CHAPITRE V
Les amis de Mme de la Sablière : Sobiesky, Lauzun, Foix, Rochefort, Brancas, La Fontaine, Ghaulieu, La Fare, Charleval, Pellisson, Conrart, des Réaux, Bazin, Bernier, Roberval, Sauveur, Menjot, la comtesse de la Suze, la comtesse de Gramont, Mme Scarron, les marquises de Lambert et de Sévigné, Mmes de Bouillon, de Montglas, de Goulanges, de Gastelnau, Cornuel, la reine Christine de Suède, Mlle de Lenclos réalisent l'union de l'aristocratie des lettres et de l'aristocratie du sang. — Jalousie de la Grande Mademoiselle.
Mme de la Sablière, en quittant la rue Traversine, ne s'établit pas dans la maison que son mari lui avait cédée rue des Fossés-Montmartre (1). Elle en choisit une dans un quartier plus moderne, rue Neuve-des-Petits-Champs, paroisse Saint-Eustache (2), où nous la voyons installée le 19 juillet 1669. Elle emprunte à cette date à Claude de Dessuslemoutier, bourgeois de Paris, une somme de 6 000 livres
(1) Cette maison faisait partie d'un îlot de six immeubles acquis autrefois par Nicolas de Rambouillet. Nicolas, son fils aîné, habitait 'l'un d'eux. La Sablière, frère de ce Nicolas, qui en occupait un autre, ne se désintéressa jamais de la fortune de ses enfants et contracta le 14 juillet 1673, solidairement avec sa femme, une obligation de 5 000 livres tournois au profit d'An toine Aufrère, pour établir des escaliers, réparer la maison de Marguerite et en augmenter les loyers. La maison était alors baillée pour 1 600 livres tournois à Charles Béchameil des Ormes, contrôleur général de la maison du roi (constitution et bail reçus par Bouret, notaire à Paris, les 17 mars et 14 juillet 1673). Cf. chap. IL Les 5 000 livres furent remboursées devant Bouret, le 25 janvier 1681, par Nicolas de Rambouillet, fils des emprunteurs, sur les fonds à lui prêtés par Antoine Menjot, son grand-oncle. Une autre de ces maisons, occupée par M. Mallet, secrétaire du roi, fut attribuée en 1667 à Anne de Rambouillet. Dans la maison d'Antoine de Rambouillet habitaient Paul de Rambouillet du Plessis.son frère.qui y mourut en 1667, et Antoine Menjot, son oncle, et, dans les maisons voisines, des Réaux et sa femme, et Nicolas de Monceaux (étude de M« Charpentier, notaire à Paris).
(2) En 1 670, la rue Neuve-des-Petits-Ghamps ne dépassait pas la rue Sainte-Anne.
destinée à payer les « tapisseries, vaisselle d'argent et autres commodités » nécessaires à sa nouvelle demeure. Quatre ans plus tard, en 1673, cette installation est transférée dans une maison de la même rue dans la paroisse Saint- Roch. Marguerite emprunte encore, et toujours avec la signature de La Sablière, 2 000 livres à Alexandre Chamard, son caissier, et des contre-lettres nous apprennent que les intérêts de ces deux emprunts sont payés en secret par le mari, dont le rôle devient véritablement inexplicable. Il les déduit parcimonieusement d'ailleurs des 6 000 livres de pension qu'il doit à sa femme (1). Le tout est remboursé à Mmes Muysson et de la Mésangère par leur mère le 27 janvier 1687, C'est dans cet hôtel de la rue des Petits-Champs, que Marguerite passa les plus belles années de sa vie. Elle l'habita en compagnie de son frère Pierre Hessein, jusqu'au jour où elle s'établit dans la rue Saint-Honoré (2).
Svelte et bien faite, Marguerite est alors dans tout l'éclat de sa radieuse jeunesse. Ses traits réguliers, l'ovale d'un joli visage encadré des boucles de ses blonds cheveux, de grands yeux, intelligents et profonds, exercent sur ses contemporains un attrait irrésistible.
La Fontaine, à qui elle interdit toute louange, n'en célèbre pas moins passionnément
ses traits, son souris, ses appas, Son art de plaire et de n'y penser pas, Ses agréments à qui tout rend hommage.
Mme de Sévigné dit : la « belle Sablière » ; « Voilà, écritelle, la route que Dieu avait marquée à cette joKe femme (3). t
(1) Constitutions devant Bouret, notaire à Paris, des 19 juillet 1669 et 10 mars 1673, de rentes remboursées le 27 février 1687 par Mme de la Sablière à ses enfants. — Inventaire mobilier après la mort de La Sablière, des 4-26 juillet 1679 (étude de M« Charpentier, notaire à Paris).
(2) Ni La Fontaine ni La Sablière n'habitèrent la Folie-Rambouillet. M. Mesnard n'a pu établir la situation exacte de l'hôtel de Mme de la Sablière, chez qui le poète demeurait è Paris. Cf, H. Réqîïier, Œuvres de Jean de la Fontaine , t. I, p. cvn, note 2.
(3) MoNMBRQTJÊ, Lettres de Madame de ^épigné, édition des Grands Écrivains, Paris, Hachette, 1862, in-8°, t. V, p. 257 ; VI, p. 212, 528.
Chaiilieu la définit « une des plus jolies et des plus singulières femmes du monde » ; Ninon la compare à « un joli parterre qui charme les yeux » (1).
Pourquoi M. Mesnard, dans sa notice sur La Fontaine, révoque-t-il en doute ces nombreux témoignages ? « La « belle », écrit-il, se dit toujours d'une femme quand on parle de ses amours. Le mot « jolie » peut ne faire penser qu'à la gentillesse et à la vivacité de son esprit (2). »
Le consciencieux écrivain a-t-il gardé quelque impression défavorable du portrait publié par Walckenaer dans sa troisième édition de VHistoire de La Fontaine? Mais cette toile, exécutée par Alexandre Colin au siècle dernier, représente Mme de la Sablière telle que se l'est imaginée le peintre. Un autre portrait, celui du château de Bussy-le-Grand, que le comte de Sarcus m'a permis de faire reproduire, se trouve dans la chambre dite de Mme de Sévigné. A gauche, au bas de la toile, on lit cette inscription qui parait être du dix-septième siècle :
LILLVSTRE M^ DE LA SABLIERE.
Ce portrait a été publié vers 1840 par Delpech, dans son Iconographie française (3). La femme est jolie, blonde et de traits réguliers, gracieuse et séduisante. Elle traverse un jardin, le bras droit étendu, et relève sa robe de la main gauche. S'agit-il de Mme de la Sablière? Consultons le Mercure galant de juillet 1678 :
({ Elle estoit d'une taille médiocre, mais aisée et tout à fait proportionnée. Elle avoit des cheveux d'un blond cendré, le plus beau qu'on se puisse imaginer, les yeux bleus, doux, fins et brillants, quoy qu'ils ne fussent pas des plus grands ; le tour du visage ovale, le teint vif et uny ; la peau d'une blancheur à éblouir ; les plus belles mains et la plus
(1) Souvenirs de M. le comte de Gaylus, Paris, Hubert, an 111-1805, in.fto p. 367.
(2) H. RéoNiEB, Œuvres de Jean de la Fontaine, édition des Grands Écrivains Paris, Hachette, 1883, in-8°, t. I, p. cviii, cix.
(3) Paris, Delpech, 1828-1840, 2 vol. in-foL (14 livraisons). -— La toile est attribuée à Mignard.
belle gorge du monde. Joignez à cela un certain air touchant de douceur et d'enjouement répandu sur toute sa personne. Je remarquay même dans ce qu'elle dit et dans tout ce qu'elle fit ce tour aisé, ce caractère d'esprit sans embarras, cette humeur bonne et honneste et ces manières obligeantes qui sont si fort de vous qu'il seroit difficile aux autres de les imiter. Enfin tout autre que moy moins remply de vostre idée, en voyant ce que je vis, n'eust pas laissé de dire : c'est Mme D. L. S. »
Et Fauteur ajoute un peu plus loin :
Vous demandez, Iris, pourquoi je vous évite?
Cessez de vous en étonner. Vous avez des appas, et mon cœur va trop vite
Quand il s'agit de se donner (1).
Mais revenons au portrait de Bussy. Il n'a pu inspire] à M. Mesnard les doutes qu'il manifeste. Le témoignage de Mademoiselle l'aurait-il fâcheusement influencé?
Elle raconte en effet que Rochefort lui dit en 1670, que Lauzun allait quelquefois chez Mme de la Sablière, « qui étoit fort laide », une autre version dit « vieille et laide ». En ce qui touche Lauzun, nous pouvons raisonnablement soupçonner Mademoiselle de quelque jalousie et accuser Rochefort, qui fréquentait assidûment Mme de la Sablière, « de lui en avoir conté ». Rœderer ne s'y est nullement trompé. « Rochefort, écrit-il, avait sans doute ajouté ces particularités mensongères pour ne point inquiéter Mademoiselle, car, à cette époque, Mme de la Sablière... était d'Une beauté remarquable et pleine d'esprit. » — L'acte de
(1) A Madame D. L. S. Lettre datée : A Paris, le 31 juillet 1678. Mercure galant^ juillet 1678, Paris, au Palais, in-12, p. 217-251. — Cette lettre aété reproduite en partie par Paul Lacroix, dans les Œuvres inédites de Jean de la Fontaine, Paris, Hachette, 1863, in-S», p. 254-260. — M. L. Roche lui trouve « bien le tour de La Fontaine » {la Vie de Jean de la Fontaine^ 3« éd., Paris, Pion, 1913, in-12, p. 244, note 1). La pièce est certainement d'un maître; mais M. G. Michaut objecte avec raison que l'auteur y parle de son amour pour sa correspondante et que « ce n'est pas le ton des épîtres authentiques du poète à sa bienfaitrice » {La Fontaine, t. II, Paris, Hachette, 1914, in-12, p. 49, note 5). — D'autre part. Iris est bien le nom donné par La Fontaine à Mme de la Sablière et la galanterie du dix-septième siècle est souvent purement littéraire. D'ailleurs, il est difficile de ne pas songer, en lisant la description des allées, des jardins et du labyrinthe où s'endort l'auteur de cette lettre, au jardin et au labyrinthe de la Folie-Rambouillet.
LE SALON DK LA RUE NE U VKDES-P ET i TS-CH AM PS 69
baptême de Marguerite est daté du 18 mars 1640. En 1670 elle avait exactement trente ans (1), l'âge où la femme est en pleine possession de ses charmes. Est-il besoin d'insister sur l'inanité du propos tenu sur sa vieillesse? L'assertion relative à sa laideur n'est pas plus sérieuse, et s'écroule, sans qu'il soit besoin de la discuter, sous le poids du témoignage de ses contemporains.
Peut-être Marguerite ne posséda-t-elle pas la beauté classique, universellement admirée, mais son charme, sa séduction étaient incontestables. Laissons parler sur son compte une femme supérieure, la marquise de Lambert : • « Un seul sentiment, un seul mouvement du cœur a plus de crédit sur l'âme que toutes les sentences des philosophes... On convient que les agréments se trouvent chez les personnes de ce caractère ; les grâces vives et soudaines, dont parle Plutarque, ne sont que pour elles. Une dame qui a été un modèle d'agrément (Mme de la Sablière) sert de preuve à ce que j'avance. On demandait un jour à un homme d'esprit de ses amis ce qu'elle faisait et ce qu'elle pensait dans sa retraite. — Elle n'a jamais pensé^ répondit-il, elle ne fait que sentir. Tous ceux qui l'ont connue conviennent que c'était la plus séduisante personne du monde, et que les goûts, ou plutôt les passions, se rendaient maîtres de son imagination et de sa raison, de manière que ses goûts étaient toujours justifiés par sa raison et respectés par ses amis. Aucun de ceux qui l'ont connue n'a osé la condamner qu'en cessant de la voir, parce qu'elle n'avait jamais tort en présence. Cela prouve que rien n'est si absolu que la supériorité de l'esprit qui vient de la sensibilité et de la force de l'imagination, parce que la persuasion est toujours à sa suite (2). »
Comment s'étonner qu'une femme aussi aimable ait pu réunir autour d'elle un cénacle nombreux de lettrés et d'amis? Elle n'était pas précieuse, et son savoir ne nui-
(1) Et non davantage comme le croit M. Mesnard. P.-L. Rœderer dit inexactement qu'elle « n'avait que vingt-trois ans ». Mémoire pour servir à Vhistoirede la société polie en France, p. 244.
(2) Avis d'une mère à son fils et à sa fille, et autres ouvrages de Madame la marquise de Lambert. Réflexions nouvelles sur les femmes, la Haye, Jean Neaulme, 1748, in-12, p. 46, 47.
sait point à son charme. La cour lui fut toujours favorable. La marquise de Saint-Aignan, sa cousine germaine, chez qui elle rencontrait les plus grands seigneurs de son temps, lui en avait largement facilité l'accès. Fouquet et sa famille étaient de ses intimes amis, et elle eut le rare courage de leur rester fidèle dans leur extrême disgrâce. Lauzun, chéri des dames, le comte du Lude, Rochefort, Brancas, Tréville, Brienne, Barilion et Bonrepaux, « les deux ambassadeurs de la rue des Petits-Champs », Saint-Dié, d'Hervart, Sourches, Dangeau, Beringhen, Ruvigny, l'ami de Turenne, rencontraient dans son hôtel les étrangers les plus illustres, tels que Jean Sobiesky, qui fut plus tard roi de Pologne (1). La Fontaine n'a-t-il pas respectueusement parlé « de héros, de demi-dieux, ...même de dieux » (2)? Il serait difficile aujourd'hui d'identifier ces illustres personnages, mais il faut reconnaître à la gloire de Marguerite que la vieille aristocratie rencontra chez elle celle de la science et des lettres, et que leur union fut toujours l'honneur de son salon.
La Fare, Gharleval, Chaulieu (3), Saint-Evremont, Ver-^j gier. Chapelle, aimables poètes, Molière (4), Racine, et tout un groupe d'académiciens, Huet, le célèbre évêque d'Avranches, Charles Perrault, l'auteur des Contes^ que Marguerite appelait « son maître » et à qui l'avait liée d'estime et d'amitié une grande conformité de goûts, d'humeur et de sentiments )) (5), Pellisson, Conrart, Fontenelle, Benserade, l'abbé
(1) Mme de la Sablière n'avait que six ou sept ans en 1646 et 1647, quand Sobiesky vint en France. La date où Sobiesky put la connaître reste donc incertaine. Cf. L. Roche, la Vie de Jean de la Fontaine, 3® éd., p. 54, note 2; — G.- A. Walckenaer, Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine^ Paris, A. Nepveu, 1820, in-S», p. 123 et 437 ; — A. Mansuy, « La Fontaine et Sobiesky », dans la Revue politique et littéraire, d9 du 22 août 1908.
(2) Œuvres de Jean de la Fontaine, t. III, p. 275, 276 ; t. IX, p. 39.
(3) Dans une lettre datée de Lyon (29 octobre 1681), Chaulieu écrit à la duchesse de Bouillon : « Vous avez bien de la bonté, madame, de m'apprendre que j'ai écrit une pièce d'éloquence à Mme de la Sablière. En vérité je n'en sçavois rien. Voici justement la fable du lièvre qui fit peur aux grenouilles... Je suis donc un foudre de guerre !... Je croyois avoir fort simplement rempli un devoir à quoi l'honnêteté qu'elle avoit eue de s'informer de mes nouvelles m'avoit engagé, et avoir écrit une épître simplissime. n M. de Saint-Marc^ Œuvres de l'abbé de Ohaulieu, Paris, David, 1757, in-12, t. I, p. 88.
(4) Cf. F.-T. PERBENa, les Libertins en France au dix-septième siècle^ Paris, Chailley, in-S», p. 281.
(5) Il ne faut donc pas être surpris de l'éloge qu'il fait avec une sorte de corn-
de la Chambre (fils du fameaux Gureau), qui ne « produisait rien par lui-même, mais qui, comme Socrate, aidait les autres à enfanter », l'abbé Testu (1), ami de Rancé, de Vendôme et de la duchesse de Bouillon, l'abbé Tallemant, frère de des Réaux, Perrot d'Ablancourt, l'auteur des « Belles Infidèles » (2) ; son neveu, Tambassadeur, Fremont d'Ablancourt, Plassac et son frère, le chevalier de Méré, le père Bouhours, le père Rapin, des Réaux et Bazin, tous parents ou amis de Marguerite, discutaient tous les jours chez elle les nouvelles de la république des lettres. « Elle aimait la poésie, plus encore la philosophie, mais sans ostentation (3). » On jouissait dans son salon d'une grande liberté, comme l'atteste une jolie chanson imitée d'Horace, improvisée par Ghaulieu en l'honneur du duc de Foix (4) pendant un souper chez Mme de la Sablière :
Le beau duc de Foix nous réveille !
Chantons Vénus et Cupidon !
Chantons l'Iris et la bouteille Du disciple d'Anacréon !
Vénus l'accompagne sans cesse, Les Grâces, les Ris et les Jeux.
Qu'il est doux d'être la maîtresse De ce jeune voluptueux !
Verse du vin, jette des roses, Ne songeons qu'à nous réjouir Et laissons là le soin des choses Que nous cache un long avenir (5).
Mais cette liberté n'était que « littéraire », et Saint-Foix a véritablement mauvaise grâce en prêtant à la maîtresse
plaisance d'une si digne écolière, « dame d'un mérite singulier et de beaucoup d'esprit ». Cf. Perrault, les Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, Paris, A. Pezallier, 1696, in-folio, t. I, p. 84 ; — Passe-temps poétiques, historiques et critiques, Paris, Duchesne, 1759, t. I, p. 419 et note.
(1) Cf., sur l'abbô Testu, Desnoiresterres, Cours galantes, t. I, p. 113.
(2) Ménage qualifiait ainsi ses célèbres traductions.
(3) Pellisson et d'Olivet, Histoire de V Académie française, 3« éd., Paris, Coignard, 1743, t II, p. 316.
(4) Henri- François de Foix-Gandale, né en 1640, duc de Randan, dit de Foix, pair de France en 1665, marié à Marie-Charlotte de Roquelaure et petit-fils de Catherine de la Rochefoucauld.
(5) Œuvres de Chaulieu, Londres, Cazin, 1777, in-18, t. I, p. 134.
du logis (1), un siècle après sa mort, une riposte « hardie » contre laquelle protestent sa réserve et sa bonne éducation.
« Un magistrat, conte-t-il, parent de Mme de la Sablière, disait d'un ton grave : « Quoi ! Madame, toujours de l'amour « et des amans ! Les bêtes n'ont du moins qu'une saison. « — C'est que ce sont des bêtes », lui répondit-elle (2). »
Il serait inutile de justifier Marguerite de cet écart de langage, ce mot ayant été prêté avant elle à bien des célébrités des temps passés.
A vrai dire, Mme de la Sablière ne fut pas une femme savante, mais plutôt une intelligente élève. « La femme, dit La Beaumelle, cachait alors son savoir aussi mystérieusement que ses amours (3). » Une solide instruction littéraire l'avait familiarisée avec les auteurs grecs et latins ; elle savait par cœur les plus beaux vers d'Horace et de Virgile (4). « Voyez Mme de Fontevrault et Mme de la Sablière, écrit Corbinelli à Bussy et à Mme de Coligny le 30 juillet 1677. Elles entendent Homère comme nous entendons Virgile (5). »
Elle n'était pas seulement lettrée. Son esprit, ardemment ouvert aux théories philosophiques, l'était aussi aux réalités scientifiques et elle recevait secrètement des leçons des plus illustres mathématiciens.
Dès le retour à Paris de François Dernier, elle lui offrit
(1) F.-T. Perrens l'a qualifiée : l'Arténice des libertins de la bonne compagnie, es Libertins en France au dix-septième siècle, Paris, Ghailley, in-S®, p. 278. La Bruyère, les Caractères, chap. xn, « Des jugements ».
(2) Saint-Foix, Essais historiques sur Paris, Londres et Paris, Vve Duchesne, 1766, in-12, t. V, p. 186. Cet argument plaisait fort, paraît-il, à l'abbé Goblet, ancien dragon, jésuite et confesseur de Mme de Maintenon, — Cf. A. France, « Madame de la Sablière », dans la Jeune France, n° 36, 1" avril 1881, p. 538. — Tout gaulois qu'il paraisse, le propos est incontestablement romain. Macrobe
'enregistre au cinquième siècle, au liv. II de ses Saturnales : « Simile dictura Populiœ, Marci filiœ, quae miranti cuidam quid esset quapropter aliae bestiœ numquam marem desiderarent nisi cum prœgnantes vellent fieri, respondit : Bestise enim sunt. » A Th. Macrobii opéra, Saturnal, liber II, cap. v, in fine. Lugduni Batavorum, Arnold Doude et Cornélius Driehuysen, 1670, in-8°, p. 341. — Rabelais l'a reproduit dans la Vie de Garguanta et de Pantagruel, liv. I, chap. III, in fine.
(3) La Beaumelle l'Esprit, Paris, Fa vre, an XI (1802), in-12, p. 114.
(4) Walckenaer, Histoire de La Fontaine, Paris, A. Nepveu, 1820, in-S*, p. 122.
(5) MoNMERQUÉ, Lettres de Madame de Sèvigné, éd. des grands écrivains, Paris, Hachette, 1862, in-8 , t. V, p. 249, 250.
l'hospitalité dans sa maison. Le célèbre orientaliste rencontra chez elle Barthélémy d'Herbelot. Il enseigna à son aimable hôtesse l'histoire naturelle et l'anatomie, mit à sa portée les spéculations de Descartes et les doctrines philosophiques les plus ardues, et composa pour elle, en 1675, un excellent Abrégé de la philosophie de Gassendi (1). Ils étudiaient ensemble l'astronomie. Le Verrier nous raconte qu'un jour où Marguerite et Bernier allaient voir Cassini à l'Observatoire, le professeur criait à son élève qui s'attardait : « Eh ! prenez promptement vos coiffes. Si nous ne partons vite, les satellites s'en iront (2). »
Depuis lors, Bernier tint toujours Mme de la Sablière au courant du mouvement scientifique de son époque (3). Il mourut en 1688, regretté de tous ses amis et particulièrement de Racine et de Boileau. Saint-Evremond le qualifie de « joli philosophe )>. — « Joli philosophe ne se dit guère, ajoutet-il, mais sa ligure, sa taille, sa manière, sa conversation l'ont rendu digne de cette épithète-là (4). »
(1) Abrégé de la philosophie de M. Gassendi, par F. Bernier, docteur en médecine, Lyon, Vincent Moulu, 1675, in-12. M. Mesnard ne cite que l'édition de 1678. L. de Lens affirme qu'une autre édition fut dédiée à Mme de la Sablière. Cf. H. RÉGNIER, Œuvres de Jean de la Fontaine^ t. I, p. 108 ; — G. MiCHAUT, La Fontaine, Paris, Hachette, 1914, in-12, t. II, p. 135.
(2) Cf. Le Verrier, sur la satire X de Boileau.
(3) Il lui dédie, en 1682, les Doutes qu'il avait conçus sur plusieurs chapitres de son Abrégé, et lui adressé en 1684, sous forme d'étrennes, une dissertation sur la diversité des races humaines destinée au Journal des savants et reproduite depuis par le Mercure de France en 1722 :
« Passons, madame, lui dit-il, à une autre matière, dussions-nous faire une oiila poutride, qu'importe, pourvu que cela vous tire un quart d'heure du sérieux de votre solitude? Vous pourriez vous souvenir de ce que vous m'avez dit autrefois sur cette nouvelle division du monde qui va suivre, que c'étoit une pensée à cultiver et qu'il y auroit plaisir à sçavoir si ceux qui habitent au milieu de l'Afrique, la terre Australe et les autres lieux qui sont encore presque inconnus seroient assez différents de nous pour en faire une espèce de race différente. » I-«ttre de Bernier à Mme de la Sablière, reproduite dans le Mercure de France de décembre 1722, p. 61-70.
Bernier envoie encore à son amie, en 1688, une description du canal projeté pour la jonction des deux mers, la réponse aux critiques de M. Comiers, et quelques pièces de Pierre Chirac (nommé médecin du duc d'Orléans en Italie et en Espagne par la protection du comte de Noce, gendre de Marguerite), avec l'épitaphe de ce « pauvre Chapelle », en priant Mme de la Sablière de la montrer à M. de la Fontaine {le Journal des Sçavans pour l'année 1688, 7 juin, Paris, Cusson, 1688, in-4®, p. 17 à 37).
(4) C. Port, Dictionnaire de Maine-et-Loire, Paris, Dumoulin, 1873, in-8°, t. I, p. 325; — L. DE Lens', Documents inédits ou peu connus sur François Bernier,
Telle était alors la réputation de Mme de la Sablière à l'étranger que Bayle, rendant compte, dans ses Nouvelles de la République des Lettres^ des Doutes de Bernier, écrivait en 1685 : « Mme de la Sablière est connue partout par un esprit extraordinaire. M. Dernier, qui est un grand philosophe, et qui lui a dédié ses Doutes^ nous en pourroit dire bien des nouvelles. Il ne doute point que le nom illustre qu'il a mis à la tête de ce traité-là n'immortalise son ouvrage plus que son ouvrage n'immortalisera ce nom (1). »
Roberval (2), savant professeur en mathématiques, membre de l'Académie royale des sciences, ami de Gassendi et connu par son Traité de mécanique et son expérience du vide, fut aussi l'un des familiers de l'hôtel dé la rue des Petits» Champs. Il y rencontra Sauveur, qui, arrivé jeune à Paris, sans fortune et sans amis, fut heureux de donner quelques leçons à plusieurs aimables dames. « Les géomètres, nous dit Fontenelle, qui encore aujourd'hui ne sont pas communs, l'étaient encore beaucoup moins. C'était un titre assez singulier et qui par lui-même attirait l'attention. Le peu qu'il y en avait dans Paris n'étaient que des géomètres de cabinet, séquestrés du monde. M. Sauveur, au contraire, s'y livrait, et cela dans le temps heureux de la nouveauté. Quelques dames même aidèrent à sa réputation, une principalement, qui logeait chez elle le célèbre La Fontaine, et qui, goûtant en même tems M. Sauveur, prouvait combien elle était sensible à toutes les différentes sortes d'esprit. Il devint donc bientôt le géomètre à la mode, et il n'avait encore que vingt-trois ans lorsqu'il eut un écolier de la plus haute naissance, mais dont la naissance est devenue le moindre titre, le prince Eugène (3). »
Angers, Barassé, 1873, in-S», p. 15, 45, 51 ; — Lettre de Saint- Evremond à Ninon, Œuvres de M. de Saint- Evremond, avec la vie de l'auteur par M. des Maizeaux, 1753, t. VI, p. 233.
(1) Nouvelles de la République des Lettres, Amsterdam, Desbordes, 1685, septembre, in-12, p. 1008.
(2) Gilles Personne, sieur de Roberval. Cf. Morébi, Grand dictionnaire historique, Paris, 1759, in-folio, article « Personne », t. VIII, p. 222,
(3) Œuvres de M. de Fontenelle, Éloge de M. Sauveur, Londres, Gazin, 1785, in-60, t. II, p. 175-176. — L'abbé Lambert, dans son Histoire littéraire du siècle de Louis XIV, dit que Mme de la Sablière fut l'une des quelques dames qui prirent des leçons de Sauveur et aidèrent beaucoup à sa réputation, et qu'elle fut
Sauveur, qui se fit bientôt connaître à la cour par son calcul explicatif du jeu de la bassette, fut nommé successivement maître de mathématiques des pages de la Dauphine, professeur au Collège royal et membre de l'Académie des sciences. Il survécut à sa bienfaitrice et mourut en 1716, âgé de soixante-quatre ans (1).
Antoine Menjot, l'oncle maternel de la maîtresse du logis, fréquente assidûment le salon de la rue Neuve-des-Petits- Champs et celui plus austère de la marquise de Sablé, oii il rencontre Pascal et Arnaud ^d'Andilly, et controverse avec les défenseurs de Port- Royal. Disciple de Gassendi (2), il ose attaquer Descartes et se raille agréablement de la matière subtile du soleil et des trois éléments du feu central, qu'il qualifie d'imaginations téméraires. « Je les considère, dit-il, comme un simple jeu d'esprit, et je les mets au rang des choses ingénieuses qui sont bien trouvées si elles ne sont pas véritables (3). » « Des gens sensés, écrit-il encore à Huet, évêque d'Avranches, estiment que la cabale des jansénistes a adopté la philosophie cartésienne dans la seule vue de contrecarrer les jésuites, qui ne la peuvent souffrir, de manière qu'elle n'a pris racine que par l'exemple et par le crédit de Messieurs de Port- Royal. Il faut cependant donner cette gloire à feu M. Paschal que ses grands engagements avec les disciples de Jansénius ne l'ont pas empêché de s'en moquer ouvertement et de la qualifier du nom de roman de la nature (4). »
Menjot n'est point cartésien comme Mme de la Sablière ; il s'affirme franchement éclectique dans sa lettre De variis sectis amplectandis (5). Mais, chez la marquise de Sablé, il
l'une de ses plus zélées panégyristes (Paris, Prault, etc., 1751, in-4o, t. II, liv, V p. 108).
(1) B. Hatjréau, Histoire littéraire du Maine, nouvelle éd., Paris, Dumoulin, 1877, iri-12, t. X, p. 10-19.
(2) E. JovY, Antoine Menjot, p. 14, 97.
(3) Lettre à M. Puerari sur les opinions de M. Descartes. Opuscules posthumes de M. Menjot, conseiller et médecin ordinaire du roi à Paris, Amsterdam, Henri Desbordes, 1697, ia-40, 1" partie, p. 115, 118.
(4) Lettre à M. Huet, en le remerciant de lui avoir envoyé par l'abbé Tallemant sa Censure de la philosophie cartésienne {ibid., p. 145).
(5) Cette lettre, écrite de Paris, le 6 des calendes de juillet 1665, à son ami
n'est plus question d'éclectisme. La théologie prime la philosophie, et catholiques et huguenots rivalisent d'ardeur. La marquise confie à Menjot le manuscrit de Nicole sur la Perpétuité de la foi, et Menjot le communique à M. Claude, savant ministre de Charenton, qui, à la prière de Turenne, réfute la doctrine de la Transsubstantiation (1).
« Enfin, madame, écrit Menjot à la marquise, je vous envoie l'écrit en question qui me fut donné hier par Mlle de la Suze. Vous le communiquerez à qui il vous plaira, et tout ce que vous ferez sera bien fait. J'en donnerai avis à M. Gonrart et lui manderai l'engagement où je me trouvais avec vous, et j'espère qu'il approuvera mon procédé, d'autant plus, madame, que j'obéis à vos ordres. Je me promets pourtant que, quoiqu'on ne fasse point de condition avec messieurs vos docteurs, ils me feront voir leur réponse, puisqu'il y va de la gloire de Dieu de faire éclater la vérité et que l'Évangile doit être prêché de dessus les toits. Je vous envoie aussi, madame, la copie du certificat que vous avez souhaité de voir touchant la pensée des luthériens sur l'Eucharistie (2). Je l'ai extrait moi-même sur l'original qui est es mains de M. de Turenne. C'est une chose pitoyable entre les chrétiens qu'un sacrement de paix et d'union ait été changé en un champ de bataille, mais en cela comme en toute autre chose il faut s'adresser à la Providence divine et la prier de mettre les dévoyés dans le bon chemin (3). »
Jacques Nouet, célèbre jésuite du Mans, répondit bientôt au ministre.
« Je crois, écrit encore Menjot à Mme de Sablé, messieurs de Port- Royal trop sincères pour être les auteurs d'un bruit qui court par Paris, que leur réponse en manuscrit à M. Claude est la cause du changement de religion de M. de Turenne.
Constantin Rumpf , fut imprimée à l'insu de Menjot et attaqués par Pierre Petit, sous le nom d'Adrianus Scaurus. Mrinjot lui répondit en 1666. Cf. lettre de Guy Patin à Falconet, du 21 janvier 1667. J.-H. Réveille- Parise, Lettres de Gui Patin, Paris, Baillère, 1846, t. III, p. 634. M. E. Jovy a donné une excellente traduction de la lettre De variis sectis, dans son travail sur Antoine Menjot, p. 39-43.
(1) Cf. lettre à Mme la marquise de Sablé touchant le premier livre de Messieurs de Port- Roy al sur l'Eucharistie, Menjot, Opuscules posthumes, 2« partie, p. 194.
(2) Ibid., p. 195.
(3) Cf. Bibliothèque nationale, Portefeuilles de Valant, t. XIII, fol 418.
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Ne serait-ce pas plutôt la prompte et savante réplique du P. Nouët, que je vous envoie? Au reste, que les catholiques romains ne se glorifient point tant de cette prétendue conversion. Comme l'ancienne église a eu d'une part ses Moyses qui ont préféré la bassesse du peuple de Dieu aux grandeurs d'une cour, et de l'autre ses murmurateurs qui ont voulu retourner en Egypte, aussi l'Église de notre siècle a ses Schombergs et ses Turennes. Dieu, qui juge des intentions du cœur, leur rendra un jour selon leurs œuvres (1). »
Une autre discussion de Menjot av^ec la marquise eut l'heureux résultat de hâter la publication du célèbre livre d'Arnauld sur la Perpétuité de la foi. Marguerite Perier, nièce de Pascal, raconte que Mme de Sablé, voulant convertir Menjot au dogme de la Présence réelle, lui fit communiquer le manuscrit d'Arnauld. Menjot en porta quelques extraits à M. Claude, qui s'empressa d'y répondre par un gros in-folio, et cette réponse décida Arnauld à publier son livre (2).
« Aucun ouvrage de vos théologiens, répliqua Menjot à la marquise, ne m'a si fortement touché que celui, madame, qui m'a été confié sur votre parole. Je vous le renvoie après l'avoir lu par deux fois avec exactitude et admiration tont ensemble. Pardonnez-moi si j'ose contredire les sentiments d'un homme dont l'esprit a quelque chose d'angélique et dont les décisions en toute autre rencontre me tiendraient lieu de loi. Je verrai aujourd'hui à Charenton nos libraires pour le livre dont je vous ai parlé. J'espère vous l'aller porter bientôt et par même moyen recevoir, madame, de votre bonté, l'absolution de ma lettre (3). »
Il s'agit ici de la seconde réponse de M. Claude, saisie par arrêt du Parlement du 25 février 1671 (4).
Chez Mme de la Sablière, Menjot n'a pas à traiter de si
(1) Cf. Bibliothèque nationale, Portefeuilles de Valant, t. XIII, fol. 416 (cachet aux initiales de L. S. (La Sablière).
(2) Additions de Mlle Perier au nécrologe de Port-Royal. Cf. fragment publié par P. Fauoère dans Pensées, fragments et lettres de B. Pascal, t. I, app., p. 386.
(3) Bibliothèque nationale, Portefeuilles de Valant, t. XIII, foL 414.
(4) Arnauld fut accusé d'avoir fait saisir cette réponse. Cf. lettre de Menjot à Mme la marquise de Sablé sur la saisie faite par un commissaire du Châtelet de la réponse de M. Claude. Menjot, Opuscules posthumes, II" partie, p. 191.
sérieuses abstractions. Il y rencontre sans doute « la demoiselle d'esprit et d'érudition » à laquelle il écrit ironiquement ces lignes :
« Vous avez seule plus de bon sens que tous les philosophes ensemble. Chacun d'eux est uniquement attaché à son sentiment, mais vous, mademoiselle, en unissant leurs opinions, on peut dire que vous les perfectionnez et que vous avez découvert adroitement le secret de la félicité si difficile à trouver. J'admire l'association si judicieuse que vous faites de l'épicurisme et du pirrhonisme ; le premier vous fera goûter les voluptés qui vont le plus au cœur, et, si par hasard il vous en survenait quelque scrupule, le second vous en guérira aussitôt en vous faisant douter des plaisirs passés. Ces deux sectes sont dignes de votre choix, car ce sont les plus exquises de toutes. Car le platonisme n'est qu'un amas de visions chimériques ; le péripatétisme est un pur galimatias pédantesque ; le stoïcisme ne fait que troubler ceux qui le suivent par une guerre intestine et continuelle contre les passions de l'âme ; le cynisme, conformément à son nom, est une philosophie de chien aboyant contre le genre humain et n'est bonne que pour les gueux : ses sectateurs, au travers de leurs haillons et de leurs habits déchirés par affectation, montrent effrontément ce qu'ils devraient cacher ; enfin le cartésianisme, l'idole de nos jours, n'est composé que de paradoxes romanesques. Contentez-vous donc, mademoiselle, d'avoir Épicure à votre droite et Pyrrhon à votre gauche, et, par une heureuse alternative, après avoir satisfait entièrement à vos désirs, si quelque remords se présente pour vous inquiéter, doutez que vous ayez ressenti aucune joie et traitez-la d'illusion. S'il m'était possible de rappeler ma jeunesse, je serais ravi de courir avec vous dans une carrière si agréable, mais certains plaisirs qui m'emthousiasmaient autrefois ne se trouvent plus que dans ma mémoire, où ils me font enrager lorsqu'il m'arrive de les faire passer en revue (1). »
Cette philosophie, plutôt facile, n'était pourtant pas celle
(1) Menjot, Opuscules posthumes, 1" partie, p. 134.
de la maîtresse du logis. Sa réputation n'était pas sérieusement atteinte. Si la médisance ne l'avait pas épargnée, au moins semble-t-il bien, comme ledit justement Anatole France, que, libre comme elle l'était, « elle ait manqué surtout de prudence, qu'elle n'ait pas assez sacrifié à l'opinion, et, pour parler le langage du temps, pris trop peu de soin de sa gloire » (1).
Les femmes les plus sévères, les plus difficiles à gagner, ne pouvedent se soustraire à son charme. De ses amies, la plus compromettante, la comtesse de la Suze (2), qui jadis avait traduit le Pater en vers burlesques, venait d'abjurer la religion réformée entre les mains de l'évêque du Mans.
De plus austères catholiques fréquentaient son salon. Mme Scarron, la marquise de Lambert, belle-fille de Bachaumont, qui fut une des femmes les plus lettrées et les plus sensées de son siècle, s'y rencontraient parfois avec la marquise de Sévigné. — Dès le 6 mars 1671, Charles de Sévigné écrivait à sa sœur :
« Dans l'intervalle de deux reprises, je vous dirai que je sors d'une symphonie charmante composée des deux Camus et d'Ytier. Vous savez que l'effet ordinaire de la musique est d'attendrir... Mais savez-vous en quelle compagnie j'étais? C'était Mlle de l'Enclos, Mme de la Sablière, Mme de Salins, Mlle de Fiennes, Mme de Montsoreau, et le tout chez Mlle de Raymond. Après cela, si vous ne me trouvez pas joli garçon, vous aurez tort, car vous n'avez pas les mêmes raisons qu'elles, et vous ne voyez pas, d'où vous êtes, ma perruque noire qui me rend effroyable; j'en aurai demain une autre qui les rassurera et qui me rendra un cavalier o garbato (3). » € Mme de la Sablière ne semble pas là, dit Mesnard, en très bonne compagnie de femmes. )> C'était plutôt un milieu d'artistes (4). Mlle de Raymond, cantatrice célèbre par sa beauté
(1) A. France, la Vie littéraire, Paris, Galmann Lévy, 1921, in-18, t. IV, p. 330.
(2) Henriette de Goligny, fille du maréchal de Ghâtillon, mariée à Gaspard de Champagne, comte de la Suze, connue par de jolies poésies. Elle osait écrire à la reine Christine que « tout le devoir ne vaut pas une faute qui s'est faite par tendresse ».
(3) MoNMEBQué, Lettres de Mme de Sévigné, édition des Grands Écrivains, Paris, Hachette, 1862, in-8«>, t. II, p. 66, 95, 96.
(4) H. RÉGNIER, Œuvres de Jean de la Fontaine, t. I, p. ex. — Mme de Salins et Mlle de Fiennes devaient être plus tard plus ou moins compromises.
et par son talent, devait finir ses jours au couvent de la Visitation du faubourg Saint- Germain.
C'est le l^r juillet 1676 que Mme de Sévigné parle pour la première fois de Mme de la Sablière. « Je trouvai à ma porte, écrit-elle à Mme de Grignan, Mmes de Villars, de Saint- Géran, d'Heudicourt, qui me demandèrent quand j'arriverais ; elles ne venaient que pour cela. Un moment après, M. de la Rochefoucauld, Mme de la Sablière par hasard, les Coulanges, Sanzei, d'Hacqueville. Voilà qui est fait; nous suions tous à grosses gouttes. Jamais le thermomètre ne s'est trouvé à pareille fête (1). ))
Les relations devinrent plus fréquentes entre ces deux femmes si dignes de se connaître et de s'apprécier, et la marquise enregistre volontiers les goûts et les habitudes de son amie : « Il est vrai, écrit-elle à sa fille le 16 février 1680, que Mme de la Sablière prenoit du thé avec son lait ; elle me le disoit l'autre jour : c'étoit son goût, car elle trouvoit le café aussi utile (2). »
Nulles plus que Mmes de Sévigné et de Grignan ne plaignirent la pauvre Marguerite quand s'écroula le fragile édifice de son bonheur.
Mmes de Bouillon, de Coulanges, de Castelnau, Cornuel, de Gramont, de la Fayette, de Montglas (3), d'Olonne, voire même la reine Christine de Suède, ne dédaignaient pas de rencontrer chez elle Mlle de Lenclos (l'amie de Mme Scarron), dont les charmes n'étaient plus à leur printemps, et qui, malgré tous ses écarts, fréquentait, par un privilège tout particulier, les femmes du meilleur monde. Ninon, grande admiratrice de Dernier, aimait aussi beaucoup Mme de la Sablière (4). C'est avec elle que Marguerite assiste (en 1672)
(1) Lettres de Madame de Sévigné, t. IV, p. 506.
(2) Lettres de Madame de Sévigné, t. VI, p. 265.
(3) M. E. Magae mentionne, d'après des Réaux, une anecdote dont Mme de Montglas fut l'héroïne chez Mme de la Sablière. Il s'agit de Cécile Hurault de Cheverny, femme de François de Paule de Clermont, marquis de Montglas, grand maître de la garde-robe. Il était fils de Jeanne de Harlai et proche parent du marquis de Clermont Saint-Aignan. Cf. E. Magne, la Fin troublée de Tallemant des Réaux, p. 312.
(4) « Comme Mme de la Sablière a le mesme pouvoir sur moy quelle a sur vous, je ne trouve rien à redire à une chose qu'elle fait. Je souffre toute sorte de pré-
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au souper où Molière et Boileau imaginèrent la réception du médecin et le latin macaronique du Malade imaginaire (1), et quelques jours plus tard, à la lecture de cette pièce par Molière, devant un cercle nombreux présidé par Ninon. L'esprit y fut brillamment dépensé, par Boileau plus que par tout autre (2). Saint-Evremond, qui faisait partie de ces réunions littéraires, trouvait Mme de la Sablière plus sévère que Ninon, dont les théories cadraient mieux avec les siennes. « M. Bernier, lui écrit-il, le plus joli philosophe que j'ai connu... en parlant de la mortification des sens, me dit un jour : « Je vais vous faire une confidence que je ne ferois « pas à Mme de la Sablière, à Mlle de Lenclos même, que « je tiens d'un ordre supérieur. Je vous dirai en confi- « dence que l'abstinence des plaisirs me paroît un grand « péché (3). »
Au sommet de l'échelle, la Grande Mademoiselle manifeste aigrement sa jalousie : « La société de Mme de la Sablière, dit Chamfort, était fort recherchée, et cela déplaisait à plus d'une princesse. Mademoiselle de Montpensier, qui ne la connoissoit pas, qui même ne l'avoit jamais vue, dit dans ses Mémoires que « le marquis de la Fare et nombre d'autres « p assoient leur vie chez une petite bourgeoise, savante et « précieuse, qu'on appelait Mme de la Sablière ». Gela veut dire seulement, en style de princesse, que Mme de la Sablière avoit de l'esprit et de l'instruction ; qu'elle voyoit bonne compagnie à Paris, et n'avoit pas l'honneur do vivre à la cour (4). ))
Mademoiselle fait donc procéder à une enquête minutieuse (car, ne l'oublions pas, il s'agit de Lauzun). Rochefort
férance et ne murmure point. Votre honnesteté me fait mesme trouver quelque plaisir à la remise... » Billet de Ninon à un inconnu. Cf. Bulletin du bibliophile 1879, p. 69.
(1) P.-L. Rœdereb, Mémoire pour servir à l'histoire de la société polie en France, p. 249. — MoNCHESNAY, Bolasana, Amsterdam, Lhonoré, 1742, in-12, p. 34.
(2) Mémoires sur la vie de Mademoiselle de Lenclos, par M. B., Amsterdam, 1751, in-12, p. 93.
(3) Œuvres de Monsieur de Saint-Evremond, avec la vie de l'auteur, par M. DES Maizeaux, Paris, 1753, in-12, t. VI, p. 233 ; — A. France, « Madame de la Sablière », dans la Jeune France du 1" avril 1881, n» 36, p. 539.
(4) Chamfort cite sans doute de mémoire, car nous ne trouvons pas ce passage dans les Mémoires de Mademoiselle. — Étude de La Fontaine, partie II, p. 212.
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s'efforce (1), comme on Fa dit plus haut, de lui donner le change, en lui assurant que Marguerite est « vieille et laide ». C'est du moins ce que nous apprennent les premières éditions des Mémoires de Mademoiselle. La dernière, celle de M. Cheruel, nous apporte une version différente et qui n'est pas sans intérêt : « Rochefort, écrit Mademoiselle, me dit [de Lauzun] tous les biens du monde... ; qu'il étoit fort retiré; qu'il ne voyoit plus de femmes, qu'il n'étoit occupé que de faire sa cour ; qu'il alloit quelquefois chez une petite femme de la ville nommée Mme de la Sablière ; mais qu'elle avoit eu force galants et en avoit encore ; que c'étoit une paysanne à belle passion, qui étoit fort laide ; que ce n'étoit pas pour elle qu'il y alloit ; que c'étoit pour quelque intrigue à qui elle lui étoit bonne (2). »
Nous avons de la beauté de Mme de la Sablière de meilleurs garants que les amis de la jalouse Mademoiselle, et il est permis de regretter que cette princesse ait enregistré sans scrupules de si grossières accusations. Si la petite La Sablière ne peut être comparée en rien à la Grande Mademoiselle, La Fare et Lauzun sont deux galants de milieux peu différents. M. P. Mesnard n'ajoute aucune foi à ces indignes calomnies, il ne croit pas Mme de la Sablière « une paysanne à belle passion », et il la juge excellemment quand il dit : « Il faut croire que, dans le temps même de sa plus grande dissipation, Mme de la Sablière ne se rendit pas indigne de respect. L'encens très pur que La Fontaine savait seul lui plaire n'est pas celui qu'il lui aurait offert s'il n'y eût eu dans sa vie que légèreté et coquetterie. Elle eut ses égarements, mais on fut touché de la constance de son amour ; surtout on admira la pieuse charité qui fut dans ses années
(1) Cf. chapitre v.
(2) Mémoires de Mademoiselle de Montpensier, éd. Cheruel, Paris, Charpentier, 1859, iii-16, t. IV, p. 121, 122. — Les premières éditions (collection Petitot, t. XLIII, p. 170; éd. Michaud et Poujoulat, S» série, t. IV, p. 418) portent : « Il m'en dit [de Lauzun] tous les biens imaginables, et qu'il ne croyoit point qu'il eût aucune galanterie ; qu'il s'étoit fort retiré des femmes et qu'il ne s'occupoit qu'à bien faire sa cour ; qu'il alloit quelquefois chez une petite femme de la ville nommée Mme de la Sablière, qu'il avoit donné la charge de secrétaire des dragons à son frère, qu'il falloit qu'elle lui fût bonne à quelque intrigue parce qu'elle étoit vieille, laide. »
le retraite la consolation et l'expiation de cet attachement rahi... Avant même qu'elle eût brisé ses liens, si l'on piaillante sur elle, ce n'est point comme sur une femme légère : ^Ile est (pour Mme de Sévigné) la tourterelle Sablière (1). Un sprit orné, le goût de la poésie, un cœur ouvert à la vive îmitié, une générosité toujours pleine de délicatesse, de sages .onseils, gentiment donnés..., voilà ce qui fait comprendre ombien elle fut chère au poète ; une flamme de passion ians le cœur, quoique ce cœur fût à un autre, ne put que a rendre plus parfaite encore à ses yeux.. Il avait su reconlaitre que son nom serait mieux placé dans ses Fables que ians ses Contes (2). »
Le silence de des Réaux, dont la malice n'a pu trouver natière à la moindre historiette sur la conduite de sa belle- 3œur, confirme puissamment l'appréciation de M, Meslard.
(1) MoNMERQUÉ, Lettres de Madame de Sévigné^ t. V, p. 28.
(2) H. RÉGNIER, Œuvres de Jean de la Fontaine^ t. I, p. ex, cxi.