De Mme de la Sablière à Vahhé de Rancé
J'ay eu un peu de peine de ce que vous me fîtes l'honneur de me dire dans vostre dernière, (2) M. T. R. P. Il me semble, ditesvous, que Dieu ne veut pas se servir de l'entremise des hommes à mon égard. Vous sçavez les sentiments qu'il m'a donnés pour vous, et si j'y ai été envoiée par un miracle aussy sensible pour moy que celuy de (3) St Paul. Il est impossible que la charité que vous avez pour moy vous ait laissé échapper de la mémoire toutes les circonstances qui m'ont donnée à vous ; et, pour la nécessité que j'en ai, elle est telle que, si je ne vous avois, il ne me resteroit plus rien du tout. Je ne vous importune que le moins que je puis, (4) M. T. R. P., mais la seureté où je suis de pouvoir m'adresser à vous me soutient. Je me suis trouvée, depuis vostre lettre, peinée, de me sentir, ce me sembloit, dans un abandon qui fait horreur à tout ce qui est en moy; cela m'a passé. J'appuie, le moins que je puis, sur toutes les souffrances que Notre Seigneur m'envoie, quoique ces mouvemens ressemblent à la mort ; je vois bien que je ne les sens que parceque je ne suis pas morte et que je vis encore (5) à moy mesme, qui est la plus grande opposition qui soit entre (6) N. S. et moy. Je ne vois que le moins de gens que je puis, mais, quoique je sois sur mes gardes pour tenir un milieu entre n'offenser (7) Dieu (8) ni ne point blesser le prochain que le moins que je puis, qu'est-ce que tout ce que l'on dit? N'est-ce pas se remplir pour un tems, et renvoyer les autres pleins de choses où l'esprit seul a part? et quoique je ne reçoive point d'impression durable des conversations, j'en sors toujours plus vuide de Dieu, et avec une peine qu'il fait sentir à ceux qui s'abandonnent à luy sans réserve et sans mesure.
(1) Les 3 derniers mots manquent.
(2) Mon très révérend père.
(3) Saint.
(4) Mon très révérend père.
(5) Encore moy.
(6) Nostre Seigneur.
(7) Point Dieu.
(8) Et ne point.
Ce n'est pas par impatience de Testât, où je suis, (1) M. T. R. P., que je vous fais voir ce que je sens ; je vois bien qu'il faut y demeurer jusqu'à ce qu'il luy plaise de me marquer par vous qu'il me veut dans une plus profonde retraite, mais, je vous dois un compte de mon intérieui% et j'attends que vous voudrez bien me consoler de ce que je souffre de n'être pas dans une séparation totale. Je sens bien que quand on n'a quitté que le monde, et les attachemens grossiers des choses créées ou des sens, que l'on n'est guères avancé ; et c'est les larmes aux yeux que je vous dis que je suis pénétrée de douleur de me voir si peu avancée dans un chemin où je vois, ce me semble, tant à faire. Voicy une grande lettre, (2) M. T. R. P., je sens le besoin que j'en avois par le soulagement que j'éprouve de vous l'avoir écrite. Vous pouvez juger de l'effet que produira votre réponse.
A. No 38.
F. Lettre 35.