CHAPITRE VII
PIERRE HESSEIN (1667-1711)
Spirituel, mais éternel contradicteur ; — sa liaison intime avec La Fontaine, Racine, Boileau et Furetière. — La métamorphose de la perj ruque de Chapelain en comète. — Hessein est l'assidu du salon de se sœur ; — ses difficultés financières ; il obtient de Lauzun la charge de secrétaire général des dragons. — Voyage à Maintenon. — Maladif d'Hessein ; sa guérison. — Lettres de Racine, de Boileau et de L Fontaine. — La Judith de Boyer. — Accident de voiture. — Hesseir acquiert les charges d'intendant des bâtiments de Sa Majesté et dd secrétaire du roi. — Son mariage avec Madeleine Lair, sa mort ; — sv descendance: François-Mathieu Duport, son petit-fils, victime de lc Terreur; son arrière-petit- fils, le président Adrien du Port.
Nous avons nommé Pierre Hessein, cet amusant per sonnage, qui fut le frère de Mme de la Sablière et l'un des amis les plus intimes de La Fontaine, de Racine et de Boileau.
(( Pierre Hessein, dit Louis Racine, avait beaucoup d'espril et de lettres » et ne le cédait en rien à la sœur dont il avait par tagé la solide éducation. Mais son caractère différait entière ment de celui de Marguerite. « Il aimait à disputer et à con tredire (1). »
Nous avons tous connu un de ces esprits faits pour la lutte prêts à rompre des lances sur n'importe quel sujet, éterneb discoureurs dont la faconde est toujours redoutable. Hesseir était digne de rivaliser sur ce point avec Richer d'Aube, 1( neveu de Fontenelle, « haut, dur, colère, contredisant, pédant bon homme néanmoins, officieux même et généreux », ai dire de Trublet.
(1) Note de Louis Racine. Cf. Paul Mesnard, Œuvres de Jean Racine, éd. da Grands Écrivains, Paris, Hachette, 1867, in-8°, t. VI, p. 561.
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Vous demandez au lecteur, écrit Voltaire à Rulhière le 26 avril 1769 :
S'il connoît par hasard le contradicteur d'Aube, Qui daubait autrefois, et qu'aujourd'hui l'on daube, Et que l'on daubera tant que vos vers heureux Sans contradiction plairont à nos neveux (1).
Cependant Pierre Hessein n'était pas un fâcheux vulgaire, car, malgré son indépendance exagérée, il fut aimé et recherché de tous les lettrés de son temps. Il se montra toujours bon parent et bon ami, fut l'associé de La Sablière dans diverses opérations financières, et rompit avec son beau-frère quand il manifesta l'intention de se séparer de sa sœur.
Ses relations avec les amis de La Fontaine, Boileau et Furetière étaient bien antérieures à 1668. Pierre les avait rencontrés souvent chez son père Gilbert Hessein ; il continuait à les recevoir, et une franche gaieté anima toujours ces réceptions intimes. C'est à table, chez lui, et le verre à la main, que Racine, Boileau et Furetière imaginèrent, pour faire suite à une parodie du Cid composée currente lagena sous le titre de Chapelain décoiffé^ une plaisanterie que leur avait inspirée la comète de 1664. Cette plaisanterie, qui a pour titre la Métamorphose de la perruque de Chapelain en comète, ne fut jamais « achevée » (2).
Pierre Hessein, qualifié parfois secrétaire d'Anne d'Autriche (3), mère de Louis XIV, demeurait encore en 1667 rue du Petit- Reposoir (4), paroisse Saint-Eustache, peut-être
(1) François Richer, maître des requêtes, intendant de Soissons et de Caen. Cf. abbé Trublbt, Mémoires pour servir à l'histoire de la vie et des œuvres de Fontenelle..., Amsterdam, Rey, 1759, ia-12, p. 214; — Biographie universelle de Didot, articles Fontenelle et Richer d'Aube.
(2) Œuvres de M. Boileau-Des préaux, éd. Saint-Marc, Paris, David et Durand, 1747, in-80, t. II, p. 466; — Id., éd. S. Surin, Paris, Biaise, 1821, in-S», t. II, p. 589 ; — Walckenaer, Vie de La Fontaine, 1" éd., p. 403,
(3) Conseiller du roi, ancien secrétaire d'Anne d'Autriche (1689). Chartrier de Passay, à SilIé-le-Philippe (Sarthe). Une généalogie de la famille Le Gendre, publiée par Pierre Moulard, dit Hessein secrétaire des commandements de la reine. Cf. Revue du Maine, t. XXIII, p. 150. Il me reste quelque doute sur ce point, car je ne trouve pas Pierre Hessein mentionné parmi les secrétaires d'Anne d'Autriche dans V État de la maison de Louis XIII, 1601-1665, publié par E. Griselle, Paris, P. Catin, 1912, in-8o.
(4) Cette rue partait de la place des Victoires, à l'angle de la rue des Fossés- Montmartre, pour aboutir rue des Vieux-Augustins.
dans les dépendances de l'hôtel de La Sablière, et près de la rue Neuve-des-Petits-Champs (1), où s'était installée sa sœur.
Parmi les illustres personnages qu'il rencontra chez elle, Lauzun fut le protecteur puissant qui assura sa fortune.
On sait que le duc avait obtenu la charge de colonel général des dragons (2), devenus très à la mode. La place de secrétaire général de ce régiment était alors fort recherchée. Lauzun en pourvut Hessein à la prière de sa sœur ; c'est Mademoiselle elle-même qui nous l'apprend dans ses Mémoires (3). Pierre exerçait cette charge le 11 octobre 1670 (4) et la possédait encore le 29 décembre 1679. Il est dit en outre, au mois de mai 1676, secrétaire ordinaire de la compagnie des gendarmes de Sa Majesté (5).
Le 12 octobre 1679, il fut élu tuteur de Nicolas de Rambouillet, son neveu. Il demeurait chez Mme de la Sablière.
La ruine de son père avait beaucoup diminué sa fortune. Célibataire, il avait peu reçu de Gilbert en comparaison de sa sœur, richement dotée. Aussi, quand les deux enfants eurent renoncé à la succession paternelle, Pierre demandat-il à Marguerite de lui payer sa légitime sur la dot qui lui avait été précédemment attribuée. Il alla même, sans que leur amitié en parût altérée, jusqu'à l'assigner, le 22 juillet 1676, devant la chambre civile des requêtes du Palais. Mme de la Sablière transigea avec lui, le 29 décembre 1679, à la prière
(1) Accords sous seings privés entre Pierre Hessein et M. et Mme Amproux de la Massais, reçu le 25 février 1667 par Le Vasseur et Routier, notaires à Paris (Archives du vicomte de Champfleur).
(2) P. Faugère [et vicomte S. Menjot d'EuBENNBj Écrits inédits de Saint- Simon, Paris, Hachette, 1888, in-8«, t. VII, p. 310, 329.
(3) Rochefort me dit que Lauzun « avoit donné la charge de secrétaire des dragons à son frère [de Mme de la Sablière], que l'on nommoit Hessin, qui étoit avec lui au voyage... Le lendemain, je lui demandai [à Lauzun] qui étoit un homme que j'avois vu dans son carrosse avec l'ambassadeur. Il me dit tout ce que Rochefort m'en avoit dit, hors qu'il ne dit pas qu'il fût frère de Mme de la Sablière, que c'étoit un garçon de Paris qui avoit de l'esprit, qu'il l'avoit amené pour tenir compagnie à l'ambassadeur. » A. Ghebuel, Mémoires de Mademoiselle de Montpensier, Paris, Charpentier, 1859, in-16, t. IV, p. 121, 122.
(4) Constat à la requête d'Antoine Menjot où figurent Pierre Hessein et Mme de la Sabhère, devant Buon et Le Semelier, notaires à Paris, le 11 octobre 1670 (Archives du vicomte de Champfleur).
(5) Bibliothèque nationale, Ms., Pièces originales, vol. 1 520, dossier Hessein, n<» 34 551.
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de leurs parents et amis. Elle avait reçu 66 666 livres, dont 21 426 livres représentaient la part qui lui était échue dans la fortune de sa mère. Restaient 45 240 livres, dont Marguerite attribua le quart à Pierre pour la légitime qu'il réclamait (1).
L'influence de Racine et de Boileau ne fut pas étrangère à cette transaction, car leur vieille amitié pour Hessein ne s'était jamais démentie. Nous en trouvons la preuve dans la correspondance de ces deux grands poètes : « Je me suis laissé débaucher par M. Félix, écrit Racine à Boileau, qui était alors à Bourbon, le 25 juillet 1687, pour aller demain avec le roi à Maintenon. C'est un voyage de quatre jours. M. de Terme nous mène dans son carrosse, et j'ai aussi débauché M. Hessin pour faire le quatrième. Il se plaint toujours beaucoup de ses vapeurs, et je vois bien qu'il espère se soulager par quelque dispute de longue haleine ; mais je ne suis guère en état de lui donner contentement, me trouvant toujours assez incommodé de ma gorge dès que j'ai parlé un peu de suite (2). »
« Mon médecin, répond Boileau le 29 juillet, persiste toujours dans la pensée que les eaux de Bourbon me rendront la voix plus tôt même qu'on ne sauroit l'imaginer. Si cela arrive ainsi, il se trouvera, mon cher monsieur, que ce sera à moi à vous consoler, puisque, de la manière dont vous me parlez de votre mal de gorge, je doute qu'il puisse être guéri si tôt, surtout si vous vous engagez en de longs voyages avec M. Hessein. Mais laissez-moi faire : si la voix me revient, j'espère de vous soulager dans les disputes que vous aurez avec lui, sauf à la perdre encore une fois pour vous rendre cet office. Je vous prie pourtant de lui faire bien des amitiés de ma part et de lui faire entendre que ses contradictions me seront toujours beaucoup plus agréables que les complaisances et les applaudissements fades de la plupart des amateurs de beaux esprits... Vous faites très bien d'aller à Maintenon avec une
(1) Cette légitime (11 310 livres), avec les intérêts échus depuis la mort de Gilbert Hessein, s'élevait à 22 054 livres. Transaction passée devant Bouret, notaire à Paris, le 20 décembre 1679. Pierre donna quittance à sa sœur, le 21 janvier 1681, de 6 734 livres, et accorda sursis pour le paiement du reste de la somme (étude de M« Charpentier, notaire à Paris).
(2) Paul Mesnard, Œuvres de Jean Racine, éd. des Grands Écrivains, Pari», Hachette, 1865, in-8o, t. VI, p. 561,562. M. Mesnard confond la famille Hessein avec la famille Hesselin (p. 562, note 4).
compagnie aussi agréable que celle dont vous me parlez, puisque vous y trouverez votre utilité et votre plaisir, Omne tulit punctum (1)... »
On ne peut rendre plus affectueux hommage à la franchise de leur ami. Aussi ce dernier se garde-t-il d'atténuer en rien sa manière :
« J'ai fait le voyage de Maintenon, mande Racine à Boileau le 4 août 1687... M. Hessin n'a point changé. Nous fûmes cinq jours ensemble. Il fut fort doux les quatre premiers jours et eut beaucoup de complaisance pour M. de Termes, qui ne Tavoit jamais vu et qui étoit charmé de sa douceur. Le dernier jour, M. Hessin ne lui laissa pas passer un mot sans le contredire, et même, quand il nous voyoit fatigués de parler ou endormis, il avançoit malicieusement quelque paradoxe qu'il savoit bien qu'on ne lui laisseroit point passer. En un mot, il eut contentement : non seulement on disputa, mais on se querella ; et on se sépara sans avoir trop d'envie de se revoir de plus de huit jours. Il me sembla que M. de Termes avoit toujours raison ; il lui sembla aussi la même chose de moi. M. Félix témoigna un peu plus de bonté pour M. Hessin et nous gronda tous plutôt que de se résoudre à le condamner. Voilà comment s'est passé le voyage. Mon mal de gorge est beaucoup diminué (2)... »
« Je m'efforce, écrit encore Despréaux le 9 août, de traîner (à Bourbon) ma misérable vie du mieux que je puis, avec un abbé très honnête homme qui y est trésorier d'une Sainte-Chapelle, mon médecin et mon apothicaire. Je passe le temps avec eux à peu près comme don Guichot le passoit en un lugarde la Mancha avec son curé, son barbier et le bacheher Sanson Carasco. J'ai aussi une servante : il me manque une nièce ; mais de tous ces gens-là, celui qui joue le mieux son personnage, c'est moi, qui suis presque aussi fou que lui et qui ne dirois guère moins de sottises si je pouvois me faire entendre. Je n'ai point été surpris de ce que vous m'avez mandé de M. Hessein :
Naturam expellas furca, tamen usque recurret.
(1) Paul Mesnakd, Œuvres de Jean Racine^ t. VI, p. 565, 566.
(2) Ihid., t. VI, p. 570, 571, 572.
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Il a d'ailleurs de très bonnes qualités, mais, à mon avis, puisque je suis sur la citation de don Guichot, il n'est pas mauvais de garder avec lui les mêmes mesures qu'avec Cardenio. Gomme il veut toujours contredire, il ne seroit pas mauvais de le mettre avec cet homme que vous savez de notre assemblée, qui ne dit jamais rien qu'on ne doive contredire (1) ; ils seroient merveilleux ensemble (2). »
Dans les premiers jours d'août 1687, Hessein fut atteint d'une maladie dangereuse, les fièvres malignes, qui depuis 1660 sévissaient souvent à Paris (3). Racine en avertit aussitôt Boileau.
(( Je ne vous écrirai aujourd'hui (13 aoiit) que deux mots ; car, outre qu'il est extrêmement tard, je reviens chez moi pénétré de frayeur et de déplaisir. Je sors de chez le pauvre M. Hessin, que j'ai laissé à l'extrémité. Je doute qu'à moins d'un miracle je le retrouve demain en vie. Je vous conterai sa maladie une autre fois, et je ne vous parlerai maintenant que de ce qui vous regarde (4). »
« Vous pouvez juger, monsieur, répond Boileau, combien j'ai été frappé de la funeste nouvelle que vous m'avez mandée de notre pauvre ami. En quelque état pitoyable néanmoins que vous l'ayez laissé, je ne saurois m'empêcher d'avoir toujours quelque rayon d'espérance tant que vous ne m'aurez point écrit : Il est mort ; et je me flatte même qu'au premier ordinaire j'apprendrai qu'il est hors de danger... Au nom de Dieu, mandez-moi, avant toutes choses, des nouvelles de M. Hessein (5). »
Mais dès le 17 août Racine avait rassuré son ami. C'est à un puissant fébrifuge récemment connu, le quinquina, qu'était due la guérison, ou plutôt la résurrection de Pierre.
« Je vous avois mandé qu'il falloit un miracle pour sauver M. Hessin. Il est sauvé, et c'est votre bon ami le quinquina qui a fait ce miracle. L'émétique l'avait mis à la mort ; M. Fagon
(1) Charpentier.
(2) Œuvres de Jean Racine, t. VI, p. 579, 580.
(3) C'est précisément la maladie dont son oncle, Antoine Menjot, avait écrit l'histoire. Cf. chapitre iv.
(4) Œuvres de Jean Racine, t. VI, p. 585.
(5) Ibid., 19 août, t. VI, p. 590, 594.
arriva fort à propos, qui, le croyant à demi mort, ordonna au plus vite le quinquina. Il est présentement sans fièvre : je l'ai même tantôt fait rire jusqu'à la convulsion, en lui montrant l'endroit de votre lettre où vous parlez du bachelier, du curé et du barbier. Vous dites qu'il vous manque une nièce. Voudriez-vous qu'on vous envoyât Mlle Despréaux (1)?...
« ...M. de Chanlay a déjà pris le quinquina : M. de Chevreuse le prendra au premier jour. On ne voit à la cour que des gens qui ont le ventre plein de quinquina. Si cela ne vous excite pas à y revenir, je ne sais plus ce qui vous peut en donner envie. M. Hessin ne l'a point voulu prendre des apothicaires, mais de la propre main de Chmith. J'ai vu ce Chmith chez lui ; il a le visage vermeil et boutonné, et bien plus l'air d'un maître cabaretier que d'un médecin. M. Hessin dit qu'il n'a jamais rien bu de plus agréable, et qu'à chaque fois qu'il en prend il sent la vie descendre dans son estomac (2). »
« Je vous dirai avant toutes choses, écrit encore Racine le 24 août, que M. Hessin, excepté quelque petit reste de faiblesse, est entièrement hors d'affaire et ne prendra plus que huit jours du quinquina, à moins qu'il n'en prenne pour son plaisir ; car la chose devient à la mode, et on commencera bientôt, à la fin des repas, à le servir comme le café et le chocolat (3). »
« Quand vous verrez M. Hessein, mande aussitôt Boileau le 28 août 1687, faites-le ressouvenir que nous sommes frères en quinquina, puisqu'il nous a sauvé la vie à l'un et à l'autre (4). »
Hessein est hors de danger, mais la fièvre ne le quitte pas encore. Si le remède le rappelle à la vie, la saignée trop souvent répétée ne saurait tarder à l'épuiser. La Fontaine ne semble pas s'en inquiéter outre mesure. Il envoie de ses nouvelles à leur ami commun M. de Bonrepaux, intendant de la marine et ambassadeur à Londres, le 31 août 1687 :
« M. Hessein a la fièvre. Elle lui a duré continue pendant
(1) Œuvres de Jean Racine, t. VI, p. 588.
(2) Ibid,, p. 589, 590.
(3) Jbid., p. 595.
(4) Ibid., p. 605.
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trois ou quatre jours, et puis a cessé ; puis il est venu un redoublement que nous ne croyons pas dangereux. Il avoit été saigné trois fois jusqu'au jour d'hier. Je ne sais pas si depuis on y aura ajouté une quatrième saignée. Il n'y a nul mauvais accident dans sa maladie (1). »
Pierre triompha de cette douloureuse épreuve et devint bientôt l'un des membres les plus assidus du petit cercle que réunissait La Fontaine dans l'hôtel de la rue Saint- Honoré. Ce cercle se composait de Saint-Dié, d'Hervart, de Bonrepaux et de Vergier (2).
Mais les années le rendirent de moins en moins conciliant. Son admiration persistante pour la Judith de Boyer (3) en est la preuve incontestable :
« La Judith de Boyer, dit Monchesnay, fut représentée à Paris dans le carême de 1695. Elle eut un très grand succès, grâce à la Champmeslé, qui la fit valoir plus par le mérite de son jeu que par la bonté de la pièce. M. Essain, frère de Mme de la Sablière, en fit de grands récits à M. Despréaux, qui lui répondait toujours : je l'attends sur le papier. Enfin la pièce fut jouée à la cour, où elle perdit toute sa réputation, et personne ne la voulut plus revoir après Pasques. A quelque temps de là, M. Despréaux, rencontrant à Versailles M. Essain, lui cria de loin : Monsieur Essain, n'avez-vous point là votre Boyer sur vous? comme s'il eût voulu dire : « N'avez- « vous point sur vous votre Corneille ou votre Racine?» C'est à propos de cette Judith que M. Racine disoit qu'il ne falloit pas s'étonner qu'elle n'eût point été sifflée à Paris ; c'est, disait-il, que tous les siffleurs étoient à la cour aux sermons de l'abbé Boileau (4). »
Les relations de Pierre Hessein avec Racine et Boileau étaient restées très intimes. Racine mandait à Boileau, du camp de Gevries, le 22 mai 1692 :
(1) H. RÉGNIER, Œuvres de Jean de la Fontaine, t. IX, p. 388.
(2) Walckknaer, Vie de La Fontaine, 1820, p. 252, 403.
(3) Claude Boyer, de l'Académie française, poète et prédicateur.
(4) Anecdotes dramatiques, Paris, Duchesne, 1775, in-12, t. I, p. 486; — Monchesnay, Bol.rana, Amsterdam, Lhonoré, 1742, in-12, p. 88-90; — Œuvres de Monsieur Boileau-Despréaux, éd. Saint-Marc, Paris, David, 1747, in-S®, t. V, p. 68.
(( Comme j'étois fort interrompu hier en vous écrivant, je fis une grosse faute dans ma lettre, dont je ne m'aperçus que lorsqu'on l'eut portée à la poste. Au lieu de vous dire que le quartier principal de M. de Luxembourg étoit aux Hautes Estines, je vous marquai qu'il étoit à Thieusies, qui est un village à plus de trois ou quatre lieues de là, et où il devoit aller camper en partant des Estines, à ce qu'on m'avoit dit... J'ai donc cru que je vous ferois plaisir en vous détrompant, et qu'il valoit mieux qu'il vous en coûtât un petit port de lettre que quelque grosse gageure où vous pourriez vous engager mal à propos, ou contre M. de la Chapelle ou contre M. Hessin. J'ai surtout pâli quand j'ai songé au terrible inconvénient qui arriveroit si ce dernier avoit quelque avantage sur vous ; car je me souviens du bois qu'il mettoit à la droite opiniâtrement malgré tous les serments et toute la raison de M. de Guilleragues, qui en pensa devenir fou. Dieu vous garde d'avoir jamais tort contre un tel homme (1). »
Racine parle de lui pour la dernière fois dans une lettre à son fils du 31 octobre 1698. La santé de Pierre, gastralgique invétéré, s'accommodait mal du climat de Paris :
« J'avois été à Auteuil par ordonnance des médecins ; j'y serois retourné plus d'une fois si le temps eût été plus supportable. M. Hessein vouloit aussi y venir. Il prétend que toutes ses vapeurs lui sont revenues plus fortes que jamais, et qu'elles n'avoient été que suspendues par les eaux de Saint-Amand. L'air de Paris surtout lui est mortel, à ce qu'il dit : en quoi il est bien différent de moi, et il ne respire que quand il en est dehors. Il a un procès assez bizarre contre un conseiller de la cour des aides, dont les chevaux, ayant pris le frein aux dents, vinrent donner tête baissée dans le carrosse de Mme Hessein, qui marchait fort paisiblement sans s'attendre à un tel accident. Ce choc fut si violent que le timon du conseiller entra dans le poitrail d'un des chevaux de M. Hessein et le perça de part en part, en telle sorte que tous ses boyaux sortirent sur le champ, et que le pauvre
(1) Œuvres de Jean Racine^ t. VU, p. 38.
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•heval mourut au bout d'une heure. M. Hessein a fait assi- ,mer le conseiller et ne doute pas qu'il ne le fasse condamner X payer son cheval. Faites part de cette aventure à M. l'ambassadeur, et dites-lui qu'il se garde bien d'en plaisanter ivec M. Hessein, car il prend la chose fort tragiquement (1). » Antoine Menjot, oncle paternel de Pierre, lui avait légué, m 1693, une pension viagère de 1 000 livres (2), et, grâce à le puissantes relations, il avait obtenu, dès 1691 (3), la ?harge de conseiller intendant ordinaire et ordonnateur riennal des bâtiments du roi. L'amitié de l'académicien Charles Perrault, contrôleur général des bâtiments et attaché lu cabinet de Colbert, ne fut peut-être pas étrangère à cette i'aveur. Notons que Pierre s'était converti à la religion cathoique postérieurement à 1680. Il habita longtemps avec sa joeur l'hôtel de la rue Neuve-des-Petits-Champs (4). Quand ?lle le quitta pour celui de la rue Saint-Honoré, Pierre alla demeurer rue Sainte- Anne, paroisse Saint- Roch, où nous le trouvons installé le 21 janvier 1681 ; mais il était de retour nie Neuve-des-Petits-Champs, paroisse Saint-Roch, dès le 16 novembre 1684.
Pour couronner une carrière justement honorée, il acquit un des cinquante offices de secrétaires du roi créés par l'édit de 1694, et fut reçu dans cette charge le 3 juin 1695 (5). Paul Gaulcher, vicaire de Saint-Roch, Denis Broussoré, conseiller à la cour des aides de Montpellier, et Simon Tubert, maître d'hôtel du roi, commissaires désignés pour procéder à l'enquête exigée (6), célébrèrent à cette occasion sa
(1) Œuvres de Jean Racine, t. VII, p. 294. Dans une autre lettre adressée à son fils le 17 novembre 1698, Racine lui envoie à la Haye un pli de M. Hessein en le priant de le faire tenir bien sûrement à Mme Messois [Muisson ?] Ihid.^ p. 302.
(2) Testament d'Antoine Menjot, conseiller et médecin ordinaire du roi, reçu par Touvenot, notaire à Paris, le 28 septembre 1693 (étude de M» Trepagne, notaire à Paris, 8, quai du Louvre).
(3) Il exerçait cette charge en 1692 et 1693, et recevait 4 500 livres pour trois quartiers de ses gages. Cf. bail par Pierre Essain du moulin de Bratelet, dépendant de la terre de Boisrier, du 17 décembre 1691. G. Esnault et E. Cham- Bois, Inventaire des minutes des notaires du Mans, t. IV, p. 213. — J. GuiFFRBY, Comptes des bâtiments du roi sous le règne de Louis XIV, t. III, p. 796, 932.
(4) Lettre de Mme de la Sablière au P. Rapin. Cf. chapitre x.
(5) Cf. A. Tessereatt, Histoire de la grande chancellerie, Paris, d'Eraery, 1701, in-folio, t. II, p. 291.
(6) Archives nationales, section judiciaire, V* 37.
religion romaine^ sa piété, sa vertu, sa charité, son affection au service du roi, et certifièrent qu'il était homme de mérite, d'esprit et d'honneur, issu d'une des meilleures familles de Paris, et beau-frère de Louis Maurin du Coudray, auditeur des comptes, et de Nicolas Doublet, marquis de Persan. 1
Hessein avait épousé, antérieurement à 1683, Madeleine Lair, fille de Jacques Lair, receveur général des finances à Tours, et d'Anne Cesneau, et les deux sœurs de sa femme étaient bien en effet Mmes Maurin et Doublet. Mme Hessein fut dame de Boisrier au Maine, dans la paroisse de Sillé* le-Philippe (1), où les deux époux vécurent noblement, sans négliger, bien entendu, de faire enregistrer leurs armes dans l'armoriai officiel de 1696 (2).
Pierre Hessein cessa de vivre et de contredire en 1711. Il mourut à l'âge de soixante-six ans, dans sa maison de la rue Neuve-des-Petits-Champs, et fut inhumé dans l'église de la paroisse Saint-Roch le 20 février. Sa veuve vivait encore en 1714.
Ajoutons, pour compléter sa biographie, qu'il laissa deax enfants. Son fils, Pierre- Antoine Hessein, écuyer, secrétaire général des dragons de France après son père, habita, rue de la Vrillière, paroisse Saint-Eustache, la maison d'un sieuj Bosc, et vécut ignoré. Il testa le 29 avril 1718 devant Mar j chand, notaire au Châtelet de Paris, fit de nombreuses dona- \ tions aux pauvres, à l' Hôtel-Dieu, aux capucins, aux capu cines de Paris, et à Mlles de Préfossé, légua 2 000 livres de rente viagère à Mme Hyoberg, veuve d'un officier suisse, ses armes et sa bibliothèque à M. des Bournays, substitue tous ses biens au fils aîné de sa sœur, Mme Duport, et, l son défaut, au fils cadet de cette dernière, et mourut célibataire à Paris, le 18 mai 1718 (3).
(1) G.-R. EsNAULT et E.-L. Chambots, Inventaire des minutes des notaires di Mans, le Mans, Leguicheux, 1896, in-S®, t. IV, p. 213.
(2) « Pierre Hessein, écuyer, conseiller secrétaire du roi, maison, couronne d< France et de ses finances, intendant des bâtiments de Sa Majesté, et Madelein* Lair, sa femme : de sable à la fasce échiquetée d'argent et de sable ; parti de gueule! à la bande d'or, accostée de cinq fleurs de lis de même posées trois en chef, deux ei pointe. Accolé d'azur, à la croix denchée d'or, cantonnée de deux étoiles d'or ei chef, et deux roses de même en pointe » (Bibhothèque nationale, Armoria manuscrit, 1696, registre Paris).
(3) Archives nationales, Y 48, fol. 32 ; — Mercure de France, décembre 1718.
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Madeleine Hessein, sa sœur, née en 1683, épousa, le Il février 1708, Louis-Mathieu Duport, conseiller au parlenent de Paris (1), de bonne famille de robe. Elle vendit sa ,erre de Boisrier à Jeanne Maurin, sa cousine, femme de Paul-Jean-Baptiste Ogier d'Ivry, seigneur de Passay, grand ludiencier de France, mourut à Paris et fut enterrée à Saint- Vlerry le 21 avril 1757, âgée de soixante-quatorze ans. I Madeleine Hessein laissait trois fils : Charles-Louis Duport, lé le 18 octobre 1708, conseiller au Parlement en 1729; ^.ntoine-Mathieu, né le 5 juillet 1714, doyen du grand conleil en 1778, mari de Catherine Bernard et encore vivant en 'JSl ; et François-Mathieu Duport, né à Paris en 1718, îonseiller à la grand'chambre dès 1739, demeurant rue Saint- Louis au Marais, qui, convaincu d'avoir « protesté contre es décrets de l'Assemblée nationale », fut condamné à mort ;t exécuté par jugement du tribunal révolutionnaire du .« floréal an II (20 avril 1794), en compagnie de vingt et m magistrats de Paris et de Toulouse (2).
C'est M. Chaix d'Est-Ange (3) qui m'a révélé qu'Adrien- ^"'rançois du Port, le conseiller au parlement de Paris, l'oraeur profond qui acquit une si malheureuse influence sur sa îompagnie, était le fils de François-Mathieu du Port et de »Iarie-Madeleine de Cabanel. Député de la noblesse de Paris lUX États généraux, et il se réunit au Tiers contre les parisans de la cour. Instruit, actif et passionné, il chercha par DUS les moyens possibles à détruire l'autorité royale, fut 'intime de Philippe-Égalité, et forma bientôt, avec Barnave it Alexandre de Lameth, un puissant triumvirat, qui, après e retour de Varennes, s'efforça d'arrêter le torrent dont il ivait rompu les digues. Il se prononça, en 1790, pour l'incom-
(1) Il était fils de François Duport, conseiller du roi, auditeur des comptes, mort n 1702, et de Charlotte Bonart. Sa famille avait fourni depuis le seizième siècle n avocat célèbre, Sébastien Duport, des magistrats et des médecins estimés. - Cf. H. Coustant d'YANViLLE, Chambre des comptes de Paris, Paris, J.-B. Duloulin, 1866-1875, in-4«>, p. 566, 628, 808, 892 ; — Mercure galant, décembre 1702, . 262 ; — Bibliothèque nationale. Cabinet des Titres.
' (2) E. Gampardon. le Tribunal révolutionnaire de Paris, Paris, H. Pion, 1866, '1-80, t. I,p. 305, 487; t. II, p. 414.
(3) G. d'E.-A., Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables, à la In du dix-neuvième siècle, Évreux, 1917, in-S», t. XV, p. 137.
patibilité du mandat de député avec toute fonction payée Élu président de la Constituante, puis du tribunal crimine de Paris en 1791, il offrit ses services au roi, reçut ses décla rations, lui témoigna un intérêt sincère, et défendit brave ment l'inviolabilité de sa personne. Nous lui devons Fins titution du jury. Mais, dés la dissolution de l'assemblée, i était devenu suspect, et après le 10 août 1792, voyant s; vie en danger, il tenta de s'enfuir, fut arrêté à Melun, e ne dut la vie qu'à l'amitié de Danton. Sous le coup d la plus amère désillusion, il passa à l'étranger, et ne revin en France qu'après le 9 Thermidor, pour s'enfuir de nou veau le 18 fructidor, à Appenzell, en Suisse, où il mouru au mois d'août 1798 à l'âge de trente-neuf ans, quatre an après le supplice de son père.