De Mme de la Sablière à Vahbé de Rancé
Ce 15^ janvier 1690 (1).
Je ne me suis point donné l'honneur de vous écrire au commencement de cette année, (2) M. T. R. P., persuadée que je suis que vous ne doutez pas que je ne vous la désire remplie de toutes sortes de bénédictions ; vous savez que vous m'estes tout en ce monde où je n'attends aucun secours que de votre charité. J'ay tousjours également éprouvé ce que peuvent vos paroles sur moy ; je n'ay que cette ressource et je n'en désire point (3) d'autre. J'éprouve, ce me semble, que la solitude seule me porte à Dieu, tout le reste estant rempli de (4) dissipation bien inutile, mesme les occupations les meilleures ; mais j'en reviens toujours à ce que je me suis desjà donné l'honneur de vous dire plusieurs fois : suis-je dans un état où je puisse connoitre et suivre l'ordre de Dieu sur moy? Gomme je ne demande qu'à m'y soumettre, c'est la seule chose qui me peine, et vous me fixerez pour le reste de ma vie, si vous me voulez décider sur cela comme je vous en conjure. J'ay pris la liberté de vous faire dire tout ce qui me touche, ce me semble, et je vais achever. Je suis présentement sujette à des tremblements de cœur et des cessations presque de mouvement qui m'épuisent (5) le cerveau (6) à un point qu'il semble que je vais mourir, et cela m'en donne le sentiment si vif, qu'il n'y a que l'expérience que j'ay de n'estre pas morte qui me persuade que l'on n'en meurt pas. Nous avons céans un chirurgien très habile qui croit cela très possible. Ce que je sens, dans ce temps-là, ce sont des anéantissemens de corps inexprimables, et une douleur qui ne peut estre comprise que par quelqu'un qui l'auroit sentie. Cependant j'ai une tranquillité d'âme et une résignation à la volonté de Dieu qu'il me semble que je n'éprouve point dans les autres estats de ma vie, et je regarde tellement ce mal comme une grâce, que je crois mesme n'en devoir parler à personne, car, pour de remèdes, je n'en crois ni n'en cherche. Je me suis trouvée peinée d'avoir quelquefois parlé de ce mal à une de nos malades de céans, qui
(1) Cette lettre paraît antérieure à la précédente. Nous la plaçons quand même dans l'ordre de sa date.
(2) Mon très révérend père.
(3) D'autres.
(4) Dissipations bien inutiles.
(5) La cervelle et.
(6) A un point que je vais mourir.
le comprenoit par son estât ; il me semble que c'est chercher une sorte de soulagement dans lequel je trouve de la mollesse et de l'infidélité. Je vous supplie, mon très révérend père, de me décider là dessus, parceque j'en sens une véritable peine. Voilà, ce me semble, avec ce que j'ay mandé, tout ce que je sens, tout ce que je pense et tout ce que je souffre ; je vous le mande simplement, sans réflexion, et l'exposant à vostre charité que j'ay désjà tant éprouvée. La soumission que j'ay pour vous ne me fera pas vous demander une chose deux fois, et vous pouvez me regarder soumise dans le moment que vous aurez prononcé ; mais il n'y a pas d'apparence que (1) N. S. ne m'exerce pas, et que, sur bien des choses que je ne prévois pas, je n'aye besoin de vostre secours. Je vous le demande donc de tout mon cœur, en vous protestant (2) en vérité, que je ne crois pas que Dieu ait jamais mis au cœur de personne les sentimens qu'il a mis dans le mien pour vous. C'est une chose qui ne peut estre exprimée dans une lettre, parcequ'il faudroit, pour vous la faire comprendre, que je pusse vous dire toute ma vie et l'impression que vous m'avez faite dans tous les temps. J'abuse du vôtre, quand vous me permettez d'en user, mais après l'attention que je vous demande (3) dans cette occasion que je regarde comme une règle et une décision de toute ma vie, j'espère que je ne vous importunerai plus si longtemps ; mais je vous demande la permission de vous assurer de tems en tems de mes respects, et que je serai toute ma vie plus que personne...
A. No 29.
F. Lettre 16.