‹ Madame de La SablièreChapitre 17 sur 104 · LES ENFANTS DE M^^^ DE LA SABLIÈRE (NICOLAS DE RAMBOUILLET · texte numérisé non relu

LES ENFANTS DE M^^^ DE LA SABLIÈRE (NICOLAS DE RAMBOUILLET

Nicolas de Rambouillet de la Sablière. Son mariage avec Louise Henry de Cheusses ; son érudition. Il publie les Madrigaux de son père et t s'enfuit, à la révocation de l'Edit de Nantes, en Danemark et en Angleterre. — Description d'un curieux bijou. — Testaments de M. et de Mme de la Sablière ; leurs terres sont restituées à leur j fille, Renée de Rambouillet. — Mariage de cette dernière avec Charles * Trudaine de Montigny, prévôt des marchands. — Illustrations de leur descendance. — Postérité de Nicolas de Rambouillet en Angleterre.

Il nous reste à parler de Nicolas de Rambouillet, seigneur de la Sablière, du Plessis, de l'Alleu, de Cheusses et de la Jarrie, seul fils d'Antoine de Rambouillet et de IVtarguerite Hessein. Il fut baptisé à Charenton le 10 février 1656. Par son testament du 13 avril 1679, son père lui attribuait le Plessis- Rambouillet, en Beauce, terre estimée 100 000 livres qu'il substituait à son petit- fils (1).

Le 20 juillet 1679, Nicolas épousait au temple de Charenton Louise-Madeleine Henry, fille de Jacques Henry, châtelain de Cheusses et Coudun, et de Renée de Lauzeré, et nièce de Mmes de Susannet de la Forest, de Culan, de Bejarry et de Bellefonds. C'était un beau parti, riche de 30 000 livres de rente. Mme de la Sablière, qui assistait au mariage, signa le contrat (2) avec ses parents Muysson, de la Mésangère, des Réaux, Menjot et Courcillon. Les époux habitèrent rue Neuve-des-Fossés-Mont-

(1) Cf. Pièces justificatives, n» XIV.

(2) Cf. Pièces justificatives, n» XVI.

martre, paroisse Saint-Eustache, la maison familiale, et, le 23 octobre, La Sablière et ses sœurs reçurent d'Antoine Menjot, leur grand-oncle, exécuteur testamentaire de leur père, 425 000 livres, qui leur permirent d'acquitter les dettes de ce dernier (1).

Nicolas, érudit modeste, fournit à Bayle des remarques critiques sur plusieurs sujets intéressants (2). De retour à Paris après un voyage en Hollande, le 17 août 1684, il lui adressait, en échange de ses journaux, des observations qui témoignent d'un goût sûr et d'une scrupuleuse indépendance. Nous aimons à l'y voir défendre courageusement l'illustre protégé de sa mère. Ce fut Nicolas qui publia en 1680, à Paris, chez Claude Barbin, la première édition des Madrigaux de La Sablière, réédités la même année par les Elzévir en Hollande, puis à Lyon par Thomas Amaury en 1681, et par Louis Montfort à Liège en 1687. D'autres madrigaux restaient encore inédits en 1714 (3).

Lors de la Révocation, La Sablière et sa femme se révélèrent intraitables. « A l'hostel de Rambouillet, dit une note policière adressée à M. de la Reynie, lieutenant civil, M. Nicolas de Rambouillet, sieur de la Sablière et du Plessis, aagé de trente anSj, natif de Paris, persiste en la religion prétendue réformée. Dame Louise-Madeleine Henry, épouse dudit sieur de la Sablière, aagée d'environ vingt-quatre ans, native de la Rochelle, persiste en la religion prétendue réformée. Ont trois enfants, sçavoir : Renée-Madeleine de Rambouillet, aagée de quatre ans et demy ; Anne-Marguerite, aagée de deux ans et demi ; Marie- Henriette, aagée d'un an, norie en Beauce, près la terre de la Sablière, à quatre lieues de Chartres, tous trois élevés dans la religion prétendue réformée. Suzanne Thibault, native de Maran près de la Rochelle, aagée de quarante ans, servant

(1) Quittance reçue par Bouret, notaire à Paris (étude de M« Charpentier QO taire à Paris).

(2) Cf. Lettre de M. de la Sablière à M. Bayle dans les Essais hebdomadaires 9ur plusieurs sujets intéressants, par M. DuPUY, seconde semaine, Paris, Ganeau, 1730, in-8°, p. 124-126. — Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savants de f Europe, janvier-mars 1731, t. VI, 1^ partie, Amsterdam, Wetsein et Sraitb, in.l6, p. 332-339.

(3) Cf. Lettres choisies de M. Bayle, Rotterdam, Fritsch et Bohm, 1714, in-12, U I, p. 141, note 3.

fl4 MADAME DE LA SABLIERE

de gouvernante aux enfants dudict sieur de la Sablière », persiste de même (1).

Nicolas fut mis à la Bastille en exécution d'un -©rdre daté du 12 janvier 1686. « Je vous envoie, écrit Seignelay à M. de Harlay, procureur général, l'ordre pour faire mettre M. de la Sablière à la Bastille, et la dame Misson aux Ursulines ou aux Nouvelles Catholiques, ainsi que vous l'estimerez plus à propos (2). »

Le 13 mars, « trois jeunes dames de la religion sont arrestées habillées en cavaliers. Ce sont Mme de la Sablière et Mlles de Forest et de Chais (3). »

Nicolas réussit à sortir de prison le 17 janvier, et s'enfuit avec sa femme à Copenhague. Malheureusement ses filles étaient restées en France. Mme de la Sablière, leur grand'mère, chez qui elles avaient été d'abord placées, avait sollicité le 23 janvier leur admission aux Filles de la Croix (4) ou autres couvents catholiques, mais sa belle- fille avait confié secrètement les deux aînées à l'ambassadeur de Hollande, qui s'était chargé de les lui faire parvenir sûrement. Un billet de Seignelay du 2 avril 1686 nous apprend comment le guide qui devait les conduire à la frontière fut découvert et arrêté.

« En faisant recherche dans Paris de quelques gens de la R. P. R. qui s'étoient cachés à dessein de sortir du royaume, on a trouvé dans une auberge deux enfants du sieur de Rambouillet de la Sablière, qui étoient depuis deux mois entre les mains du nommé Detry, hollandois, lesquels lui avoient été remis par un sieur Mau (ou Molle), secrétaire de l'ambassade de Hollande. »

Du Thry, réfugié bordelais, accusé d'abus de passeport,

(1) Bibliothèque nationale, Ms. fr. 7051, fol. 169. — A, Jal, dans son DiC' tionnaire de biographie et d'histoire, a rectifié à tort Hessin au lieu de Henry.

(2) Archives nationales, E 3362, 3372; 01 30, fol. 21. — F. Ravaisson, Archives de la Bastille, Paris, Durand, 1876, in-8o, t. VIII, p. 383. Une note de la page 381 date l'ordre d'entrée de La Sablière à la Bastille du 5 janvier 168^ [et non du 12], et l'ordre de sortie du 4 août 1687. — Proceedings of Hugueneê Society of London, t. VIII, p. 84. ï

(3) Lettres historiques et anecdotiques écrites de Paris, Bibliothèque nationale/ Ms. fr. 10265, fol. 116.

(4) Archives nationales, 01 30, p. 21 ; 01 31, p. 197. — Lettre de Seignelay du 2 août 1686, citée par O. Douen. <

fut emprisonné au For-l'Évêque, et on lui fit son procès (1).

Les biens des fugitifs furent confisqués, mais, grâce à Mme de Maintenon (si Jal est bien informé), le roi restitua bientôt aux deux demoiselles de la Sablière restées en France la propriété des terres de la Sablière (ci-devant du Plessis- Cherville), du Plessis-Fèvre, de Lancé, du Tertre et de Tronchay-Gallet, le tiers de la maison de la rue des Fossés-Montmartre et les autres biens de leurs père et mère. Le brevet, signé le 28 mai 1686, à Versailles, fut renouvelé le 1^^ janvier 1688 (2).

Les parents maternels des jeunes filles furent rigoureusement poursuivis. Renée de Lauzeré, dame de Cheusses, leur aïeule, fut internée dans un couvent où la dame de Lonné n'obtint qu'à grand'peine, le 22 mai 1686, l'autorisation de conférer avec elle (3).

La Sablière séjourna quelque temps à Copenhague, où il fut très généreusement accueilli par le roi, qui lui accorda, antérieurement à 1698, la charge de conseiller d'État. Il passa depuis en Angleterre et s'établit à Londres. Nous l'y trouvons en 1703 et 1704 distributeur de la « Royale Bonté », et de 1718 à 1720 directeur de l'hôpital français de la Providence. Le roi George I^ le pourvut, le 18 avril 1716, d'une pension de 150 livres (8 750 francs), payable sur les fonds qui viendraient à vaquer par l'extinction des pensions antérieurement données aux réfugiés. Louise-Madeleine de la Sablière reçut ce secours pendant tout son veuvage de 1723 à 1731 (4).

(1) Cf. O. DoUEN, la Révocation de V Édit de Nantes à Paris, Paris, Fischbacher, 1894, in-4o, t. II, p. 431, 47!, et t. III, p. 258, 260.

(2) Bibliothèque nationale, Ms Clairambault, vol. 556, pièce 13. — A. Jal, Dictionnaire de biographie et d'histoire, 2« éd., Paris, Pion, 1872, in-8o, article « La Sablière », p. 742. Marie- Henriette n'est point morte en nourrice comme le dit Jal.

(3) Archives nationales, 01 30, p. 24, 179 (13 janvier 1686).

(4) E. Haag, la France protestante, article « Rambouillet ». — Will. A. Shaw, t The English Government and the relief of protestant réfugies », Proceedings of Huguenot Society of London, t. V, p. 407, 418, 422. — Giraud Browning, « Oa the origin and early history of the French protestant hôpital (La Providence)... », id., t. VI, p. 62, 70; t. VIII, p. 208, 209. — Napoléon Peyrat identifie notre Nicolas de Rambouillet avec un imaginaire Nicolas, marquis de Rambouillet, issu de la maison d'Ang.mnes, éteinte à cette date, et le château de Rambouillet avec la Folie-Rambouillet. M. John Whitaker, qu'il cite, n'avait aucune raison de revendiquer le château de Rambouillet, qui n'avait appartenu ni à Nicolas de Rambouillet ni à sa famille. Cf. Histoire des pasteurs du désert depuis la révo-

Mrs Somes, petite-fille de Nicolas de Rambouillet, possède un bijou de son aïeul qu'elle nous a très aimablement communiqué.

C'est un cachet d'argent à trois faces, pivotant sous une tige artistement ciselée. La première face porte un écu ovale, de style rocaille, chargé de trois colombes, posées 2 et 1, e=t timbré de la couronne de marquis (ce sont les armes de Rambouillet) ; la seconde, un chiffre surmonté d'une même couronne ; la troisième face mérite une description plus détaillée.

J'y distingue une allée bordée d'arbres, dont l'entrée est fermée par une large grille. Au centre, s'ouvre une porte, surmontée d'un fronton. L'autre extrémité de l'allée est bornée par un pavillon percé d'une autre porte cintrée.

Sur l'entrée principale est tendu un filet qu ad r angulaire. Un oiseau s'en échappe en y laissant quelques plumes.

La légende est empreinte d'une amère résignation :

Les pertes ne sont rien quand on sort d'esclavage.

Quant au paysage, il rappelle avec une étrange fidélité la Veue de Rambouillet^ proche la porte Saint- Antoine, gravée par Israël Silvestre au dix-septième siècle. Même grille, même allée, même construction au bout de l'allée, percée d'une porte cintrée. Nicolas n'avait pu s'isoler de l'image de la Folie-Rambouillet, où il avait passé les bons jours de sa jeunesse.

Ce précieux objet ne trahit-il pas la souffrance du malheureux exilé?

Le 8 mai 1717, Nicolas de Rambouillet, « absent de sa patrie pour cause de religion », dicte ses dernières volontés à Philippe Mesnard, pasteur de Saint- James Westminster (1). II meurt dans la foi à laquelle il a tout sacrifié, et déplore que

cation de V Édit de Nantes jusqu'à la Révolution (1685-1789). Paris, Marc Aurèle, 1842, t. II, p. 69.

(1) Il ne faut point s'étonner de voir figurer Philippe Mesnard dans presque tous les actes souscrits par les Rambouillet à Copenhague et à Londres. Ce Philippe Mesnard, pasteur à Saintes en 1685, suivit La Sablière dans toutes les étapes de son émigration. Il obtint de Charlotte-Amélie, reine de Danemark, la charge de ministre de l'église française de Copenhague, qu'il exerçait encore en 1698. Vers 1700, il vint avec La Sablière s'établir à Londres, où il fut ministre de la chapelle française de Saint- James du Palais, distributeur de la Royale Bonté et secrétaire de l'hôpital français de la Providence. Il mourut en 1737. Cf. Proceedingg of the Huguenot Society of London^ vol. VI, p. 43 à 49.

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l'état de ses affaires ne lui permette pas de remplir les clauses de son contrat de mariage. Il institue sa femme sa légataire universelle.

Cruellement opprimé, sans espoir d'obtenir justice, il a vu tous ses biens attribués à sa fille aînée, Mme Trudaine, ravie tout enfant à son affection. Aussi veut-il que la fortune de sa femme soit uniquement partagée entre ses trois enfants, Antoine, Charles et Marie-Henriette de Rambouillet, qui demeurent avec lui en Angleterre.

Il n'a garde pourtant d'oublier leur aînée, et, en lui léguant un objet d'une valeur de deux guinées, il l'exhorte avec une ferveur touchante, avec toute la tendresse qu'il lui porte et dans l'intérêt de son salut éternel, à réfléchir sérieusement sur l'infortune qui l'a éloignée de sa famille et sur les conséquences de cette cruelle séparation. Il la conjure de restituer, autant qu'il est en son pouvoir, à sa mère, à ses frères, sœur et parents paternels et maternels, tous les droits qui lui ont été injustement adjugés, afin que sa conscience n'en soit pas chargée devant Dieu qui lui en demandera compte comme aux auteurs et instigateurs de cette injustice, auxquels généreusement il prie son Créateur de pardonner leur iniquité (1). I Ce poignant appel fut-il entendu de l'opulente patricienne, bénéficiaire inconsciente d'un si inexorable despotisme?

C'est peu après 1717, et avant 1723, que mourut à Londres Nicolas de Rambouillet. Sa veuve, Louise-Madeleine Henri, paroissienne de Saint- James Westminster, testa douze ans plus tard, le 20 août 1729, en présence du même Philippe Mesnard. Elle légua 300 livres sterling à ses quatre petits-enfants de Boisragon, 100 livres sterling à Henri de Boisragon, son filleul, im bijou de 20 livres à Mme Trudaine, 70 livres à son plus jeune fils Charles-Guillaume de Rambouillet, et la totalité le ses autres biens à Antoine de Rambouillet, son fils aîné, [ju'elle élut pour exécuteur testamentaire (ou à son défaut 2harles-Giiillaum.e, son second fils). Ces chiffres prouvent que a testatrice ne disposait plus d'une fortune considérable.

Elle donna depuis par un codicille du 27 janvier 1734 à son

(1) Book Buckingham. Probat Office, Somerset House (Angleterre).

petit-fils et filleul, François de Rambouillet, qui mourut à six ou sept ans, une somme de 100 livres, et à Mlles Dabillon du Port-Neuf, pauvres réfugiées françaises, un cadeau de 20 livres. Un autre codicille du 3 février suivant constituait à son cousin de Beilefonds une rente viagère de 5 livres, et quelques legs à ses deux servantes.

Elle était morte le 25 février 1734 (1), date où ses testament et codicilles furent enregistrés à Londres, par John Bottesword, maître conservateur et commissaire de la Cour des Prérogatives de Cantorbéry, qui reçut le serment d'Antoine de Rambouillet, esq., fils aîné et exécuteur testamentaire de sa mère.

Trois filles étaient nées du mariage de cette dernière avant la Révocation : Renée-Madeleine [la future madame Trudaine], enfermée en 1686 au couvent des Filles de la Croix du faubourg Saint-Antoine ; Anne-Marguerite, baptisée à Charenton le 23 avril 1683, détenue en 1686 dans une maison particulière de la rue Bourg-l'Abbé, qui vivait encore le 25 janvier 1687 et n'existait plus le 5 août 1696 (2) ; et Marie- Henriette, baptisée à Charenton le 8 décembre 1684, que nous trouvons en nourrice, l'année suivante, dans une ferme voisine de la Sablière en Beauce, à quatre lieues de Chartres (3). Jal, dont les affirmations ne sont pas toujours sufïisamment contrôlées, affirme qu'elle y mourut (4).

(1) Et probablement dès le 22 février, jour où ses dernières volontés furent traduites de français en anglais aux « Doctors Gommons » par Philippe Cres pigny, notaire public. Les testaments de M. et de Mme de la Sablière m'ont été communiqués par Mlle Ida- H. de Layard.

M. Georges Whitaker écrivait en 1826 que Mme de la Sablière avait joui des honneurs du tabouret à la cour de George III, et qu'elle avait abandonne son titre et sa résidence en Angleterre en 1730, ce qui est inexact, puisqu'elle habitait encore Londres en 1734.

(2) Bibliothèque nationale, Suppl. fr. (1691-1694), n° 791.4, et fonds fr. 7053 fol. 166. — O. DouEN, la Révocation..., t. III, p. 258-260.

(3) Titre nouvel délivré devant Bouret, notaire, le 25 janvier 1687, par les mineures de Rambouillet à Antoine Le Vasseur, relatif à la métairie du BoL' du lieu de la Sablière. Le tuteur honoraire des mineures était alors Nicolas d< Monceaux, sieur de l'Estang, colonel de cavalerie, et leur tuteur onéraire Pierr» Buignon, qui tous deux donnèrent le 1®' février suivant, devant Douet et Robil lard, notaires à Paris, à François Fillelin, la gérance de la Sablière et autre: terres situées dans la paroisse de Saint-Germain-le-Gaillard, aux pays chartraii et du Perche (étude de M® Charpentier, notaire à Paris). — Cf. A. Jal, Die tionnaire de biographie et d'histoire, p. 742.

(4) Cf. Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, p. 399. — Il ne fau

Cette assertion est inexacte. Marie- H endette réussit à fuir à l'étranger, où elle retrouva ses parents. Elle y vécut paisiblement jusqu'au jour où elle consentit, à l'âge de vingt-neuf ans, à épouser un émigré comme elle, Louis Chevaleau, chevalier, seigneur de Boisragon, âgé de quarante-sept ans, colonel de dragons au service de la reine d'Angleterre, fils de Jean Chevaleau, aussi seigneur de Boisragon, et de Louise de Marconnay, et veuf de Louise Royrand de la Grange. Leur contrat de mariage fut reçu par Dufour, notaire à Londres, le 19 décembre 1713 (1). Son mari lui constitua un douaire de 50 livres et ses parents lui donnèrent en dot 800 livres sterling, sans préjudice de ses droits sur les biens qu'ils possédaient jadis en France.

Le 21 décembre, Philippe Mesnard, pasteur de la chapelle française de Saint-James Westminster, bénit le mariage des deux époux en présence d'Antoine et de Charles de Rambouillet, tous deux frères de la future.

Louis Chevaleau, gentilhomme huguenot de la province de Poitou, prisonnier à la Rochelle et à Paris aux jours de la Révocation, s'était battu à la Boyne et à Linden au service de la Hollande, et avait conquis en Angleterre les grades d'exempt des gardes et de lieutenant-colonel de cavalerie. Il mourut en 1729, laissant de son second mariage deux fils (2) et trois filles, dont l'une, Suzanne-Henriette Chevaleau, épousa Daniel-Pierre de Layard, médecin de la princesse douairière de Galles et fils du major Pierre de Layard, réfugié français (3). De lui descendent au troisième degré Mrs Somes, née Caroly de Layard, et au quatrième, M. Raymond de Layard et

pas confondre la terre de la Sablière avec celle du Plessis-Rambouillet, située paroisse de Courville en Beauce.

(1) La future y est dite : « née à Paris, fille de messire Nicholas de Rambouillet, chevalier, seigneur de la Sablière, conseiller d'État de S. M. le roy de Danemarc et de Norwège, et de dame Louise Magdeleine Henry. »

(2) Le nom de Boisragon est actuellement représenté en Angleterre par MM. Guy Hudleston Chevaleau de Boisragon, né en 1864, major, et par Allan Maxwell Chevaleau de Boisragon, cousin germain de Guy, né en 1860, capitaine, fils de deux majors généraux de l'armée anglaise, descendant au 4" degré de Louis Chevaleau de Boisragon et de Marie-Henriette de Rambouillet de la Sablière. Cf. Beatjchet- Fille au, Dictionnaire historique et généalogique des familles du Poitou, 2« éd., Poitiers, Oudin, 1895, in-S», t. IL p. 425.

{3) Cf. Ida H. Layard, « Chronicles of the Boisragon family d, Proceedings of Huguenot Society oj London, t. II, p. 7, 105; t. VI, p. 95; t. IX, p. 254.

Mlles Florence et Ida de Layard, enfants du lieutenant général Frédéric-Pierre de Layard et neveux de M. Henry de Layard, ambassadeur d'Angleterre à Constantinople et chevalier de la Légion d'honneur. C'est à la gracieuse obligeance de Mlle Ida de- Layard, si fidèle au souvenir de ses origines françaises, que je dois tous les documents que je possède sur la famille de la Sablière en Angleterre. Qu'elle me permette de lui en exprimer ici ma très vive et respectueuse gratitude.

Renée-Madeleine de Rambouillet, troisième fille de Mme de la Sablière, survécut à sa sœur Anne-Marguerite. Baptisée le 8 décembre 1680, pensionnaire en 1687 au couvent des Filles de la Croix, elle y fut élevée dans la croyance catholique, et placée, conformément aux lettres patentes du 11 septembre 1692, sous la tutelle honoraire de son cousin Paul Tallemant, prieur d'Ambierle. La terre de la Sablière et les biens confisqués par le roi lui furent restitués, comme on l'a dit plus haut, en 1686 et 1688. Son tuteur onéraire, Henri Bouzeré, bourgeois de Paris, la représentait, en 1696, au partage des biens de Mme Muysson, et il est permis de croire qu'elle et Mme de Noce restituèrent aux enfants de leur sœur et tante la fortune qui leur fut alors si injustement attribuée. Elle hérita aussi, en 1699, de son aïeule maternelle Renée de Lauzeré (1).

Son tuteur pourvut sans retard à son établissement. Elle épousa dans l'église Saint-Eustache le 8 février 1701 (2), en présence de sa grand'-tante des Réaux (Elisabeth de Rambouillet), Charles Trudaine, seigneur de Montigny-Lencoup (3) en Brie et de Champigny, fils de Charles Trudaine, maître des comptes, et d'Anne Jolly de Champigny. Madeleine lui apportait les terres de la Sablière, Lancey, la Leu, Cheusses, Fronsac, le Toillon, l'Héroudière, la Quinevière et la Jarrie, et nous voyons les descendants de la maison de Cheusses

(1) Dom BÉTENGOUBT, Noms féodaux, 2» éd., Paris, Schlesinger, in-8°, t. IV, p. 5.

(2) Mrs Somes, née Caroly de Layard, demeurant à Bath, possède un portrait de Mme Trudaine en toilette de mariée.

(3) Canton de Donnemarie-en-Montois, Seine-et-Marne. C'est à la vente de la bibliothèque du château de Montigny que M. de Châteaugiron acquit en 1803 le manuscrit des Historiettes de Tallemant des Réaux. Cf. Historiettes, t. VIII, p. 1 et 39.

plaider contre elle, en 1728, au sujet de plusieurs de ces terres (1).

Charles Trudaine, conseiller au parlement de Paris, conseiller d'État, maître des requêtes, intendant de Lyon et de Dijon, appartenait lui-même à une famille considérable dans la finance. M. E. Choallier a retracé les différentes phases de sa vie avec une grande autorité (2). Nous nous contenterons donc d'indiquer brièvement les faits principaux de sa laborieuse existence.

C'était un huguenot converti, juste, estimé, d'un patriotisme éclairé, à qui, par une faveur spéciale, le roi avait permis, en 1685, de résider pendant six mois en Angleterre, contrairement à ses ordonnances (3). Sa sœur était la femme du chancelier Voisin. Prévôt des marchands en 1706, il s'honora grandement douze ans plus tard en protestant contre l'improbité des financiers et les audacieuses combinaisons de Law, ce qui lui valut la disgrâce-du régent. Il perdit sa place, dit E. Choullier, parce qu'il fut « trop honnête homme ». Saint-Simon (peu flatteur à l'ordinaire) le proclame « grand justicier pour qui n'est pas de ses amis, pétri d'honneur et de justice » (4). Il mourut le 21 juillet 1721, à l'âge de soixante et un ans, et sa femme le 20 décembre 1746, dans 3a soixante-dixième année. « Sa vertu, sa piété, sa douceur, le îhoix de ses amis, l'agrément de son esprit, l'avaient fait rechercher dans la société et respecter du public (5). »

[ (1) Mémoire pour les Demoiselles Benendy et consors, intimés et demandeurs, \^ontre Mme Trudaine, appelante et défenderesse, J.-B. Lamesle, 1728, 4 pages in-folio.

(2) Cf. E. Choullier, les Trudaine (extrait de la Revue de Champagne et ,^rie), Arcis-sur-Aube, L. Frémont, 1884, in-8o, étude très intéressante et très

■empiète sur la famille Trudaine.

(3) Archives des Affaires étrangères, France, secrétariat, 1685, vol. coté 235, ». 136.

(4) [A. MoRELLET], Mémoire pour les citoyennes Trudaine, veuve Micault, Micault, euve Trudaine, et le citoyen vivant Micault-Courbaton, Paris, Marit, an III, a-S», p. 70. — Saint-Simon, Mémoires, éd. Cheruel, in-12, t. XVII, p. 104

(5) Le maréchal de Villeroy prononça devant le roi et devant le régent un ong et magnifique éloge de Trudaine. E. Choullier, La Fontaine Trudaine à ^ontigny-Lencoup, Provins, Le Hériché, 1877, in-8o, p. 2. — Cf. l'épitaphe de Ime Trudaine, Pièces justificatives, n" XIX. — Mercure de France, décembre \1 1*6,

i ol. I, p. 192, 193. Renée-Madeleine de Rambouillet y est dite inexactement jrrière- petite- fille de Nicolas de Rambouillet et d'Anne Gangnot (au lieu de Catherine Bigot). Cet article renvoie à V Histoire des maîtres des requêtes^ non

De leur mariage étaient nés cinq enfants : Daniel-Charles ; Frédéric-Charles, seigneur de Lauzières, sous-lieutenant des chevau-légers de la compagnie d'Orléans, mort le 14 décembre 1731, à vingt-neuf ans (1) ; Elisabeth-Marguerite, mariée le 5 janvier 1723 à Anne-César-François de Paris, marquis de Ponceaux, président en la chambre des comptes, morte à l'âge de vingt-sept ans, le 4 juin 1729 ; Agnès- Madeleine Trudaine, qui épousa, le 15 août 1731, Jean- Hector de Fay, marquis de la Tour-Maubourg, maréchal de France, mourut à vingt-huit ans, le 4 août 1737, et fut mère de Louise-Madeleine de Fay, depuis femme de Charles-François de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry ; et une religieuse du couvent de Sainte-Elisabeth de Paris.

Daniel-Charles (le Grand Trudaine), seigneur de Montigny- Lencoup et Champigny, l'aîné des enfants de Renée-Madeleine de Rambouillet, né en 1713, mort en 1769, ami de Vincent de Gournay et de Bernard de Jussieu, fut le digne successeur' de son père. Conseiller au Parlement, maître des requêtes, conseiller d'État, intendant de justice en Auvergne et intendant des finances, directeur des fermes générales, membre des conseils des finances et du commerce, de l'Académie des sciences, et directeur de l'Agriculture, du Commerce et dei Ponts et Chaussées, il favorisa la liberté dans ses services, s( montra l'adversaire résolu de la corvée, fit construire de belles routes et de magnifiques travaux d'art en Orléanais et ei Anjou, fonda l'École des Ponts et Chaussées et restaura, er 1749, son château de Montigny. Trudaine fut universelle ment aimé et respecté ; il avait exempté ses vassaux dej droits féodaux qui lui étaient dus et installé autour de lu de nombreuses manufactures. André Chénier l'a célébré dan| ces vers :

Dirai-je ces travaux, source de l'abondance, Ces ports où des deux mers l'active bienfaisance

parue, et au Nobiliaire de Picardie, Recherche du sieur de Rousseville-Villier, procureur du roi sous les ordres de M. Bignon, iatendant de justice Amiens (1668-1701).

(1) Cf. son épitaphe : E. Choxtllebb, les Trudaine, p. 10, 52.

Anime les tribus du rivage lointain

Que visite Phœbus le soir et le matin?

Dirai-je ces canaux, ces montagnes percées,

De bassins en bassins ces ondes amassées

Pour joindre au pied des monts l'un et l'autre Thetys?

Et ces vastes chemins en tous lieux départis.

Où l'étranger à l'aise achevant son voyage

Pense au nom des Trudaine et bénit leur ouvrage (1)?

Daniel laissait de Marie-Marguerite Chauvin, fille de Michel Chauvin, conseiller au Parlement, et de Marie-Catherine de Bragelongne, morte à Paris à l'âge de vingt-trois ans et qu'il avait épousée en 1727, deux fils et trois filles :

Amable-Charles Trudaine, le second de ces fils, prit le nom de la Sablière et mourut à Vàge de seize ans (2). Elisabeth, sa sœur, fut mariée à Girard Carbon, procureur général au conseil supérieur du Cap à Saint-Domingue, et leur fille, Marie-Charlotte, s'unit, en 1774, à François-Félix Dorothée de Balbe, duc de Crillon (3), maréchal de camp.

Jean-Charles-Philibert Trudaine, seigneur de Montigny, frère aîné d'Amable, né en 1733, conseiller au Parlement, maître des requêtes, adjoint à son père dès 1759, fut comme lui intendant général des finances, membre des conseils des finances et du commerce, érudit, lettré, « juste, désintéressé et noble sans faste » (4). Il avait refusé de recevoir du roi les appointements de ses nombreuses dignités. Élève du mathématicien Clairault, il étudia la physique et la chimie, écrivit un éloge de son père, et composa, s'il faut en croire Collé, à l'âge de vingt-six ans, une comédie intitulée le Jaloux puni,

(1) André Chénier, Hymne à la France. Cf. E. Ma.nuel, Œuvres poétiques d'André Chénier, Paris, Jouaust, in-12, p. 254, 255. — Ije portrait de Daniel Trudaine a été gravé par L.-C. de Carmontelle en 1761. — Cf. E. Choullieb, les Trudaine, p. 11-19.

(2) Cf. l'épitaphe d'Araable Trudaine. Pièces justificatives, no XX.

(3) Saint-Allais, Nobiliaire général, Paris, Bachelin-Deflorenne, 1875, in-8«» t. X, p. 263. — Comte Léonce de Montbbison, Mémoires de la baronne d'Oberkirch, Paris, Charpentier, 1880, in-12, t. II, p. 250.

(4) Marquis de Condorcet, Éloge des académiciens, 1799, in-12. « M. de Montigny l'accompagna dans ces voyages utiles. Quoique beaucoup plus jeune que M. Trudaine le père, il étoit son ami ; il le fut alors du fils ; et cet exemple rare prouve qu'aucun des trois n'avoit les défauts de son âge. » — Cf. A. Condorcet, O'Connor et M. -F. Arago, Œuvres de Condorcet, Éloge de M. Trudaine, Paris, Didot, 1847, in-8o, t. II, p. 212.

qui fut jouée dans la grande salle de spectacle du château de Montigny. Économiste distingué, directeur des subsistances, il favorisa aux dépens de sa propre popularité la liberté du commerce ; émule et confident de Turgot et ami de Voltaire (1), il combattit énergiquement les abus, rêva d'établir un impôt unique, supprima la corvée, les maîtrises, les jurandes, et fut, bientôt après, disgracié par Necker. Il reconstruisit son village et y amena généreusement l'eau nécessaire aux habitants. Veuf sans enfants de Françoise Gaigne de Périgny, fille de Jean Gaigne de Périgny, maître des requêtes, et d'une Lamoignon, il prit pour seconde femme, en 1761, Anne-Marie Bouvard de Fourqueux, belle-sœur de M. d'Invault, contrôleur général des finances, et fille de Michel Bouvard de Fourqueux, qui fut aussi intendant et contrôleur. Philibert mourut le 5 août 1777, frappé d'apoplexie dans son carrosse, sur le chemin qui conduit du château de Montigny à la ferme de Grandchamp, et fut enterré dans l'église paroissiale (2).

Il laissa deux enfants, élèves du collège de Navarre, aimés; de tous et bien dignes de l'être. L'aîné, Charles-Louis, seigneur de Montigny, né en 1765, fut un fervent agronome, un savant bibliophile et un artiste apprécié, protecteur de David, qui peignit en 1787, à son intention, et non sans une divination quelque peu troublante, le célèbre tableau de la Mort de Socrate. Il épousa, en 1789, Marie- Josèphe-Louise Micault de Courbeton, fille de Jean Micault, contrôleur général des poudres, président au parlement de Dijon, et de Marie-Françoise Trudaine du Plessis-le-Roi, fut élu chef de bataillon de la section des Champs-Elysées, chef de divii sion du district de Provins (3), arma des volontaires, fit partie

(1) « La mort de M. Trudaine, écrivait Voltaire le 12 août 1777, comble mon désespoir et achève ma vie. » Correspondance générale. Lettre à M. de VainesJ

(2) Il mourait fidèle aux traditions de sa race : « Être toujours juste. » — Cf, son épitaphe : E. GhotjllieRj les Trudaine, p. 19-35, 52 ; La Fontaine Trudaine, p. 5. — La belle bibliothèque de Montigny, dont la « Notice » fut imprimée à Paris chez Merigot en 1777, fut vendue. Trudaine avait habité, à Paris, un vaste hôtel de la rue des Vieilles- Haudriettes., où sa femme, qui mourut en 1776, recevait la meilleure société. Son portrait avait été gravé par Aug. de Saint-Aubin d'après C.-N. Cochin, en 1774.

(3) [A. MoRELLET], Mémoire pour les citoyennes Trudaine veuve Micault..., p. 72j 73, 79. — E. Ghoullier, les Trudaine, p. 38.

des aristocrates de la « Société de 1789 », et s'installa, au début de la Révolution, rue des Francs-Bourgeois avec son frère.

Celui-ci, Charles-Michel Trudaine de la Sablière, né vers 1766, porta noblement le nom respecté de son illustre aïeule (1), et fut, comme son aîné, avocat du roi au Châtelet, conseiller au Parlement et ami de David et d'André Chénier. Ce dernier avait visité en 1785, avec les Trudaine,

Amis, couple chéri, cœurs formés pour le mien (2),

la Suisse, l'Italie et la Turquie. Tous trois se rallièrent aux doctrines de la Révolution, et en admirèrent les aspirations généreuses, mais ils en réprouvèrent bientôt avec horreur tous les excès. La Sablière publia, en 1792, le Fédéraliste (3), ou collection de quelques écrits en faveur de la constitution américaine, traduits de l'anglais. Ces deux volumes le désignèrent à la vengeance des comités (4). Il quitta Paris, et ce fut « le peintre jeune, aimable et doux », doué d'un véritable talent, que Mme de Chastenay rencontra, en 1793, aux eaux de Forges, où, avec Mmes de la Rochefoucauld et d'Anville, ses parentes, il cherchait en vain à se faire oublier (5).

La Révolution décimait en effet ses meilleures troupes. Les deux frères se réfugièrent à Montigny, où l'on vint chercher le jeune Micault, voué à la mort comme son père. Montigny, déclaré suspect par la section de Bondy,- fut bientôt arrêté lui-même, et La Sablière, qui ne voulut pas l'abandonner, 18 tarda pas à le rejoindre à Saint-Lazare. Ils y trouvèrent \ndré Chénier en bonne et nombreuse compagnie. La Sablière y travailla quelque peu avec Hubert Robert, membre de

(1) M. Walckenaer n'a pas connu bien exactement la parenté de Charles- Michel Trudaine avec Mme de la Sablière. Cf. son édition des Madrigaux de la Sablière, Paris, A. Nepveu, 1825, in-S®, p. xxii, note 1. — Bibliothèque lationale, Ms., Pièces originales, vol. 2892, dossier Trudaine.

(2) Cf. E. Manuel, Œuvres poétiques d'André Chénier, liv. II, Camille; Ulégie XIX, aux deux frères Trudaine, Paris, Jouaust, in-12, p. 165.

(3) Deux volumes in-S», Paris, Buisson, 1792.

(4) DiDOT et Hœfer, Nouvelle biographie générale, Paris, Didot, 1866, in-8<», •. XLV, article « Trudaine >-.

(5) Mémoires de Madame de Chastenay, publiés par Alphonse Roserot, Paris, *lon. 1896, in-80, t. I, p. 165, 307, 314.

l'Académie de peinture. Il eut aussi roccasion d'y rencontrer David, son humble protégé d'autrefois, devenu ardent patriote, qui lui refusa brutalement son tout-puissant appui (1). André Chénier fut immolé le premier (25 juillet 1791). Une conspiration venait d'éclater dans la prison. Déférés au tribunal révolutionnaire, comme « ennemis nés du peuple et complices des conspirateurs », et par conséquent sacrifiés d'avance, les Trudaine n'eurent même pas la liberté de se défendre. C'est en vain que Montigny tenta de sauver son frère chéri : « Ce n'est pas la parole que je prends, clama-t-il à ses juges, c'est le cri de la nature que je fais entendre. » Mais tout fut inutile, et, malgré les efîorts répétés des habitants de Montigny, les deux frères furent condamnés à mort, le 8 thermidor an II (26 juillet 1794), veille de la chute de Robespierre. Sablière eut encore le courage d'écrire :

La fleur laissant tomber sa tête languissante Semble dire au zéphir : Pourquoi m'éveilles-tu?

Zéphir, ta vapeur bienfaisante Ne rendra point la vie à mon front abattu.

Il approche, le noir orage, Sous l'effort ennemi d'un souffle détesté,

Je verrai périr mon feuillage.

Demain le voyageur témoin de ma beauté,

De ma beauté si tôt flétrie, Viendra pour me revoir. 0 regrets superflus 1

Il viendra, mais dans la prairie

Ses yeux ne me trouveront plus (2).

Avant de marcher à la mort, il esquissa, dit-on, surlesmuri de son cachot, un arbrisseau avec la devise ]

Fructus matura tulissem (3).

(1) Suvée a peint à Saint-Lazare deux beaux portraits de Trudaine et d'Andr Chénier. — Cf. [A. Morellet], Mémoire pour les citoyennes Trudaine, veuv Micault..., p. 81, 82, 83. — E. Choullier, les Trudaine, p. 35-45.

(2) Cf. E. Choullier, les Trudaine, p. 44, 45.

(3) [A. Morellet], Mémoire pour les citoyennes Trudaine, veuve Micault. p. 83. — E. Campardon, le Tribunal révolutionnaire de Paris, Paris, Pion, 186( in-80, t. I, p. 537. La commune de Montigny-Lencoup s'honore en conservai] aux Trudaine un reconnaissant souvenir. Cf. les Trudaine, p. 43, 44 ; - E. Choullier, la Fontaine Trudaine, p. 6-8.

L'exécution eut lieu le jour même du jugement à la Barnère renversée (Vincennes). Montigny avait alors vingt-neuf ms, La Sablière, vingt-huit (1).

Leurs biens (Montigny-Lencoup et la Sablière), estimés 2 888 700 livres, furent séquestrés et administrativement iévolus moitié aux descendants de la ligne paternelle, moitié aux descendants de la ligne maternelle des suppliciés (2).

La veuve de Louis Trudaine recueillit le seizième de la succession de son mari.

(1) Le représentant Bernard de Saintes fut accusé d'avoir calomnié ces malheureux. — Mme Trudaine, à qui les biens de son mari, revenant à l'État, furent idjugés sans concurrence, habita quelque temps Montigny et mourut à Genève i l'âge de trente-trois ans. Elle avait donné à l'abbé Sieyès, ami de Trudaine, a belle collection de physique et d'histoire naturelle du château. Le catalogue ie la bibliothèque fut rédigé par Bluet en 1803. — Cf. les Trudaine, p. 45-47.

(2) La liquidation de la succession des frères Trudaine, compliquée par l'interirention de l'État représentant les héritiers émigrés, fut très laborieuse et dura )rès de sept ans.

On procéda, tout d'abord, à la liquidation de la communauté de biens existant ntre Charles-Louis Trudaine et Marie-Josèphe Micault de Courbeton, sa femme ; )uis on fit deux parts égales des biens successoraux, destinées, l'une à la ligne )aternelle, l'autre à la ligne maternelle.

Le partage de la moitié dévolue à la ligne paternelle fut difficile à établir. îUe fut répartie :

10 Quatre huitièmes, entre Elisabeth de Bragelongne, veuve de Joseph Canlaux, conseiller au grand conseil ; Marie-Claude- Françoise de Bragelongne, euve de Louis-François Marandon de la Maisonfort, receveur général à Bourges, t Marie- Françoise (alias Geneviève)-Joséphine Canclaux, mineure, fille de -ean-Baptiste-Camille Canclaux (général en chef de l'armée de l'Ouest) et de eue Claudine-Maria-Alexandrine de Sauvan d'Aramon, descendants des tri. aïeuls des victimes par Marie-Marguerite Chauvin, femme de Daniel-Charles 'rudaine, aïeule des défunts (jugement du tribunal civil de Paris du 13 fructidor .nVII (30 août 1798).

20 Deux huitièmes à Maris- Françoise de Broglie, veuve de Charles- Joseph lobert de Lign rac-Caylus, représentée par Louis-Joseph Robert de Lignéraclaylus, et par Marie-Josèphe-Vincente Rob.Tt de Lignérac-Caylus, femme de *ierre-01ivier de Bougé, ses petits-enfants, et par Gabrielle-Hortense-Marie de laylus, son arrière-petite-flUe. Louis-Joseph de Lignérac et Mme de Roiigé

yant émigré, leurs parts furent dévolues à la République. 30 Un huitième à Maximilienne-Augustine-Henriette de Béthune-Sully, veuve

'Armand-Louis-François-Edme de Béthune-Charost. 4° Un huitième à Marie-Caroline-Rosalie de Baylens de Poyanne, femme d'Élie-

Iharles, chevalier de Talleyrand-Périgord-Chalais (descendance de Charlotte

'rudaine, femme du chancelier Voisin, bisaïeule des victimes). Mme de Tal-

jyrand ayant émigré, sa part fut dévolue à la République. Il semble qu'il ne fut pas fait droit à la requête présentée au mois de janvier

799, à l'administration centrale de Seine-ot-Marne, par Mmes Bon d'Anneville,

e Pillon, Lefebvre de Grainthevill?, nées Scott; de Beauclair, de Béral, nées

Jourgoise de Pommerval, réclamant un huitième comme représentant Renée

.8 Rambouillet, femme de Charles Trudaine, bisaïeule des victimes. La moitié dévolue à la ligne maternelle fut attribuée à une unique héritière,

Ainsi s'éteignit dans le sang ce nom de la Sablière, si cher aux lettrés. La « petite femme » tant dédaignée de la Grande Mademoiselle avait fait souche de vaillants gentilshommes, et c'est dans les maisons de Montmorency (1), de Grillon, de Ghanaleilles, de Pozzo, de Garaman, de Mirepoix, de Polignac et de Clermont-Tonnerre (2) qu'il nous faut désormais chercher la descendance de Reine-Madeleine de Rambouillet.

Mme Trudaine, ayant recueilli, après la mort de sa sœur Anne-Marguerite, la fortune de ses parents, et son autre sœur, Marie- Henriette de Rambouillet, ayant émigré en Angleterre, j'avais pensé que ces deux dames étaient restées les seules descendantesde Nicolas de Rambouillet et de Louise Henry de Cheusses, mais l'inépuisable obligeance de M. N. Weiss, secrétaire de la Société de l'histoire du protestantisme français, m'a permis de rectifier ces hâtives conclusions (3). Nicolas de Rambouillet (indûment qualifié marquis)

Adélaïde -Agnès Bouvard de Fourqueux, femme d'Etienne Maynon d'Invau, tante maternelle des défunts (jugement du 13 fructidor an VII, de l'imprimerie de Knapen, en face du pont Saint-Michel, an VIII, 4 pages in-4o. — Archives départementales de Seine-et-Marne, dossier Trudaine-Scott, coté E 1100, sept pièces). Il lui fut attribué le château de Montigny-Lencoup et ses dépendances, dont hérita, en 1811, sa fille adoptive, Elisabeth-Françoise Bouvard de Fourqueux [dite fiUe naturelle de La Sablière et d'une demoiselle de la L...], femme du comte Le Cornu de Ballivière, officier supérieur, qui le vendit en 1822, pour la somme de 1 566 000 francs, au comte Georges Stacpoole. Le château fut démoli en 1852.

Cette demoiselle de la L... fut probablement « la maîtresse qui enveloppa le pauvre La Sablière d'un filet dans lequel elle l'emporta pieds et poings liés à la campagne », et qui lui fit manquer, en 1791, un mariage avec la sœur du baron de Frenilly. Ce dernier nous apprend que La Sablière, conseiller au Parlement, « jeune, fort considéré, fort riche, était assez laid, mais d'une laideur spirituelle ». Peut-être lui avait-il gardé rancune de son imprudente recherche. Cf. Arthur Chuquet, Souvenirs du baron de Frenilly, pair de France, Paris, Pion, 1909, in-80, p. 140. — E. Chotjllier, les Trudaine, p. 45, 47, 58, 59; La Fontaine Trudaine, p. 6.

La plupart de ces renseignements sur la succession Trudaine m'ont été fournis par M. Ali)ert Catel, possesseur du précieux chartrier de Montigny, que je suis heureux de remercier ici de ses savantes communications et de sa délicate courtoisie.

(1) Descendance du maréchal de la Tour-Maubourg et d'Agnès-Madeleine Trudaine.

(2) Descendance de Girard Carbon et d'Elisabeth Trudaine.

(3) C'est par l'aimable intermédiaire de M. Henri Wagner, que M. Weiss a bien voulu me faire connaître les descendants anglais de Mme de la Sablière. Je lui en reste très sincèrement reconnaissant.

eut en effet, postérieurement à son émigration en Danemark et en Angleterre, deux fils, frustrés en France comme Marie- Henriette, leur sœur, de leurs biens héréditaires.

L'aîné, Antoine-Gédéon de Rambouillet, né, dit-on, à Copenhague, habitait Londres en 1713, à l'époque du mariage de sa sœur Marie- Henriette avec M. de Boisragon. Nous connaissons une lettre qu'il écrivit en 1720 au comte de Stanhope, à qui son oncle de Noce l'avait recommandé, pour obtenir une situation en Angleterre. H fut, en 1725, directeur après son père de l'hôpital des réfugiés français de la Providence (1), puis attaché à la cour de George III, accompagna la princesse royale en Hollande en 1734, lors de son mariage avec le prince Guillaume d'Orange, mourut célibataire au service du stathouder, et fut enterré à la Haye le 15 décembre 1750 (2).

Son testament fut déposé par ses héritiers à la Cour des Prérogatives de Cantorbéry et l'administration de ses biens déférée, le 27 février 1751, à ses neveux, fils de sa sœur de Boisragon (3).

Le second fils de Nicolas de Rambouillet, Charles-Guillaume, fut baptisé à Copenhague par M. Mesnard, pasteur de l'Église réformée, le 8 juillet 1698. La cour manifesta dans cette circonstance l'estime en laquelle elle tenait son père, car noble dame Antoinette, comtesse de Guldenleu, présenta l'enfant au nom de la reine de Norvège (4).

(1) Proceedings of Huguenot Society of London, t. VII, p. 208, 210.

(2) Il était âgé vraisemblablement de 58 ans, et non de 68, comme semble l'indiquer son acte de décès.

Mlle Ida de Layard, sa petite nièce, m'a communiqué son sceau. C'est un cachet d'argent à 3 faces, pivotant sous sa tige ciselée. La première face porte un écu ovale, chargé de 3 perdrix, posées 2 et 1, tenant chacune dans leur bec un épi, tige et feuille, posé en pal. Ce sont les armes de Rambouillet timbrées de la couronne de marquis. Notons qu'elles offrent un mélange des armes d'Antoine de Rambouillet de la Sablière et de celles de Nicolas de Rambouillet, son père, le fameux financier. La seconde face porte une main qui sort des nuages amoncelés au-dessus d'un horizon montagneux (peut-être le détroit). Cette main tient une couronne fermée, fleurdelisée, avec la devise : Vincenti parata? La troisième face porte un arbre, sur lequel sont posées deux colombes, côte à côte, avec la devise : Idem velle, idem nolle. — Charles-Guillaume de Rambouillet portait : d'azur, à 3 perdrix becquetant 3 épis de blé [d'or]. Crête : un faucon ; supports : deux faucons.

(3) « Doctors Commons », bureau des licences légales.

(4) Son père est qualifié dans cet acte « seigneur de la Sablière, du Plessis, du Tertre, Touchay (probablement la Touche), et baron de Lancey » (toutes terres situées près de Courville en Beauce).

Charles voulut s'unir à une émigrée française. Il demeurait à Londres, paroisse de Saint-James Westminster, quand il épousa à Fulham (comté de Middlesex), le 15 juin 1730, Anne du Prat, fille de François du Prat, seigneur du Charreau, et de demoiselle Anne Boucher, paroissienne de Sainte- Marie-le-Bone (1).

Il servit au corps des gardes à pied, et atteignit le grade de colonel. Pendant la détention du maréchal de Belle-Isle à Windsor, en 1744 et 1745, le lieutenant général J. Folliot, qui commandait la garnison du château, eut sous ses ordres le colonel Rambouillet, du premier régiment des Gardes (2).

Il fut parrain, le 18 janvier 1746, de Henri Layard, son neveu, fils de Pierre Layard, directeur de l'hôpital de la Providence à Londres (3), et mourut peu après à Willesden, au comté de Middlesex. Sa veuve, remariée au village de Weston, près Bath (comté de Somerset), le 15 mai 1756, au révérend Arthur Cookson, perdit son second mari en 1781, et s'éteignit à Weston, en 1789, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.

Le malheur s'acharna sur la descendance de Charles-Guillaume de Rambouillet. De 1739 à 1746, il perdit cinq enfants : Louise, François, Charles, Charlotte et Gédéon, successivement inhumés au caveau des Rambouillet, dans l'église paroissiale de Willesden. Deux de ses filles seules lui survécurent :

Marguerite de Rambouillet, qui demeurait à Belmont et fut inhumée au cimetière de Weston, près Bath, le 17 février 1806, dans la même tombe que sa mère et que son beaupère Arthur Cookson (4).

Elisabeth de Rambouillet, née à Willesden en 1745, qui épousa à Croyford (comté de Kent), le 2 novembre 1761, le révérend John Whitaker, issu d'une ancienne famille anglaise et longtemps vicaire de Pembury, où il fut inhumé le

(1) Anne du Prat eut deux sœurs : Madeleine, mariée à Pierre Masères, e1 N..., mariée à N... Chirac. Anne Boucher, leur mère, testa le 29 septembre 1758 léguant à Mme Cookson un tiers de ses biens, et à chacune de ses deux petites filles de Rambouillet, 2 000 livres sterling.

(2) Cf. Daily Advertizer, du 4 février 1748.

(3) Proceedings of Huguenot Society of London, t. I, p. 92 ; t. II, p. 7 ; t. IX p. 251.

(4) Journal de Bath, 1806.

27 juin 1803. Sa veuve, d'abord domiciliée à Sainte-Maryle-Bone, mourut à Sainte-Anne Westminster (comté de Middlesex), le l^'^ janvier 1814.

Cette Elisabeth, la dernière des Rambouillet, avait eu sept enfants (quatre fils et trois filles). L'aîné, Charles Whitaker, major au 21® régiment d'infanterie, décéda célibataire à la Nouvelle- Orléans en 1815, à l'âge de cinquante ans. Trois de ses frères et sœurs subsistaient seuls en 1826, Elisabeth et Charlotte, âgées de cinquante-neuf et de cinquante ans, et Georges Whitaker, né en 1769, qui manifesta la singulière prétention de revendiquer la propriété du château des Rambouillet d'Angennes (1), très distinct, pourtant, des pavillons de la Folie- Rambouillet.

(1) Rambouillet (Seine-et-Oise). Proofs of the claims of Georges Whitaker to the Rambouillet property (12 février 1826). Communiqué par Mlle Ida de Layard. — Napoléon Peybat, Histoire des pasteurs du désert, t. II, p. 69.

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