De Mme de la Sablière à F abbé de Rancé
[...Janvier, 16]90.
Je ne suis point surprise (4) de la bonté et de la douceur qui est répandue dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ; c'est le caractère des saints, et c'est le vôtre (5) par dessus tout. Je n'avois pas besoin de tout ce que vous m'apprenez, mais il ne sera peut estre pas inutile pour d'autres, que je sois en droit de dire ce que je sçai, sans marquer pourtant que je le
(1) Nos tre Seigneur.
(2) Avec vérité.
(3) En.
(4) Mon très révérend père,
(5) Le vostre surtout.
tiens de vous, car c'est une liberté que je ne prendrai jamais que par votre ordre. Il y a longtemps que j'ay dit qu'il falloit faire le procès à (1) s. Benoist avant (2) de faire le vostre ; mais les réponses, qui sont des démonstrations dans des esprits attentifs, n'efïleurent pas ceux qui n'ont qu'une imagination vive, mobile et gouvernée par un esprit de critique. Votre lettre, (3) M. T. R. P., m'a fait deux effets ; le premier est de m'attacher à vous plus intimement et plus tendrement, s'il se peut, que je ne l'estois (4) ; l'autre est de trouver les hommes plus fuyables, si cela se peut dire, et plus haïssables que je ne les ay jamais trouvés. Je puis vous protester avec vérité, que ce que je suis contrainte d'en voir encore par un estât de vie qui n'est pas assez séquestré pour n'en voir aucun, est la seule peine qui me reste ; sans ce (5) contrepoids, qui m'est rude, il me semble que je volerois à Dieu. C'est avec un tel amour et une telle plénitude que je luy sacrifie tout mon estre, que si ma mauvaise santé ne me. paroissoit un sacrifice digne de luy être offert à tout moment, je désirerois la mort avec ardeur ; mais il (6) semble que vouloir à tout moment ce qui luy plaist, (7) est ce qu'il veut de moy. Il y a dans cela une mort qui n'est pas prompte, mais qui ne laisse pas d'estre sensible, car la crainte de déplaire ne fait qu'augmenter la douleur d'avoir déplu, ce que l'on sent souvent quand (8) N. S. nous ayant fait la grâce de briser les plus (9) grossières misères qui mettoient un obstacle invincible entre luy et nous, permet, qu'en rentrant en nous mesmes, nous y trouvions des choses qui nous humilient à un point qu'on ne peut s'empescher d'en répandre des larmes. Si je pouvois jamais vous en rendre compte moy mesme, il ne me manqueroit rien ; mais c'est ce que je ne puis espérer et que je ne mérite pas. Voilà les sentimens dans lesquels j'entre dans une nouvelle année (10), et Testât où je me trouve pour ma conscience autant que l'écriture le peut faire comprendre, mais comme j'ay toujours trouvé que votre charité pour moy vous a éclairé jusqu'à vous faire voir distinctement des sentimens qui étoient (11) très obscurs en moy, j'espère que, non seulement vous m'entendrez, mais que
(1) Saint.
(2) Que de.
(3) Mon très révérend père.
(4) Les 22 mots qui précèdent sont en blanc dans le manuscrit F.
(5) Coatretems.
(6) Me.
(7) Et.
(8) Nostre Seigneur.
(9) Grosses.
(10) Cette lettre paraît être du commencement de janvier 1690.
(11) Obscurs.
VOUS m'accorderez la grâce de me donner de vos nouvelles et vos ordres (1).
F. Lettre 19.