De Mme de la Sablière à Vahhé de Rancé
Ce 15. juillet 1690.
Je passe toujours ma vie dans un calme qui augmente à proportion que le monde me quitte ; il n'y a de vuide que celui que le peu de gens que je vois y laisse. Le reste est si rempli des grâces que Dieu me fait de ne penser qu'à luy plaire, que je ne puis vous exprimer sur cela ce que je sens, puisque tout ce que je pourrois vous en dire amoindrirojt le sentiment qui me remplit et me pénètre. Si j'en parlois à des gens du monde, ils n'y verroient qu'un ennuy mortel ; mais je suis sûre que vous m'entendez, et que vous regarderez, comme je fais, l'abandon où je suis de tout ce que le monde regarde comme une consolation, pour une grâce insigne. J'ay toujours une assez mauvaise santé, mais meilleure que quand j'ay commencé la vie que je fais ; vous me l'aviez bien prédit, (2) M. T. R. P., et, depuis assez longtems, je ne me sens point peinée de jeûner toujours exactement. Notre hôpital va estre réglé ; nous avons de nouveaux administrateurs, et c'est proprement un nouvel établissement (3). J'ay beaucoup donné dans cette maison, et je me suis obligée de payer la pension de huit ou neuf pauvres que j'ay trouvés les plus abandonnés, jusqu'à ce qu'ils fussent morts ou remplacés, ce qui peut aller à peu près à trois ans. Gomme j'ay toujours eu peu de prévoyance pour les affaires du monde, mon contract avec cette maison est de (4) sorte qu'ils peuvent m'oster la faculté de m'y retirer tout à fait si j'en avois envie, et je n'ay mesme exigé d'eux que (J'y pouvoir estre quelques jours de l'année ; enfin, je dépens tout à fait d'eux, et eux nullement de moy. Je vous demande, (5) M. T. R. P., si je dois laisser les choses comme elles sont, ou refaire un nouveau contrat avec eux, qui fut plus prudent, selon le siècle, que celuy que j'ay (6). Mes dispositions seroient de m'aban-
(1) Vostre.
(2) Mon très révérend père.
(3) Cf. sur la crise qui sévit alors aux Incurables, H. Feulabd, V Hôpital LaenneCy Paris, Grandremy, in-4o, 1884, p. 28, 84.
(4) Cette.
(5) Mon très révérend père.
(6) Fait.
donner sur cela à la providence ; les dégoûts que les hommes me peuvent donner, ne me donneront que davantage à (1) N. S., qui ne me délaissera jamais, j'en suis sûre, puisque ma foy et mon amour pour luy (2) n'est point fondée (sic) sur des grâces sensibles, au contraire. Un autre appelleroit ce que j'éprouve souvent (3) des sécheresses et une mort destructive ; mais comme je regarde cet estât comme le plus seur pour estre à luy, je n'en désire que la continuation avec (4) les secours que vous avez la charité de m'accorder. Il ne me faut rien davantage, je vous en demande la continuation, (5) M. T. R. P.
Ne craignez rien, M. T. R. P., sur ce que j'ay dit au P. G. (6) ; sur cela j'aurois sans comparaison plus de délicatesse pour vous que vous-même. Rien ne m'échappe pour ce que j'aime, et je ne puis plus aimer que vous de la manière dont je pense. Fiezvous donc à moy, M. T. R. P., et que cette lettre soit la dernière dans laquelle je vous parle d'autre chose que de moy ; que je jouisse, je vous en conjure, du charme que je trouve à ne plus voir au monde que Dieu, que vous, et moy ! Je ne regrette pas ce qu'il m'en coûte, ni ce qu'il m'en doit coûter, que je sens bien que j'ignore. Ce chemin cy n'est pas plein de lumières ; il s'obscurcit tous les jours davantage, mais l'amour et la fidélité (7) suffît pour le présent, et un abandon sans réserve pour l'avenir (8). Faites moy la grâce de m'assurer, si vous pouvez, que je ne vous ay blessé en rien ; je me tiendrai trop heureuse, puisque je n'aurai point diminué l'idée que vous devez avoir, du respect avec lequel je suis...
A. N°* 33 et 40. Le dernier n'est que la reproduction d'une phrase
du no 33.
F. Lettre 29 et Fragment 3. — La lettre 29 s'arrête dans le ms. F
aux mots « Ne craignez rien... ».