De Mme de la Sablière à Vahhé de Rancé
Ce 14 mars [16]87.
Je me sers sans préambule, (2) M. T. R. P., de la liberté que vous m'avez donnée de vous demander du secours dans les occasions : je sçay qu'il ne faut point abuser de vostre temps, et je vous demande pardon de celuy que vous emploierez à lire cette lettre. Vous sçavez, (3) M. T. R. P., comme je tiens de vous celuy qui me dirige (4). J'ay eu des peines à subir cette loy quil n'y a que Dieu qui sçache ; je luy ai fait une confession générale dont je pensai mourir à ses pieds. J'ay esté fort longtems depuis ce tems-là, sans le pouvoir regarder et ne l'abordant qu'avec une émotion que je ne puis représenter. Tout cela dans mon esprit, et mesme dans la nature, me paroissoit assez naturel, mais il y a plus de six mois que je suis à luy avec une très grande satisfaction d'y estre, car quoique je me sois fait une loy inviolable de ne point raisonner sur un homme entre les mains de qui je suis par l'ordre de Dieu, puisque j'y suis par le vostre, je vous dirai pourtant que je suis convaincue que c'est (5) le seul qu'il me falloit ; il n'a aucune de ces tracasseries que je craignois tant ; il est trop parfait pour moy; mais je comprens au moins que je
(1) Les variantes indiquées sont celles du manuscrit Feuillet de Gonches. Les dates entre crochets sont restituées.
(2) Mon très révérend père.
(4) Il s'agit du R. P. G...
(5) Là ce.
LETTRES DE MADAME DE LA SABLIÈRE i73
dois devenir telle qu'il me veut. Enfin, mon très révérend père, soit que je ne désire que ce que j'ay, ou que ce soit la vérité, je suis très contente destre sous sa conduite. Cependant cette crainte, dont je vous parle, bien loin de me passer, augmente, et, pour vous abréger, dans ma dernière confession, je me trouvai dans un (1) estât à ses pieds que le sang me monta à la teste, il me prit un saignement de nez, et je souffris ce que je ne puis vous représenter. Il faut, s'il vous plaist, concevoir que dans ce que je luy dis, il n'y avoit matière d'absolution, et qu'il fallut, pour me la donner, qu'il reprit une circonstance de ma vie passée. Si j'avois quelque chose (2) à luy dire de grave, je ne crois pas que je le pusse ; n'ayant rien, je crois que c'est manque de lumière ; enfin c'est un sentiment devant lequel tout raisonnement cesse, c'est que je suis hors de moy dès que je l'aborde. Je n'ose luy dire cet estât au point où il est, quoique je luy en aye dit quelque chose, parceque je crains que cela ne luy fasse de la peine. J'ay donc recours à vostre charité que j'ay éprouvée sans bornes ; je sens qu'un mot de vous me calmera pourvu qu'il me détermine, comme s'il venoit de Dieu mesme. Le respect que j'ay pour vous, et ce que j'en ay ressenti, me fait croire, sans en douter, que je vous dois mon salut ; le seul souvenir que j'ay de vous en plusieurs rencontres, opère sensiblement un effet qui me détermine. Prenés tout (3) cela, M. T. R. P., comme des faits. Je vous demande sur mon état présent un seul mot ; ce sera ma règle ; je le sens et j'en ay besoin. J'ay naturellement l'esprit décisif ; ainsy, que cecy ne vous paroisse point un scrupule ; le respect et la soumission que j'ay pour vous me détermineront sans retour sur quoy que ce soit que vous ayez la bonté (4) d'ordonner, pourvu que ce soit quelque chose de positif. Vous concevez bien, (5) M. T. R. P., que ce que j'ay l'honneur de vous mander est rempli de circonstances et de souffrances dont le détail vous auroit importuné, mais qui ne vous auroit pas mieux fait comprendre mon estât. Je n'ose allonger cette lettre par les très humbles pardons que je devrois vous demander de la hardiesse que j'ay ; je finis donc en vous assurant de mes respects très humbles (6), et de la reconnoissance avec laquelle je serai toute ma vie...
F. Lettre 1. — Publiée en partie par M. A. France (Lettres inédites de Mme de la Sablière à Rancé), dans le journal le
(1) Tel estai.
(2) De grave à luy dire.
(3) Ceci, mon très révérend père.
(4) De m'ordoaaer.
(5) Mon très révérend père.
(6) Très humbles respects.
Temps du 27 septembre 1891, et dans la Vie littéraire^ Paris, Calmann Lévy, 1921, in-18, t. IV, p. 337.