LA MOUT DE LA MÈRE 1S
Le foyer a, parfois, les morts tragiques du champ de bataille.
Un malheur était proche, la douleur allait venir. C'était l'heure de M"'« de Lamartine. Cette àme tendre et forte,
dans sa faiblesse et ses souffrances de corps, allait porter une lourde épreuve. Elle était seule à Mâcon, en novembre 1829, son mari à Paris avec son ami M. de Virieu, pour remercier les académiciens de son élection à l'Académie française. Sa mère avait reçu la bonne nouvelle. Ce fut son dernier bonheur.
Le 16 novembre, un vendredi, jour néfaste! Elle alla seule, selon son habitude, aux bains de l'hospice de la Charité. Mais ici il faut laisser la parole à sa belle-fille, à l'inrime témoin, écouter d'elle le douloureux récit.
A M. le comte de Virieu.
Mâcon, dimanche iS novembre 1829.
« Lise\ seul.
M J'ai recours à votre amitié pour Alphonse dans la terrible circonstance où je me trouve... Il n'y a que vous qui puissiez préparer mon pauvre Alphonse à accoutumer sa pensée à l'idée affreuse que sa mère qu'il adore, est tombée, en un instant, de l'état de la plus parfaite santé à celui où elle est malheureusement à présent.
« Vendredi matin, elle est allée au bain seule, comme elle fait toujours. Elle a voulu réchaufferie bain, et trouvant que le robinet tournait difficilement, elle le souleva. L'eau qui s'est trouvée bouillante a rejailli tout à coup sur elle avec violence, la frayeur l'a saisie, et il paraît qu'au lieu de sortir immédiatement, elle perdit un peu la tête et ne pensait qu'à remettro le robinet. Pendant ces courts instants l'eau lui tombait sur le corps, et la frayeur de plus en plus s'est emparée d'elle; à la fin pourtant elle est parvenue à sortir de la baignoire et à crier. Les femmes de la Charité sont accourues, l'ont couverte de coton et mise dans un lit.
« On vint me chercher de suite, ainsi que le médecin, M. Cortambert. Elle commençait à se remettre, lorsque
j'accourus... Je l'ai ramenée dans la calèche, l'ai mise au lit. Malgré l'assurance qu'il n'y avait rien d'alarmant, je suis restée auprès d'elle toute la nuit pour lui donner ses remèdes à chaque instant. Hier matin, elle s'est calmée, il ne survenait toujours point de fièvre, et tout semblait se bien passer pendant la journée. Sa fille Sophie l'a veillée; la nuit a été en apparence calme. Mais ce matin il est survenu un changement extraordinaire, ses forces l'ont abandonnée tout à coup.
« Toute la douleur d'Alphonse me tombe sur le cœur, et je ne sais comment la supporter. Je n'ai d'espoir qu'en vous pour lui adoucir cette terrible nouvelle.
« Le changement a été si soudain, d'hier soir à aujourd'hui, que nous sommes frappés comme par la foudre. Jugez de ce qu'éprouve mon pauvre père qui a passé d'un état de sécurité à celui de la plus vive alarme ! Mais c'est l'affliction d'Alphonse qui m'atterre. Ne le quittez pas, je vous en conjure ! Usez de toute votre amitié; je ne sais plus ce que je dis tant je suis troublée.
« Mon pauvre Alphonse va être désespéré. C'est lui surtout qu'il faut soigner. Enfin tout espoir n'est pas perdu... Fasse le Ciel que j'aie quelque chose de mieux à vous mander 1
« M. DE Lamartine. »
« Mâcon, ig novembre 1829, lundi, 3 heures du matin.
« Tout est fini. C'est un ange qui est déjà au ciel. Mais Alphonse que deviendra-t-il? Je vous prie de prévenir M. Alain, afin qu'il ne quitte pas Alphonse ni jour ni nuit... Ah I ménagez -le, de grâce! Je tremble. Mon inquiétude est au comble. »
Elle a deux souffrances à la fois : la tristesse sur la mère morte, l'alarme sur l'époux bien-aimé. « Appelez Dieu à son
secours, comme je le fais jour et nuit... Quel retour pour Alphonse ! » Elle pense bien à son père, ignorant encore son malheur, à ses sœurs, mais c'est à lui qu'elle s'élance de tout son amour. « Je n'ose penser à ce terrible voyage. Je tâche de ne le voir qu'entouré de vos soins, de votre amit'é, des soins médicaux d'Alain. Enfin j'ai besoin de me tranquilliser, et pourtant je tremble, et quel tourment de ne pouvoir aller auprès de lui ! Je le voulais absolument, mais on ne veut pas me le permettre. Enfin il faut passer ces mortels jours d'attente. Adieu, que Dieu nous soit en aidel
<( M. DE Lamartine. »
a 29 novembre 1829.
Et el'e raconte toute la douleur du pauvre père, puis revient au fils éloigné. Comme elle veille de loin sur lui : <• Consolez mon Alphonse par la béatitude de sa mère. Elle le représente même dans sa dépouille mortelle. Ne le quittez pas, et ne le laissez pas partir de Paris seul. »
Il arrive, accompagné de son ami, M. de Parseval, un Samaritain de l'amitié, et il écrit à M. de Virieu :
«Je suis arrivé. Le retour a été aussi affreux pour moi que le premier coup, et chaque jour je sens plus que j'ai perdu la moitié de ma propre existence. »
C'est un soir, au retour d'une course, en descendant de voiture qu'il trouva son ami debout, la figure morne, dans le vestibule de l'hôtel. Puis entraîné dans sa chambre pleine de cadeaux de fêtes préparés pour sa femme, ses sœurs, sa mère, il reçut le coup mortel au cœur. Précipitée tout à coup du bonheur dans la mort, elle avait expiré dans l'allégresse de sa foi, dans la béatitude, selon le mot ineffable de sa belle-fille, comme un ange. Cette mère angélique était morte comme mouraient les martyres et les saintes.
Il faut lire, dans l'épilogue du Manuscrit de ma mère, le
récit des dernières heures et des funérailles de cette mère adorable el adorée. Ce sont des paroles sacrées, elles sont allées au cœur de tous les fils en deuil. '< Elle déroba à la douleur son âme presque tout entière pour la donner jusqu'à la dernière heure à ceux qui l'aimaient et à Dieu qu'elle voyait déjà à travers sa foi. Elle voulait s'unir encore une fois à lui par le sacrement dans lequel sa foi trouvait si souvent la possession anticipée de la divinité par la créature et de la créature par la divinité.
« On eût dit que son beau visage, enflammé par l'ardeur delà conviction et béatifié par cette union mystique, illuminait l'ombre de son lit plus que les cierges que les enfants de l'hospice agenouillés élevaient dans leurs mains derrière les rideaux. Un grand calme, un long silence, un doux sommeil, qui ravivèrent l'espoir, suivirent cette cérémonie des mourants; fausse lueur! elle ne se réveilla que pour expirer avec toute la lucidité de son cœur et de sa raison. »
Puis parlant du cher témoin dont il avait recueilli ces détails touchants : « Celle qui assistait dans l'ombre de la nuit tombante à cette agonie, et qui cherchait à me suppléer par sa tendresse, m'a souvent depuis redit littéralement les paroles entrecoupées de rêves qu'elle prononça de sa plus douce voix jusqu'à l'aurore.
« Puis retombant dans un sommeil qui semblait doux et qui était entrecoupé de sourires errants sur ses lèvres, elle n'en sortit que par quelques mots qu'on l'entendit balbutier vers la première aube. Oh ! que je suis heureuse ! Mon Dieu, vous ne m'avez pas trompée ! je suis heureuse ! et elle remit avec ce mot son dernier soupir à son Dieu. »
Son fils savait seul qu'elle avait désiré reposer au cimetière de Saint-Point à l'ombre des arbres où elle aimait passer les heures d'été, dans le groupe adoré de son fils, de sa belle-fille etd^JuIia. On avait déjà enseveli son cercueil dans le cimetière de la ville. Son fils, voulant accom.
plirle vœu de sa mère, fit exhumer, une nuit de décembre, son cercueil. Il fallut le ravir à la fosse à travers un linceul de neige. Le fils voulut revoir le visage de sa mère morte. Une servante dévouée le découvrit à la lueur des cierges. La mère apparut aux .yeux de son fils à genoux, dans sa beauté transfigurée, le visage endormi dans la paix du ciel. Il lui donna le dernier baiser qu'on n'oublie plus. Puis on ferma le cercueil. Un sanglot répondit, et le fils veilla seul, avec la servante.
Vers minuit commença le voyage funèbre. Des paysans de Milly portèrent la biè'e sur leurs épaules, à pas lents, en glissant sur la glace et la neige de la route. Le fils suivit, seul, à pied, le corps de sa mère. Il avait défendu à sa famille de l'accompagner. En arrière de lui, un convoi de femmes et d'enfants de Milly marchait en silence, pour rendre honneur au fils et à la mère de charité du pauvre village.
A Milly, malgré la nuit, on était réveillé. Le groupe funèbre monta le chemin, aux lueurs des lamipes de cuivre apparues aux mains des villageois, debout sur le seuil, puis entra dans la cour du manoir de famille, et fit halte au foyer, dans le vestibule où cette mère des pauvres gens pansait les blessés du sillon, comme une femme de l'Evangile.
Vers l'aube de ce jour d'hiver, le cercueil reprit son voyage, suivi par les villageois en deuil jusqu'au tournant de la colline, au-dessus de la maison et du jardin où cette mère priait. Puis on s'engagea dans le défilé couvert de neige et l'on atteignit, à grand'peine, la cime où se dresse une croix noire, appelée la Croix des signaux. Le fils, quoiqu'il ne l'ait pas dit, dut, avant de perdre des yeux l'horizon de Milly, arrêter ses regards sur le petit jardin où sa mère l'avait bercé. Mais la douleur a sa pudeur.
Tout l'horizon rempli de neige ressemblait à un vaste cimetière. Cette marche lugubre et pénible de ces huit pay-
sans à travers les ravins, au bord des gorges, de ces porteurs se reposant, frayant, creusant leur chemin, dans ces hautes solitudes, le long des sapins noirs et des châtaigniers, ce fils en deuil enveloppé de son manteau, conduisant sa mère morte, les yeux brûlés de larmes, le cœur en prière et en souvenir, n'avait nul témoin. Mais, là-bas, au loin, dans la plaine, dans une chambre de la maison de famille, une femme suivait avec angoisse, de la seconde vue des yeux et du cœur, l'homme qui avait voulu, dans son courage, gravir ce calvaire de neige, accomplir seul, sans l'aide de sa compagne, ce périlleux et douloureux voyage.
Il fut long, le cercueil ne s'arrêta à Soint-Point 'qu'au crépuscule du soir. Il vint se reposer dans la chambre et sur le lit même où la mère avait reposé dans sa vie. Le fils veilla la nuit, près d'elle, de son cabinet ouvert: quand le cercueil est encore au foyer, il semble que la mort n'a pas tout pris. C'est le vide seul qui est la mort. Le fils consuma la nuit dans une veille de larmes, de souvenirs et d'effusions de grâce à sa mère.
Il trouva là dans sa chambre un souvenir, une attention touchante de sa mère. Pendant l'absence de son fils en Italie, elle avait entrepris un long ouvrage de tapisserie pour lui adoucir ses pas à son retour. Ici, il faut laisser la parole à son journal : « C'est un tapis de pied pour la chambre d'Alphonse à Saint-Point, ils penseront en le foulant aux pieds après moi que chacune des mailles a été dans son temps une pensée pour lui. Hélas! ce fragile tissu subsistera cent ans au moins, après que, ni moi ni eux, nous ne serons plus... »
Le matin, les paysans de Saint-Point, en habits de deuil, descendirent leurs montagnes, le cercueil reposa à l'église, et attendit là, sa sépulture dernière, la chapelle funéraire élevée parle fils, au seuil du parc et du cimetière, entre la vie et la mort, sous l'abri préféré, à l'ombre des arbres où
sa mère lisait ses livres de piété, élevait son âme à Dieu, les yeux pleins d'amour sur ses enfants.
Et s'il faut une oraison funèbre à cette mère ineffable, quelle couronne plus belle à déposer sur son cercueil que la lettre de douleur, écrite par ce noble fils en deuil à son ami de Virieu, la veille de Noël !
« Saint-Point, 24 décembre 1829.
« Je t'écris du fond de cette solitude où je suis venu me recueillir quatre ou cinq jours absolument seul, la nuit même où j'y fis apporter la dépouille, la relique de ce que j'aimais et regretterai le plus sur la terre. Enfin je suis plus heureux, je la possède ici. Je puis prier, pleurer, gémir et me consoler sur son cercueil. J'ai l'espoir d'y dormir une fois avec elle. J'élève une chapelle. En attendant elle est dans une chapelle de l'église même, et il n'y a pas d'interruption à la prière sur son tombeau. J'ai organisé les choses de façon à ce que son âme ne fût jamais seule. Que j'ai pleuré ces jours-cil Mais ces larmes sont moins amères auprès de ce qui fut elle, dans le recueillement de l'église et du lieu qu'elle aimait, que sur la terre tous les dix ans labourée d'un cimetière de ville. Au moins à la douleur l'horreur n'est plusassociée. Je suis content.
« Je m'en vais demain, comme je suis venu, à pied par un pied de neige sur nos montagnes. Je vais reprendre le courant de la vie, qui a bien moins de but et bien moins de délices depuis qu'elle ne la partage plus. Voilà une leçon, la plus forte que j'ai reçue ; le reste encore pouvait s'effacer, se réparer, s'adoucir, mais à ceci il n'y a pas de remède, il n'y a plus qu'un éternel souvenir qui me montre un immense vide, qui me dit : Tout s'évancuira aussi, pourquoi remuer.^ Pourquoi travailler .^ Pourquoi grandir devant les hommes?
« Le comble de l'amertume pour moi, c'est de n'avoir plus Milly, ce berceau où nous fûmes si heureux avec elle et de
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ne l'y continuer. C'est une épine dans un pied blessé. Je suis forcé d'y passer toujours en venant ici, c'en est comme une fraction. Je vois cette maison à volets fermés, ce jardin, ces arbres tous plantés par elle, et je n'y puis mettre les pieds; j'en ai le cœur déchiré,
« J'avais besoin de dire un mot à quelqu'un, et ce quelqu'un c'est toujours toi. Elle t'aimait avec enthousiasme, elle t'adorait aussi, pour le bien que tu m'avais fait et parce que tu m'aimais et que je t'aimais. Adieu. Je me remets à pleurer... »
Quel fils et quelle mère!
La mort des mères est un désastre. Outre son fils, ses filles, son mari, cette mort frappait aussi la belle-fille au cœur. Dès la première heure, elles s'étaient aimées; elles s'étaient unies dans la même foi en Dieu, la même admiration pour le poète, le même amour pour le fils et l'époux, la même pitié pour les pauvres. Toutes deux avaient les vertus sacrées, la foi, l'espérance et la charité. La mère bénissait chaque jour cet heureux mariage ; elle était bien heureuse d'avoir donné à son fils une telle femme à l'âme si pieuse, à l'intelligence si haute, au si profond amour, douée de tous les dons de l'imagination, de l'esprit et du cœur. Sa grâce avait su ouvrir ce cœur fermé. Les jalousies, les défiances si fréquentes entre les belles-mères et les bellesfilles aux âmes vulgaires, ne les avaient jamais effleurées. Cette mère à la tendresse suave avait tout de suite attiré, séduit, charmé la compagne d'élite de son fils ; elle avait aimé cette fille nouvelle comme ses fi les ; elle s'était faite, à la fois, sa mère, sa sœur et son amie.
Son journal intime est rempli d'elle; â tout moment, elle notait ses impressions de bonheur goûté près de cette fille de son cœur : « Je jouis bien d'avoir sa femme et lui auprès de moi tout cet hiver et je m'afflige déjà à l'idée de l'inévitable séparation... Mes enfants de Saint-Point sont enfin
partis pour leur grand voyage... Ah! que je me sens seule! J'ai rangé les pots de fleurs que ma belle-fille Marianne m'a bien recommandés en partant pour l'Italie, o Puis, à son retour d'Italie, quelle joie et quel éloge ému de la mère et de la fille ! » Sa pensée est sur elle, même au loin : « Alphonse, Marianne, sa mère et Julia, partis le mercredi 17 septembre 1828 pour Montculot, ont été reçus comme autrefois les anciens seigneurs. On était venu au-devant d'eux, les femmes en blanc, les hommes tiraient des coups de fusil. Ils ont rendu une fête très belle dans les jardins du château, qui se confondent avec les bois...
« Mes enfants vont passer l'hiver avec nous à Mâcon; ils sont maintenant à Saint-Point; Alphonse m'a envoyé des vers qu'il vient d'y composer et qui m'ont bien émue; il dit précisément ce que je pense ; il est ma voix, car je sens bien les belles choses, mais je suis muette quand je veux les dire, môme à Dieu. J'ai, quand je médite, un grand foyer bien ardent dans le cœur, dont la flamme ne sort pas ; mais Dieu qui m'écoute n'a pas besoin de mes paroles. Je le remercie de les avoir données à mon fils. »
« Mes enfants, mes chers enfants! Alphonse, sa femme, devenue par sa tendresse et sa vertu une sixième fille pour moi! Cécile et ses charmantes petites, troisième génération des coeurs qui aiment et qu'il faut aimer ! Et puis celles qui manquent et qui me suivent comme mon ombre au soleil couchant, quand je marche dans l'allée de la méditation. Hélas ! ma Césarine, mon orgueil pour sa merveilleuse beauté, ensevelie loin de nous, derrière cet horizon des Alpes d'où je vois continuellement sortir son souvenir! Hélas! ma Suzanne, cette sainte qui en portait l'auréole avant l'âge, autour de son front, et que Dieu m'a enlevée pour me laisser voir dans son souvenir une image de ses anges de pureté. Morts ou absents! Me revoici seule comme avant d'avoir porté mes fruits, les uns tombés à
terre comme ceux de ces arbres, les autres emportés loin de moi par le jardinier de l'Evangile. Ah! quelles pensées m'attirent, me poursuivent dans ce jardin et puis m'en chassent quand elles me remplissent trop le cœur et qu'il se fond en eau. Ah! c'est bien aussi mon jardin des Olives!
a O mon Sauveur, tout le monde n'a-t-il pas le sien ? Hélas ! oui ! Il fut mon jardin de délices, comme dit le cantique de Salomon, et maintenant il est nu, il est dépouillé, il est mon jardin des Olives où je viens faire ma veille de la mort... »
Elle avait le pressentiment intérieur de son adieu prochain à ses enfants, elle écrivait cette page de tristesse, le 21 octobre 182g, à Milly, et le 29 novembre, un mois après, elle allait mourir!
Et pourtant rien ne pouvait présager cette mort. Comme a dit son fils : « Elle était si belle, elle paraissait si vivante, si jeune et si inépuisable de vie à venir... » Oui, mais elle avait une révélation mystérieuse de sa mort prochaine; la mort de ses deux filles l'avait frappée au cœur, et le bonheur de ses autres enfants ne la consolait pas. Elle le disait tout basa son journal : i< Je serais une heureuse mère si je n'avais pas perdu les deux fleurs de ma couronne : ah ! quel vide leur disparition fait dans mon jardin quand je me promène le soir et que mon oreille et mon regard les cherchen t ! Il faut me détacher de plus en plus, bon gré mal gré, de ce monde; je sens le soir... » Ce mot mélancolique trahissait son pressentiment obst né.
La femme du poète put lire ces confidences touchantes, ces tendresses secrètes pour elle, dans ce journal ouvert par la main du fils et mis sous les yeux de celle qu'elle appelait sa fille. Elle si craintive de n'être pas aimée comme elle aimait, elle lut avec des larmes de contentement, un bonheur attendri, combien cette mère l'aimait.
Elle avait été digne de l'affection de cet ange maternel.
elle avait comblé ses espérances. En plein accord de foi et d'action, de piété et de charité, elles avaient prié ensemble à l'église de Mâcon, de Milly, de Saint-Point, secouru les pauvres, les malades, dans la ville et les villages; elles avaient passé dans les chemins en faisant le bien, ano-es gardiens des chaumières.
Elles avaient joui ensemble aux jeux des deux enfants, Alphonse et Julia, dans le jardin de Milly; la grand'mère s'était vue revivre en eux, en leur ressemblance avec elle et son fils, née de cette filiation mystérieuse de la beauté et de l'âme de la mère à son enfant, à ses petits-enfants, par une sorte de grâce que Dieu fait à la femme, parce qu'elle a le plus aimé et qu'elle aime de son cœur immortel, toujours au delà, à travers toutes les vies à venir.
Elles avaient pleuré ensemble le premier enfant mort si jeune; puis la grand'mère, si douce envers la douleur, avait versé au cœur de la mère ses consolations; elle avait concentré ses espérances sur Julia et lui avait adouci le deuil de l'enfant qui n'était plus, par la vie de l'enfant qui restait encore sur les genoux de la mère.
Elle qui avait perdu, elle lui avait dit sans doute les paroles que sa fille retrouvait après sa mort dans son journal quand elle pleurait ses deux filles, Césarine et Suzanne : « J'ai la certitude absolue de les revoir; quel bonheur qu'une foi comme la mienne! Quand la religion ne ferait que donner cette foi dans la renaissance du passé et d'un passé si doux, qui est-ce qui n'a pas le sien } il faudrait encore la bénir. »
Et maintenant cette vie à deux était finie ! Elle perdait en cette mère incomparable une amie maternelle, une félicité angélique dans le bonheur, un soutien, un ange gardien dans les épreuves à venir. Sa propre mère lui restait, mais •elle ne lui suffisait pas depuis la séparation religieuse. Sa conversion au catholicisme l'avait affligée, elle en avait
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gardé une tristesse sévère ; cette rigide protestante, en cheveux blancs, n'avait pu pardonner à sa fille. Aussi sa fille s'était-elle de plus en plus attachée à M"* de Lamartine, à sa douceur religieuse en pleine harmonie avec sa foi et son amour. Un profonde affection unit ces deux femmes. Malheureusement leurs deux vies furent trop tôt et violemment séparées par la mort tragique de cette mère, qui eût été un refuge, un soutien puissant aux heures désolées, quand elle revint d'Orient en ramenant morte son unique enfant, et plus tard dans les luttes douloureuses de fortune. Elle dut se souvenir alors de cette sainte parole du journal : « Apprendre à souffrir, n'est-ce pas apprendre à vivre? »
Elle dut aussi apprendre à mourir, à l'agonie sereine de cette femme si douce envers la mort comme envers la vie, quand, penchée près de son lit funèbre, dans sa veille de dévouement, elle l'entendit exhaler, à la première lueur de l'aube, les yeux au ciel, à ce présage d'immortalité, ce soupir de béatitude, comme si elle entrait de la mort dans la félicité éternelle : « Oh! que je suis heureuse!... Mon Dieu, vous ne m'avez pas trompée ! je suis heureuse! »
Son visage était calme et doux à regarder ; Ses traits pacifiés semblaient encor garder La douce impression d'extases commencées ; Elle avait vu le ciel déjà dans ses pensées, Et le bonheur de l'âme, en prenant son essor. Dans son divin sourire était visible encor.
Son amour pour cette sainte mère s'accrut de toutes les émotions, de toutes les larmes, de toutes les angoisses, de toutes les bénédictions de cette mort. On n'aime jamais autant dans la vie que dans la mort, dans le bonheur que dans le malheur. Il se noue, dans les veillées suprêmes, des liens impérissables entre les mains serrées, les regards éplorés, les sourires attendris du dernier adieu. La douleur fait
aimer davantage. Il se fit entre ces deux femmes, à cette heure solennelle, entre cette mère mourante, victorieuse de son agonie, qui consolait cette fille de sa mort, une immortelle amitié.
Elle ne s'en allait pas tout entière, elle laissait, dans son Journal à ses enfants, son âme vivante. Autrefois, les femmes, jeunes et mères, avaient l'habitude d'écrire leur mémorial. Les familles avaient ainsi leur histoire. Ces archives domestiques transmettaient, aux enfants les souvenirs, les traditions, les vertus, les exemples des ancêtres. Rien ne se perdait, rien ne s'oubliait de leur noble vie.
Après la mort de la sainte mère, et pour revivre avec elle, sa belle-fille se recueillit dans la lecture de ce pieux journal; elle lut, tout attendrie, ces pages de souvenirs, de bonheurs, de tristesses, d'examens de cette conscience toujours en face de Dieu, ces effusions de prières, de foi et d'adoration.
Sa mémoire en retint bien des paroles pour les appliquer à sa vie, elle écouta cette voix d'outre-tombe qui disait au cœur de cette jeune femme des maximes de piété : « Mon Dieu ! faites-moi donc enfin sentir le néant des biens de ce monde, afin que j'estime seulement les biens éternels... J'aime tant en idée les montagnes et la mer que je n'ai jamais vues pourtant! Ceux qui sont nés en face de ces belles œuvres de Dieu doivent en avoir des imaginations plus grandes que nous et un sentiment plus immédiat de son infini !... » Elle sentit bien cette haute pensée, ce sentiment religieux de la nature, et les vœux élevés de cette mère pour ses enfants : « Dieu veuille les rendre riches en piété et en honneur. » Elle, aussi, avait le même amour pour Julia que cette jeune mère, en 1801 , pour Alphonse enfant : « J'ai été ce matin assister à la messe. Je ne cherchais que ses beaux cheveux blonds au milieu de toutes ces petites tètes... » Elle regretta la coutume perdue de la prière en
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commun, à cette réflexion si chrétienne du journal : « C'est un usage bien touchant et bien utile, si l'on veut que sa maison soit, suivant l'expression de l'Ecriture, une maison de frères. Rien ne relève autant l'esprit des serviteurs que cette communion quotidienne avec leurs maîtres, par la prière et par l'humiliation devant Dieu, qui ne connaît ni grands ni petits... » Elle appl audit son jugement après une lecture de Jean-Jacques Rousseau : « Hélas! le génie n'est souvent, quand il ne repose pas sur le bon sens, qu'un premier accès de délire... » Elle se souvint des courses de charité faites avec cette mère des pauvres, à cette résolution et à ce récit : « J'ai été visiter une pauvre femme en couches, malade... J'ai pris la ferme résolution de ne m'épargner en rien pour soulager ces pauvres paysannes... » Elle s'entendit presque elle-même à cette acceptation religieuse de la fuite de la jeunesse : « J'ai un peu de feu au visage, je m'aperçois que mon teint se gâte, et je ne disconviens pas que cela m'est très sensible. Cependant, si c'est une humiliation, c'est peut-être aussi une grande grâce, parce que cela me détache du monde, en me rendant moins propre à y plaire aux yeux... » Elle retrouva ses impressions de la nature, et ses effusions de mère dans ce passage : « La nature me fait monter au cœur mille réflexions et une espèce de mélancolie qui me plaît; je ne sais ce que c'est, si ce n'est une consonance secrète de notre âme infinie avec l'infini des œuvres de Dieu! Quand je me retourne et que je vois du haut de la montagne la petite lumière qui brille dans la chambre de mes enfants, je bénis la Providence de m'avoir donné ce nid caché et tranquille pour les couver!... »
Elle, aussi, regardait la petite lumière de la chambre de Julia, en se promenant le soir, sur la montagne de Milly, et elle finissait comme la grand'mère : « Je finis toujours par une prière sans beaucoup de paroles, qui est comme un
cantique intérieur que personne n'entend; mais vous, Seigneur, vous l'entendez, puisque vous entendez le bourdonnement de ces insectes dans cette petite forêt de bruyères que je foule sous mes pieds. »
Elle s'accusa elle-même à ces lignes : « Je suis extrême en tout, dans le monde, toute mondaine; dans la retraite, trop austère... » Elle murmura aussi cette résolution de contenir la passion dans les discussions de salon : « Je fais ce que je peux pour ne rien dire de contraire à l'esprit de charité et de paix que doit avoir une chrétienne... » Elle reconnut ses lassitudes morales à ce regret : « J'étais souverainement heureuse dans la solitude, j'y exprimais un charme inexprimable en m'élevant au-dessus de toutes les choses de la terre ; et actuellement ce n'est qu'avec effort que je peux rappeler ce céleste enthousiasme... » Elle partagea ses angoisses de femme et de mère aux invasions de 1814 et 181 5; ses désirs de foi positive pour le poète : « Car sa religion trop libre et trop vague me paraît moins une foi qu'un sentiment... » Elle fit son profit de cette juste et prudente réflexion : .< Oh ! ce n'est pas l'âge avancé qu'il faut attendre pour travaillera son âme... » Et les conseils, les soucis, les inquiétudes, l'éducation, l'instruction de ses enfants, les tourments de la mère, comme elle s'y unit, elle si inquiète de Julia, si attentive, si dévouée à sa vie et à son âme! Comme elle retrouva son esprit de modération et de justice dans les passions politiques à ces paroles de paix : « On voudrait nous voir partager les colères du parti royaliste, qui est le nôtre; mais cela n'est ni religieux ni royaliste; on ne ramène pas les hommes en les injuriant... » Elle, si sensible à l'amitié, si affligée de la mort de ses amis, elle redisait avec cette mère en deuil de la mort d'une amie : « Comme mon cœur se fendrait de tristesse, si je ne la revoyais pas dans le ciel! »
Elle, si fidèle à la messe matinale, elle fut touchée de
cette sainte confidence du manuscrit : « J'ai pris cette année l'habitude d'aller à l'église dès le matin, avant le jour, entendre la messe ; il me semble qu'il faut d'abord dérober ces prémices de la journée aux tracas ou aux plaisirs du monde et rendre d'abord à Dieu ce qui est à Dieu et puis au monde ce qui est au monde. J'éprouve bien de la peine quelquefois à sortir ainsi par tous les temps, de la mollesse de monlitetde ladouce température de ma chambre pour aller à ce qu'on appelle ici la messe des pauvres et des servantes; mais ne sommes-nous pas tous pauvres des grâces de Dieu, et toutes les servantes de nos pères, de nos maris, de nos enfants? ^)
Ah ! que son cœur de mère pleura à ce regret de la grand'mère : «J'ai eu un moment d'espérance d'avoir un second Alphonse dans un fils du mien ; toute espérance est détruite. » Puis comme elle se dit aussi : « Je suis bien heureuse maintenant de celui que j'ai, mais bien plus de sa tendresse que de sa renommée, il sait aimer, c'est tout ce que j'en veux ; puisse-t-il aimer ce que j'aime dans ces croyances qui me donnent la paix ici-bas et la vraie immortalité en perspective !... »
Dans sa précoce douleur, elle sentit bien la tristesse de cette mère, veuve de deux filles mortes, et de son fils bienaimé, loin d'elle, en Italie : « Comme ma maison si pleine de vie, de bruit et de mouvement, il y a quelques années, se vide! Cela me fait penser à ces grands nids que je vois l'automne sur les ormes de la cour de Saint-Point; au lieu des œufs et des petits, il n'y a plus que la neige, et le vent les emporte paille à paille ! Qu'est-ce de nous ? »
Elle trouva dans le récit intime les pressentiments secrets cachés à ceux que la mère aimait : « Les derniers pas sont ceux qui mènent au ciel, il ne faut pas les négliger. Je m'aperçois de ma vieillesse, les autres prétendent qu'ils ne s'en aperçoivent pas du tout et que j'ai ma figure de trente
ans; mais les ombres grandissent derrière moi, comme dit Virgile... »
Oui, les ombres descendaient. A un anniversaire de la naissance de son fils, 21 octobre 1829, la mère se retirait dans les derniers recueillements, et sa belle-fille s'arrêta en pleurant, à cette suprême oraison :
« Aujourd'hui je l'ai senti plus que jamais et j'en suis sortie baignée de larmes sans m'en être aperçuependantque je marchais dans l'allée ; il m'a semblé que toute ma vie se ranimait pour repasser devant moi et devant lui, mon créateur et mon juge !
« Qu'il me bénisse dans mes enfants, dans mes amis, dans tout ce qui m'a aimée et que j'ai tant aimé sur la terre !... »
La lectrice, en larmes, ferma là le touchant manuscrit. L'âme de la mère était là, l'âme de son fils, et aussi la sienne. Cette mère angélique leur avait soufflé sa foi, son cœur, sa poésie, son idéal. Leur vie s'y trempa pour jamais.
Au fond de presque toutes les grandes âmes de fils, cherchez bien, vous y trouverez un écho de la grande âme de leur mère. Celle des fils semble leur répercussion, comme des hautes Alpes s'entend un chant montant de la vallée profonde, grandissant daus son ascension, comme si la voix plus puissante des torrents et des glaciers le reprenait et l'aidait à atteindre les hautes cimes.
Ainsi le cœur des mères monte au cœur de leur fils, il y met son ineffaçable empreinte. Dans ces pages ravissantes de simplicité et d'émotion du manuscrit de sa mère, on retrouve la voix plus grande de Lamartine. Il a mieux chanté, mais pas de plus haut, que cette humble femme qui, pour elle seule et ses enfants après elle, écrivait, le soir, ces pages adorables où son âme religieuse rayonne de lumière et de foi, et nous fait revoir tout entière celle qui fut la mère
de Lamartine, à côté de celle qui fut la compagne dévouée et généreuse de sa vie.
LA RÉCEPTION A l'aCADÉMIE FRANÇAISK — LES HARMONIES') i83o
LA RÉPONSE A NÉMÉSIS l83l
La vie a les changements à vue du théâtre ; hier, un deuil ; aujourd'hui une fête.
Le 3 avril 1830, il y avait foule à TAcadémie. C'était un jeudi, jour de grande réception. La rotonde était pleine du plus beau monde de Paris. Les plus nobles, les plus charmantes femmes du faubourg Saint-Germain, s'y pressaient en toilettes de fête. Les tribunes étaient combles. On remarquait la belle duchesse de Broglie, la jolie M"^ de Sainte-Aulaire. Tout ce parterre d'élégance et de beauté s'agitait et regardait sans cesse si la porte allait s'ouvrir.
Enfin elle s'ouvrit, le président de l'Académie, George Cuvier, entra; on admira sa tête magnifique. Puis apparut, dans sa noblesse et sa grâce, sous son costume aux palmes vertes, l'élu, le désiré, le beau poète, Lamartine.
L'élu se leva et lut, de sa voix de basse sonore, à l'accent d'orateur, l'éloge du comte Daru. Pendant son discours, une femme à la figure attentive, les yeux fixés sur l'orateur, le visage éclairé de bonheur, toute vêtue d'élégance simple, sans éclat, l'écoutait avec une joie recueillie. Elle suivait d'une attention frémissante les impressions de l'auditoire.
Une autre femme manquait à la fête, sa mère qui avait tant désiré ce jour et eût été si heureuse. Les premières paroles de son fils furent pour elle.
Avant le discours, des amis du poète, enrôlés dans la
Congrégation^ avaient tenté de l'attirer dans leur faction. Son intime ami, le duc de Rohan, le rencontrant sur la place du Carrousel, devant les Tuileries et le cabinet du roi, le supplia ardemment de refuser son adhésion à la Charte maudite, et le menaça de la défaveur royale et ministérielle, dans sa carrière diplomatique, s'il s'abstenait de donner un gage de sympathie à la Congrégation. Le poète lui refusa cette satisfaction, lui dit avec fermeté sa profession de foi politique, son renoncement à toute faveur diplomatique au prix de sa conscience. L'aimable duc de Rohan s'éloigna froissé. Mais M"^ de Lamartine approuva.
On savait cette entrevue dans l'auditoire, aussi au moment de la péroraison, cet éloge de la Charte, les libéraux illustres, MM. Royer-Collard et Laine, applaudirent le libéralisme éloquent de leur jeune ami, et lui firent un succès.
Cuvier fit dignement l'éloge du Chantre de Vespérance. La séance fut belle, ce fut une solennité poétique, 'un dialogue du génie de la poésie et du génie de la science, une fête d'Athènes. Aristote et Platon.
Après cette joie, M""^ de Lamartine eut un deuil. Une tante bien-aimée, M"^ Henry Churchill, fut frappée d'une fluxion de poitrine, soudainement, à Paris, chez sa nièce, vingt-quatre heures après son arrivée et mourut. « C'était une créature accomplie, écrivait Lamartine, et jimais je n'ai imaginé une mort aussi belle ! Il n'y a pas de sommeil après un jour de paix qui en approche. Cela fait envie. »
L'âme s'élève avec ces âmes si hautes ; après la mère, la tante, passant dans la mort comme des anges aux ailes ouvertes, et montant au ciel.
En juin, on rentra à Saint-Point, à la chère retraite. Les Harmonies, publiées chez Gosselin, au seuil d'une révolution, ces hymnes d'adoration arrivaient à une heure mauvaise. Les Débats publièrent des articles d'admiration
d'Aimé Martin, l'ardent ami. Le poète en jouit, aux eaux d'Aix, avec sa femme heureuse. Elle aimait, entre toutes, ces poésies religieuses, écrites près d'elle et pour elle, en Italie, à Saint-Point, ces Heures de poésie. Elle relisait ces souvenirs lyriques de sa vie italienne, de ses bonheurs de jeune femme et se recueillait pieusement à cette harmonie : Le tombeau d'une mère, à ce cri d'immortalité :
Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte mère. Qui peut douter sur son tombeau ?
La nouvelle delà révolution de juillet i8jo leur arriva à Aix. Lamartine l'avait prévue, prédite à son ami; il la reçut a la fois avec sang-froid et regret. Il aimait les Bourbons, mais non leur politique. Il venait d'être nommé ministre plénipotentiaire en Grèce. Un poète ambassadeur à Athènes, c'était beau. «J'irai à Paris donner mon adhésion d'une main et ma démission de l'autre, adhésion comme citoyen politique qui préfère tout à l'anarchie, et démission comme honneur qui ne permet guère de servir le lendemain un régime né des ruines d'une dynastie qu'on servait la veille. » Et il porta sa lettre de démission à M. Mole, ministre des affaires étrangères. Sa femme avait approuvé sa conduite. Le roi dit au conseil en lisant la lettre : « Voici enfin une démission donnée d'une manière honorable, digne et délicate. »
Lamartine courut à Saint-Point, menacé de pillage par des bandes de vagabonds courant le pays. Il était armé, et les communes se levaient pour défendre le château. On n'osa pas l'attaquer. Il avait pourtant des inquiétudes dans ces premiers mois troublés de la révolution de 1830. Il voulait éloigner sa femme, son enfant, les abriter à Genève. Lui, resta sur la brèche. L'émeute du 19 octobre, où le peuple poussa des cris de mort contre les ministres de
MADAME DE LAMARTINE oC;
Charles X, lui inspira une ode politique contre la peine de mort. Ses amis, Aimé Martin, Laine, M. de Martignac, le duc de Guiche, appelaient sa poésie au secours. Il y courut, il publia ses ïambes d'humanité. C'était un vrai discours en vers, de l'éloquence lyrique. On pouvait pressentir l'orateur. Il préludait déjà, par cette courageuse et clémente poésie, contre la peine de mort, à son grand acte de 1848, Vabolitionde la peine de mort. La presse lâche et passionnée, les jeunes plagiaires de la Terreur de 93, qui demandaient les têtes des ministres, furent vaincus par cette généreuse et héroïque poésie. La jeunesse des écoles entraîna le peuple. Le poète sauva les ministres.
La passion était à l'ordre du jour. Venu à Bergues, en 183 1, tenter une élection de député, il combattait sur les hustings. Sa femme, familière avec les mœurs électorales d'Angleterre, suivait la lutte avec une émotion courageuse. Le jour du vote, une émeute souleva la foule. Seul dans sa chambre d'hôtel, ses pistolets sur la table, Lamartine attendait. A midi, la maîtresse de l'hôtel lui remit une gerbe de journaux et de pamphlets. 11 distingua et lut Némésis, aux cris de la foule acclamant son rival et huant son nom.
Alors, là, aux clameurs de l'émeute, l'indignation le souleva, exalta sa colère intrépide. La main sur les vers insulteurs, le courage tranquille, l'inspiration frémissante, il improvisa cette magnifique réponse à Néniésis. Il l'achevait, quand un immense hourrah annonça la victoire du rival et sa défaite glorieuse. Il avait eu 181 voix contre 188. Il quitta la ville, poursuivi par les huées des partisans de son vainqueur, et les pierres jetées par des enfants.
Il lança ses strophes à Paris. Les ennemis mêmes les admirèrent. Elles coururent le monde comme plus tard les harangues de l'Hôtel de Ville. Ce n'était plus un poète seulement, mais un citoyen lyrique, une grande âme au
sang-froid héroïque, digne de combattre pour la patrie.
M""^ de Lamartine voyait grandir le poète et le citoyen, et son amour s'emplissait d'admiration. De retour à Saint- Point, après avoir jeté dans l'atmosphère embrasée de 1831, en septembre, sa Polilique ralionnelle, pleine de prophéties réalisées depuis, il revint, à la joie de sa femme, sous les. bois et le charme inspirateur de l'automne, à la poésie, cette fêle deTâme, comme il disait à M'"^ de Girardin. Eugène Sue, alors à Saint-Point, eutla confidence du prologue de Jocelyn.
Chose charmante que la naissance de ce Prologue. Le poète prenait u:i bain. Pendant son repos rêveur, les vers jaillirent de son àme. Au sortir du bain, il les fixa sur ses belles feuilles de papier blanc, et les dit à sa femme, à Eugène Sue et à son ami Léon Bruys d'Ouilly. En jouant au billard, un soir, dans la salle de Saint-Point, il avait lancé le nom de Jocelyn et du poète, son ami; il y rêva toute la nuit, et, le matin, dans une promenade à cheval, sous les bois, à côté de Léon Bruys, après la première confidence, à sa femme, du poème conçu la nuit, sous les étoiles, il lui déroula, au rythme du pas de son cheval, l'action du poème. Puis il dit à Léon Bruys : « Ecrivez le poème », et lui fit don du Prologue. Bruys refusa la lâche et le don.
Revenu à Milly, en décembre, il reprit au coin du feu le poème domestique commencé sous le chêne de Saint-Point. La maison de sa mère était bien la scène du poème. On sent que la Première époque y est née de ses souvenirs de jeunesse, des fêtes de village, de sa mère, de ses sœurs, de la vie domestique, au seuil de la Terreur. Son ami, l'abbé Duraont, le prêtre de Jocelyn, venait de mourir.