, il faut avoir pour cela de la part de Dieu un mouvement pressant et évident tout ensemble.
a Vous avez raison de repasser souvent dans votre esprit ce que vous devez à Dieu. Il n'y a rien qui soit plus propre pour vous mettre au-dessus de toutes les difficultés que vous pouvez rencontrer dans votre chemin. Car, que ne devez vous point espérer pour l'avenir lorsque vous vous représentez ce qu'il a déjà fait pour votre repos et pour votre salut, malgré cette profonde indignité où vous êtes plongée. Le prophète, comme vous scavez, trouvoit une joie sensible à rafraîchir sa mémoire des marques que Dieu lui avoit données de sa bonté. Il trouvoit à cela un fonds de joye qui le rendoit supérieur à toutes les afflictions que Dieu permettoit qu'il lui arrivât. C'est une voye que nous devons suivre. Il nous l'a enseignée, et l'a sanctifiée par son exemple.
« L'ordre que vous me mandez que vous gardez dans vos journées ne peut être meilleur, et rien ne peut être plus utile que de considérer chaque jour comme celui de sa naissance, et y ajouter comme pouvant être celui de sa mort. C'est le moyen de vivre dans un grand dégagement de tout ce qui se passe, et, par conséquent, dans une paix complète, puisque jamais il ne se forme d'agitations dans notre cœur que parce qu'il y a des désirs et des engagemens, et il n'y a que celui
qui est parfaitement libre qui soit parfaitement content.
« Il est certain qu'il n'y a rien de plus inutile que de prescrire des règles dures à des gens qui n'en ayment pas l'observation. Il faut faire connaître les avantages qu'il y a dans le joug que l'on impose, lorsqu'il est possible, il faut persuader des biens que l'on y trouve, il faut enfin le faire goûter, car, sans cela, les hommes l'embrassent comme des forçats, et, en ce cas là, l'assujettissement leur nuit plus qu'il ne leur sert. Enfin, il faut faire ce que l'on peut pour adoucir les choses, non pas en les affaiblissant, mais en faisant voir avec évidence, s'il est possible, les biens qu'elles produisent. La charité veut qu'on travaille à gagner les cœurs et à convaincre les esprits (1)... »
Rancé conseille encore à Mme de la Sablière de conserver le revenu nécessaire à ses besoins et d'abandonner le reste aux pauvres. Une amie lui suggère de mettre à part cent pistoles « pour les nécessités qui pourroient survenir », mais elle s'y refuse avant d'avoir consulté une fois de plus son directeur. Elle éprouve une horrible répugnance à prendre cette précaution qui lui paraît une infidélité.
« Je me sens, gémit-elle, touchée du désir de mourir abandonnée de tout secours humain, seule avec Dieu, ou assistée par pure charité. Je n'ose pas espérer cette grâce, mais le désir que j'en ai ne vient pas de moi et me revient si souvent à l'esprit qu'il me paroît impossible que ce ne soit pas ce que je dois attendre (2)... »
(1) Cette lettre, qui porte le n» 223, est adressée « A une Dame de qualité ». Nous en devons la copie à l'obligeance du R. P. abbé de la Trappe et du frère Gyprien, bibliothécaire de l'abbaye, que nous sommes heureux de remercier ici de leur aimable complaisance. La lettre appartient aux Archives de la Grande Trappe et fait partie d'un recueil in-folio manuscrit, non relié, de lettres de Rancé, intitulé « Lettres de piété ou Lettres choisies », qui comprend deux séries, divisées chacune en 7 cahiers. M. Henri Toumouer mentionne ainsi la lettre : « 20'i8. Lettre [de Rancéj à Mme de la Sablière. 28 mai 1692. Cx)nseils (Archives de la Grande Trappe, lettre 223,1 page un quart in-folio, copie du dix-huitième siècle), it Cf. Bibliographie et Iconographie de la Maison-Dieu de Notre-Dame de la Trappe. Documents manuscrits, Mortagne, L. Fouraier, 1894-1905, in-8o, p. 210, note 2. et 382.
<2) Cf. lettre n» 50, du 10 juin [16]92.