De Mme de la Sablière à Vahhé de Rancé
Ce 29 mars 1690.
J'apprends, (5) M. T. R. P., que vostre santé est meilleure que je ne l'eusse osé espérer après (6) le voyage que vous aveî fait et le caresme que vous avez passé (7). Il faut que la fatigu( et les austéritéz ne soient (8) pas si nuisibles que (9) l'on le croi quand on manque de courage, mais le secours de vos prières e 10) les consolations que vous daignez me donner de temps en temps me soutiennent. J'ay passé ce temps de pénitence le moins ma que j'ay pu. Je n'ay pas jeune aussi exactement que j'auroi deu, de peur d'estre obligée de tomber dans un plus grand relâ
(1) Mon très révérend père.
(2) M'ordonnerez.
(3) Mais ce qui.
(4) On.
(5) Mon très révérend père.
(6) Ce que.
(7) Rancé, atteint de rhumatismes au commencement de l'année, avait é pourtant prendre la direction des Bernardines de l'abbaye des Clairets, s Perche, les 15 et 16 février 1690. C'est de ce voyage que veut parler Mme ( la Sablière. Cf. Carte de visite faite à Vahhaye de Notre-Dame des Clairets par R. P, A. de la Trappe, le 16 février 1690, Paris, Fr. Muguet, 1690, in-12, imprim avec l'instruction sur la mort de D. Muce. Pâques fut, en 1690, le 26 mars.
(8) Point nuisibles.
(9) L'on craint.
(10) Vos.
chement ; la question est de sçavoir si je ne me flatte point sur cela.
J'ay esté , tentée d'edler à des sermons de quelques bons prédicateurs, mais je ne l'ay point fait, parcequ'il me semble que c'est un relâchement dans la vie de privation où je suis, et où il (1) me semble que Dieu (2) me veut (3), d'aller chercher une diversion qui souvent amuse plus l'esprit qu'elle ne remplit le cœur. Notre hôpital, qui blesse tous les sens et choque la raison plus que jamais (4), m'a paru plus propre pour moy. Je ne sçay si j'ay iDien fait, mais il m'a paru que dans cette conduite, je suivois plus tost un sentiment qu'un raisonnement.
Je voudrois bien voir mon prochain avec cette charité que vous (5) faites voir dans une de vos exhortations si nécessaire dans la vie chrétienne (6), et sans laquelle il me paroist qu'on ne fait rien qui vaille, mais je sens que je fais souvent ce qui est défendu dans saint Dorothée (7), d'oster deux pierres de ce bastiment que l'on doit construire quand on en a posé une. Si je fais quelque chose dans la vue de plaire à Nostre Seigneur, mes réflexions, mon impatience, les jugemens que je porte, enfin une infinité de choses qui partent de moy, renversent tout l'édifice et me jettent dans le découragement. Voilà très sincèrement presque toute ma confession qui est à l'occasion de tout ce qui se passe dans cette malheureuse maison où je suis, et qui seroit trè« propre
(1) Il semble.
(2) Le.
(3) Que.
(4) Allusion à la mauvaise administration des Incurables.
(5) Me.
(6) Chrétienne, sans.
(7) Voici le passage visé par Mme de la Sablière :
« L'architecte est habile qui agit avec connoissance, car il arrive souvent que l'on s'acquitte de tous les travaux de la vertu, et que faute d'agir avec science et piété, on la détruit, on y met la confusion et le désordre, et au lieu de conduire l'ouvrage à sa perfection, on y met une pierre, et on en ôte une autre, et quelquefois on en ôte plus qu'on y en met. Par exemple, il vous survient un frère, qui vous dit une parole qui vous pique, et qui vous offense, vous demeurez dans le silence, vous vous humiliez devant luy ; cela s'appelle mettre une pierre : ensuite vous dit- s cela à un autre, un tel m'a offensé, il m'a dit cecy et cela, et non seulement je ne luy ay rien répondu, mais même je me suis humilié. En parlant de la sorte, vous avez ôté deux pierres, après en avoir mis une.
« Quelqu'autrfe s'humilie ; mais c'est afin d'en tirer de la gloire ; ainsi il fait que la vanité et l'humilité se rencontrent ensemble, c'est à dire, il met une pierre et l'ôte tout à la fois... » [A. de Rangé.] Les Instructions de saint Dorothée, père de V Eglise grecque et abbé d'un monastère de la Palestine... XIV« Instruction. De quelle manière les vertus s'élèvent dans l'âme, et des rapports qui se trouve {sic) entr'elles, Paris, F. Muguet, 1686, in-8o, p. 258.
à sanctifier quelqu'un qui auroit assez de vertu pour en faire son profit.
Je suis avec plus de soumission que jamais (1)...
A. No 31.
F. Lettre 18.