CHAPITRE III
Sa naissance ; son éducation. Le Grand Madrigallier français ; son voyage à Rome ; ses relations avec Conrart et Félibien ; son retour à Paris ; sa dissipation ; ses fredaines ; sa correspondance avec V Inconnue de Richelet.
Antoine de Rambouillet, deuxième fils du financier, seigneur de la Sablière, baptisé à Charenton le 17 juin 1624 (1), ne posséda donc jamais la Folie- Rambouillet. Il reçut une éducation soignée, et son père n'épargna rien pour faire de lui un lettré et un artiste. Aussi, dès sa jeunesse, tourna-t-il fort galamment de jolis vers, et Conrart lui expédia- t-il, « en qualité de secrétaire des muses, le brevet de Grand madrigallier français » (2). Voiture dit de lui « de jolies choses » (3). Fontenelle lui accorde « je ne sais quoi de naïf et d'engageant, beaucoup de force et de délicatesse dans les pensées et dans les expressions, et une certaine politesse naturelle qui sent son homme de qualité » ; Titon du Tillet : « une grande délicatesse d'esprit et tout ce que la galanterie a de plus noble et de plus fm. » Mme de Sévigné, qui a lu ses poésies, les trouve les plus «jolies du monde (4) », et s'il faut en croire
(1) Haag, France protestante, article « Rambouillet » (registres de Charenton).
(2) Richelet, les Plus Belles Lettres des meilleurs auteurs du temps, 1689, in-12» p. 4 ; — Ancillon, Mémoires concernant les vies et les ouvrages de plusieurs modernes célèbres dans la république des lettres, Amsterdam, Wetsteins, 1709, p. 48 ; — Œuvres de Boileau-Despréaux, éd. S. Surin, Paris, Biaise, 1821, in-S®, t. I, p. 303.
(3) Réflexions manuscrites du chevalier de Méré (Antoine Gombaud) communiquées par M. P. Faugère.
(4) [Fontenelle], Recueil des plus belles pièces des poètes français. ..^ depuis Villon
Voltaire, le meilleur juge en la matière, « ses madrigaux sont écrits avec une finesse qui n'exclut pas le naturel » (1). Et, de fait, ils se rapprochent non sans quelque affectation de la manière plus raffinée du dix-huitième siècle :
Contre l'ardeur qui me possède Tous vos desseins sont superflus, Et je n'y sais plus qu'un remède, Iris, c'est de ne vous voir plus :
Mais, hélas ! ce malheur extrême Ne se peut souffrir sans mourir.
Et s'il faut mourir pour guérir.
Excusez-moi si je vous aime (2)
Il composait aussi de jolies chansons :
L'Amour en ces lieux a fait sa retraite :
Son plus doux séjour
N'est plus à la Cour.
Guerriers et galans, prenez la houlette
Venez dans nos bois
Et suivez nos lois.
Nous avons toujours la douce musique
Du chant des oiseaux
Et du bruit des eaux.
Nous dansons au frais, sur le ton rustique
Du doux flageolet,
Le gai menuet.
Chacun au matin va voir sa bergère ;
En propos d'amour
Nous passons le jour; Et quand il nous plaît, la verte fougère
Aux plus doux ébats
Ne nous manque pas (3).
La Sablière avait vingt-trois ans quand son père l'envoya en Italie pour y compléter son éducation. Félibien, l'historiographe du roi, était alors à Rome comme secrétaire de^
jusqu'à Benserade, Paris, Cl. Barbin, 1692, in-S», t. IV, p. 258 bis; — Titon du' TiLLET, Parnasse François, Paris, J.-B. Coignart, 1732, in-folio, GXXII, p. 359 ;■ — Mme DE SÊviGNÉ, Lettres, t. VII, p. 75.
(1 ) Voltaire, Siècle de Louis XIV, Catalogue de la plupart des écrivains français.
(2) Madrigaux de M. D. L. S., liv. VI, p, 344. La plupart de ces madrigaux; furent composés avant le mariage de La Sablière. Cf. au liv. VI, p. 164, un madrigal écrit pendant la Fronde.
(3) Madrigaux de M. D. L. S., liv. V, p. 322.
LA SABLIERE 31
l'ambassadeur. « Un des fils de M. de Rambouillet qui a une si belle maison près de la porte Saint-Antoine, et qui se nomme M. de la Sablière (lui écrit Conrart le 25 septembre 1647), s'en va en Italie. Je lui donnerai une lettre pour vous, par laquelle je vous le recommanderai comme étant son ami et celui de toute sa famille. Servez-lui de guide, je vous prie, et l'obligez en tout ce que vous pourrez. »
« Cette lettre (écrit encore Conrart à Félibien le 26 septembre) vous sera rendue par M. de la Sablière, de qui je vous ai déjà annoncé le voyage à Rome comme une bonne nouvelle. Quand vous le verrez, vous jugerez aisément que j'ai eu raison de vous parler de lui comme j'ai fait, et que c'est moins une importunité qu'une faveur de donner à ses amis la connaissance des personnes qui lui ressemblent. Il m'a promis de faire amitié avec vous, et je l'ai assuré qu'il vous trouverait fort bien disposé de votre côté. Dégagez donc ma parole, je vous en prie, et lui donnez toutes les adresses dont a besoin un nouveau venu en un lieu fort éloigné de sa patrie et où il n'a jamais été. Rendez-lui aussi, s'il vous plaît, tous les bons ofïices que vous pourrez, tant auprès de M. l'ambassadeur (1) qu'en toute autre occasion, et croyez que vous ne me sauriez obliger davantage qu'en l'obligeant. Outre la faveur que vous me ferez, je vous avertis qu'il est d'une très grande et très reconnaissante famille, qui prend plaisir à servir ceux à qui elle n'est redevable d'aucune chose, et qui par conséquent ne s'emploierait pas sans chaleur pour vous, si elle vous pouvait être utile après que vous vous serez employé pour une personne qui lui touche de si près. Mais je vous dis tout ceci sans besoin, car vous ne considérerez que lui seul dès que vous l'aurez vu, et je ne sais si dès le premier jour de votre connaissance son mérite et sa bonne mine ne lui gagneront pas la môme part en votre affection que celle que j'y ai acquise en plusieurs années... »
La Sablière était un joli cavalier. Conrart nous apprend qu'il s'attarda longtemps à Montpellier, dont quelques
(1) Le marquis de Fontenay-Mareuil.
années plus tard son cousin, Paul Tallemant, prieur d'Ambierle, nous décrivait ainsi les charmes :
Montpellier est un beau séjour.
Chacun y vit à sa manière, On n'y languit ni nuit ni jour, Montpellier est un beau séjour.
Toutes les dames font l'amour Et les hommes font bonne chère.
Montpellier est un beau séjour.
Chacun y vit à sa manière (1).
Antoine parvint à Rome dans les derniers jours de novembre 1647, et y rencontra le beau Cerisante, qui s'en allait à Naples à la suite du duc de Guise.
« Je vous recommande toujours M. de la Sablière, écrit le 6 décembre Conrart à Félibien. Il fait de fort jolies choses d'esprit dont vous pourrez entrer en confidence et en commerce avec lui. » Et le 21 décembre : « Je viens de recevoir la vôtre du 2 de <îe mois, avec celle de M. de la Sablière, qui me fait de grands remerciements de ce que je lui ai procuré votre connaissance. Je suis bien aise aussi de ce que vous êtes satisfait de la sienne. Sa lettre étant une réponse à celle que je lui écrivis à Montpellier, je différerai quelque temps à lui écrire afin de ne pas interrompre ses divertissements. Vous lui témoignerez, s'il vous plaît, la joie que j'ai de son arrivée à Rome, et l'assurerez de mon service... »
Une autre lettre de Conrart du 27 décembre nous montre Félibien chargé de surveiller la conduite de son jeune ami. « ...Je vous conjure d'assurer souvent M. de la Sablière de mon très humble service et de m'entretenir en ses bonnes grâces. Vous m'obligerez de me mander confîdemment de quelle sorte il se conduira et quelle opinion il donnera de lui chez M. l'ambassadeur, chez M. l'abbé de Saint-Nicolas (2) et parmi les personnes de condition et d'esprit. Si vous ne savez pas le particulier de sa conduite, tâchez, s'il vous plaît,
(1) Œuvres de M. l'abbé Tallemant (Paul Tallemant, de l'Académie française), le Voyage chagrin aux deux amis (Ms. du cabinet de l'auteur).
(2) Henri Arnauld, évêque d'Angers en 1637, frère d'Arnauld d'Andilly, ambassadeur extraordinaire à Rome depuis 1645. Il était abbé de Saint-Nicolas d'Angers.
à le découvrir adroitement et sans qu'il le sache, et me mandez ce que vous en aurez appris. Je ne vous demande pas cela par curiosité, mais pour quelque chose qui lui importe et où il faut essayer de le servir. 5e n'ai que faire de vous dire qu'il ne faut pas qu'il sache que je ne vous aie rien écrit de ceci, car votre discrétion vous en avertira assez... »
La Sablière n'écrivait guère. Plongé dans les délices de la ville éternelle, il courait les bals, visitait les palais et les musées.
« M. de Rambouillet, mandait Conrart le 17 janvier 1648, est en peine de ce qu'il n'a pas de nouvelles de M. de la Sablière. Dites-lui, s'il vous plaît, qu'il ne donne pas tellement toutes ses heures à Rome qu'il n'en réserve une la semaine pour Paris. Je n'oserais lui écrire de peur de lui faire perdre du temps, car il faut bien qu'il n'en ait point du tout de reste, puisqu'il n'en prend pas seulement pour écrire à un frère qui lui doit être aussi cher que son aîné (1). »
Antoine fréquentait assidûment un M. Morin, dont il appréciait beaucoup la compagnie. « Je suis bien aise, dit Conrart à Féhbien le 14 février, de ce que vous passez si bien le temps avec MM. Morin (2) et de la Sablière. Je les crois tous deux dignes des éloges que vous leur donnez, et ainsi je n'ai pas de peine à croire qu'ils ne soient très véritables. S'il se passe quelque chose qui doive se mander confidemjment, vous pourrez le faire en toute sûreté sur la parole que jje vous donne qu'il n'en arrivera point de faute. » ] Le madrigalier se livrait avec ardeur à l'étude de la langue italienne. « Il doit être à cette heure fort savant, dit Conrart, et en la langue italienne et en la connaissance des bons ivres, et je ne doute pas que vous ne vous exerciez souvent 'ensemble à l'une et à l'autre. Vous ne ressemblez pas les jiutres Français qui se cherchent pour parler leur langage. iPour moi, je voudrais faire tout le contraire et m'exercer m celui du pays où je me trouverais, et je crois que c'est linsi que vous en usez... »
(1) Probablement Nicolas de Rambouillet, sieur du Plessis, maître d'hôtel du *oi.
(2) Peut-être le père Jean Morin, célèbre oratorien, de famille huguenote, qui *ut à Rome à cette date.
La Sablière séjourna cinq mois à Rome et s'y familiarisa avec les chefs-d'œuvre de l'antiquité, du moyen âge et de la Renaissance. Ce n'est pas sans regret qu'il quitta la capitale dans les premiers jours de mai 1648.
« Je me doutais bien, écrit le 15 mai Conrart à Félibien, que le départ de M. de la Sablière vous serait sensible. Il mande à M. son frère qu'il s'est aussi séparé de vous avec grand regret, mais vous vous re verrez quelque jour à Paris. »
Antoine revint à Paris « sans s'arrêter dans aucun lieu )). Il avait acquis en Italie nombre de rares et précieux livres.
« M. de la Sablière est de retour, dit Conrart le 6 novembre, et m'a fort parlé de vous dans notre première conversation. Il m'a dit une partie des livres qu'il a achetés par votre conseil et dont il vous a laissé la plupart pour les lui envoyer... Il soutient affirmativement que vous, M. Morin et lui, avez acheté chacun une histoire de Naples d'Angelo di Costanzo. Je lui soutiens qu'il s'abuse et qu'on n'en rencontre pas ainsi trois à la fois. Nous nous en sommes rapportés à ce que vous nous en manderez. Il me dit qu'il a acheté le Palais du cardinal Antoine^ en taille douce, qui est un ouvrage fort beau. Je vous prie d'en prendre un pour moi des mieux imprimés et en feuilles. » Conrart complète ainsi sa lettre le 27 novembre : « Son histoire de Naples est de François di Pietri, auteur fort moderne. Envoyez-m'en un, et un Vasarî de l'ancienne impression, avec d'aussi belles marges que celui de M. de la Sablière. » Il écrit encore, le 1^^ janvier 1649 : « Vous devez avoir reçu maintenant force lettres de M. de la Sablière, qui vous aime autant que vous pouvez souhaiter. Il a reçu ses livres qui venaient à part (1). »
Ce dernier avait bien profité de son séjour à Rome ; ses instincts artistiques s'y étaient largement développés. Il revenait mûri par cette culture latine dont nul n'avait alors l'outrecuidance de contester la supériorité. Aimable, galant, fils d'un des plus riches financiers de la capitale, il fut en butte aux tentations fatales que provoquent la jeunesse et l'inexpérience.
Ce fut un joyeux compagnon, qui ne se fit point faute de
(1) Lettres familières de M. Conrard à M. Félibien, Paris, Ch. Barbin, 1681, in-12, lettres 7, 12, 15, 19, 20, 23, 27, 28, 40, 55, 56, 59, 61.
LA SABLIERE 35
berner les camarades. Quand Cerisante, désespéré d'apprendre le mariage de la jolie Lolo avec M. de Gondran, « se fit son cpitaphe à lui-même », Sablière fit imprimer le billet d'enterrement que voici :
« Vous êtes prié d'assister à l'enterrement de messire Marc Duncan, seigneur de Cerisante, conseiller d'Estat de la couronne de Suéde, résident et prétendant à l'ambassade en France », ce qui fit emporter Cerisante et lui fit dire mille extravagances (1).
Parfois, un enfant de treize ans donnait la réplique au Grand Madrigallier. Le petit Chavigny (2) se trouvant dans un salon avec Mme des Réaux, sœur de La Sablière, ce dernier lui dit en buvant après lui : « N'y a-t-il rien à gagner au moins? — Non, répondit-il, tu n'en aimeras qu'un peu mieux ta sœur. » Il l'avait trouvée fort à son goût.
Des Réaux et La Sablière n'épargnaient même pas leur
cousin le vieux Tallemant, le maître des requêtes, l'intendant
d'Orléans. « Une fois, dit des Réaux, que Floridor (3), qui
est son compère, lui vint lire, pour faire sa cour, une pièce
de Corneille qu'on n'avait point encore jouée, Mlle de Scudéry,
Ville Robineau, La Sablière, moi et bien d'autres gens étions
à ; nous nous tenions les côtes de rire de le voir décider et faire
es plus saugrenus jugements du monde ; il n'y eut que lui
à parler; vous eussiez dit qu'il ordonnait du quartier d'hiver
dans une intendance de province, comme il fit ensuite. »
Ce des Réaux (mentor (4) de La Sablière et son aîné de cinq ans), dont l'indiscrétion est si souvent coupable, nous
(1) T. DES RÉAUX, Historiettes, t. V, p. 439.
(2) J.-B. Bouthillier, marquis de Chavigny. Cf. T. des Réaux, Historiettes^ t. VII, p. 456.
(3) Josias de Soûlas, sieur de Prunefosse ; cf. T, des Réaux, Historiettes, t. VI, p. 250, note 1.
(4) Des Réaux nous dit en parlant de son mariage avec Elisabeth de Rambouillet, sa cousine, sœur de La Sablière : « Ma mère était sœur de M. de Rambouillet. Il avait une petite fiile fort jolie, pour laquelle je me sentais de l'inclination; c'était ma cousine germaine : on m'estimait dans sa famille, la mère m'aimait tendrement, les fils étaient en quelque sorte mes disciples;on ne pouvait me tromper pour le bien, nos pères avaient fait mêmes aiïaires, et, comme ils avaient eu de grands procès et qu'il y avait encore tous les jours qiielque chose à démêler, je croyais les rendre amis pour jamais. Si on peut dire qu'on ne fait pas une sottise en se mariant, il me semble que je pouvais dire que je n'en faisais pas une. » Cf. Historiettes, t. VI, p. 305, 306.
a conservé le souvenir de leurs communes fredaines. Ces messieurs fréquentaient peu la cour, mais beaucoup la ville. Aussi n'aimaient-ils point les gens de guerre, qui, le plumet blanc au chapeau, faisaient concurrence aux nobles de la cité.
Que vous êtes à craindre,
Messieurs les plumets.
Que vous êtes à plaindre.
Messieurs du Palais !
Sitôt que la noblesse
Vient et fend la presse.
Malgré que vous payez,
Jamais vous ne dansez.
A quoi La Sablière répond sur l'air de la Bourrée :
Votre audace est sans seconde, Beaux fanfarons de la Cour ; Apprenez que tout le monde Est égalé par l'Amour.
Chacun de vous présume Valoir bien mieux que nous.
Mais ostez votre plume.
Les bourgeois sont comme vous.
Sachez qu'avecque les belles Nous ne sommes pas trop mal ; Nous régnons dans les ruelles, Si vous régnez dans le bal.
Votre plume y préside, Mais avec peu de fruit :
Nous avons le solide.
Et vous n'avez que le bruit.
Si l'amour vous sollicite.
Cherchez fortune au Marests ; Avec tout votre mérite On vous traite en indiscrets.
Le gentil La Feuillade, Quand il est parmi nous, A beau faire gambade.
Il ne fait point de jaloux (1).
(1) Cette chanson est signée : La Sablière. Cf. T. des Réaitx, Historiettes, t. VIII, notice sur Tallemant des Réaux, p. 32 à 34.
Son dépit s'accentue dans le madrigal suivant adressé à « Philis » :
Mille belles qualités,
Encore plus de beautés
Pour vous me rendraient sensible ;
Mais un défaut trop visible
M'endurcira désormais :
De tous c'est le plus horrible ;
De tous c'est le plus nuisible ;
On ne s'en défait jamais.
Ah ! Philis, est-il possible !
Vous donnez dans les plumets (1).
Les amours de La Sablière furent plus passionnées que durables. Il fut d'abord séduit par les charmes de la jolie Lolo, depuis Mme de Gondran, sa cousine germaine. Il y avait nombreuse société à la Honville (2), chez les parents de Lolo. On y buvait du chicotin (3), boisson spéciale à la maison, et Sablière et Nicolas de Rambouillet, son frère, y commirent ces triolets. Le premier est de La Sablière :
Dans l'Empire du Chicotin, On vit d'une plaisante sorte ; On y jeûne soir et matin.
Dans l'Empire du Chicotin; On n'y dort non plus qu'un lutin.
On s'y jette fenêtre et porte.
Dans l'Empire du Chicotin On vit d'une plaisante sorte.
C'est ce qu'on appelle aujourd'hui des plaisanteries de château.
Si vous mangez du chicotin,
Vous passerez pour galant homme ;
Vous serez toujours le plus fin.
Si vous mangez du chicotin.
Et fussiez-vous le plus badin
Qui soit de Paris jusqu'à PiOme,
Si vous mangez du chicotin.
Vous passerez pour galant homme (4).
n) Madrigaux de M. D. L. S., liv. I, p. 18.
(2) Dans le voisinage d'Arpajon (S^ine-et-Oise).
(3) Pulpe de la courge sauvage.
(4) Cf. T. DES RÉAUX, Historiettes, t. V, p. 471, 472.
Le tout fut composé à la grande joie de Lolo. « Une fois, dit des Réaux, La Case, Sablière et Hyppolyte (de Pommereuil) se trouvaient ensemble chez elle. « Or « ça, dit Sablière, il n'y a pas un de nous qui n'en ait été fou. « Contons ce que nous en savons. Hyppolyte donne dans le ' « panneau et conte son histoire ; elle n'y était pas. Sablière « et La Case firent semblant de disputer à qui parlerait le « premier, et ne dirent rien. »
« Lolo fut cajolée, écrit ailleurs Tallemant, par deux Rambouillet, mes cousins germains et depuis mes beaux-frères, mais l'un après l'autre. L'aîné (1), par mon avis, s'en retira de bonne heure. Le second, qui s'appelle Sablière, ne me crut pas absolument et s'engagea plus avant que l'autre ; mais, ayant trouvé moyen de savoir de lui où il en était avec cette fille, je lui en dis mon sentiment. Elle l'aimait, et ne songeait qu'à l'attraper. Il en avait eu la petite oie. Elle lui eût donné volontiers le reste s'il eût eu du sens ; il était aisé de la mitonner de façon qu'il en eût tout eu après qu'elle fût mariée ; et elle le fut bientôt, mais il alla s'éprendre d'une autre fille (2). »
Ce passage nous renseigne sur la moralité du mentor dont Antoine se montra le plus fervent « disciple ». On comprend qu'à cette école l'élève ne tardât pas à dépasser le maître : aussi La Sablière fut-il un franc mauvais sujet. Il abandonna pour Marthon de Menour les charmes de la jolie Lolo. Cette Marthon fut peut-être la fille de Jacques de Menour, sieur de la Barauderie, commissaire des guerres, puis surintendant des Tuileries et des jardins du roi, et de Marie Le Cocq (3). Ce Menour avait fait graver un cachet où l'Amour tenait sur le poing un coq en guise d'épervier, avec la devise : « Avec lui je prends tous les cœurs (4). » Il eut, je crois, deux autres filles, Nillon et Babet de Menour (l'Aimable et la Modeste),
(1) L'aîné était Nicolas de Rambouillet, et non Pierre, sieur de Lancey (non de Launay).
(2) Il s'agit de Marthon de Menour. Cf. T. des Réattx, Historiettes, t. V, p. 449, 455, 456, 478.
(3) Elle était veuve en 1645. Cf. Bibliothèque nationale, Ms., Pièces originales, vol. 1926, dossier Menour.
(4) Cf. T. DBS RÉAUX, Historiettes, t. VII, p. 453, 515.
à qui M. de Chambret, fils de la maréchale de Thémines, dédiait ses madrigaux (1).
Nous avons peu de renseignements sur cette liaison de La Sablière avec Marton, mais il est probable qu'elle fut de courte durée et qu'il n'eut pas grand souci d'épouser la « poulette ». Il s'éprit ensuite d'une demoiselle Montelin, qu'il avait connue à Marennes :
En m'éloignant de l'aimable séjour Où Montelin a mon âme engagée,
Des amours la galante cour
Entre nous deux s'est partagée :
Les jeux, les ris, les agrémens,
Tous les amours qui rendent belle.
Ceux qui des yeux font les doux mouvemens;
Sont tous demeurés auprès d'elle ;
Mais ceux qui portent dans le cœur
Le feu, les transports, la langueur, Les vains désirs, les soupirs et les peines, Tous avec moi sont partis de Marennes (2).
Montelin fut-il bien le véritable nom de cette charmante personne?
Notre blasé n'avait cure du sacrement de mariage. Sous le titre d^Amans délicats^ des Réaux nous apprend que son cousin fréquentait une jolie femme nommée Mme Le Taneur, « dont le mari était aussi ridicule de corps que d'esprit, et que, par déHcatesse, il obligea sa dame à faire lit à part, un an durant, pour ne pas avoir un si vilain compagnon en ses amours. Cette femme se mit mille scrupules dans l'esprit ». Elle était évidemment moins « délicate » que son amant. « S'il ne se fût marié là-dessus, je ne sais ce qu'il en fût arrivé (3). »
(1) Nillon fut peut-être Anne de Menour, que nous trouvons mariée en 1679 à M^« Charles Gendrault. Bibliothèque nationale, ms. fr., n» 19 142, p. 203.
M. E. Magne nous apprend que Marthe de Menour, devenue femme de Frédéric Otto Fabrice de Grelink, avait encore des intérêts, en 1693, dans les affaires des Rambouillet. La Joyeuse Jeunesse de Tallemanl des Réaux, p. 220, note 3.
(2) Madrigaux de M. D. L. S., liv. IV, p. 93.
(3) Cf. T. DES RÉAUX, Historiettes, t. VII, p. 362. Prosper Blanchemain croit que les deux madrigaux : Belise, mon rival est laid (liv. I, p. 3). et Je vous rends votre liberté (liv. IV, p. 98) ont été composés pour Mme Le Taneur. Mais La Sablière eut beaucoup d'autres maîtresses connues ou inconnues (cf. Madrigaux de La Sablière, Paris, 1879, in-S», introduction, p. v-vi). — Desnoibestebres, dans
Est-ce à cette période de la vie de La Sablière qu'il faut attribuer sa correspondance avec une aimable femme dont, par une discrétion inaccoutumée, il ne nous a pas révélé le nom (1)? Il s'agit d'une « demoiselle de très bon air et autant bien faite qu'on le sauroit être », dont Richelet a publié seize billets d'amour comme des modèles du genre. Ces billets sont écrits à La Sablière. La demoiselle ne pèche ni par une décourageante réserve ni par une excessive modestie. Elle lui adresse tout d'abord cette audacieuse provocation :
« Si votre cœur est à donner, je vous demande mes étrennes, et de vous je ne saurois recevoir autre chose. S'il est en votre disposition, obligez-moi de me l'envoier ou de me l'apporter, et soiez sûr que je n'ai rien, je dis rien, que je doive refuser à la recompense d'un présent qui me sera si cher. »
Comment ne pas répondre à si gracieuse invitation?
« Je fus hier bien marrie, écrit-elle, de ne m'être pas trouvée au logis lorsque vous y vîntes. C'est mal profiter du premier témoignage d'amitié que vous m'avez donné, et, si vous m'aimez un peu, vous devez m'en savoir mauvais gré. Je meurs d'envie de vous en faire mes excuses, et ce ne sera jamais si tôt que je le souhaite. »
La Sablière la complimente sur sa verve épistolaire, et elle lui répond :
« Je ne saurois plus écrire depuis que vous m'avez dit que je faisois assez bien un billet. Il y a plus d'un quart d'heure que je songe à celui-ci, et plus je m'efforce de mériter la louange que vous me donnez, plus je découvre que je ne la mérite point. Ce que je vous dis là est pourtant assez joli, et je continuerois si je n'avois à vous faire savoir que mon
ses Cours galantes (t. I, p. 176). pense, non sans quelque raison, que le madrigal du liv. IV, p. 94, si maladroitement corrigé par les éditeurs, fut adressé à la même dame. Ce qui est certain, c'est que La Sablière lui empruntait 2 060 livres le 20 octobre 1678. — Quelle était cette dame Le Taneur? Serait-ce Marie Girard, femme de Pierre Le Taneur, sieur de Maubuisson? Il n'est guère probable qu'il s'agisse d'Elisabeth Feydeau, femme de Benjamin Le Tenneur, président en la cour des monnaies, ni de Louise-Angélique Genest, femme séparée, en 1708, de Benjamin- François Le Tenneur, conseiller au Châtelet. Cf. Bibliothèque nationale, Ms., Pièces originales.
(î) M. E. Magne établit que ces lettres ont été publiées dès 1658. M. Frédéric Lachèvre les attribue à Mme de Choisy (Jeanne Hurault). — Cf. E. Magne, La Fin troublée de Tallemant des Réaux. Paris, Emile-Paul, 1922, in-12, p. 30.
LA SABLIERE 41
voyage est rompu. Ne m'en aiez aucune obligation. C'est par pure fortune, et je serai assez satisfaite si vous en avez seulement de la joie. Écrivez, ou venez. »
Mais, hélas ! il faut partir.
« Je ne sais si je dois être fâchée de n'avoir point été ici quand vous y êtes venu. Comme vous êtes d'une humeur insupportable en ce qui me touche, il vaut mieux pour moi, bien que je parte demain, que je ne vous aie pas vu. Il n'importe, votre billet me tiendra lieu de vous-même, et quoiqu'il ne soit point des plus galans, il ne laisse pas de l'être plus que vous. Souvenez-vous de ce que vous m'y promettez ou plutôt de ce que vous m'y donnez ; et s'il n'est pas tout à fait dégagé de celle qui le possède peut-être avec moins de justice que moi, achevez cet ouvrage durant mon absence et vous assurez que je sais fort bien donner le prix à toutes choses, et que je ne suis point ingrate. Je pars demain avec le seul regret de vous quitter. La personne que je vais trouver ne m'en consolera point, et si j'ai quelque satisfaction dans mon voiage, je la devrai à vos soins et à votre assiduité. Adieu, souvenez-vous de moi, ou ne vous souvenez plus de ce que je vous ai promis (1). »
Et, avant de partir, elle adresse à Iris, la rivale qu'elle entend vaincre, cette vibrante déclaration de guerre :
(c C'est pour vous défier, et non pour vous écrire, que je vous envoie ce billet. Qui que vous soiez, je ne saurois vous aimer, et quoique nous aions un même dessein, il n'y a point de sympathie entre nous. Je suis belle, j'ai de l'esprit, et je suis dangereuse. Encore que notre juge soit préoccupé en votre faveur, ne vous croiez pas trop en sûreté. Les moiens de vaincre ne manquent jamais à qui en a le désir et le courage (2). ))
L'inconnue écrit ensuite à La Sablière ce billet fort engageant :
« Quoique depuis trois semaines je ne vous aie point écrit,
(1) Pierre Richelet, les Plus Belles Lettres des meilleurs auteurs français, avec des notes. Billets d'une amante à son amant, I à VI, Lvon, Bailly, 1689, in- 12, t. I, p. 3-22.
(i) Ibid., billet V, t. J, p. G.
ne croyez pas que je vous aie oublié. Je me sens dans le cœur si justifiée de ce côté-là que je ne veux pas même vous en faire d'excuse. Sachez seulement que je me divertis, autant que je le puis, sans vous voir. Je suis fort engraissée et fort embellie. Iris, à mon retour, n'a qu'à bien se tenir, il n'y aura | point d'enchantement à l'épreuve de ce que je vaudrai ; diteslui que je vous donne encore un mois à l'aimer, et qu'ensuite vous ne l'aimerez plus. Je ne suis pas assez sotte pour croire que vous lui disiez cela ; mais je suis assez vaine pour ne point douter que vous ne le fassiez dès que vous m'aurez vue. Je me regarde à mon miroir ; mais de ma vie je ne me suis trouvée si raisonnable ni si bien coëfïée. Malheur à tous les hobereaux qui me verront aujourd'hui (1) ! »
« Qu'on a de peine à vivre en un lieu, mande-t-elle encore, quand on a l'esprit ailleurs ! Si je ne dépendois que de moimême, je serois où vous êtes. J'ai pour vous des moments de mélancolie si avantageux que vous me faites justice si vous m'aimez plus que toutes choses. Iris m'importune furieusement, et il me semble qu'on ne sauroit faire des vers aussi passionnez que ceux que vous avez faits pour elle, sans avoir une véritable passion. Donnez-moi, je vous prie, quelques éclaircissements là-dessus, ou plutôt dites-moi que vous ne l'aimez pas, et dites vrai. Je suis folle de vous écrire ainsi tout ce que je pense. N'en aiez point de vanité, et mesurez les avantages que vous en devez prendre sur l'affection que vous disiez avoir pour moi. Vous êtes honnête homme, et je me flatte que vous en userez de la sorte. Adieu ; ne m'écrivez pas (2). »
Gomme La Sablière obéit à cet ordre, elle s'efforce de le piquer au jeu :
« J'ai été quelque temps fâchée contre vous de ce que vous ne m'aviez point écrit, et quoiqu'en cela vous n'aiez fait que suivre l'ordre que je vous ai donné, il ne faut pas toujours obéir si ponctuellement. Je pardonne une entreprise hardie quand elle a un succès agréable. Ecrivez-moi par qui
(1) Pierre Richelet, les Plus Belles Lettres des meilleurs auteurs français, avec des notes, billet VII, t. I, p. 9. (2) /èifi., billet VIII, t. I,p. 10.
VOUS savez, et puisque de quelque temps je ne vous saurois voir, ne perdez pas une occasion de me donner cette joie. Ne manquez point à remplir vos lettres de ce tendre et de ce passionné que vous avez pour une autre si forte à commandement. Trompez-moi plutôt que de m'écrire d'une autre façon, ou imaginez-vous que je suis Iris quand vous ferez votre lettre. Un marquis de ce pays a quelque assiduité pour moi, mais un homme de votre air et de votre mérite ne doit rien craindre. Le page et le postillon sont des animaux qui ne me font point peur. Je vous dirai tout à mon retour. Adieu, cher ami, et encore plus cher que vous ne sauriez vous l'imaginer (1). »
Elle revient encore sur le compte du marquis :
a Monsieur le marquis est presque mort de mon absence, et vous êtes le seul qu'elle ne rende point malade. Je serois très aise de savoir de vous comment vous vous en portez, mais je ne me fie à personne, et pour plus de sûreté je me veux bien priver de cette satisfaction. Nous allons dans peu de jours à Blois, où nous serons le reste de l'hiver. Dites à M. X... à quoi vous passerez votre carnaval, et si votre Iris, cette insupportable Iris, est toujours avec vous comme de coutume. Adieu, j'ai sans cesse les mêmes sentiments que j'ai eus pour vous, et dans les occasions mon cœur ne vous trahit point. Mes yeux même sont si scrupuleux en votre faveur, que quand vous seriez présent, et que vous m'aimeriez comme vous devez, vous n'auriez aucun sujet de vous plaindre (2). »
Et la jalousie, qu'elle n'a pu parvenir à inspirer, la poursuit sans repos ni trêve :
« On parle de retourner à Paris, et moi je songe à retourner où vous êtes. Vous ne doutez point que je n'appuie ce dessein avec cette adresse que vous n'ignorez pas et que vous éprouverez un jour aux dépens d'Iris. Elle aura beau s'en prendre aux Astres innocens, pourvu qu'elle ne s'en prenne point aux astres qui en seront coupables, et qu'elle ne me
(1) Pierre Richelet, les Plus Belles Lettres des meilleurs auteurs françois, avec des n-otes, billet IX.
(2) Ibid., billet X.
saute pas aux yeux, je ne m'en soucie nullement. Quoi que je vous aie dit, j'appréhende que vous ne m'écriviez, non point de peur qu'on ne nous découvre, mais de peur que vous ne me mandiez pas ce que je veux. Ne laissez pourtant point de m'écrire. Fâchez-moi surtout le moins que vous pourrez, et faites semblant d'être ce qu'il faudra que vous soiez. Adieu, je désespère tous les jours monsieur le marquis, et je garde toute ma pitié pour les premières peines que vous souffrirez en m'aimant (1). »
Puis elle charge une confidente de plaider sa cause près de l'insensible :
« Dites à ce grand garçon que je me souviens très bien de lui et qu'il n'a que faire de m'en solliciter. Assurez-le qu'il n'y a point de jour qu'il ne m'ait obligation, et que je ne fasse quelque chose pour lui. Il y a des malheureux qui lui en pourroient dire des nouvelles (2). »
Sablière répond enfin, mais la conviction manque à son estimable prose :
« La défense que vous m'avez faite jusqu'ici de vous écrire est un des grands témoignages d'amitié que vous m'ayez donnés, et par là vous m'avez épargné la honte de vous envoier des lettres fort au-dessous des vôtres. Mais puisque vous m'obligez à rompre un silence qui m'étoit avantageux, ce ne sera que pour vous remercier de ces bontés et vous assurer que je serai toute ma vie dans les sentiments où vous m'avez laissé. Il faudroit que cette Iris imaginaire fût une admirable personne pour vous en faire douter, et votre esprit aussi bien que votre visage me doivent assez justifier auprès de vous. Croiez, je vous en supplie, ma chère, ce que je vous dis, et ne songez qu'à revenir au plus tôt. Il m'ennuie cruellement, et je souffre de l'absence tout ce qu'on peut en souffrir (3). »
Ce froid billet provoque la colère de la belle inconnue :
« Vous êtes le plus ridicule et le plus insupportable homme
(1) Pierre Richelet, les Plus Belles Lettres des meilleurs auteurs françoif^ avec des notes, billet XI.
(2) Ibid., billet XII.
(3) Ihid,, billet XIII.
LA SABLIERE 45
que je connaisse. Quoi ! vous vous imaginez que je suis assez stupide pour ne point reconnaître vos façons d'agir. Vous ne méritez pas le moindre bonheur, et voici la dernière fois que je vous écrirai. Rendez tous vos billets à celle qui vous les a donnés. Je ne m'en retournerai de trois semaines, et, si je pouvois pis faire, je le ferois. N'avez-vous point de honte de m'avoir envoie une lettre si peu galante et de me traiter comme vous mériteriez qu'on vous traitât. Si vous ne l'avez faite avec Iris, et il n'y a que cela qui vous puisse un peu excuser, ne manquez point de m'en faire savoir la vérité, ou plutôt profitez du moien que je vous donne de vous justifier auprès de moi, et faites que je ne vous puisse haïr avec justice (1). »
Mais La Sablière ne se justifie point. C'est Iris qui le justifie. « Elle avoit, dit Richelet, un air de beauté particulière, mais, à ce que dit l'histoire amoureuse de ce temps-là, elle n'avoit ni tant d'esprit ni de si beaux yeux que l'aimable demoiselle qui a fait ces billets, et en amour l'esprit et les yeux sont de francs enchanteurs et les charmes les plus puissants des belles (2). »
(( N'est-ce pas une chose qu'on ne peut souffrir? écrit l'irascible correspondante. Nous partons de N... sans retourner à Paris, et nous allons voir des lieux qui, à cause de vous, vont passer dans mon esprit pour des déserts effroyables. Je suis si mortifiée de cette disgrâce qu'il est impossible de me reconnaître, et si vous ne me mandez quelque chose qui me plaise, j'ai peur de devenir malade. Bien qu'il y ait du hasard à recevoir de vos lettres, je ne m'en soucie pas. Je souffre tout le mal qu'il m'en peut arriver. Il n'y a plus de danger à craindre, et il y a beaucoup de joie à espérer. Qu'elles soient longues, sans équivoques, passionnées, dignes enfin d'une personne qui n'est inconsolable que pour l'amour de vous. Adieu, j'appréhende d'être surprise de mon incommode (3). »
Malgré sa courageuse persistance, l'inconnue perd la partie,
(1) Pierre Richelet, le^i Plan Belles Lettres des meilleurs auteurs français, avec des notes, billet XIV.
(2) Ibid., billet VII, p. 9, note.
(3) Ibid., billet XV.
et son dépit s'exhale dans ce billet amer et hautain : a Vous ne m'avez demandé qu'un billet, le voici ; mais l'esprit de galanterie se perd où il n'y a pas de galant. Je ne laisse pas de plaire à mille personnes qui me déplaisent. Un ruisseau qui coule doucement au milieu d'un bois solitaire a seul des charmes pour moi, et vous êtes mêlé dans les rêveries qui me font passer d'agréables heures. Voilà ma vie. Vous ne me dites rien de la vôtre. Je n'ai point de reproches à vous faire de votre conduite ; ma vengeance est dans votre crime, elle durera autant que lui, et j'ai sujet d'avoir à votre égard plus de pitié que de haine, je vous trouve assez malheureux de vous être mis en état de ne pouvoir plus mériter que je vous aime (1). »
La Sablière ne se trouve pas si malheureux. Il n'est, en effet, ni contemplatif ni sentimental, et méprise les amants discrets qui filent le parfait amour aux pieds de leurs inhumaines.
J'aime bien quand je suis aimé,
Mais je ne puis être enflammé
Des belles qui sont inhumaines ;
Je ne subis jamais de loi.
Et ne souffre jamais de peines
Qu'autant qu'on en souffre pour moi.
Aussi toutes sortes d'objets
Ne peuvent être des sujets
Pour forcer mon cœur à se rendre;
Et si l'on veut me posséder,
Il faut des charmes pour me prendre
Et des faveurs pour me garder (2).
Voilà parler net, et qui eût mérité la réponse que fit au siècle suivant Mme de Leuzepont à son ami : « Ah ! mon cher enfant, que tu as donc d'amour-propre (3) ! »
(1) Pierre Richelet, les Plus Belles Lettres des meilleurs auteurs français, avec des notes, billet XVI, p. 21.
(2) Cette pièce de vers a été découverte par A. Walgkenaer dans le Recueil des plus beaux vers qui ont été mis en chant (chez Charles de Sercy, t. I, p. 235), et publiée par lui, en 1825, à la p. 15 de son édition des Poésies diverses de La Sablière. Prosper Blanchemain l'a également reproduite dans son édition des Madrigaux, 1879, p. 116, mais sans avertir le lecteur qu'elle est précédée dans le Recueil de Sercy de la mention suivante : Air de M. de Sablière (sic), ce qui ne prouve pas que les vers soient du madrigalier.
(3) Mme de Belvo, « Quelques lettres écrites en 1743 et 1744 par une jeune
Antoine est devenu sceptique. Les femmes qu'il fréquente Font rendu incrédule et volage, il ne croit plus à l'amour.
Lisez plutôt
Deviendrai-je coquette?
Dis-moi ton sentiment.
Je suis assez bien faite Pour avoir un amant :
J'en aurai sûrement (1).
Et encore
Elle est coquette, sotte et belle, Assez belle pour le plaisir, Assez sotte pour mal choisir.
Assez coquette enfin pour n'être pas cruelle : Elle aura la foule chez elle (2).
Son scepticisme témoigne d'un libertinage quelque peu huguenot :
Divine Iris, dans le mystère Qui souvent vous occupe, un confesseur et vous, Tout ce qui se passe entre nous, Je crois, ne vous arrête guère.
La crainte de vous accuser Vous oblige à me refuser Ce que ma passion mérite.
Ainsi mes vers sont superflus :
Cependant vous en seriez quitte Pour en dire un péché de plus (3).
Il ne se fait point scrupule de brusquer l'aventure :
L'entreprise en amour abrège bien des choses ; Des plus douces faveurs elle prévient le don.
D'Amarante, par trahison,
J'ai baisé les lèvres de roses :
Elle m'a bien grondé ; j'ai demandé pardon.
veuve au chevalier de Luzeincour », dans la Revue du dix-huitième siècle, t. I, n» 2, avril-juin 1913, Paris, Hachette, in-4o, p. 223.
(1) Madrigaux de M. D. L. S., liv. II, p. 37.
(2) Ihid., liv. V, p. 116.
(3) Ihid., liv. I, p. 8. Ce madrigal a été supprimé par la censure dans l'édition originale de 1680. Les pages 7-8 ont été remplacées par un carton, et le madrigal par une chanson. Il a été rétabli dans les éditions modernes.
J'ai fait pour l'obtenir et pour la satisfaire Tout ce qu'a souhaité cette beauté sévère.
J'ai tout promis, j'ai tout juré,
Et le baiser m'est demeuré (1).
Il sait que le temps est précieux :
De vos rigueurs et de mes peines Je me plains la nuit et le jour ; Je les chante au bord des fontaines.
Et l'écho les dit à son tour.
Ah ! Philis, commençons à faire Quelque chose qu'il faille taire (2).
Mais il faut reconnaître que Gilbert Hessein eût pu facilement rencontrer un gendre plus fidèle et un peu moins.., pressé.
(1) Madrigaux de M. D. L. S., liv. VI, p. 153.
(2) Ibid., liv. III, p. 65.