CHAPITRE VI
Mme de la Sablière invite La Fontaine à se retirer chez elle. Reconnai sance du poète ; son culte pour sa bienfaitrice. — La fable des Deh Rats, du Renard et de VŒuf (Discours à Mme de la Sablière), et cel du Corbeau, de la Gazelle, de la Tortue et du Rat. Les ouvrages de proi et de poésie des sieurs de Maucroix et de la Fontaine. Mme de la S< blière est aimée de tous les gens de lettres à l'exception de Boileau.
Sa maternelle affection pour La Fontaine est le vrai titre d Madame de la Sablière au souvenir reconnaissant de la pos térité. Le poète, conduit à Paris par la duchesse de Bouillon s'y était fait connaître par des contes d'un génie fort osé ei par le premier recueil de ses admirables Fables. Intimemen lié avec Boileau, Racine et Molière, qui constituaient avec lu un puissant comité littéraire, il avait perdu par la mort d( la duchesse d'Orléans la charge qu'il exerçait dans sa maison et se trouvait en 1670 dans une position précaire et gênée.
C'est vers 1673 que Mme de la Sablière l'invita à se retire: chez elle. Selon Perrault, leur ami commun, il y séjourna prè; de vingt ans. « Elle l'a, dit Walckenaer, gardé tant qu'elle i vécu, et lorsqu'elle-même avait abandonné sa maison, lorsqu( le poëte lui était devenu indifférent et qu'elle ne pouvail plus chérir dans La Fontaine que l'ami sincère et dévoué elle lui épargna tous les tracas de la vie (1). » Il vivait cheî elle en égal, en ami, sans déchéance. « Elle le dispensait de songer à rien, si ce n'est à faire des fables et à s'amuser. Elk pourvoyait à tous ses besoins, persuadée qu'il n'était guère capable d'y pourvoir lui-même. »
(1) Walckbnaer, Histoire de La Fontaine, p. 75, 121, 122.
Il devint une partie inséparable de sa maison. Mme de la Jablière, écrit Chamfort, une des femmes les plus aimables [e son temps, très instruite et ayant plusieurs genres d'esprit,
avait donné un logement à La Fontaine, qu'elle regardait )resque comme un animal domestique, et après un déplacenent elle disait : « Je n'ai plus dans mon ancienne maison que
moi, mon chat, mon chien et mon La Fontaine (1). »
Marguerite, qui reconnaissait à son ami « l'âme la plus
dncère et la plus candide qui fût jamais », répétait souvent
ivec malice : « M. de la Fontaine ne ment point en prose (2). »
îlle disait « mon fablier, comme elle eût dit : mon pommier,
'our marquer qu'il produisait naturellement des fables,
omme un pommier donne des pommes » (3). Comme La Fon-
aine ne s'affirm^ait que la plume à la main : « En vérité, mon
her, lui répliquait-elle un jour, vous seriez bien bête si vous
l'aviez pas tant d'esprit (4). »
I Aussi le fablier refusa-t-il toujours de quitter sa bienfai-
'.rice et déclina-t-il les offres flatteuses des plus grandes
lames de son temps. Nulle ne fut entourée de plus reli-
i^ieuse adoration. Elle lui avait interdit de célébrer ses
louanges, mais il parvint, sans trop lui désobéir, à la flatter
i délicatement qu'elle eût eu mauvaise grâce à le lui repro-
'îher. Les femmes de son siècle ne restaient point insensibles
k si enivrante mélodie. « Elle était, a dit Taine, la première
lans son cœur, et elle y resta toujours ainsi que dans un
Lemple, adorée comme une bienfaitrice, comme une amie,
^ (1) Cf. Pellisson et cI'Olivet, Histoire de V Académie française, 3« éd., Paris,
ff.-B. Coignart, 1743, in-4o, t. II, p. 316. « Un jour, disent-ils, qu'elle avait con-
{;édié tous ses domestiques à la fois : « Je n'ai gardé avec moi, dit-elle, que mes
|. trois animaux, mon chien, mon chat et La Fontaine. » Auguis, P.-R., Œuvres
omplètes de Chamfort. Notes sur les fables de La Fontaine, Paris, Chaumont
3une, 1824, in-8o, t. I, p. 154.
(2) Première lettre de Monsieur de Maucroix à un P** de la C. de J. (d'Olivet).
f" Œuvres diverses de Maucroix, t. II, p. 233 ; — Œuvres posthumes de Monsieur
'faucroix, Paris, J. Etienne, 1710, in-16, p. 368.
[■'j) « Mme de la Sablière appelait La Fontaine un fablier, qui portait naturelle- II» nt des fables comme un prunier des prunes. » Voltaire, Dictionnaire philosophique au mot « Fables ».
I '«) Notes manuscrites de M. Despotz. Cf. J.-F. La Harpe, Lycée ou cours de ittérature ancienne et moderne, Pains,Dei)a\aitoy,iS25,ïn-S°, t. VII, p. 7, 51 ; t. IX, ). 127 ; — Walckenaer, Histoire de La Fontaine, 3* éd., Paris, A. Nepveu, f^-So, p. 389, 390. — D'autres attribuent ce mot à la duchesse de Bouillon ; Titon lu Tillet à Mme Gornuel {Parnasse français, p. 462).
comme une femme, parmi les tendresses et les respects (1). » Mme de la Sablière était cartésienne, et Descartes discourait en 1677 sur Pâme des bêtes, qu'il comparait à de pures machines. La Fontaine n'avait pas lu ses traités, mais il les avait entendu discuter chez son amie par Bernier et par Menjot, très opposés à Descartes (2). Le poète voulut donner son avis sur la question dans le discours qui précède la fable intitulée : les Deux Rats, le Renard et VŒuf, qu'il dédia à sa bonne hôtesse. Après avoir célébré Descartes,
ce mortel dont on eût fait un dieu Chez les payons, et qui tient le milieu Entre l'homme et l'esprit, comme entre l'huître et l'homme Se tient tel de nos gens, franche bête de somme,
il expose sa théorie, prend la défense des animaux, cite d'eux des traits d'intelligence qui donnent à réfléchir sur les conclusions du maître, et invoque, à l'appui de sa thèse, le témoignage de Sobiesky, le prince aimé de la victoire (3).
Iris, je vous louerais, il n'est que trop aisé ;
Mais vous avez cent fois notre encens refusé ;
En cela peu semblable au reste des mortelles
Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.
Pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur.
Je ne les blâme point, je souffre cette humeur;
Elle est commune aux Dieux, aux Monarques, aux belles.
Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,
Le Nectar que l'on sert au maistre du Tonnerre,
Et dont nous enyvrons tous les Dieux de la terre.
C'est la loiiange. Iris. Vous ne la goustez point ;
D'autres propos chez vous recompensent ce point ;
Propos, agréables commerces.
Où le hasard fournit cent matières diverses :
Jusque-là qu'en vostre entretien La bagatelle a part : le monde n'en croit rien.
Laissons le monde, et sa croyance :
La bagatelle, la science,
(1) H. TAiNE.La Fontaine etses fables, 20« éd., Paris, Hachette, 1914,in-12, p. 3(
(2) A. Menjot, Opuscules posthumes, p. 161 ; — E. Jovy, Antoine Menjot, p. 71 ( 3) Le docteur Natter suppose avec raison que c'est à la demande de Mme de
Sat)lière que La Fontaine mit en vers la tiiéorie de Descartes, dont Marguerit* avait adopté la doctrine. Il s'agit d'un « cartésianisme mitigé ». Cf. l'Homme ei l'Animal, Paris, E. Dentu, 1883, in-12, p. 61-92, 361-379. •
Les chimères, le rien, tout est bon : Je soutiens
Qu'il faut de tout aux entretiens :
C'est un parterre, où Flore épand ses biens ; Sur différentes fleurs l'Abeille s'y repose, Et fait du miel de toute chose.
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais Qu'en ces Fables aussi j'entremêle des traits
De certaine Philosophie
Subtile, engageante, et hardie.
On l'appelle nouvelle. En avez-vous ou non
Oùy parler?... (1).
Dans une autre fable, également dédiée à Mme de la Sablière, le Corbeau^ la Gazelle, la Tortue et le Rat, La Fontaine glorifie plus tendrement sa protectrice : « Nul n'a parlé de l'amitié comme lui, avec une émotion si vraie et si intime. Nulle part elle n'a un élan si prompt et des ménagements si doux (2). »
Je vous gardois un Temple dans mes vers :
Il n'eût fini qu'avecque l'Univers.
Déjà ma main en fondoit la durée
Sur ce bel Art qu'ont les Dieux inventé,
Et sur le nom de la Divinité
Que dans ce Temple on auroit adorée.
Sur le portail j'aurois ces mots écrits :
« Palais Sacré de la Déesse Iris »,
Non celle-là qu'a Junon à ses gages ;
Car Junon même, et le Maître des Dieux
Serviroient l'autre, et seroient glorieux
Du seul honneur de porter ses messages.
L'Apothéose à la voûte eût paru.
Là tout l'Olympe en pompe eût été vu
Plaçant Iris sous un Dais de lumière.
Les murs auroient amplement contenu
Toute sa vie, agréable matière ;
Mais peu féconde en ces événemens
Qui des États font les renversemens.
Au fond du Temple eût été son image,
Avec ses traits, son souris, ses appas,
Son art de plaire et de n'y penser pas,
Ses agrémens à qui tout rend hommage.
(1) H. RÉONIEB, Œuvres de Jean de la Fontaine, Fables, liv. IX, t Discours à Madame de la Sablière », t. II, p. 454-488.
(2) H. Tainb, La Fontaine et ses fables, p. 34, 35.
J'aurois fait voir à ses pieds des mortels, Et des Héros, des demi-Dieux encore ; Même des Dieux (1) ; ce que le Monde adore Vient quelquefois parfumer ses Autels.
J'eusse en ses yeux fait briller de son ame Tous les trésors, quoi qu'imparfaitement : Car ce cœur vif et tendre infiniment, Pour ses amis et non point autrement ; Car cet esprit qui né du Firmament A beauté d'homme avec grâces de femme Ne se peut pas comme on veut exprimer. 0 vous. Iris, qui sçavez tout charmer.
Qui sçavez plaire en un degré suprême, Vous que l'on aime à l'égal de soi-même (Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour. Car c'est un mot banni de vôtre Cour ; Laissons-le donc) agréez que ma Muse Achevé un jour cette ébauche confuse.
J'en ai placé l'idée et le projet.
Pour plus de grâce, au devant d'un sujet Où l'amitié donne de telles marques.
Et d'un tel prix, que leur simple récit Peut quelque-temps amuser vôtre esprit.
Non que ceci se passe entre Monarques : Ce que chez vous nous voyons estimer N'est pas un Roi qui ne sçait point aimer ; C'est un Mortel qui sçait mettre sa vie Pour son ami...
Et il conclut en terminant :
A qui donner le prix? Au cœur, si l'on m'en croit. Que n'ose et que ne peut l'amitié^ violente ! Cet autre sentiment que l'on appelle Amour Mérite moins d'honneur; cependant chaque jour
Je le célèbre et je le chante.
Hélas ! il n'en rend pas mon ame plus contente : Vous protégez sa sœur, il suffît ; et mes vers Vont s'engager pour elle à des tons tout divers. Mon maître étoit l'Amour : j'en vais servir un autre, Et porter par tout l'Univers Sa gloire aussi bien que la vôtre (2).
(1) .Jean Sobiesky, qui devint roi de Pologne.
(2) Cette fable était écrite bien avant 1685. Cf. liv. XII, fable XV, dédiée à Mme de la Sablière. H. Régnier, Œuvres de Jean de la Fontaine, t. III, p. 272-286.
L'éloge de Mme de la Sablière, a dit Bayle, passe pour un des meilleurs de La Fontaine. « C'étoit un endroit où il ne falloit pas broncher, car, comme c'est une dame qui connoît le fm des choses et qui est connue partout pour un esprit extraordinaire, il falloit ou se surpasser en la louange ou s'exposer au blâme de tout le monde. Ses lumières ne s'arrêtent pas à ce qu'on nomme le bel esprit, elles vont jusques à la belle philosophie (1). »
Le 2 mai 1684, jour où La Fontaine fut solennellement reçu à TAcadémie française, le poète fit amende honorable et désavoua devant l'illustre compagnie, présidée par l'abbé Testu, les contes licencieux qu'il avait composés. Ce fut une confession publique à laquelle sa bienfaitrice, récemment convertie au catholicisme, ne fut pas étrangère. Aussi voulut-il l'associer à son triomphe et dans un admirable langage l'appeler à partager l'immortalité de son nom :
Désormais que ma Muse, aussi bien que mes jours,
Touche de son déclin l'inévitable cours.
Et que de ma raison le flambeau va s'éteindre,
Iray-je en consumer les restes à me plaindre?
Et prodigue d'un temps, par la Parque attendu,
Le perdre à regretter celuy que j'ay perdu?
Si le Ciel me reserve encor quelque étincelle
Du feu dont je brillois en ma saison nouvelle,
Je la dois employer, suflîsamment instruit
Que le plus beau couchant est voisin de la nuit.
Le Temps marche toujours ; ny force, ny prière.
Sacrifices ny vœux n'allongent la carrière ;
II faudroit ménager ce qu'on va nous ravir ;
Mais qui vois-je que vous sagement s'en servir?
Si quelques-uns l'ont fait, je ne suis pas du nombre ;
Des soUdes plaisirs je n'ay suivi que l'ombre.
J'ay toujours abusé du plus cher de nos biens ;
Les pensers amusans, les vagues entretiens.
Vains enfans du loisir, délices chimériques.
Les Romans et le jeu, peste des Repubhques,
Par qui sont dévoyez les esprits les plus droits.
Ridicule fureur qui se mocque des loix.
Cent autres passions des Sages condamnées.
Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.
(1) Nouvelles de la république des lettres^ Amsterdam, Desbordes, septembre 1685, in-12, p. 1008 ; — Œuvres diverses de M^ Pierre Bayle, la Haye, Husson, 1727, in-folio, t. I, p. 374, 375.
L'usage des vrais biens répareroit ces maux; Je le sçais, et je cours encore à des biens faux ; Je voy chacun me suivre ; on se fait une idole De trésors, ou de gloire, ou d'un plaisir frivole : Tantales obstinez nous ne portons les yeux ' Que sur ce qui nous est interdit par les Cieux. Si faut-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent ; Je ne voy plus d'instans qui ne m'en sollicitent. Je recule, et peut-être attendray-je trop tard; Car qui sçait les momens prescrits à son départ? Quels qu'ils soient, ils sont courts ; à quoy les emploiray-je?
Si j'étois sage. Iris (mais c'est un privilège
Que la Nature accorde à bien peu d'entre nous),
Si j'avois un esprit aussi réglé que vous.
Je suivrois vos leçons, au moins en quelque chose :
Les suivre en tout c'est trop ; il faut qu'on se propose
Un plan moins difficile à bien exécuter.
Un chemin dont sans crime on se puisse écarter.
Ne point errer est chose au dessus de mes forces ;
Mais aussi de se prendre à toutes les amorces.
Pour tous les faux brillans courir et s'empresser,
J'entends que l'on me dit : « Quand donc veux-tu cesser?
Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie ;
De soixante soleils la course entresuivie
Ne t'a pas veu goûter un moment de repos ;
Quelque part que tu sois, on void à tous propos
L'inconstance d'une ame en ses plaisirs légère,
Inquiète, et par tout hôtesse passagère ;
Ta conduite et tes vers, chez toy tout s'en ressent.
On te veut là-dessus dire un mot en passant.
Tu changes tous les jours de manière et de stile ;
Tu cours en un moment de Térence à Virgile;
Ainsi rien de parfait n'est sorti de tes mains;
Hé bien, prends, si tu veux, encor d'autres chemins ;
Invoque des neuf Sœurs la troupe toute entière;
Tente tout, au hazard de gâter la matière ;
On le souffre, excepté tes contes d'autrefois. »
J'ay presque envie, Iris, de suivre cette voix ;
J'en trouve l'éloquence aussi sage que forte.
Vous ne parleriez pas ny mieux ny d'autre sorte ;
Seroit-ce point de vous qu'elle viendroit aussi?
Je m'avoue, il est vray, s'il faut parler ainsi.
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles
A qui le bon Platon compare nos merveilles.
Je suis chose légère, et vole à tout sujet :
Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet ;
A beaucoup de plaisirs je mesle un peu de gloire.
J'irois plus haut peut-être au temple de Mémoire,
Si dans un genre seul j'avois usé mes jours ;
Mais quoy? je suis volage en vers comme en amours.
En faisant mon portrait, moy-même je m'accuse,
Et ne veux point donner mes défauts pour excuse :
Je ne prétends icy que dire ingénument
L'effet bon ou mauvais de mon tempérament.
A peine la raison vint éclairer mon ame,
Que je sentis l'ardeur de ma première flame.
Plus d'une passion a depuis dans mon cœur
Exercé tous les droits d'un superbe vainqueur.
Tel que fut mon printemps, je crains que l'on ne voye
Les plus chers de mes jours aux vains désirs en proye.
Que me servent ces vers avec soin composez?
N'en attens-je autre fruit que de les voir prisez?
C'est peu que leurs conseils, si je ne sçay les suivre,
Et qu'au moins vers ma fm je ne commence à vivre ;
Car je n'ay pas vécu ; j'ay servi deux tyrans ;
Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans.
Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre.
Vôtre réponse est preste ; il me semble l'entendre.
C'est jouir des vrais biens avec tranquilité ;
Faire usage du temps et de l'oisiveté ;
S'acquiter des honneurs deûs à l'Estre suprême ;
Renoncer aux Philis en faveur de soy-même ;
Bannir le fol amour, et les vœux impuissans,
Comme hydres dans nos cœurs sans cesse renaissans (1).
L'année suivante, 1685, le poète dédiait au procureur général Achille de Harlay les Ouvrages de prose et de poésie des sieurs de Maucroix et de la Fontaine (2) :
Harlay, favori de Thémis, Agréez ce Recueil, œuvre de deux Amis ; L'un a pour protecteur le Démon du Parnasse, L'autre de la Tribune étale tous les Traits ;
Donnez-leur chez vous quelque place.
Qui les distingue pour jamais.
(1) Épître XVIII. Discours à Madame de la Sablière, publié en 1685. Cf. Saint-Marc Girardin, La Fontaine et les fabulistes, t. I, p. 302-308 et 352 ; — H. RÉGNIER, Œuvres de Jean de la Fontaine, t. IX, p. 183-187.
(2) La Fontaine devait ce remerciement à Harlay, qui avait pris comme com-
Ils VOUS présentent leur Ouvrage ;
Je me suis chargé de l'hommage ;
Iris m'en a Vordre prescrit :
Voicy ses propres mots, si j'ay bonne mémoire : « Acante, le public à vos vers applaudit ;
C'est quelque chose, mais la gloire
Ne compte pas toujours les voix,
Elle les pesé quelquefois.
Ayez celle d'Harlay, luy seul est un Théâtre,
Veuille Phœbus et Jupiter
Qu'il trouve en vous un peu de l'air
Des Anciens qu'il idolâtre.
Vous pourrez en passant loiier, m'a-t-elle dit,
La finesse de son esprit.
Et la sagesse de son ame ;
Mais en passant, je vous le dis. »
Cette Iris, Harlay, c'est la Dame
A qui j'ay deux Temples bâtis.
L'un dans mon coeur, l'autre en mon Livre :
Puisse le dernier assez vivre .
Pour mériter que l'Univers
Dise un jour en voyant mes Vers :
Cette Œuvre est de belle structure ;
Qu'en pensoit Harlay? car on sçait
Que l'art aydé de la nature ^ Avoit rendu son goût parfait (1).
Est-il rien de plus touchant que ce tendre et délicat hommage?
« Mme de la Sablière, a dit Mathieu Marais, ne pouvait être bien louée que par La Fontaine ; il semble que son génie s'élève à proportion du mérite sublime et rare de cette dame si illustre (2). »
Aucune science n'était étrangère à Marguerite, aucun art ne la laissait indifférente. Assidue aux cours de physique de d'Alencé, souvent présente, au Jardin du roi, aux leçons d'anatomie de du Verney, elle encourageait les artistes tels que de Nyert, le grand luthiste, l'ami des Vangangelt,
mis ou secrétaire son fils, Charles de la Fontaine. Cf. L. Roche, la Vie de Jean de la Fontaine, 3* éd., p. 311.
(1) Épître dédicatoire à Monseigneur le procureur général du Parlement, 1685. Cf. H. RÉGNIER, Œuvres de Jean de la Fontaine, t. VIII, p. 347-349.
(2) Cf. Paul Lacroix, Œuvres inédites de Jean de la Fontaine, Paris, Hachette, 1863, in-80, p. 437.
et Mlle de Raymond, la joueuse de théorbe. C'est Mignard, dit-on, qu'elle choisit pour peindre le portrait conservé à Bussy-le-Grand.
Le plus célèbre de ses commensaux s'est fait leur interprète. Tous se sont associés aux éloges rendus à « cette illustre femme qui a été l'honneur de son sexe et dont la mémoire, disent en 1777 les éditeurs des Maximes de La Rochefoucauld, sera en vénération tant que l'on respectera l'esprit, le savoir, la politesse et la vertu » (1). Elle était, écrit Rœderer, « d'un autre genre que la comtesse de Maure, moins brillante mais probablement plus aimable » (2). L. Roche ajoute qu'il faut « voir en elle une femme exquise, gaie, simple, bonne et tendre..., parée de charme délicat et douée de raison très haute, une femme qui pourrait bien avoir été l'égale des marquises de Sévigné et de la Fayette » (3).
Nul n'a mieux peint Marguerite que Saint-Marc Girardin : (( Mme de la Sablière, dit-il excellemment, mérite d'avoir un rôle dans l'histoire littéraire du dix-septième siècle. Riche, belle, aimable et recevant la meilleure société de la cour et de la ville, elle aimait les lettres et les sciences, les connaissait, ne s'en vantait pas, était le contraire de la précieuse et de la femme savante et logeait chez elle ses commensaux sans être ni ses flatteurs ni ses amants. Toute la famille de Mme de la Sablière était littéraire. Son mari a fait des madrigaux qui sont des meilleurs et des plus agréables de notre langue. Ils ne sont pas faits pour sa femme, qui les eût mérités par sa grâce, sinon par sa vertu. Elle était du monde, de ce monde aimable et brillant qui fut pendant longtemps celui de Louis XIV, quoique ce monde eût dans ses opinions plus de liberté d'esprit que le monde de la cour. Ce monde spirituel et libre devint plus tard la société du Temple, celle des Chaulieu, des La Fare et des Vendôme, qui fut en opposition alors avec la cour régularisée, sinon convertie, par Mme de Maintenon. Tous les
(1) Les Pensées, maximes et réflexions morales de François VI, duc de la Rochefoucauld, avec des remarques par Amelot de la Houssaye. Avertissement des libraires, Paris, Pissot, 1777, in-12, p. viii, ix.
(2) Mémoire pour servir à l'histoire de la société polie en France, Paris, Didot, 1835, in-80, p. 243.
(3) L. RocHB, la Vie de Jean de la Fontaine, 3" éd., p. 244.
amis de Mme de la Sablière n'allaient pas jusqu'à la licence d'opinion du Temple. Plusieurs s'arrêtèrent en route et revinrent à la religion ; Mme de la Sablière elle-même finit sa vie dans les pratiques de la plus austère piété.
« L'art si charmant de tenir un salon et de diriger un entretien est l'art suprême du dix-septième et du dix-huitième siècle, art difficile par les qualités diverses qu'il exige. Il faut à la femme qui tient un salon beaucoup d'esprit, sans qu'elle tienne à le montrer. Il faut, non pas qu'elle le cache, mais qu'elle le mette au service du monde ; qu'il soit toujours prêt et jamais pressé. Aussitôt que l'entretien languit, la maîtresse de maison doit le ranimer, le relever, surtout le détourner sur un autre sujet : la conversation n'est pas tenue de dire tout et d'épuiser un sujet. La maîtresse de maison doit, outre l'esprit, avoir un grand fonds de bonté. Cela ne paraît pas nécessaire au premier coup d'œil ; cependant, s'il n'y a pas de bonté dans un salon, il devient vite un bureau d'esprit, une coterie médisante : ce n'est plus un salon. Je dis que la maîtresse de maison doit être bonne. Je ne dis pas qu'elle doive être tendre. Si elle est tendre, elle aura des préférences : les préférences perdent les salons...
« Ce qui montre l'ascendant que Mme de la Sablière avait dans le monde, c'est que La Fontaine, le jour de sa réception à l'Académie, n'hésita pas à lire le discours en vers qu'il lui avait adressé. Un pareil hommage ne se rend que lorsqu'on est sûr d'avance de l'assentiment du public. Il y a dans ce discours quelques-uns des plus beaux vers de La Fontaine. La reconnaissance inspirait bien son génie... Et à qui mieux faire la promesse (de ne plus retomber dans ses anciennes fautes) qu'à Mme de la Sablière, déjà revenue à la foi chrétienne, à sa bienfaitrice, à celle qui ajoute maintenant ses exemples à ses bienfaits (1)? »
Une seule voix a manqué à cette aimable femme, la voix de Boileau-Despréaux.
Boileau, qui supportait très difficilement la critique, nourrissait depuis longtemps une vieille rancune contre Mme de la
(1) Saint-Mahc GniABDiN, La Fontaine et les fabulistes, nouvelle éd., Paris, Calmann Lévy, 1876, in-12, t. I, neuvième leçon, p. 299-308.
Sablière. C'est Louis Racine qui nous l'apprend. « La satire que Boileau adressait à son Esprit fut tout d'abord très mal reçue. Il la lut [en 1665], chez M. de Brancas, en présence de Mme Scarron, depuis Mme de Maintenon, et de Mme de la Sablière. La pièce fut si peu goûtée qu'il n'eut pas le courage d'en finir la lecture (1). »
Le poète écrivit longtemps après [en 1674], dans sa cinquième épître :
Que l'astrolabe en main, une autre aille chercher Si le soleil est fixe, ou tourne sur son axe. Si Saturne à nos yeux peut faire un parallaxe.
Mme de la Sablière eut « la bonté de lui dire que quand on se mêloit de faire des satires il falloit connoitre les matières dont on parloit, que ceux qui tiennent le soleil fixe et immuable sont les mêmes qui soutiennent qu'il tourne sur son axe et que ce ne sont point deux opinions différentes ». Elle ajouta qu'un astrolable, sorte de planisphère destiné à prendre la hauteur des astres, n'était d'aucune utilité pour découvrir si le soleil est fixe ou tourne sur son axe (2), et que parallaxe est un substantif féminin. Mal lui en prit, car Boileau s'en vengea en consacrant, vingt ans plus tard, à sa lectrice trop informée, des vers qui témoignent d'une excessive malveillance :
Qui s'offrira d'abord? Bon, c'est cette savante Qu'estime Roberval et que Sauveur fréquente. D'où vient qu'elle a l'œil trouble et le teint si terni? C'est que sur le calcul, dit-on, de Cassini,
1) Mémoires sur la vie de Jean Racine. Cf. P. Mesnard, Œuvres de Jean Racine, éd. des Grands Écrivains, Paris, Hachette, 1865, in-S", t. I, p. 224.
(2) [Perrault], Apologie des femmes, Paris, Goignart, 1694, in-4o, p. 8 et 9. Il ajoute : a qu'il n'est pas honnête à un si grand poète d'ignorer les sciences et les arts dont il se mêle de parler, mais la dame qui l'instruisoit n'étoit point coupable de son ignorance ni de la faute qu'il avoit faite en parlant de choses qu'il ne connoissoit pas. » Boileau, dit-il encore, « pour remercier la dame de ses bons avis, l'a travestie en savante ridicule et lui a mis un astrolabe en main pour aller faire des observations sur la planète Jupiter ». — Passe-temps poétiques, historiques et critiques, Paris, Duchesne, 1757, in-12, t. I, p. 419. Mais l'éditeur des Passetemps nomme à tort Mme de la Sablière Henriette, car elle s'apellait Marguerite.
— Cf. Œuvres de Boileau-Despréaux, éd. Brossette, Genève, Fabri et Barillet, 1716, in-40, t. I, p. 132, note; — Id., éd. Saint-Marc, Paris, David et Durand, 1747, m-S°, t. I, p. 193, note. Saint-Marc y dit « que si le seul motif de la vengeance eût porté Despréaux à tourner en ridicule Mme de la Sablière, il n'eût pas safts doute attendu qu'elle fût morte ». C'est une assez piètre excuse ;
— Id., éd. S. Surin, Paris, Biaise, 1821, in-S», t. I, p. 303, satire X.
Un astrolabe en main, elle a dans sa gouttière A suivre Jupiter passé la nuit entière. Gardons de la troubler. La science, je croi, Aura pour l'occuper ce jour plus d'un emploi. D'un nouveau microscope on doit en sa présence Tantôt chez Dalencé faire l'expérience ; Puis d'une femme morte avec son embryon Il faut chez du Verney voir la dissection. Rien n'échappe aux regards de notre curieuse (1).
Marguerite, hâtons-nous de le dire, ne connut point cette vilenie, car la satire ne fut imprimée qu'en 1694, un an après sa mort. Charles Perrault prit énergiquement alors la défense de son amie : « On croit, dit-il, que le caractère de la savante ridicule a été fait pour une dame qui n'est plus, et dont le mérite extraordinaire et la vertu ne doivent lui attirer que des louanges. Cette dame se plaisoit aux heures de son loisir à entendre parler d'astronomie et de physique ; et elle avoit même une très grande pénétration pour ces sciences, de même que pour plusieurs autres, que la beauté et la facilité de son esprit lui avoient rendues très familières. Il est encore vrai qu'elle n'en faisoit aucune ostentation et qu'on n'estimoit guère moins en elle le soin de cacher ses dons que l'avantage de les posséder. Elle étoit estimée de tout le monde ; le roy même prenoit plaisir à marquer la considération qu'il avoit pour son mérite, par de fréquentes gratifications, et ne put apprendre la nouvelle de son décès sans témoigner qu'il y étoit sensible. Elle est morte dans la réputation d'une piété singulière (2). »
Une anonyme, Mme de N..., écrit à ce sujet à Mme la marquise de ... : « Pour moy, je ne sçaurois pardonner à M. D[espréaux] ce qu'il dit contre une personne qui a fait tant d'honneur à ngtre sexe. On voit bien à qui il en veut, et ce qui lui tient au cœur. Mais j'espère que le public rendra justice à l'un et à l'autre. Il n'y a personne qui n'ait une espèce de vénération pour la mémoire de celle qu'il veut
(1) BoiLEATJ, Saiire sur les femmes. Brossette désigne cette dame par les ini tiales L. S. dans les Œuvres de BoUeau-Despréaux, éd. Saint-Marc, Amsterdam D.-J. Ghanguion, 1772, in-S».
(2) Perrault raconte ensuite les causes de l'inimitié du poète. Apologie det femmes, préface, p. 8, 9 ; — Passe-temps poétiques, t. I, p. 419.
tourner en ridicule, et qui ne convienne qu'elle mérite beaucoup mieux les éloges des sçavans que les insultes de M. D... )) (1).
Voltaire conclut justement en disant que « Despréaux eût mieux fait d'apprendre au moins la sphère que de vouloir se moquer d'une dame respectable, qui savait ce qu'il ignorait (2) ».
Sa boutade est d'autant plus inexplicable qu'il fut l'ami particulier de Pierre Hessein, frère de Mme de la Sablière, intendant général des bâtiments du roi (3).
Ajoutons que Marguerite, bien que protectrice du compétiteur de Boileau à l'Académie française, n'en avait pas moins quelque droit à l'impartialité du satirique. Gomment a-t-il pu méconnaître la charmante inspiratrice de La Fontaine et de Perrault?
(1) Lettre de Madame de N... à Madame la marquise de... Sur la satyre de Monsieur Des Préaux contre les femmeji, Paris, N. Le Clerc, 1694, in-8°, p. 18, 19.
(2) Lettre à M. R... A Cirey, 20 juin 1738. Œuvres de Voltaire, éd. de M. Beuchot, Paris, Didot, 1831, in-S», t. LUI, p. 164
(3) Lettre de N. de la Sablière à M. Bayle, du 17 août 1684. — Dupuy, Essais hebdomadaires sur plusieurs sujets intéressants, Paris, Ganeau, 1730, in-8°, seconde semaine, p. 124-136.