LA VIE A FLORENCE
. Ils arrivèrent à Florence, le 2 octobre, et, dès le 5, Lamartine écrivit à M. de Virieu : « C'est bien l'Athènes du moyen âge. » Il se logea près de la villa d'Albizzi et de celle de notre ami Machiavel, près de la porte Romaine. Le 8 novembre, il annonçait à M. de "Virieu la mort de son
cheval chéri. Les chevaux étaient ses amis, comme les chiens.
L'aimable marquis delà Maisonfort, gentilhomme épicurien, poète léger, à la manière de Voltaire, accueillit son secrétaired'ambassade, non comme un inférieur, mais comme un égal en diplomatie, et un supérieur en poésie.
Il devient vite le favori, l'ami du grand-duc de Toscane, de la duchesse régnante, et de la duchesse douairière. Le duc le recevait, tous les matins, dans sa bibliothèque, au palais Pitti, et s'entretenait longuement avec lui. Il admirait le poète, et il aimait l'homme; il lui confiait ses pensées généreuses pour son peuple ; c'était un père, un gouvernement de libéralisme, de douceur et de bonté. Il faisait dessécher, assainir, défricher les maremmes deToscane. C'était une cour poétique, goûtant les arts, les lettres, les sciences, brillante comme les cours des quinze et seizième siècles, mais sans poison, aux moeurs pures, fêtant le poète à Florence, comme le Tasse et l'Arioste à Ferrare, mais plus intime, plus familière, oubliant son rang, et allant, à la villa du poète, entendre l'enchanteur, passer les jours et les nuits d'été près de lui, de sa noble femme, et embrasser leur enfant. Aussi la grand'mère disait-elle avec un cri de joie, en recevant les lettres de Florence, les portraits de Julia peints par sa mère : « Que je m'aime dans cette belle enfant ! c'est véritablement moi à cet âge, mais moi dans mon innocence et dans mon matin. >'
Un malheureux incident vient troubler un instant cette félicité.
Il y avait alors à Florence un gran.i nombre d'Italiens exilés, à la suite de la révolution de Turin et de Naples, réfugiés dans l'asile du libéral duc de Toscane, tout frémissants encore de la lutte et très susceptibles sur l'honneur italien.
Qu'on se figure leur indignation, quand arriva le Chant
du pèlerinage de Child Harold, à Florence, l'insulte à ritalie, mise par le poète dans la bouche de lord Byron :
Je vais chercher ailleurs, pardonne, ombre romaine! Des hommes, et non pas de la pousiière humaine.
Ce fut un cri de colère. Il enflamma les patriotes blessés et courut, comme une traînée de poudre, toute la Toscane, Le colonel Napolitain, Gabriel Pepe, prit la cause de la patrie insultée, et écrivit une brochure de provocation et de défi au poète. Le poète releva le défi.
La rencontre se fit, à une lieue de Florence, le 19 février 1826, sur la rive gauche de l'Arno, en face des Caséines, le bois de Boulogne florentin, dans une clairière déserte, cachée par des peupliers. On s'était rendu, dès l'aube, les armes voilées sous de longs manteaux, avant le réveil de la police défiante et avertie par la rumeur publique. On jouait gros jeu, le.duel étant interdit en Toscane sous peine de l'exil.
La scène était solitaire. Lamartine avait pris pour témoin son ami le comte de Virieu, venu passer l'hiver à Florence, dans le foyer du poète. Le colonel italien avait le comte de Villamilla. Lamartine, quoique l'offensé, avait généreusemeat laissé le choix des armes à son adversaire. Il choisit l'épée, l'arme napolitaine. Les témoins l'avaient préférée au pistolet, comme une arme moins dangereuse dans un duel sans colère, destiné à n'être pas un combat à mort, mais une simple rencontre d'honneur au premier sang.
Les adversaires se serrèrent noblement la main avant de tirer leur épée et de se poser en garde. Les témoins se rangèrent plus émus que les combattants. Tout acteur, ou témoin d'un duel, a pu être frappé de ce contraste : les témoins sont agités, les combattants sont calmes. L'homme devient sans peur devant le péril.
Le combat s'engagea. Il y a une angoisse solennelle au
moment où les épées se croisent, s'enlacent et visent les poitrines nues, un éblouissement de vertige aux éclairs des armes. Les témoins tremblent pour leurs amis. Lamanine avait ce sang-froid tranquille qu'il devait montrer plus tard devant le peuple en armes. Gabriel Pepe s'animait et tentait l'offensive. Lamartine se bornait à la défensive. Habiles tous deux à l'escrime, ils échangèrent plusieurs passes sans se toucher. Le combat se prolongeait. Pepe, excité, fonça plusieurs fois et, dans une ardeur imprudente, se découvrit la poitrine. Lamartine se garda bien de la percer de son épée. Il appliqua tout son jeu à se couvrir, à se défendre, à parer les attaques de son adversaire ; il voulait épargner sa vie et même une blessure. Une goutte de sang versé aurait soulevé contre lui une foule de vengeurs et imposé son départ de Florence. En vain, Pepe multiplia ses attaques, s'exposa, coup sur coup, dans sa fougue napolitaine, Lamartine, toujours calme, maître de lui, se borna à se couvrir le corps, et n'exposa que son épaule et son bras ; enfin, à une attaque furieuse de l'épée de son adversaire, il l'écarta violemment de la poitrine, la pointe glissa sur l'avant-bras, et s"y enfonça près de l'épaule. L'épée de Lamartine tomba, les témoins se précipitèrent et mirent fin à la lutte.
Pendant le combat, M""^ de Lamartine, inquiète de la sortie matinale de son mari, attendait dans l'angoisse, plus troublée pour un simple duel d'homme à homme, moins ferme d'âme qu'elle ne devait l'être plus tard en 1848, dans le grand duel de Lamartine avec un peuple armé.
Non encore trempée aux grandes émotions, elle avait couru à son amie, la grande-duchesse, pour lui demander d'arrêter ce due), plus émue alors de la vie que de l'honneur de son mari.
Lamartine, sa blessure bandée, rentra seul dans sa voiture, et arriva, la vie sauve et l'honneur sauf, dans les bras de sa femme alarmée et rassurée à la fois.
Tel fut ce noble duel. L'Italien fut plein de bravoure, d'honneur et de loyauté, comme le poète français. Gabriel Pepe, d'après les lois de Toscane, courait risque d'être proscrit. La femme du blessé courut, près du duc de Toscane, intercéder en faveur de l'adversaire ; sa démarche généreuse réussit. G. Pepe conserva, grâce à elle, son asile à Florence. Ce duel honora les deux combattants et finit par une amitié.
M. de Virieu rédigea un court récit du duel pour les ournaux ; la main de son ami ne po uvant l'écrire, il la dicta. Sa femme ajouta un post-scriptum : « Alphonse me recommande de vous dire de ne laisser rien changer aux expressions et de ne permettre aucun commentaire au petit récit que vient d'insérer dans cette lettre M. de 'Virieu. »
La France apprit avec fierté ce duel. Elle applaudit ce poète qui la représentait si dignement à l'étranger, et la faveur de Florence à Lamartine. Quand il reparut au théâtre, tous les grands personnages de la société italienne vinrent lui rendre hommage, serrer la main à ce poète chevalier qui défendait sa poésie à la pointe de son épée.
Il perdit, en avr.l, son ami, Mathieu de Montmorency. On trouva sur sa table une lettre inachevée adressée à Lamartine. Il lui léguait son portrait, recueilli dans le salon de Saint-Point, où on voit encore sa bonne et honnête figure.
A ce moment, le poète était en pleine ivresse lyrique. Elle lui inspirait les Harmonies, ces filles de l'Italie et du ciel. Son imagination ailée voyageait. Il aspirait au grand voyage d'Orient. Il avait les longs désirs et les longues pensées.
Le marquis de la Maison-Fort parti, il devint chargé d'affaires de Florence, Parme et Modène. Avec l'automne, finissait sa vendange de poésie. L'hiver, on était condamné au monde, aux fêtes de la cour. On ouvrait la villa hospitalière à des amis, à des Français, accourus, comme
les h'rondelles, se réfugier du froid du Nord au soleil du Midi.
Florence ne faisait rien oublier à ces heureux exilés. Le poète écrivait, en janvier 1827, Mill/ ou la terre natale, sous l'émotion des souvenirs d'enfance, les yeux sur sa fille ravissante, sur sa femme souffrante, dessinant, le matin, sous les arbres des Caséines, ces horizons de cyprès qui impriment à ce beau ciel l'éternelle tristesse. Heureux de voir son enfant s'épanouir en beauté, en santé, en esprit, en tendresse, il chantait sa félicité et frémissait tour à tour, mobile comme la nature, sous l'ombre et le soleil de la vie, jeune toujours, amoureux de la beauté dans la femme et la nature, mais ferme dans sa volonté vertueuse, homme de religion idéale plus que positive, chose de raison plus que de sentiment en lui. Il s'échappait au ciel par le coup d'aile des Harmonies.
« J'écrivais à l'ombre d'un caroubier, dans mon jardin, ces Harmonies poétiques, émanations d'une jeune âme qui, n'ayant plus rien à pleurer ou à désirer sur la terre, pense aux ch jses éternelles et recueille dans la nature les notes les plus pieuses pour les adresser à Dieu dans la langue des Psaumes...
« J'écrivais à mes moments perdus les Harmonies poétiques, sorte de; Te Deum de mon cœur, plein à cette époque d'une religion de sentiment montant au ciel, ces strophes inspirées par le bonheur et la tendresse. Je ne me demandais pas si je croyais, mais si je sentais. Or, je sentais Dieu et la rel'2;ion, son lan^jaçre dans toute la nature. Mon credo, c'était l'enthousiasme... »
Le bonheur et la tendresse, c'était l'action de sa femme ; il écrivait sous son désir, son inspiration, le bonheur venu d'elle et de sa fille. Il adressait à sa mère ses poésies religieuses. Le journal notait sa joie. « Il m'envoie quelques fragments qui sont bien selon mon cœur. Ah 1 voiià l'usage
que j'ai toujours désiré qu'il fît d'un talent qui n'est véritablement divin que s'il remonte à Dieu. »
La famille était à Livourne, l'été, dans une belle villa au bord de la mer. On faisait des rêves de voyage en voyant les voiles et les oiseaux s'enfuir au large. Tous deux dans l'extase, le père s'attendrissait à la vue de sa fille, toujours souriante, bonne, tendre, caressante, belle et sereine. » J'aimais bien mon fils aussi, mais il est au ciel mieux qu'où nous sommes. »
La race anglaise aime la mer. M""' dû Lamartine s'y baignait, puis tous trois se promenaient de la plage aux montagnes à l'ombre des c'.>ênes verts. Lui allait et venait de Livourne à Florence, de la poésie à la politique, popularisait la France en Italie par sa politique de résistance à l'Autriche. Il y déployait ses dons de bon sens, d'habileté, d'honneur français ; il charmait la cour et Florence, comme elle, avec sa distinction élégante de femme supérieure. C'était \a.viQd\iDécaméron, dans le far nienle du bonheur, sous ce ciel de fête à l'air vivifiant de la mer et de la poésie, qui enivrait sa femme. Manzoni et eux avaient fait amitié, il lui donnait le portrait de Julia, fait sans doute par sa mère, avec des vers du père où se glissait un triste pressentiment.
Etoile du matin, mon espoir et ma joie, Lève-toi dans ta grâce et ta sérénité.
Que ton beau front, voilé sous ses boucles de soie, Répande autour de nous un peu de sa clarté.
Sur ces traits d'un enfant, la vie a tous ses charmes. Ces lèvres de corail ne s'ouvrent qu'au baiser. Et l'œil y cherche en vain ce sentier que les larmes Sur toute joue, hélas! un jour doivent creuser.
Heureux qui peut se dire en contemplant cet âge: Douce enfant de mon cœur, voilà ce que je fus. Mon bonheur dura peu, mais j'e:i revois l'image Dans l'âme et dans les traits que je chéris le plus.
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Au milieu des délices de Florence, il n'oubliait pas ses amis malheureux. Les absents lui étaient présents. Il était l'ami de bon secours pour ceux qu'il avait laissés au loin. Uni à sa mère, la Providence du pays, il payait les dettes de son vieil ami, l'abbé Dumont, curé de campagne à Bussières, près de Millyetluisauvaitsamaison.il devait l'idéaliser dans Jocelyn.
Il donnait l'hospitalité partout. A Florence, sa femme et lui accueillaient par centaines les voyageurs français et anglais; leur villa éta't leur caravansérail sur cette route du monde. Le 22 mars 1028, il écrivait à M. de Virieu : « Je suis toujours traité en Benjamin par ma charmante cour. Mais je suis accablé de voyageurs qui me mangent. » Son traitement de chargé d'affaires, sa fortune agrandie par l'héritage de l'abbé de Lamartine n'y suffisaient pas. Il se chargeait de dettes généreuses pour l'hospitalité avec la complicité de sa femme.
Il avait, dès lors, le pressentiment de ses destinées politiques. « Tu regarderas la boussole, et je tiendrai la barre du gouvernail, disait-il le i" avril, à son cher confident. — Nous sommesdans une cascadecomplète, longue, inévitable. Je le sentais comme si je l'avais vu. J'ai l'instinct des masses; voilà ma seule vertu politique. Je sens ce qu'elles sentent et ce qu'elles vont faire, même quand elles se taisent. » Dans cette lettre grave et profonde, il disait vrai, ce poète était un voyant, il le prouva plus tard dans sa prophétie de la révolution de Juillet et de 1848.
Ils quittèrent la brûlante Florence d'été, pour aller rafraîchir et retremper leur sève atteinte aux bains de Casciano. En promenade le jour et le soir, ils jouirent d'un spectacle divm par une nuit d'été, et le poète écrivit sa contemplation en face de la mer recueillie sous les étoiles. C'était l'harmonie, rinfvû dans les ciciix, où le génie, avec la science d'un astronome, a trouvé la plénitude et l'altitude
MADAME DE LAMARTINE 6l
de l'inspiration, parcouru et sondé de ce regard d'aigle l'abîme des astres.
Il racontait à sa mère leur séjour à Livourne en juillet, leurs soirées délicieuses où la grande-duchesse et les jeunes archiduchesses venaient entendre leur poète dire des vers devant la mer, près de M""' de Lamartine, son enfant sur les genoux, souriant aux applaudissements des mains royales, recueillie dans son bonheur.
Revenus à Florence, ils reprennent leurs promenades à deux avec leur enfant, ou sous les pins harmonieux des Caséines, environnés de femmes séduisantes murmurant : Ohiine sous les nuits voluptueuses de Toscane.
Mais l'ambassadeur ne s'y oubliait pas, il surveillait les menées des Jésuites tentant une action en Italie pour fortifier leur action en France,
11 avait, dès lors, les idéesqu'il devait garder toujours sur les corps religieux. Point de privilèges, mais la liberté.. Du reste il avait sous la restauration ses pensées de la monarchie de Juillet et de la république. Ainsi il défendait la confédération des Etats Italiens contre l'absorption de l'Autriche, comme il devait la défendre en 1848, et toute sa vie contre l'unité parle Piémont, ce danger pour la France.
Sa mission diplomatique, si bien conduite et si heureuse, allait finir par la nomination de M. de Vitrollesà Florence. Le 20 août, il quittait Florence.
« Alphonse, dit le journal de sa mère, est enfin arrivé, mercredi, 10 du mois de septembre, avec sa femme, sa belle-mère et sa si charmante petite-fille... Il est impossible de rien voir de plus joli et de plus aimable en tout pour son âge que Julia; c'est un vrai trésor, elle est élevée à merveille. Sa mère est de plus en plus parfaite, simplement, sans aucune affectation, remplissant tous les devoirs de piété ; elle a encore acquis beaucoup pour son talent, elle peint à merveille, et nous a apporté plusieurs tableaux char-
mants, entre autres des portraits admirables de Julia. »
C'était sa moisson d'Italie.
Elle les plaça à Saint-Point dans sa chambre, dans le cabinet du poète ; elle en donna à la famille ; la grand'mère se retrouvait dans l'image de sa petite fille, c'était son portrait enfant. La délicieuse figure souriait dans les salons aux parents ravis. Les vieilles tantes s'y rajeunissaient.
Mais un récit ne satisfait pas. On aimerait des lettres de M"^* de Lamartine pendant son séjour en Italie, ses confidences d'épouse et de femme heureuse. Où sont ces lettres ? Les familles sont avares de leurs trésors. Elles ne les ouvrent pas, même aux amis les meilleurs.
M™'' de Lamartine était alors dans la plénitude du bonheur ; or le bonheur écrit peu, il s'oublie à jouir sans paroles. Ses tableaux, ses portraits étaient ses lettres. En extase devant les sourires et les caresses de son enfant, la mère se complaisait à peindre, sans cesse et sans fin, la figure de sa fille, à fixer, à saisir sur des toiles nouvelles les grâces nouvelles de Julia; jamais contente de son œuvre, artiste maternelle toujours déçue, à poursuivre, comme Léonard de Vinci, dans le portrait de la Joconde, le fugitif idéal.