‹ Madame de La SablièreChapitre 16 sur 104 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Elle confesse à son directeur le secret de son mal et se confine rue Rousselet. — Indignation du père G..., de l'abbé Testu. — Lettres à un inconnu. — La pénitente s'éteint lentement ; son dernier adieu à Rancé ; sa mort édifiante. — Extraits du Journal de Dangeau, du Mercure de France. — Chagrin de La Fontaine, qui accepte l'hospitalité d'Hervart. — Vente du mobilier de Mme de la Sabhère aux Incurables. — Son appartement est baiUé à la duchesse de Luynes, et sa petite maison de la rue Rousselet vendue au duc de Bourbon.

Cependant le mal qui détruit Mme de la Sablière s'aggrave lentement, il l'enserre de ses implacables étreintes et le 29 juillet 1692 elle écrit à son directeur :

« Il y a longtemps, mon très révérend père, que je me suis donné l'honneur de vous écrire. Je ne crains pas que vous soupçonniez que ce soit par oubli ; c'est souvent par discrétion que je m'en prive ; cette fois-ci, c'est par scrupule. Je ne voulois pas vous dire une chose que je suis persuadée qui vous fera de la peine, et j'en ai encore davantage à vous la laisser ignorer.

« Quelques jours avant la Pentecôte, je m'aperçus d'une dureté au sein, du côté droit, assez douloureuse. J'eus envie de n'en point du tout parler, mais, après avoir souffert quelques jours, je crus que, le chirurgien de céans étant expérimenté plus qu'aucun sur ces sortes de maux, je ferois mieux de lui faire voir. Il me dit d'abord qu'il falloit qu'il y eût plus de deux ans que je portasse ce mal, qu'il trouva d'une qualité très maligne. Je lui dis comme je vivois depuis longtemps. Il me dit que, bien loin que cette nourriture me fût nuisible, il croyoit que Dieu avoit permis ce genre de vie pour rendre ce

mal moindre, ce que je vous dis pour vous ôter ce qui pourroit vous peiner sur cela. Il me conseilla de prendre du lait, ce que j'avois déjà fait, car je ne vis plus presque d'autre chose, avec du pain et de l'eau. Qui que ce soit au monde ne sait ce que je me donne l'honneur de vous dire, que celui que je vous dis et vous. Je ne crois pas que vous désapprouviez ma conduite sur cela ; vous voyez du reste ce que je ferois faire de raisonnements inutiles et l'incommodité réelle que je recevrois de ceux qui, me voyant encore, redoubleroient leurs soins qui sont de véritables accablements pour moi, car, si je pouvois ne plus voir qui ce soit sur la terre, l'état où je me trouve seroit un vrai paradis pour moi. Tant que j'ai vécu dans le monde, j'ai toujours craint ce mal avec ces horreurs que la nature en donne ; depuis ma conversion, je n'y avois pas pensé. Quand je m'en aperçus, je me prosternai devant Notre Seigneur avec larmes et lui demandai avec un sentiment très vif de me l'ôter ou de me donner la patience de le supporter. Je puis vous protester que depuis ce moment je n'ai pas formé un désir sur cela. Dieu m'ayant fait la grâce d'ajouter encore à la tranquillité que j'avois devant, un calme que je ne puis vous exprimer. Il me semble que c'est un effet de l'amour de Dieu envers moi, qui a tellement augmenté celui que j'avois déjà que j'en suis beaucoup plus remplie. Ce qui me fait peine est une certaine mollesse ; il me semble quel- \ quefois que j'ai besoin de me coucher plus tôt ou de me lever plus tard. Je pourrois peut-être, et même je le crois, avoir sur cela plus d'exactitude, car je sens de reste que l'on se flatte •■ toujours ; je sens aussi que cela attire mon attention par la ( douleur. Enfm il est impossible, et je m'en aperçois à tout ^ moment, que mes journées ne soient remplies d'infidélités ; I c'est la seule peine que j'aie, et qui n'est pas prête à fmir, puisque j'ai bien peur de n'en voir la fm qu'avec ma vie, dont j les souvenirs me font trembler. C'est la vérité, et si ce que je I sens quelquefois sur cela n'étoit traversé de quelque espérance, [ij'en serois accablée. Ce qu'il y a dans ce mal-ci d'inconce- I ' vable, c'est qu'il porte avec lui le sentiment d'un très grand I nombre de maux que l'on n'a point, puisqu'en effet il semble qu'il soit unique. Cependant je puis vous dire avec vérité

que je ne suis pas une heure avec une douleur semblable, quoique j'en aie toujours. Je n'avois jamais conçu que cela se pût, moi qui ai assez senti de nmaux en ma vie, mais chacun portoit sa douleur particulière. Je crois donc, mon très révérend père, si vous me le permettez, qu'il faut demeurer comme il plaît à Dieu de me mettre ; je n'ai par sa miséricorde nulle impatience d'en être délivrée ni inquiétude de souffrir. N'est-ce pas beaucoup? Après cette exposition, je n'aurai plus besoin de vous importuner pour la même chose si longtemps. Je me ferai, ce me semble, bien entendre en parlant en général de ma santé, dont pourtant je prendrai la liberté de voua rendre un compte fidèle, puisque j'ai franchi de vous dire ce qui me faisoit tant de peine de ne pas vous dire. Je sens la joie et la consolation que je recevrai de ce que vous aurez la charité de me dire par celle que je ressens de vous en entretenir.

« Je vois quelquefois Mme D. B... Elle va, ce me semble, bien droit à Dieu et avec un dégagement qu'il lui met au cœur. Pourvu que personne n'entortille ni n'^obscurcisse ses lumières ! Elle n'auroit pas besoin de tant d'attirail qu'on lui en veut donner. Mais je crains qu'on ne l'attriste, et il lui faudroit tout le contraire, car son mal est assez pour elle. Si elle avoit été convertie en parfaite santé. Notre Seigneur lui auroit donné le temps d'acquérir des forces pour le jour de l'adversité, mais elle a beaucoup à souffrir. Elle est natu-i relie et a un tour aimable dans l'esprit. Elle va à Dieu par son cœur ; vous achèverez, mon très révérend père, ce qui, reste à faire ; elle vous verra bientôt. Voilà ce que j'envierois si j'osois désirer quelque chose. Il faut finir cette lettre en| vous demandant très humblement pardon de sa longueur e en vous assurant de mes respects et d'un attachement pou vous dont je ne crois personne aussi capable que je la suis.

« Le mal dont je vous parle n'est pas ouvert, mais il y a à craindre qu'il ne s'ouvre, ce qui seroit le pis qui pourroil arriver, à ce que croit l'homme qui l'a vu (1). »

(1) Cf. lettre nP 51, du 29 juillet [16J92, publiée par M. A. France dans le numér*

LES DERNIERS JOURS DE MADAxME DE LA SABLIÈRE 203

Marguerite se dégage lentement des derniers liens qui l'attachent à la terre. « Heureuse, écrit Anatole France, de s'être fait une nature nouvelle et convenable à son horrible situation ! Heureuse et belle de résignation, de patience et de paix ! Heureuse, oh î bienheureuse dans les tortures et les dégoûts d'un mal dévorant de déployer une âme angélique ! On peut dire de celle qui a écrit cette admirable lettre, comme d'Elisabeth Ranquet, que « marchant sur la terre, elle était dans les cieux))(l).

Ses visites aux Incurables deviennent de plus en plus rares, car il ne lui est guère possible de quitter sa petite maison de la rue Rousselet,

« Je me trouve toujours de mieux en mieux de la vie que je mène, et si ce qui m'est resté avoit été retranché, je serois encore mieux,.. Ma santé est toujours moins bonne ; les douleurs du mal que j'ai sont presque continuelles. Je me gouverne exactement comme me l'ordonne celui que je vous ai mandé qui me voit et à qui je me suis confiée. Je vous dis sur cela la vérité, et il faudroit que je manquasse à vous obéir et que je ne sçusse pas ma religion pour avoir une autre conduite. Je ne sais quel plaisir on prend à dire tout le contraire de ce qui est ; les dévots me paraissent plus sujets à ce défaut que les gens du monde...

« Je ne vais presque plus à notre hôpital. Ma santé en a été la cause, mais je me souviens que j'ai eu l'honneur de vous mander il y a quelque temps que j'étois inutile pour le bien des pauvres et que j'étois ici dans une bien plus profonde solitude, et qui me convient, ce me semble, mieux (2)... »

Rancé exauce enfm les vœux de la pauvre recluse :

« Comme il m'a paru, lui répond-elle le 7 septembre, que vous me laissiez la maîtresse du plus ou du moins de retraite, j'ai toujours fait ce que j'ai pu pour aller en diminuant. Cependant mes anciens amis ne voulant point quitter prise, et moi sentant que je ne leur servois de rien et qu'ils me nui-

(lu journal le Temps du 27 septembre 1891, a Lettres inédites de Madame de la Sablière à Rancé ».

(1) A. France, la Vie littéraire, Paris, Calmann Lévy, in-18, 1921, t. VI, p. 345.

(2) Cf. lettre n° 53 [circa août 1692].

soient, et le mal que vous savez me marquant plus singulièrement que jamais que Dieu me veut dans un plus grand abandon, j'ai tout quitté sans exception. Ainsi je suis dans une solitude entière, qui est ce que j'ai toujours désiré, comme vous le savez. Je suis plus heureuse que je ne pourrois jamais vous le dire, je suis avec Dieu et les souffrances que je regarde comme des marques continuelles de sa bonté envers moi. »

Les amis de Marguerite s'indignent de cette claustration. Le père G... manifeste une grande vivacité ; il écrit à l'abbé de la Trappe, et c'est en considération de cette démarche que « Mme de la Sablière consent à le recevoir : « Sans cela, dit-elle, j je le laisserois très tranquillement au nombre des autres. » L'abbé Testu, de l'Académie française, se montre des plus irrités. Il a surpris, à la Trappe, une lettre de Rancé à Mme de la Sablière, qui lui a toujours caché sa correspondance avec l'abbé. Il en est d'autant plus froissé qu'il se croit fort capable de diriger les consciences et qu'il a récemment composé un traité de morale à l'usage des gens du monde. Très indiscrètement il rompt en visière avec son amie en présence de ses parents et de M. Oudot :

« Je ne crois pas, écrit-elle, qu'il y ait de tyrannie égale à celle qu'il exerce sur nous et sur ceux qui se disent nos amis... Il n'y a d'amis que ceux qui nous aiment en Dieu, simplement et tranquillement... Je suis en paradis de ne plus voir tous ces inconvénients et entendre ces mauvais discours (1). »

Cet abbé Testu, ami de Rancé et de Mmes de Montespan et de Maintenon, oracle de l'hôtel de Richelieu et « la coqueluche » du beau sexe, avait en vain tenté de convertir Ninon. Vieux et neurasthénique, il n'en restait pas moins le doyen des abbés blondins. « Il voulait qu'on ne s'occupât que de lui, qu'on n'écoutât que lui, et il eût, s'il l'eût pu, mis tous les hommes à la porte des maisons où il allait (2). »

A un seul de ses amis, Marguerite croit devoir expliquer sa retraite :

« Il me semble, monsieur, que toutes les bontés que vous avez pour moi méritent que je vous parle plus sincèrement

(1) Cf. lettre n» 56, du 7 septembre [16]92.

(2) G. Dbsnoibbstebebs, les Cours galantes, t. I, p. 114; t. II, p. 191.

qu'à personne. Je regarde même tout ce que je vais vous dire comme une confession, que vous brûlerez, s'il vous plaît, après l'avoir lue. Je crois mon mal incurable, et, sans entrer dans la cause ni dans les effets, ce que je ne pourrois pas faire, je vois bien que je n'ai qu'à souffrir jusqu'au dernier moment de ma vie... Je donnerai à ce mal-là tous les soulagements qui me seront ordonnés par celui entre les mains de qui je suis, mais de chercher des remèdes extraordinaires, ni de voir qui que ce soit, ni même de m'appliquer à ma santé avec une certaine exactitude, c'est ce que je ne ferai point, parce que je ne crois pas le devoir. Vous savez combien il y a que je vous dis que la vie que je mène m'est insupportable... Il semble que par ce mal-ci je sois avertie de nouveau qu'il me faut priver de tout. Les personnes qui m'aiment le plus ne me parlent que de remèdes, que de questions sur ce que je souffre... Je crois que le silence, la souffrance et la paix sont tout ce qui m'est nécessaire. Voilà vous faire voir le fond de mon cœur et produire dans le vôtre cette paix que je demande. Je ne suis plus dans les violentes douleurs où j'ai été, et il me semble que ! cela veuille prendre un train d'adoucissement. Je vous dei mande toujours votre souvenir devant Notre Seigneur. C'est ; là où on doit s'aimer simplement et uniquement ; tout le i reste n'est qu'illusion (1). »

« Je suis bien fâchée, lui écrit-elle encore, mais avec plus de sévérité, le 2 septembre, de ne pouvoir faire ce que vous désirez de moi. Ce n'est point que je ne le veuille pas, c'est que je ne le pourrois pas. Bon Dieu ! comment pourrois-je faire un long narré de mon mal? Je ferois autant de menteries que je dirois de mots. Je laisse le passé pour ce qu'il est, et il me semble que quand je dis le matin mon Pater avec un peu de foi, j'ai mon pain de la journée ; le lendemain n'est pas à [imoi... Je me conduis le mieux que je puis, mais un régime ne peut être pour un mal aussi inégal que le mien. Je suis très sensible à toutes vos bontés, mais, pour l'amour de Notre Seigneur, mettez la coignée à la racine de l'arbre ; il n'y a rien à faire branche à branche... Je prie Notre Seigneur de vous

(1) a. lettre n» 54, du 22 août [1692J.

percer le cœur ea sorte que toutes les lumières de votre esprit disparaissent (1). )>

Quelques jours plus tard, le 28 septembre, Marguerite ne peut s'empêcher de témoigner son affection à cet ami si cher :

« Quand vous ne m'auriez pas fait l'honneur de m'écrire, monsieur^ vous auriez reçu de mes nouvelles, car j'étois en peine de l'état de votre santé. La mienne va et vient, mais en gros elle est mieux, c'est quelque chose. Ce n'est point à l'occasion de mon incommodité que j'ai pris le parti de ne plus voir qui que ce soit... Je ne suis insensible ni à l'amitié ni à la bonne conversation, et c'est pour cela que j'y dois renoncer... Ainsi, monsieur, permettez-moi de refuser l'honneur que vous me voulez faire et trouvez bon que j'envoie quelquefois savoir l'état de votre santé, qui ne peut être tout à fait bonne par ce tems-là. Je suis très aise que vous soyez hors d'affaire, mais je vois qu'incontinent c'est à recommencer ; il faut espérer que la campagne vous donnera des forces pour y vacquer. Je suppose que vous n'êtes là que pour détruire tout ce qui met obstacle entre Dieu et vous ; sans cela ce seroit une illusion... Nous n'avons qu'une affaire, et, quand on s'y abandonne tout entier, on est reposé et rempli. Les choses créées lassent et laissent un vide qui désole. Croyez que je prendrai toute ma vie un sincère intérêt à ce qui vous touche et que la vie que je mène est très propre à se souvenir des personnes que l'on estime et que l'on aime. Vous voyez bien par là que je ne puis vous oublier (2). »

Enfin, le 10 novembre :

« Je ne croirois jamais que vous pussiez avoir la goutte, monsieur, si vous-même ne me le disiez ; il n'y a donc plus de régime ni de manière de vivre qui mette à couvert des maux les plus douloureux- Je trouve bien des circonstances dans celui-là qui doivent vous faire penser comme je sens que vous pensez, car il ne faut pas croire que l'on ne s'entende point en gardant le silence. Je suis persuadée plus que jamais que les hommes ne font que se nuire en se voyant, mais non pas en se souvenant les uns des autres. Faites-moi donc la

(1) et. lettre n^ 55, du 2 septembre [16]92.

(2) Cf. lettre n« 57, du 28 septembre [1692].

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grâce de ne me pas oublier, monsieur, et de croire que je ne vous oublierai de ma vie. Ma santé va et vient, mais le meilleur état n'est pas trop bon (1)... »

Quel est donc ce privilégié avec qui Marguerite persiste exceptionnellement à correspondre? Elle lui révèle, le 22 août, l'état désespéré de sa santé et l'impossibilité d'3^ porter remède. Elle refuse de lui envoyer le « narré » de son mal et de suivre aucun régime ; puis tout à coup, songeant au passé, elle devient plus austère : « Monsieur, pour l'amour de Dieu, mettez la coignée à la racine de l'arbre. Il n'y a rien à faire branche par branche. Je prie Notre Seigneur de vous percer le cœur en sorte que toutes les lumières de votre esprit disparaissent... »

Le 28 septembre, cet ami de Marguerite est malade ; aussi s'enquiert-elle plus affectueusement de sa santé. Elle lui répète « qu'elle n'est insensible ni à Tamitié ni à la bonne conversation », mais qu'elle ne peut continuer à le voir. Elle enverra quelquefois savoir de ses nouvelles (2). Lui, semble bien en voie de guérison, tout en éprouvant des rechutes fréquentes. (Il est alors à la campagne.) « Je suppose, écrit-elle (non peut-être sans quelque ironie), que vous n'êtes là que pour détruire ce qui met obstacle entre Dieu et vous... »

Le 10 novembre, l'ami souffre encore de la goutte, et Marguerite cherche toujours à le convertir.

Il est difficile de ne pas songer, en lisant ces lettres, à la maladie de La Fontaine, a fièvre de consomption, crise rhumatismale,... maladie lente, écrit M. L. Roche, pleine de rémissions et de retours (3) ». Peut-être le poète cherche-t-il la santé à Bois-le- Vicomte, chez les d'Hervart, ou chez quelque autre campagnard de ses amis. On sait que vers le 15 décembre 1692 il reçut l'abbé Pouget, et qu'il se convertit le 22 février. Quand il sortit de son lit, sa charmante amie avait cessé de vivre.

La Fontaine aurait-il été le dernier correspondant de sa généreuse bienfaitrice?

Elle s'est entièrement livrée au chirurgien des Incurables,

(1) Cf. lettre n» 58, du 10 novembre [1692].

(2) Le malade ne serait-il plus chez Mme de la Sablière?

(3) L. Roche, la Vie de Jean de la Fontaine, p. 365.

M. Collignon, car Antoine Menjot, son oncle, âgé de soixantedix-neuf ans, ne peut lui apporter un secours bien efficace. Marguerite s'éteint d'heure en heure. De son lit de douleur, elle contemple le pauvre cimetière de Saint-Sulpice : « Que je suis heureuse ! écrit-elle. Je ne vois plus que l'Éternité. Quand on a donné son âme à Dieu, tout est fait. Je vois ici tous les jours le lieu où je serai enterrée, et je trouve cette vue si tranquille que je l'aime tout à fait (1)... »

Elle consacre le peu de force qui lui reste à envoyer à M. Maisne un billet destiné à Rancé. « J'y fais une prière que je vous fais tout de même : c'est de garder mon secret, car d'ordinaire après la mort les secrets deviennent fort différents, et moi je les trouve tout de même (2)... » Ce billet, c'est le suprême adieu de sa sainte pénitente : « La maladie que j'ai augmente tous les jours, mon très révérend père. Il y a apparence qu'elle n'ira pas loin. Je vous supplie très humblement que le mal que j'ai ne soit jamais su de personne, pas plus après ma mort que pendant ma vie. Dieu vous récompensera sans doute de tous les biens que vous m'avez faits, et je l'en prie de tout mon cœur. Je me sens toujours dans la même tranquillité et le même repos, attendant l'accomplissement de la volonté de Dieu sur moi. Je ne désire autre chose (3). »

Marguerite Hessein rendit son âme à Dieu dans sa petite maison de la rue Rousselet le 6 janvier 1693, à l'âge de cinquante-trois ans. Elle fut inhumée le lendemain, sans apparat, par le clergé paroissial dans le cimetière Saint-Sulpice, en présence de Charles de Noce, chevalier, seigneur de Fontenay, son gendre, et de Paul Tallemant, son cousin, prieur d'Ambierle et de Saint-Albin, tuteur honoraire de sa petite- fille (4). Dangeau lui consacre ces quelques lignes : « Vendredi, 9 janvier, à Versailles. Madame de la Sablière mourut hier à Paris ; c'étoit une femme qui avoit une grande

(1) Cf. lettre n" 59 [1692]. Ce cimetière était situé à l'angle des rues du Bac et de Sèvres, sur l'emplacement actuel des magasins du Bon Marché.

(2) Cf. lettre n» 60 [1692 ou 1693?].

(3) Cf. lettré n* 61 [1692-1693?].

(4) Cf. Pièces justificatives n» XVIII.

réputation pour son esprit, et qui depuis longtemps étoit retirée aux Incurables, où elle menoit une vie fort austère et fort exemplaire (1). »

Le Mercure galant ajoute :

« Elle étoit veuve de M. de la Sablière-Rambouillet. Son mérite n'est ignoré de personne. Elle s'étoit fait dans le monde une grande réputation d'esprit, et on ne croit pas qu'il reste encore dans Paris trois personnes de son sexe qui en aient une pareille. Aussi avoit-elle un charme particulier dans la conversation et un don de plaire qu'on ne sauroit exprimer. Elle avoit pour amis les gens de la plus grande qualité et du goût le plus exquis. Quelques années avant sa mort, elle avoit entièrement rompu avec le monde, et elle s'étoit fait aux Incurables une espèce de retraite et de solitude où elle ne s'occupoit qu'à des œuvres de piété (2). »

La Fontaine ressentit un violent chagrin de la perte de son amie. Trois mois plus tard, il quittait pour toujours sa maison qu'il habitait depuis vingt ans, quand il rencontra M. d'Hervart, qui lui dit : « Je vous cherchais pour vous prier de venir loger chez moi. — J'y allais », répondit simplement le poète (3).

Conformément aux clauses du bail de la pénitente (4), le mobilier de son appartement des Incurables fut mis aux enchères par J.-J. Garrigues, receveur de l'hospice, le 3 avril 1694. De rares et fidèles amis se disputèrent les reliques de la chère absente. La marquise de Moucy, sœur du président de Harlay, emporta le crucifix, l'étui, le chandelier d'argent, les estampes, la lunette d'approche, la cage de l'oiseau si cher à Marguerite, deux petits bureaux, un

(1) Journal du marquis de Dangeau, publié par MM. Soulié, Dussieux, de Ghennevières, Mantz, de Montaiglon, avec additions inédites du duc de Saint- Simon, par A. Feuillet de Couches. Paris, F. Didot, 1854-1857, in-8o, t. IV, p. 219. Saint-Simon confond, pour l'hospitalité donnée à La Fontaine, Mme de la Fayette avec Mme de la Sablière \ibid., p. 297).

(2) Mercure galant, décembre 1693, p. 299-300.

(3) Walckenakb, Histoire de Jean de la Fontaine, 3* éd., Paris, A. Nepveu, 1824, p. 557-558. — H. Réonier, Œuvres de Jean de la Fontaine, t. I, p. CXCV. — Le mot nous a été transmis par Marmontel.

(4) Cf. ci-dessus chapitre x.

cabinet, deux guéridons et quatre ouvrages intitulés : le Nouçeaii Testament, la Règle de la vie chrétienne, la Vie de saint Bernard et les Vies des pères de V Église de Jean. La duchesse de Charost (Marie Fouquet, fille du surintendant) acquit un écran, des lits, des chaises, des rideaux, des jattes, des gobelets et des faïences ; l'abbé de la Chambre, un lit, des tapisseries, des fauteuils et des tabourets ; Mme Madeleine, fille de chambre de Mme de la Sablière, un lit de salle et le petit fusil d'Allemagne (1). La vente produisit la somme 1 350 livres.

L'appartement fut baillé par les administrateurs, le 17 août 1697, à la duchesse de Luynes (2), qui l'augmenta d'une annexe. C'est, dit-on, le petit bâtiment qu'on voit encore dans la cour de l'hôpital, à droite de la chapelle.

Les dernières volontés de Mme de la Sablière ne nous sont pas parvenues. A qui échut sa petite maison de la rue Rousselet? Ses héritiers la vendirent à M. le duc de Bourbon (3). Le dernier mot sur cette maison a été dit et bien dit par Mme de Coulanges. « Une autre fête, écrit-elle le 13 mai 1695 à Mme de Sévigné, ce fut celle que M. le duc donna, il y a deux jours, dans sa petite maison de Mme de la Sablière ; tous les princes et princesses y étoient ; cette

(1) Citons encore parmi les acheteurs : MM. Marchand, Dupont, de Saintonge, Le Moine, docteur de Sorbonne, et Fremin, le chirurgien Gollignon, Mlle Dubois. Regnard, orfèvre à Paris, acquit l'argenterie ; Houdiart le jeune, la plus grande partie de la bibliothèque ; M. d'Étréchy, administrateur des Incurables, quelques volumes et faïences ; le receveur Garrigues, un lit de salle et des tabourets ; k concierge Pierre Noël, des rideaux.

(2) Marguerite d'Aligre, femme de Louis-Charles d'Albert, duc de Luynes fils du favori de Louis XIII, lors âgée de cinquante-sept ans, morte en 1722 — Cf. chapitre xn. — Ghéruel et A. Régnier, Mémoires de Saint-Simon, Paris Hachette, 1875, in-12, t. XIX, p. 59, 60 ; — G. Villain, « les Vieux Comptes de: Incurables », dans le journal le Temps du l""" mars 1892 ; — État de la recett* faite par J.-J. Garrigues, receveur de l'hôpital des Incurables, en 1693, du pri: des meubles trouvés après le décès de Mme de la Sablière et qu'elle avait légués j l'hôpital. Nomination en 1721 et 1722 aux lits fondés par Marguerite Essein {sic) veuve Rambouillet de la Sablière (Seine. Supplément à l'inventaire sommair des archives hospitalières antérieures à 1789, Paris, Imprimerie nationale, 1888 in-40, cartons 53 et 157, p. 276 et 303). — Noas devons la communicatioi de ces documents à la très aimable obligeance de M. Marcel Fosseyeux, direc leur des archives de l'Assistance publique, à qui nous adressons ici nos plu sincères remerciements.

(3) Louis de Bourbon, duc d'Enghien, petit- fils du grand Condé, marié e: 1685 à Mlle de Nantes.

maison est devenue un véritable petit palais de cristal ; ne trouvez-vous pas que ce sont les lieux saints aux Infidèles (1)? »

(1) Cf. MoNMERQUÉ, Lettres de Madame de Sévigné, t. X, p. 264. — Ni A. Walckenaer ni Desnoiresterres n'ont connu la petite maison de la rue Rousselet. Walckenaer dit inexactement que Mme de la Sablière mourut aux Incurables, et que sa maison de campagne fut possédée par M. le Duc. Il ne s'agit ici ni d'une maison de campagne, ni de la Folie-Rambouillet (qui, contrairement à ce qu'ont pensé nos deux auteurs, ne fut possédée ni par M. ni par Mme de la Sablière), ni de l'appartement de la rue Saint-Honoré, ni de l'appartement des Incurables. — Cf. Walckenaer, Histoire de la Fontaine, 3« éd., p. 557 et note 3, et p. 558 ; — Desnoirestebres, les Cours galantes, t. III, p. 329 et note 2.

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