‹ Madame de la Verriere drame en cinq actesChapitre 17 sur 99 · ACTE I, SCÈNE IX · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IX

posé une tâche au-dessus de mes forces... Un jour que je traversais à pied la forêt de Saint-Germain, elles m’abandonnèrent tout à fait... sur le bord de la roule. . au pied d’un arbre, je m’endormis.

madame thomé, se levant.

Et je n’étais pas là... Oh ! que le ciel rr’a-t-il envoyé un de ses anges pour me remplacer, pour sauver mon fils!...

HENRI

Vous allez voir qui il m’envoya. Dans mon sommeil troublé par la fièvre, une soif ardente me tourmentait. .. je répétai plusieurs fois ces mots : J’ai soif, j'ai soif... Mais- buvez donc, me .répondit une voix que j’entendis comme à travers un songe; et avant que j’eusse rouvert les yeux, une eau fraîche et pure mouilla mes lèvres... je pus soulever alors mes paupières brûlantes... et je regardai... ma mère,- c’était elle!...

MADAME THOMÉ

Qui, elle?

HENRI

Celle à qui j’ai donné ma vie; la plus belle, la plus adorable des femmes f Ses yeux fatigués par l’expression de la souffrance, mais embellis par l’expression de la pitié, prolongeaient sur moi un regard qui pénétra jusqu’au fond de mon cœur.... O puissance merveilleuse ! attrait incomparable ! ce n’était point le regard angélique de l’innocence, il n’aurait pas ainsi troublé tout mon être ; ce n’était pas le regard provocant de la coquetterie, la pureté de ma vie m’aurait défendu contre lui; c’était comme l'appel d’une âme ardente, élevée et malheureuse, qui sollicitait la sympathie des âmes faites à l’image de la sienne et vous lançait dans un coup d’œil un impérissable souvenir !

MADAME THOMÉ

Mais qui était cette femme!

HENRI

Ah ! vous le saurez trop tôt ! (Plus calme.) Perdu dans la contemplation de cette vision charmante, j’avais pris sa main pour m’assurer que je ne faisais pas un rêve et je m'enivrais- du bonheur de la regarder... Mais déjà une impression pénible troublait les douceurs de mon extase ; car si la perfection de sa beauté semblait la rattacher aux classes les plus élevées de la société , la grossièreté de ses vêtements la rejetait dans la condition la plus basse... j’eus bientôt l’explication de ce mystère... S’approchant d’elle, un soldat briitaWui frappa brusquement sur l’épaule et s’écria : Allons, le numéro ii>, en route.

MADAME THOMÉ

Que voulait-il dire ?

HENRI

Pas même un nom, ma mère, comprenez-vous! rien, rien qu’un numéro dansle comptede ces femmes perdues, que les tribunaux séquestrent de leurs familles, de la société, de la patrie,

et que le. gouvernement envoie aux colonies d’Amérique d’où elles ne reviennent jamais !

MADAME THOMÉ

Une condamnée !

HENRI

Une déportée ! car on la conduisait au Havre où elle devait s’embarquer. Au geste du soldat, elle s’était redressée sans rien dire; seulement quelques larmes étaient tombées de ses yeux... Cependant ses malheureuses compagnes s’entassaient dans la charrette qui les conduisait au but de leur voyage... Eperdu, je regardais sans comprendre et je m’obstinais à retenir sa main... elle fit un mouvement pour se dégager... alors, je compris... « Service pour service, lui dis-je, acceptez cette bague qui me vient de ma mère, et puisse-t-elle vous porter bonheur ! »

Tu lui as donné ma bague !

HENRI

Oui, c’était tout ce que je possédais. Mais elle m’avait donné un verre d’eau, elle; c était tout ce quelle possédait aussi.

MADAME THOMÉ

Mon pauvre fils !

HENRI

Depuis ce jour, mon existence a changé. Une seule pensée, une seule image m’absorbe... elle est là, toujours là... Ah! si vous aviez vu le dernier regard qu’elle m’a ieté en montant dans l’horrible charrette... ce n’était plus de la résignation, de la douleur... c’était une invocation désespérée à ma loyauté, à mon courage... Viens à mon secours, avait-elle l’air de me dire, sauve-moi, défends-moi!... J’ai résisté longtemps à ce cri de l’inlortune et de ma conscience, mais enfin je suis prêt d'y céder... Ma mère, je vais partir pour l’Amérique; je vais partir pour la retrouver !

MADAME THOMÉ

Oh! c’est impossible...

HENRI

Impossible... non, rien n’est impossible quand on aime... ce qui est impossible, c’est de vivre plus longtemps loin d’elle, c’est de me contenter de la vision, du fantôme, quand je puis rejoindre la réalité... Oh! la revoir, trouver quelque preuve de son innocence... car elle est innocente, je n’en doute pas, et la ramener heureuse et triomphante dans sa patrie!... devant cet espoir, mon sang bout, mes idées s’exaltent... je sens qu’il faut que je parte ou que je meure... Prononcez vous-même : m’ordonnez-vous de rester?

MADAME THOMÉ

Henri!... mais on vient, c’est ton père... Oh! pas un mot, pas un mot de tout cela devant lui !

* Madame Thomé, Henri.

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