De Mme de la Sablière à Vahhé de Rancé
Je n'ay rien changé à ma nourriture parceque vous l'avez voulu, (5) M. T. R. P. C'est peu de chose que ces sortes d'austérités quand elles sont pratiquées avec toutes les circonstances les plus parfaites de notre part, et c'est quelque chose de bien mauvais devant Dieu quand la moindre y manque. Je regarde comme une humiliation pour moy que quelqu'un l'ait sçu. Vous me dites une chose, (6) M. T. R.. P., qui me perce le cœiir et qui m'a fait pleurer amèrement toutes les fois que je l'ay leue, ce qui m'est arrivé souvent, parceque j'ay (7) lu souvent votre lettre, c'est quand vous me dites : « Quand on a esté dans l'inimitié de Dieu et qu'on a eu le malheur de luy déplaire... » Je vous avoue que je ne puis (8) pas supporter cette pensée, et que tout le tems que j'ay passé dans cet estât, s'il m'estoit toujours présent, me feroit mourir, et je ne conçois point de souffrance que je (9) n'embrassasse avec joie pour cette réparation ; cependant je me trouve souvent découragée dans l'examen que vous m'avez ordonné de faire de mon intérieur. Je suis très peinée de tous ceux qui me voient encore, et c'est même présentement
(1) Nostre Seigneur.
(2) Mon très révérend père.
(3) Plus pour moy par...
(4) De tout ce que personne peut avoir.
(5) Mon très révérend père.
(6) Mon très révérend père.
(7) Relu.
(8) Supporter.
(9) N'embrasse.
ce qui me fait le plus soufîrir, parceque tout ce que j'entens réveille en moy toutes mes misères, et que je suis comme une corde montée à l'unisson de celle que l'on toucheroit ; elle ne rend pas le son, mais elle est ébranlée, non pas avec plaisir, mais avec tristesse, avec impatience, en portant intérieurement des jugemens sur tout, tout humains (1), remplis d'une certaine exactitude (2) de l'esprit dont j'abhorre les lumières, parceque je sens plus que jamais quel obstacle il m'a esté pour s'opposer entre Dieu et moy. Si je parle, je ne trouve pas un mot de vérité dans ce que je dis quand je l'examine ; tout est exagération, ou amoindrissement, ou interest tout humain, enfin, tout amour propre, mais d'une grossièreté qui me paroist augmenter quand je suis devant Dieu, où je sens qu'il ne veut de moy que destruction totale. Rien ne m'a encore mis entre ses mains avec tant d'abandon que ces misères, qu'il est impossible que je vous fasse voir au point où elles sont, mais qui vous (3) feront pitié, j'en suis seure, parcequ'il me semble que vous m'entendez toujours ; je ne m'arreste point à ce que les autres pensent. Il me semble que (4) N. S. m'exauce dans la prière fréquente que je luy ai faite (5) depuis quelque tems : Alerte oculos meos ne çideant vanitatem (6), ce que j'ay entendu par considérer les hommes et leurs déportemens. Toutes les réflexions que (7) ces considérations font faire sont bonnes, pleines de lumières ; mais n'estant chargée que de moy dans Testât où (8) N. S. m'a mise, un oubli entier de tout cela ne vaut-il pas mieux? J'ay fait voir, encore plus que je (9) n'ay erwore fait, une indifférence à ceux qui me parlent avec vivacité de tout ce qu'ils me disent, qui me fait espérer que l'ennuy que je leur causerai produira leur absence. Si vous le trouvez bon, (10) M. T. R. P., je continuerai cette pratique avec le moins d'imprudence que je pourrai, car je ne me flatte point de pouvoir servir à personne, et l'égarement des pensées des autres me paroist augmenter par le mouvement qu'ils se donnent (11) sur des choses qui ne devroient pas seulement les effleurer. Enfin, (12) ]\I. T. R. P., votre lettre finit par une réflexion,
(1) D'une.
(2) D'esprit.
(3) Feroient.
(4) Nostre Seigneur.
(5) Quelque.
(6) [Biblia sacra. — Psaume GXVIII, verset 37.]
(7) Les.
(8) Nostre Seigneur.
(9) N'avois fait.
<10) Mon très révérend père.
(11) Pour.
qui, ce me semble^ me tire un rideau sur tout ce monde créé pour me mettre dans l'éternité : « Il n'y a rien, dites-vous, qui mérite d'estre considéré dès là (1) que l'on sçait qu'il ne sera plus, et tout ce (2) que l'on voit n'est pas digne d'un coup d'œil d'une personne qui sçait qu'il y a des choses qui ne passeront jamais. » Non seulement je le sçai, mais je le sens, et je mets au nombre de ces choses qui ne méritent pas un coup d'œil, ce corps à l'occasion duquel j'ay tant offensé celuy que je devois uniquement aimer ; je n'ose en désirer la séparation, parcequ'il m'est une continuelle pratique de pénitence (3), mais je crois que je le quitterai avec joie quand le tems sera venu. Fortifiez-moi, (4) M. T. R. P., par ces paroles que vous dites que personne ne veut entendre, et qui sont pourtant la vérité que Dieu me faist la grâce de gouster par vous, et qui (5) m'attirent à luy comme à mon centre ; aimez moy pour l'amour de luy, je vous en conjure (6) ; je ne compte que sur vous entre luy et moy. Je ne puis, ce me semble, assez (7) vous répéter cette vérité, pour vous obliger à me continuer vos charitéz dont je suis plus touchée et plus reconnoissante que je ne vous puis dire.
A. No 36.
F. Lettre 28.