A MARIA-ANNA-ELIZA
Doux nom de mon bonheur, si je pouvais inscrire Un chiffre ineffaçable au socle de ma lyre. C'est le tien que mon cœur écrirait avant moi, Ce nom où vit ma vie et qui double mon âme! Mais pour lui conserver sa chaste ombre de femme, Je ne l'écrirais que pour toi.
Lit d'ombrage et de fleurs où l'onde de ma vie Coule secrètement, coule à demi tarie.
Dont les bords trop souvent sont attristés par moi, Si quelque pan du ciel un moment s'y dévoile, Si quelque i\ot y chante en roulant une étoile. Que ce murmure monte à toi!
Abri dans la tourmente où l'arbre du poète Sous un ciel déjà sombre obscurément végète, Et dont la sève monte et coule encore en moi. Si ouelque vert débris de ma pâle couronne Refleurit aux rameaux et tombe aux vents d'automne, Q.UC ces feuilles tombent sur toi!
Elle jouissait du succès de Jccelyn; les deux petits volumes étaient sur les étagères de toutes les femmes. Elle achevait l'embeilissement de Saint-Point par la galerie gothique, revenait à Paris en 1837, entraînée par le courant politique de son mari, applaudissait son duel de tribune avec Arago, le proscripteur des langues mortes, ces immortelles filles de la Grèce et de Rome, cette parole digne de Platon : « Le beau est la vertu de l'esprit. )>
Dans sa tendresse pour les chiens et les oiseaux, elle regretta, avec son mari, la mort de Fido : « Mon ami Fido, disait-il à M. de Virieu, est mort entre mes pieds, après treize ans d'amour et de fidélité, après avoir été le compa-
gnon de toutes les heures de mes années de bonheur, de voyages, de larmes. »
Elle ne souriait pas de ces amitiés, les plus fidèles de la vie ! Elle vivait en son mari, admirait ses lettres religieuses à son ami : « Le travail, l'affection, la prière, la résignation, cette prière en action, ce Pater en effet, cette volonté adorée, voilà les remèdes tout-puissants, le mode de la prière selon la foi sincère et non conventionnelle. Ton fardeau sera soulevé par la main de celui qui nous l'impose. »
Son fardeau, à elle, était soulevé par sa foi. Mais elle ne voulait pas être consolée.
Revenue à Monceaux, elle perdait sa femme de chambre anglaise, plus qu'une servante, presque une amie : « Notre compagne de voyages, de vie et de douleur, que nous aimions comme notre enfant, enlevée après trente-deux jours de fièvre pernicieuse dans nos bras. »
Ils l'ensevelirent et la conduisirent à Saint-Point. Son cercueil fut placé près de l'enfant qu'elle aimait, dans l'hospitalité du tombeau de famille et la fraternité de la mort.
Le 6 novembre, une triple élection vint les réjouir. Il se remit à la poésie. Il confiait son péché à M"^ de Girardin : « Je fais en secret des vers par milliers, entre quatre heures du matin et le jour. Si les électeurs le savaient!... »
Sa femme emporta son poème achevé de la Chute d'un Ange à Paris. Elle se promenait, chaque jour, à cheval, à côté de lui, au bois de Boulogne, comme dans les forêts du Liban. Mais l'enfant n'était plus là !
Puis il montait à la tribune, après cette course à cheval avant la séance. Devenu maître de son instrument, il avait conquis la parole, il improvisait ; il disait plaisamment : « C'est Mauguin qui m'a appris à parler. »
Royer-Collard lui donnait son haut suffrage, et lui, le lui rendait : « C'est le rocher, et nous sommes les vagues. »
A Saint-Point, en juillet, il méditait, avec sa femme, des poèmes nouveaux de sa vaste épopée : lOuvrier, le Paysan, les Pécheurs; faisait des corrections de chasteté d'images et de style dans la Chute d'un ange, à la prière de sa femme, mais pas au livre primitif du prophète. Tout en regrettant son audace, elle respectait sa pensée religieuse.
Elle avait eu des amis d'élite : l'abbé Cœur, Edgar Quinet, le baron d'Eckstein, le baron Sanscrit, selon le mot de Lamartine, l'ami l'enfance, M. Guichard de Bien-Assis. Sa large sympathie aimait tous les grands esprits.
En janvier 18^9, la politique était brûlante. C'était le combat de la coalition. M"* de Lamartine avait, à cette heure, des contentements en politique. Elle avait su la prédiction du solennel Royer-Collard à son mari, le Jour de son départ de Paris : « Vous avez de bien grandes destinées! et les plus grandes, entendez-vous, monsieur ? Vous êtes le seul homme honnête et public de l'avenir. C'est vous qui détruirez ces gens-là; mai» avant ils auront détruit bien autre chose! »
Chateaubriand, lui-même, daignait approuver Lamartine. C'est sans doute, à ce moment, qu'il écrivait, dans ses Mémoires d'oulre-lonibe, ces lignes de gloire pour Lamartine et de dédain pour Thiers : « Son nom passera, quand vingt vers de Virg'le, de Racine et de Lamartine porteront leurs noms à la dernière postérité. »
jyjme ^jg Lamartine, témoin de sa popularité dans son pays, voyait la justice rendue à ce défenseur généreux de la royauté de Juillet, dans la lutte acharnée où, seul contre les plus grands orateurs, il livrait le combat de l'ordre et de la paix, du bon sens et du patriotisme, par chevalerie, et la tentation de montrer sa puissance à ce gouvernement ingrat qui trahissait et combattait aux élections son défenseur.
Les Recueillenienls avaient paru au printemps de 18^9.
M"* de Lamartine relisait, à Saint-Point, dans leur horizon, sur leur scène, ces poésies écloses presque toutes à Saint- Point même. Inclinée sur ces pages, elle lisait, dans l'émotion, le cantique inspiré par la mort de M'"'' la duchesse de Broglie, cette assomption de la mère et de la fille du poète près de l'amie.
Les strophes à M. de Genoude l'emportèrent sur leurs ailes; elle s'arrêta à ce vers d'audace religieuse :
Que Dieu ne resterait caché dans nul mystère
vers révélateur de la religion de lumière où il aspirait depuis son pèlerinage en Orient.
Au nouvel épilogue de Jocelyn, l'apothéose des deux amants, elle glissa vite; là n'était pas son cœur. Mais arrivée aux vers consacrés à Julia, elle s'arrêta et lut toute en larmes :
Je la vois devant m^\, la nuit, comme une étoile, Dont la lueur me cherche et vient me caresser, Le jour, comme un portrait détaché de la toile, Qui s'élance pour m'embrasser I
Je la vois s'enfuynnt dans mon sein qui l'adore. Faire éclater de là son rire triompliant; Ou, du sein de sa mère, à mon baiser sonore, Apporter ses lèvres d'enfant !
Tout son cœur pleurait. Aussi ne put-elle lire plus avant.
Elle reprit sa lecture à la pathétique poésie sur la maladie d'un ami, un psaume d'amitié. Le Toast de fraternité entre les races anglaise et bretonne la fit vibrer à ses hourras pour l'union et la paix du monde. La poésie : A une jeune fille poêle, la charma et l'attendrit. Elle savait si bien les misères des jeunes ouvrières secourues par elle, en secret, dans son
asile de charité, ce contraste amer de la jeune fille qui coud pour d'autres la robe de soie des fêtes.
Le radieux Cantique sur un rayon de soleil sécha ses larmes. Poésie de douceur et de grâce s'exhalant en hymne de ce nid de rossignols caressé par le soleil et par Dieu.
Le Tombeau de David réye'iWa. ses émotionsd'Orient. Les stances sur un ami mort, de Vignet, la pénétrèrent de mélancolie. Ulopie! la transporta dans sa vision d'avenir aux immenses félicités. Y croyait-elle? Son cœur avait le droit du doute. La vie avait déjà si souvent trompé la poésie.
Elle fut heureuse des strophes inspirées par le tableau de son maître et ami, Decaisne. Puis, à la fin du volume, le glas de la Cloche du village lui sonna au cœur les lamentations du tombeau et l'abîma dans la douleur.
Ah ! elle sentit bien les Recueillements, ces poésies palpitantes des douleurs et des pitiés humaines, aux sublimes accents, agitées de pensées nouvelles, trempées au feu de la vie. Certes, elles étaient plus vibrantes, ces poésies de l'âge mûr. Les Méditations, les Harmonies, leurs jeunes sœurs, n'avaient pas ce timbre de bron;^e. Le style du Lac a l'azur de l'eau, le style de V Infini dans les deux a la splendeur de l'éther, le style des Recuedlements a l'accent de l'airain, le sanglot sonore de la Cloche de viilage.
Ces poésies lui allèrent au cœur ; la mémoire de sa fille y pleurait sans cesse. Elle les aima comme un sanctuaire de poésie. Elle ne comprit pas l'indifférence du public. Elle souffrit de voir ces poésies inconnues et méconnues. Les esprits, agités par la politique, ne lurent pas les Recueillements. Peut-être trouva-t-on trop grave cette poésie de prophète. C'était l'aigle et non plus le cygne. On regrettait Jocelyn, on désirait les Pécheurs En poésie, comme dans la vie, 1 homme préfère l'amour à la prière.
Une autre femme, M""' Sand, les lut, sentit la portée, la puissance, le haut vol de cette poésie d'aigle, et elle le dit
plus tard dans un beau et profond article : Lamartine utopiste ! M"^ de Lamartine aimait sa politique héroïque, seul contre tous. Elle, un caractère dans une femme, honorait en lui un caractère.
Le 8 mai 1839, le soir, après un dernier discours d'homme de gouvernement, elle apprit que le grand juge, Royer-Collard, lui avait dit, à sa descente de la tribune : a Monsieur, respectez-vous! Vous avez la plus belle parole du pays et la destinée la plus haute du gouvernement représentatif. Encore une fois, respectez-vous! Votre passé poétique a été beau, mais je crois votre avenir politique aussi beau et plus utile... »
II justifia Royer-Collard, le i'"" juillet 1839, dans deux discours, splendides [et prophétiques comme l'Orient luimême. M°" de Lamartine y retrouva les Méditations du grand voyageur dans ces images profondes de vérité : « En Orient, le grand homme mourant replie son génie après lui, comme il replie sa tente... Il parlait d'Ibrahim-Pacha, ce héros sans peuple. « Il est de la race de ces hommes qui ne s'arrêtent que quand ils tombent comme Alexandre ou Gengis-Kan. »
La politique les enleva à leur retraite. La grande question d'Orient l'entraîna à la tribune le 1 1 janvier 1840. Ses prédictions s'étaient réalisées. L'empire turc vaincu, Ibrahim vainqueur à Nczib, Mahmoud mort de désespoir.
Le prophétique orateur triomphait, montrait l'empire turc à l'état d'image morte : « un turban posé sur la carte et gardant la place vide d'un empire », la coalition européenne, la grande politique à suivre par la France, et il terminait par cette grande parole d'espérance : « Je sais que la France n'ajournera pas éternellement sa fortune et que la vérité a fait alliance avec le temps. »
M""® de Lamartine s'associait ardemment à ses discours comme à ses poèmes, à sa politique comme à sa poésie. Elle
n'avait pas l'indifférence de M""* de Chateaubriand pour les œuvres de son mari. Restée à Paris pour les œuvres de son étal charitable, elle le rejoignit, ets'en allèrent au Midi, aux belles plages d'Hyères.
Il s'y reposa à peine, et revint vite au devoir, à son père mourant, un Juste, un caractère antique, à la politique perdue par Thiers. Il courut au péril. En l'absence de la tribune, il lança quatre articles sur la question d'Orient et contre Thiers. Le ministère tomba, la paix fut sauvée.
Les heures brûlaient. Le ministère du 29 octobre fut formé à grand'peine. Lamartine refusa les ambassades de Londres et de Vienne. Il avait mérité un grand ministère. Il n'eut pas sa récompense. M™* de Lamartine en fut blessée, mais lui, ne garda pas rancune, et le i^r décembre, seul, devant le refus des ministres de répondre à un discours foudroyant de Berryer, il affronta la tribune, ramena l'Assemblée en déroute et gagna la bataille. Ce fut une improvisation héroïque. Chateaubriand, Royer-Collard, étaient là, et dirent de lui : z U a été au delà de notre pensée. »
Puis il se prépara à un nouveau combat contre les funestes fortifications de Paris. Il les jugea, dans une lettre à M. de Virieu. d'un mot prophétique réalisé en 1871 : « La fortification de la guillotine et de la Convention assiégée. »
Il les combattit au grand jour, les 21 et 28 janvier 1841, dans des discours vraiment inouïs d^ seconde vue, dont la guerre de 1870 et la Commune de 1871 devaient réaliser les prévisions. Il était triste. Sa dernière lettre à M. de Virieu disait : « Je ne me console qu'en priant Dieu souvent et toujours. »
Il allait perdre son ami d'enfance, son fidèle ami de toutes les épreuves. M. de Virieu mourut en avril. Ce fut pourlui une perte affreuse, profonde pour M"' de Lamartine. Ils perdaient une providence d'amitié.
Lamartine sortit de sa tristesse à l'appel d'une infortune.
Un ami dans la détresse lui demanda 500 francs. La bourse de Lamartine était vide. Il prit un moyen charmant pour la remplir. Il venait de composer, au printemps de 1841, la Marseillaise de la paix. Il l'offrit à Buloz pour 1,000 fr. Buloz les lui adressa par retour du courrier, et l'ami fut sauvé.
On dira peut-être que ces pages consacrées à M"* de Lamartine sont pleines de Lamartine. Il apparaît toujours dans la lumière, et elle reste à l'omibre. L'ombre est la destinée delà femme. Mais sous cette ombre, M"^ de Lamartine exerçait une action invisible, mystérieuse et profonde comme ces sources souterraines qui tracent un sillage de fraîcheur à la surface, tout en se cachant.
Son âme était sans cesse mêlée à toutes les pensées, à toutes les œuvres de son mari, sa vie à sa vie. Elle vivait de lui, en lui et pour lui. Mais elle ne laissait pas éteindre sa personnalité, son âme au souffle du cher génie. Comme Charlotte de Laval, la femme de Coligny, elle avait sur Lamartine une haute action intérieure.
Elle apprit la foudroyante nouvelle, la mort du duc d'Oréans, et, navrée, courut à Paris avec son mari. Il rédigea, le 12 août, la noble adresse au roi : « Vous avez perdu un fils, la France a perdu un règne. »
- Dans la loi de régence, il fut le chevalier de la duchesse d'Oiléans, seul contre tous, contre les imprévoyants. La femme supérieure, placée près de lui, lui révélait combien une femme était digne du pouvoir. Si on l'eût votée alors, peut-être la régence delà duchesse d'Orléans eût été possible en 1848. Il combattit en vain.
Accompagné de la grave approbation de sa femme, il revint de ce glorieux combat à Màcon, en pleine fécondité. Elle sentait en lui des souffles précurseurs d'une évolution nouvelle. Le génie a ses tremblements de terre comme la nature.