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LA RETRAITE A SAINT-POINT

J'aurais aimé à connaître la figure de M""^ de Lamartine dans le bonheur, moi qui ne l'ai vue que dans la tristesse, ce groupe de la mère et de l'enfant, sous le regard du père, comme dans les Sainte Famille de Raphaël.

Elle devait être transfigurée, je l'imagine, à ce moment, par les courtes illuminations de son visage aux rares joies de ses années d'automne.

Ce bonheur de son printemps dut refléter toutes les lu-

mières, résonner de tous les chants de 1 aube. Le cœur de la jeune mère est alors un nid d'amour où les joies de la vie chantent à la fois, comme les oiseaux à l'aurore.

Elle laissa son mari aller seul à Paris, rendre compte de sa mission. Il y reçut toutes les félicitations et toutes les grâces du roi. Dans une lettre à sa mère, octobre 1828, il racontait tout ce bel accueil et lui faisait la confidence des charmantes surprises préparées pour sa femme. On se plaît à lire les attentions du mari, la jolie énumération des cadeaux secrets : « Superbe fourrure, manteau de velours, je ne sais quoi bleu de Chine, robe de popeline ravissante, une capote, deux bérets à jour, des gants, des souliers et une jolie voiture. Je suis ruiné, disait-il gaiement. »

11 quitta Paris pour jouir de son congé dans sa chère solitude de Saint-Point, mais il revenait avec une inquiétude prophétique sur la destinée des Bourbons. Il y passa les mois d'octobre, novembre et décembre, à faire des vers et des chemins, dans une vie rustique et poétique.

Je suis né parmi les pasteurs.

Las de la politique, avide de poésie, de bonheur de famille. « L'ombre de Dante m'apparail et me reproche. J'ai un remords, un vautour poétique dans l'âme. »

Un jour de printemps, à Mâcon, en avril 1B29, jaillit ï Hymne au Christ, sa plus religieuse et sa plus haute harmonie, couvée au fond de son âme. Il se plut à la lire à sa femme. Il lui confiait tout, il avait foi dans son impression, son jugement, sa sincérité. Elle avait le double don de sentir profond et de juger juste. Cette harmonie d'adoration, ce beau cri de foi :

O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe!

Cet élan de fidélité héroïque de la fin :

Et, quand l'autel brisé que la foule abandonne S'e'croulerait sur moi... temple que je chéris. Temple où j'ai tout reçu, temple où j'ai tout appris, J'embrasserais encor ta dernière colonne, Dussé-je être écrasé sous tes sacrés débris.

Cette poésie d'union de leurs deux âmes dans la même foi, aux pieds de ce crucifix qu'il avait chanté, la rendit heureuse ! L'accord dans la foi est le suprême amour !

Elle l'était pleinement à Saint-Point dans l'été de 1829. On sent dans une harmonie, Bénédiction de Dieu dans la solitude, née à ce moment, cette béatitude. Un jour donc il monta, avec son album, dans les bois, sous le chêne où il devait écrire Jocelyn, et redescendit à l'appel de la cloche, à l'heure du dîner. Il avait noté toute une harmonie de famille, la scène de bonheur et de paix racontée dans le commentaire de cette harmonie : la prose est digne de la poésie :

« Ma mère vivait et venait souvent habiter avec moi. Son âme, comme une journée d'été, s'embellissait des teintes du soir; sa piété sereine et toute composée de bénédiction, de reconnaissance et d'espérance, était involontairement communicative; sa présence éclairait, vivifiait, sanctifiait la maison.

« Un jour, elle était assise sous un grand cerisier dans le verger en pente, en face du petit balcon de bois que j'avais construit pour descendre de ma tour dans le jardin. C'était un dimanche après vêpres. Mon enfant jouait à ses pieds avec des fleurs et des oiseaux que les petites filles du village lui avaient apportés; ma femme lisait à côté; sa mère, excellente femme, plus âgée que la mienne, tenait à la main sa Bible reliée en maroquin noir, que les Anglaises pieuses lisent pour toute distraction les jours saints; à quelque distance un groupe de deux ou trois petites filles du village, regardaient avec timidité les dames étrangères, les chiens

couraient après les paons, la cloche de l'église carillonnait; le soleil, qui baissait vers la montagne, jetait sur la pelouse les ombres dentelées des noisetiers. Cette scène de famille, de campagne, de quiétude dans le bonheur, à l'ombre des murs du clocher, me pénétra profondément... De ce sentiment de bonheur au sentiment de reconnaissance qui en reporte au ciel la bénédiction, il n'y a que le cri de l'âme. Ce cri sortit dans cet instant de la mienne, et je commençai ces vers devant ce groupe de ma mère, de ma femme, et au doux gazouillement de mon enfant. >}

Dans la même année et la même saison, sous les regards et à la voix de son enfant, souriant dans son berceau, à l'aurore, à sa mère, à son père, en extase, monta de son cœur celte suave prière, Hymne de l'enfant à son rôveil:

O Pcre qu'adore mon père!

Toi qu'on ne nomme qu'à genoux; Toi dont le nom terrible et doux Fait courber le front de ma mère...

prière faite pour son enfant. La jeune mémoire de Julia devait la murmurer le matin, aux pieds de son père et de sa mère, et plus tard tant de mères devaient l'apprendre à leurs enfants. Ah! sa mère devait pleurer de joie, quand elle l'entendait dire, les mains jointes, les yeux levés vers l'enfant Jésus, souriant au-dessus de son berceau.

Donne à moi sagesse et bonheur, Pour que ma mère soit heureuse!

Elle était dans la béatitude maternelle. Sa vie était une harmonie en action. Elle vivait les yeux sur sa fille aux cheveux blonds, jouant en paix avec tous les êtres, joyeuse de sa jeune vie, des fleurs, des oiseaux, des chiens sur ses genoux, dans l'innocence et le bonheur de l'Eden. Son pinceau maternel fixait pour toujours sur la toile moins fra-

gile que sa vie, cette enfant adorable et adorée, destinée à rejoindre quatre ans après son petit frère mort. La mère évoquait l'enfant parti sitôt, essuyait une larme furtive pour ne pas attrister la petite sœur et souriait sous le baiser de sa fille.

Mais le bruit de la politique montait jusqu'à Saint-Point; l'arrivée de M. de Polignac aux affaires inquiétait le père. Il écrivait le i6 août 1829 à M. de Virieu : « Je crois maintenant à la possibilité d'une révolution qui emporte la dynastie. »

Appelé par le premier ministre au sous-secrétariat des affaires étrangères, pressé d'instances impératives, il refusa de s'associer à sa politique intérieure et extérieure. Il se retira l'automne à Montculot. Ses amis de l'Académie, en son absence, lui ménageaient une surprise d'honneur, et le nommaient. Il avait refusé de se présenter une seconde fois, malgré les assurances de succès données par MM. Laine et Royer-Collard. Refusé à sa première démarche, il se tint à l'écart, dans sa dignité, approuvé par sa femme et sa mère.

Dans une autre compagnie plus modeste, l'Académie de Màcon, à une séance publique, il eut un triomphe, présage d'un succès prochain à l'Académie française. C'était en août 1829. Mais il faut laisser parler sa mère dans sa joie pieuse : « Il faut pourtant que j'inscrive ici une grande jouissance qu'il a eue, cet amour-propre de mère, si peu écrasé encore. Dans une séance publique, donnée par l'Académie de Mâcon, il y a trois semaines, il y avait prodigieusement de monde, tout le conseil général, toutes les notabilités de la ville et des environs ; c'était imposant. On a lu beaucoup de choses fort intéressantes: M. de Lacretelle, un chapitre de IHisloire de la Rcslauralion ; M. Quinet, jeune homme distingué par ses connaissances, un fragment d'un Voyage en Grèce ; Alphonse devait dire

des vers, on les attendait avec impatience; quand son tour est venu, on a applaudi d'avance, on s'est écrié qu'on voulait le voir; il s'est levé avec convenance et a commencé par faire une petite improvisation en prose pour attirer la bienveillance de ses concitoyens et dire combien il était sensible à leurs suffrages; cet exorde a plu excessivement, les applaudisssments ont été très vifs. Puis il a dit une épître à M. de Bienassis, dans laquelle il y a des morceaux de poésies touchants, il a été souvent interrompu parles signes les moins équivoques de satisfaction ! Nous avons été vivement émues, Marianne et moi, comblées de félicitations et, je crois pouvoir le dire, de bonheur et d'orgueil, vraiment il me semble que celui-là est un peu excusable. Dieu le veuille! Il voit bien que ce que je désire le plus de ce beau talent, c'est qu'il tourne uniquement à sa gloire. »

Sa femme et sa mère attendries, dans l'enchantement, quelle récompense pour le poète ! Sa mère s'en excusait devant Dieu, dans sa piété. Puis elle rentrait de la fête dans son humble vie et disait avec un pressentiment triste : «J'aime à redire au Seigneur, dans mon allée du jardin de Milly, sous l'ombre de cette maison qui a vu naîire cette chère famille, ce verset d'un psaume : « Seigneur, vous avez « été mon attente, mon espérance depuis ma jeunesse, ne « me délaissez pas aux jours de ma vieilbsse! Ne me re- « tirez pas votre droite, lorsque mes forces viendront à « défaillir. >>

Et elle disait, dans cette page touchante : « Ce pauvre enfant me comble de tendresse, c'est toujours lui maintenant qui vient à mon aide, dans mes jours de difficulté et de détresse. »

S'il ne se tourmentait pas de son élection académique, elle agitait ses amis, Laine, Royer-Collard, Villemain, Aimé Martin. Le 3 novembre 1829, dans sa retraite de Montculot, malgré la colère de son père contre son refus

de quitter sa femme, son enfant et ses bois pour courir à l'Académie, il se recueillait dans une harmonie suprême, au litre primitif de Job, Nouissima verha, ou Mon âme est triste jusqu'à la mort.

On aime cette indifférence du génie pour les honneurs, et cet amour de la poésie.

Par quel contraste étrange de sa poésie et de sa vie, par quel mystère, le poète heureux évoquait-il cette poésie désespérée des mensonges de la vie humaine, ce cri d'un nouveau Job, non plus écrasé sous l'écroulement de sa fortune, mais déchiré sous les tortures du doute, de la douleur, de la mort, de l'amour, de la vanité, de la gloire, des ténèbres, de la vérité, cette lugubre lamentation d'une magnificence funèbre, une nuit de novembre, cette sombre descente dans l'enfer de la vie, terminée par une ascension deTabîme àla manière des symphonies de Beethoven, sur les ailes de la conscience, une poésie d'agonie morale éclairée à la fin par une vision d'enfant qui devait, hélas! s'évanouir.

C'est que le poète est un voyant, qui, des félicités du présent, a la vision des malheurs de l'avenir.

Cette poésie, la plus grande du temps, une vraie épopée lyrique, tirée de son àme comme toutes les autres, vécue toujours, allait être le tocsin de la douleur des âmes au dixneuvième siècle. Elle sonnait d'avance le glas des malheurs de leur propre vie. Les années heureuses allaient s'obscurcir; l'idylle s'achevait, et bientôt allait commencer le drame.

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