‹ Madame de LamartineChapitre 12 sur 35 · I.E VOYAGE EN ORIENT iS · texte numérisé non relu

I.E VOYAGE EN ORIENT iS

L'année s'ouvrit dans la tristesse, le choléra, alors à Mâcon, prenait leurs heures et leur dévouement.

Julia les inquiétait. Sa poitrine délicate, ses crachements de sangles tourmentaient. On les rencontrait, dans les rues, tous les deux, promenant leur enfant adorée aux beaux jours de soleil.

Il lui fallait un soleil meilleur. Ils partirent le 14 juin. A Marseille, on fit une halte d'un mois, dans l'hospitalité. Le poète improvisa, dans une promenade en mer, ces strophes intimes et bibliques d'adieu, où il a chanté la grande cause de son voyage en Orient, son pèlerinage aux plus beaux et aux plus saints lieux du monde.

« Je n'ai pas reposé ma tête sur la terre

Où Palmyre n'a plus que l'écho de son nom,

N^ lait sonner au loin, sous mon pied solitaire,

L'empire vide de Memnon...

« Et je n'ai pas frappé ma poitrine piofonde Aux lieux, où, par sa mort conquérant l'avenir, ]1 ouvrit les deux bras pour embrasser le monde

Et se pencha pour le bénir...

« Voilà pourquoi je pars... »

Au printemps, on partit pour ce beau pays d'Orient, à travers la mer si salutaire aux poitrines menacées, sur le brick l'Alcesle, aux cabines étroites, des cachots qui remuent. Il regretta d'y enfermer sa femme et son enfant, « mais le sort en est jeté, » dit-il, aléa jacta est. C'était le mot qu'il devait dire plus tard à son grand voyage pour la république, le mot de l'Arabe à Allah, de ce croyant fataliste à Dieu.

Il mit sa femme et son enfant sous la protection de sa mère. « S'il y a imprudence dans cette entreprise que nous avions souvent rêvée ensemble, elle me la fera pardonner

là-haut, en faveur des motifs qui sont : amour, poésie, religion. »

La nuit, au clair de lune, seul sur le pont, les yeux sur celles qu'il aimait, il pria: « J'ai fait seul la prière du soir et de la mer pour cette femme qui ne calcule aucun péril pour s'unir à mon sort, pour cette belle enfant qui jouait pendant ce temps sur le pont de la chaloupe avec la chèvre qui doit lui donner son lait, avec les beaux et doux lévriers qui lèchent ses blanches mains, qui mordillent ses longs et blonds cheveux. »

Sa mère la contemplait aussi, la couvait de son amour et, de son pinceau poétique et maternel, fixait sa ravissante figure dans cette scène de grâce et de tendresse avec les animaux, ces amis de Tenfance.

Le 1 5 juillet, on perdit de vue la terre de France, on entra dans la pleine mer.

C'était le soir, l'heure était solennelle. Il y a toujours une impression de crainte et de tristesse au moment où la patrie disparaît sur cet immense désert de la mer. L'homme ne voit plus la rive natale, et ne voit pas encore la plage où il aspire. Il vogue dans la solitude et l'abandon sur cet infini de l'abîme, il a une émotion de terreur et lève les yeux aux étoiles. C'est l'heure triste et religieuse du voyage, la séparation suprême. On monte du pilote humain qui tient la barre debout sur l'azur sombre de la mer et du ciel, au divin pilote, qui conduit nos destinées.

A l'heure du couchant, au moment où le soleil allait disparaître à l'horizon, sous la mer, le capitaine dit tout haut : « messieurs, la prière ! » Alors le plus jeune matelot chanta y Ave maris slella.

Le marin est religieux; on ne doute pas sur la mer. Tous s'unirent à la prière, le père, la mère et l'enfant. Puis elle cria tout à coup, les yeux sur l'Orient : « Un incendie en mer! » C'était la lune qui s'élevait tout embrasée des eaux,

tandis que, à l'occident, le soleil se couchait sur un lit de pourpre et d'or. Le poète, ému de ce spectacle mngnifîque, écrivit un hymne à Dieu, pendant que les matelots, entrant dans la nuit, disaient : Dieu soit avec nous !

Le i^'août, une frégate anglaise remorqua le brick sur la mer houleuse. Le soir, le calme descendit. Vers minuit, dans le grand silence de la frégate étoilée de lumières, une musique s'éleva et s'étendit sur la mer. C'était un concert des marins anglais, donné en l'honneur du poète français, du grand musicien de la poésie. Sur les eaux endormies les harmonies résonnèrent et enchantèrent la nuit. C'était une fête idéale. Ces mélodies de la patrie réveillèrent les souvenirs des voyageurs, accoudés sur la lisse du brick et recueillis dans l'extase.

Le soir fait penser et attendrit. « Hélas ! quand je regarde autour de moi, il y a déjà bien du vide; Julia, Marianne, comblent tout à elles seules. Mais Julia est encore si jeune. La personne qui aurait joui le plus démon bonheur en ce moment, c'est ma mère. <>

Le 7 août, vers six heures du soir, sous les rayons du couchant, se dressèrent les côtes de la Laconie, aux teintes de pourpre violette et de lilas. La Grèce apparaissait digne d'elle, dans la solennité et l'illumination du soir. « Julia et sa mère sont accoudées tout près de moi sur leshaubans. La figure de l'enfant rayonne à tous les aspects, à tous les noms, à tous les faits historiques que sa mère lui raconte à mesure; ses yeux flottent avec les nôtres sur toutes ces scènes dont les drames merveilleux lui sont déjà connus. Il y a du génie dans son regard, on y voit la pensée profonde, vivante, chaude, rapide, d'une âme qui éclôt sous l'àme ardente et aimante de sa mère. Elle semble jouir autant que nous et surtout parce qu'elle nous voit intéressés et heureux, car l'âme de cette enfant vit de la nôtre; une larme vient dans ses yeux si elle me voit triste et rêveur ; ses traits sont

un reflet simultané des miens, et le sourire de toutes nos joies n'attend jamais un sourire pareil sur ses lèvres. Qu'elle est belle ainsi ! >>

Cette contemplation paternelle, cette scène de bonheur ravit et serre à la fois le cœur, à la pensée involontaire de la mort menaçant le père et la mère, comme un nuage à l'horizon.

Le 8 août, on doubla le cap Sant'Angelo. A la cime du cap, on vit un ermite debout sur ce nid d'aigle. Il s'agenouilla en prière pour les voyageurs passant dans la houle, sous le coup de vent déchaîné des gorges de la Laconie.

Le cap doublé, la mer s'apaisa. On jeta l'ancre devant Egine. Les beaux noms, Salamine, le Parthénon, les grands monuments et les grands souvenirs défilèrent devant les yeux et l'imagination ; le mont Pentélique, la montagne des marbres divins, le mont Hymette, le mont des Abeilles, et avec eux toutes les grandes ombres, les génies et les héros.

La mère, sa fille sur ses genoux, lui montrait du doigt tous les beaux rivages de la Grèce, lui ranimait toutes les scènes de l'histoire, lui peignait, lui nommait ses grandes figures, les faisait revivre à l'imagination de l'enfant enchantée, souriant à sa mère.

Le 20 août, on aborda au Pirée, le matin. La caravane des voyageurs se rendit à cheval à Athènes. La ville n'était qu'une ruine dévastée par la guerre. On monta au temple de Thésée, au Pnyx, la haute tribune de Démosthène, devant la mer Egée et du peuple, et aux Propylées, au Parthénon. De ce haut piédestal, on embrassa tout l'horizon historique d'Athènes antique au-dessus de la bourgade moderne, l'Ilissus, le Pirée, la mer, les îles de Salamine et d" Egine. Là, l'imagination du poète évoqua la fête du passé, les Panathénées, la procession du peuple montant par la

voie sacrée au temple de Minerve, pleura le Parthénon mutilé, blessé des boulets turcs, vide de sa frise et des métopes, des statues divines pillées par un pirate anglais, exilées du soleil d'Athènes sous le brouillard de Londres. Quelle magnifique scène, ce poète debout devant le Parthénon, ressuscitant le temple, les fêtes de la Grèce à ce groupe émerveillé, ses amis, sa femme et son enfant!

Assis sur les degrés de marbre, le poète écrivit là ses pensées religieuses sur les ruines des temples et des cathédrales que Dieu laisse périr, pour obliger le génie de l'homme à se dépouiller de ses superstitions, à trouver un art plus digne, plus céleste encore, à l'adorer davantage en esprit et en vérité.

On dit adieu à Athènes le 23 août. Aux Cyclades, la nuit fut orageuse, agitée du roulis dont souffrit l'enfant, dans les bras de sa mère et de son père. « Nuit douloureuse! Combien de fois je frémis en pensant que j'ai mis tant de vies sur une seule chance. Que je serais heureux si un esprit céleste emportait Julia sous les ombres paisibles de Saint-Point ! »

Enfin, le 5 septembre, apparut dans l'azur du ciel la cime blanche et ensoleillée du Liban, la terre désirée ! « J'allais enfin faire reposer tout ce que j'avais de plus cher au monde: ma femme et Julia. »

Beyrouth, sous Auguste, portait le nom de Felix-Julia. Ce nom de bon augure pour l'enfant adorée, amenée là par son père et sa mère, semblait leur donner l'espoir et les rassurer. Hélas! il devait être une cruelle ironie de leur espérance.

Avant le soir, on aborda enfin, et M. Jorelle, gérant du consulat de France, leur ouvrit son hospitalité. La soirée fut délicieuse. La femme de M. Jorelle, vêtue de scn beau costume arabe, enivra les yeux. Sur sa prière, le poète improvisa des strophes délicieuses à cette beauté d'Orient:

Rien d'ai'ssi poétique et d'aussi frais que toi.

Pendant ce temps, sa mère tressailles longues boucles des cheveux blonds de Julia et lui nouait son châle en turban sur la tête. Et l'enfant souriait à la mère et au père dans ce premier beau soir d'Asie !

Après un voyage en mer, la terre est une délivrance. Cette longue, périlleuse traversée de soixante jours avait été une épreuve cruelle pour l'enfant. La vie de mer fait les héros et les saints. Le poète s'y était trempé dans son élément, sa femme aussi, mais la pauvre enfant avait souffert.

On s'abrita dans un groupe de cinq maisons, au pied du Liban, un nid d'aloès, de mûriers, de figuiers et de platanes, en vue de la montagne et de la mer.

M"* de Lamartine, aidée de Julia, peignit les murs à fresque, pendant la visite du poète à lady Stanhope et à l'émir Beschir, dans son palais de Ptédin. Sa renommée l'avait précédé dans la Syrie. On savait l'arrivée de ce grand voyageur d'Europe, et l'imagination orientale l'appelait déjà VEmir Frangi. La cour de ses villas était remplie d'Arabes descendus des montagnes, de moines maronites, de sheiks druses, d'hommes, de femmes, d'enfants, de malades. Les conseils du médecin de Julia, les remèdes donnés par le généreux étranger, les soins, les bontés de sa femme, ajoutaient au prestige du prince des Francs.

Il descendit conter à sa femme, à Julia, son excursion dans les montagnes, au pays des Druses. Il rentrait dans l'enthousiasme. C'était la magnificence de l'Orient, la végétation luxuriante, les villages mauresques, les couvents semblables à des forteresses, une race d'hommes et de femmes noble et fière, d'une beauté superbe ; des chevaux merveilleux, amis de l'homme, un peuple à cheval. Il se sentait là dans son vrai pays de race et d'âme. C'était aussi un Arabe par son culte de la prière et son amour du cheval : il l'ai-

mait comme un ami. Dans un autre âge de poésie héroïque, il eût été un chef de peuple, un poèie, un prophète d'Orient, comme David. Il charma ses hôtes, restés en bas, dans la plaine; il avait vu les splendeurs du Liban, la côte embrasée de lumière et la mer qu'admirait David : Ecce mare magnum.

M°" de Lamartine resta seule avec Julia, gardée par des cavas du gouverneur de Bayruth. Le poète était parti, avec ses trois compagnons et une caravane pour Jérusalem, accomplir son grand pèlerinage. La mère et l'épouse s'agitait entre deux inquiétudes, la poitrine de sa fille, la vie de son mari. Elle savait les périls du voyage. Elle se tourmentait et se résignait entre l'angoisse et l'espérance. Elle n'avait pas voulu arrêter le poète dans ce voyage, le grand rêve de sa vie. Il allait féconder son génie dans la nature de l'Orient, chercher les solennelles leçons de l'histoire, écrites dans les ruines des cités et des temples, et porter son adoration au tombeau du Christ.

Un mois s'était passé. Elle avait écrit une lettre de rappel, et Julia avait ajouté un mot de volonté et de prière à son père de renoncera son voyage en Egypte. Il avait reçu la lettre sous les remparts de Jérusalem. Le 3 novembre, il arrivait en hâte à sa maison de Beyrouth. « Je laisse la caravane défiler lentement sous les pins; je lance Liban au grand galop, et j'arrive, le cœur tremblant d'inquiétude et de joie dans les bras de ma femme. Julia était à s'amuser dans une maison voisine avec les filles du Prince de la montagne : elle m'a vu accourir du haut de la terrasse ; je l'entends qui accourt elle-même en disant : a Où est-il > Est-ce « bien lui ? » Elle entre, elle se précipite dans mes bras, elle me couvre de caresses, puis elle court autour de la chambre, ses beaux yeux tout brillants de larmes de joie, élevant ses bras et répétant : « Ah ! que je suis contente I « oh ! que je suis contente ! » et revient s'asseoir sur mes

genoux et m'embrasser encore... » Il conta à sa femme, à son enfant, son voyage. Elles écoutaient avides l'émouvant et beau récit.

La longue route par les puits de Salomon, les ruines de Tyr, les grands aigles prophétiques, posés toujours sur les rochers, les débris de Césarée, le chacal entré sous sa tente peur dévorer son lévrier, les plaines de Zabulon, la fraîcheur, la verdure de la Galilée, à sa grande surprise, dont on lui avait fait une terre brûlée, nue et sans arbres, le lac charmant de Génézareth, son pèlerinage à Nazareth, sa prière à genoux, et son baiser à la terre sacrée, ses nuits sous la tente, au clair de lune, son ravissement devant les collines ombragées de chênes verts, de caroubiers noirs, de térébinthes, les haltes de la caravane à leur ombre, les plaines, les montagnes de la terre de Chanaan, son ascension au Thabor, sa visite à tous les lieux saints de l'Evangile, à Emmaiis, à Tibériade, à Capharnaùm, à la montagne du Sermon des béatitudes, sa montée au Carmel, la visite du poète arabe, le défi de poésie où les deux poètes chantèrent la belle jeune fille assise au bord de la fontaine, l'hospitalité arabe, la beauté de Jaffa, les escortes protectrices dues à Ibrahim-Pacha et à lady Stanhope, sa station au couvent de Saint-Jean-Baptiste, puis son pèlerinage à Jérusalem ravagée par la peste, son silence de mort, sa veille au mont des Oliviers, au tombeau de David, sa prosternation au tombeau du Christ, et sa régénération intérieure, après sa p! ière solennelle au Sauveur, au divin ami.

Puis son voyage à Jéricho, au Jourdain, à la mer Morte, et le retour à Jérusalem, à la ville morte, et les pieuses stations aux scènes consacrées de l'Evangile, au Cédron. à la vallée de Josaphat, à la Grotte de Gethsémani, au tombeau de la Vierge, ses contemplations à tous les lieux immortels de la Terre Sainte.

Le matin du 10 novembre, le père et l'enfant, achevai,

montèrent la colline de San-Dimitri, par de petits chemins, à l'ombre des nopals, des cyprès, des oliviers, des citronniers, des orangers. Ils s'assirent sous des palmiers, et s'amusèrent à voir glisser d'arbre en arbre les voiles ensoleillées des navires sur la mer bleue de Syrie. Ils déjeunèrent sous un nid de lianes, près d'une caverne où deux gazelles s'étaient réfugiées. Ils voyaient les moines maronites labourer, puis arrêter leurs bœufs au son de la cloche, s'agenouiller la tète au ciel.

La scène était suave, les rayons, les ombres, l'azur, l'air, les parfums caressaient les deux voyageurs. Ils marchaient dans l'enchantement : « Elle était tout émue, toute rayonnante, toute tremblante de ravissement et de volupté intérieure, et moi, j'aimais à graver de tels spectacles dans son imagination d'enfant. » Ils entrèrent dans un monastère, et virent des fenêtres le magnifique horizon, le Liban dans le ciel, la plaine, le fleuve de Beyrouth, la forêt de pins, puis la mer couverte de voiles blanches comme des cygnes.

Ils descendirent et tombèrent au milieu d'une tribu de Kurdes, campée sous les pins parasols. Le père regardait la scène, puis son enfant. « Je suivais Julia, qui se retournait souvent vers moi avec son beau visage tout coloré d'émotion et de fatigue, et je lisais dans ses yeux, dont le regard semblait m'interroger, ses impressions mêlées de terreur, d'enthousiasme et de plaisir. »

Le soleil se couchait dans les eaux, quand ils rentrèrent par la forêt de pins sonores où bruissait la symphonie de la mer. « Là, Julia, retrouvant la voix, se tourna vers moi, et me dit avec ivresse : « N'est-ce pas que j'ai fait la plus belle « promenade qu'il soit possible de faire au monde ? Oh ! que « Dieu est grandi et qu'il est bon pour moi de m'avoir « choisie pour me faire contempler si jeune de si belles « choses ! »

La nuit, quand le père et l'enfant descendirent de cheval

au seuil de la maison où la mère les attendait, Julia tout heureuse s'élança dans les bras de sa mère, en rêvant d'autres promenades dans cet Eden. Hélas! ce devait être la dernière !

LA MORT DE JULIA i832

Il est des maladies fatales, aux lueurs trompeuses de guérison, semblables aux lampes mourantes. Le père écrivait, le 12 novembre, à M. de Virieu : « J'ai retrouvé Julia bien rétablie. Je lui ai fait construire une étable à vaches donnant sur une fenêtre et ouvrant sur son lit. Cet air onctueux et la bonté de l'air l'ont remise complètement. Je vais la garder pendant qu'.nze jours que ma femme veut employer à aller voir et dessiner les ruines de Balbek, auprès desquelles Rome n'esl rien. »

La mère ne partit pas. Soit vague inquiétude au moment du départ, soit pressentiment survenu dans la sécurité d'un moment, soit doute des apparences de guérison, soit voix secrète du cœur de la mère, soit tristesse de quitter sa fille, la mère resta avec le père.

Qui n'a senti à la seule pensée de la mort d'une enfant unique des frissons de terreur? Que sont-ce donc les tortures, en face d'une enfant malade, que la science d un médecin ami, que l'amour d'un ^ère et d'une mère ne peuvent sauver ? Julia n'avait pas onze ans accomplis ! Au matin de la vie, elle touchait déjà au soir !

Je vois ces trois infortunés, à ce drame de leur vie, avec l'intuition du c<tur. Du 12 novembre au i^i" décembre, les jours s'écoulèrent, traversés d'espoirs et d'inquiétudes, de rayons et d'ombres. Le 2 décembre le mal s'aggrava, la

MADAME DE LAMARTINE lOI

crise fatale attaqua la poitrine de l'enfant. En vain, le père et la mère, aidés de la jeune servante anglaise, veillèrent les jours et les nuits, penchés sur l'enfant couchée dans son lit, petit encore comme un berceau, alarmés par sa toux déchirante, dans la fièvre de i'angoisse, sous la sueur froide du désespoir, refoulant leur douleur au dedans, retenant leurs larmes, cachant leur désolation sous des sourires. Pauvre père, pauvre mère à l'agonie, devant l'enfant sans agonie, ignorante de la mort, toute à l'illusion de la vie, les yeux brillant de l'éclat trompeur des poitrinaires, plus belle, plus tendre, plus adorable que jamais, prodiguant, sans le savoir, ses derniers sourires, ses dernières caresses, échangeant, avec son père et sa mère, ses derniers baisers, puis l'ange expirant dans leurs bras, et les deux suppliciés préci- .pités avec elle dans la mort !

Ils tombèrent anéantis ; loin de la famille et du pays, dans l'affolement du désespoir, devant leur enfant morte, tuée là, dans cette terre sainte, où le Christ avait rendu sa fille à Jaïre, dans cette terre des résurrections.

Dieu a des mystères terribles. Les morts d'enfants semblent des cruautés de la Providence. Ecrasés sous le coup de foudre, leur foi intrépide n'accusa pas Dieu. Après le vertige de désespoir des premiers jours, la résignation unit ces deux cœurs blessés à mort.

Pourtant le père ne put écrire à son ami, M. de Virieu, que le 12 décembre cette lettre de désespoir et de résignation. On ne peut que pleurer avec lui, et admirer ses lettres si religieuses.

« Mon cher ami, tu seras le premier à mêler une larme aux miennes : nous n'avons plus d'enfant ! L'ange céleste qui fut le nôtre vient de nous être enlevé en cinq jours de maladie de poitrine. Le 6 décembre, à deux heures de la nuit, elle est montée au ciel de mes bras où elle a rendu gOn âme pure et parfaite à son Créateur... Nous ne vivons

plus. Nous croyons encore à un rêve de bonheur, puis de désespoir. Cependant c'est ainsi, et voilà tout le bonheur et tout l'espoir, et tout l'intérêt et tout le charme de notre vie détruits à jamais. Il n'y a de réponse à cela que dans le ciel, et Dieu seul peut parler. Il le fait, et j'espère, car, quoique dans l'horreur du premier sentiment de ce plus fort coup de ma vie, je ne prie pas, je tâche de conformer ma volonté à la volonté divine, seul culte que je puisse avoir désormais.

« Je revenais d'un voyage de cinquante jours, je la retrouvais brillante en apparence de santé, ravissante de caractère et d'âme. Elle était adorable de sensibilité et de vertu et de tendresse pour nous, et d'intelligence supérieure. J'avais pris toutes les précautions humaines pour remettre sa poitrine toujours menacée depuis deux ans... Tout a été vain. — Elle n'a heureusement pas vu la mort, elle n'a vu que le visage de son père et de sa pauvre mère s'eflforçant de la lui dérober... »

Puis, dans une lettre de janvier 1833 : « Ma femme a bien de la peine à vivre, et son désespoir augmente au lieu de diminuer par les jours... Mon âme est frappée plus à mort qu'elle ne le fut jamais.

« Nous avons décidé ma femme à venir à Jérusalem, où la vue des lieux saints lui promet quelque religieuse consolation... »

Puis encore, le 8 janvier : «. Rien de nouveau depuis le jour affreux, que des jours plus sombres et plus tristes que tous ceux passés en ma vie. Nous restons où nous sommes, frappés de stupeur, attendant le printemps... Je tâche de soutenir ma malheureuse femme. »

Le 10 janvier, il écrivait à sa tante M""* du Villars : « Nous n'avons pas quitté la maison et la chambre où elle s'est envolée de nos bras au ciel : Marianne n'en est encore sortie que pour descendre une ou deux fois avec moi au soleil

dans les jardins... Ses douleurs physiques, qui avaient disparu depuis quelques années, l'ont reprise un peu. Cependant son extrême religion la soutient, et lui donnera, j'espère, la force nécessaire pour arriver sinon à une consolation impossible, au m jins à une résignation qui lui rende l'existence supportable...

« Il est si doux d'entendre une voix de famille de si loin et dans l'abîme de douleur où nous sommes. Cette lettre est pleine de votre affection pour nous, et vos pressentiments ne devaient que trop se réaliser ! Combien je déplore ce voyage! Puisque je devais subir ce coup, combien j'aurais préféré qu'il nous eût frappés auprès de notre famille et que ma femme eût eu des cœurs où épancher le sien dans ce moment terrible où tout ce qu'on a de cher n'est pas encore assez pour nous retenir à l'existence ! Quant au coup même, j'ai la triste consolation de ne pas l'attribuer au voyage et la pénible certitude qu'il nous aurait également atteints à Màcon... La seule consolation que je puisse offrir à Marianne et qui puisse occuper son esprit quelques minutes, c'est d'employer son existence à faire quelque bien autour d'elle et de convertir en soins et en bien-être pour les autres le désespoir où nous sommes à jamais condamnés. »

La généreuse douleur de ces deux grandes âmes leur inspirait la consolation de la charité. Mais, à celte heure, la mère était à terre et comme morte de la mort de son enfant. A sa pauvre femme désespérée, Lamartine prodiguait les plus délicates tendresses. Plus fort, il la soutenait; comme le chêne de Jocelyn, la hache au cœur, il la recouvrait de sève et d"écorce ; le père blessé devait revivre, parle génie, pour les grands poèmes de l'âme et les grands héroïsmes à la patrie.

A cette heure désolée, il voulait revoir sa famille, mais il redoutait le retour pour la pauvre mère. « Marianne est

partagée entre ce désir et l'horreur que son imagination éprouve à rentrer dans nos maisons vides et à retrouver si tristes et si dénuées d'intérêt toutes les places, à Milly et à Saint-Point, que cet ange animait et remplissait pour elle et pour moi. »

Elle resta abattue plusieurs mois, du 6 décembre au 28 mars, dans son foyer d'emprunt, visitée par leurs amis improvisés de Beyrouth, et entourée de l'amitié fraternelle de M. Amédée de Parseval, qui l'aimait en silence, sans paroles, mais en actes de bonté.

Le 28 mars, elle se résigna à partir pour le grand voyage à Jérusalem, la ville du Crucifié. Une caravane de 26 chevaux, dix Arabes à pied, accompagnaient les voyageurs. On monta le Liban, et on descendit à Balbek, à la merveille du désert. Balbek! Balbek! cnèvent les gmdes. Elles apparurent au soleil couchant, les ruines gigantesques et mystérieuses, les débris des temples, sur leur plate-forme colossale, comme une cité de géants.

Le poète, silencieux depuis les mois de deuil, reprit la voix devant ces prodiges de pierre. Il reprit son récit de voyage interrompu. Balbek lui donna la vision du passé, et lui inspira le poème colossal de la Chute (.fan ange. Il alla seul, à minuit, sur la montagne des temples, penser, pleurer et prier. Que de méditations et de tristesses passèrent dans cette veille de nuit! Assis sur ces ruines éclairées de la lune, le grand voyageur d'horizon et d'idées, arrêté là, sentit une émotion solennelle lui monter à l'âme; lui aussi avait déjà des ruines dans sa vie, et était prédestiné à d'autres ruines. Le matin, il nota en vers sa méditation de nuit à Balbek :

Il a laissé tomber et perdre dans la route L'étoile de son oeil, l'enfant qui, sous sa voûte, Répandait la lumière et l'immortalité!

Il mourra sans mémoire et sans postérité.

MADAME DE LAMARTINE lOj

Et maintenant, assis sur la vaste ruine, Il n'entend que le vent qui rend un son moqueur. Un poids courbe son front, écrase sa poitrine : Plus de pensée et plus de cœur !

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