‹ Madame de LamartineChapitre 16 sur 35 · L ATELIER ET LA TRIBUNE · texte numérisé non relu

L ATELIER ET LA TRIBUNE

Le 20 mars, je vis pour la première fois la noble femme, ma grande et intime amie future, M"^ de Lamartine. Dargaud me présenta. Je m'inclinai, plein de sympathie respectueuse. Je connaissais son âme supérieure par son beau récit du pèlerinage à Jérusalem, dans le \oyagz en Orient.

La figure était digne de l'âme. Je fus saisi de l'expression. Elle imposait le respect. Le visage ovale de cette maigreur de race, signe de noblesse, encadré d'épais bandeaux brunis, aux yeux voilés, avait une dignité triste. Depuis le coup de foudre de la mort de ses enfants, sa figure, creusée par la douleur, avait gardé la trace des larmes. Ses yeux avaient la couleur glauque de la mer de son pays. Point de corps à peine, une taille élancée, une longue et svelte femme â la robe à longs plis, comme les statues religieuses du moyen âge, posées sous les ogives des cathédrales.

Elle ava't de sa race la raideur anglaise, une froideur sévère en apparence, tempérée par le son de sa voix. La langue française, dans sa bouche, avait une singulière douceur. Assise à côté d'une nièce anglaise, elle causait avec Dargaud. Pour moi, je n'osais parler. Je sentais une nature fermée, prudente à s'ouvrir, une femme intérieure aux sentiments graves, en contraste avec la nature ouverte, la sympathie facile de son mari, une fleur d'âme lente à éclore.

Elle se tenait dans son atelier, son salon intime, déjà décrit dans mes Souvenirs. J'y ai omis trois de ses œuvres, un portrait de ses deux jeunes nièces. M"" Alphonsine et Cécile, filles de sa belle-sœur, M™' de Cessiat, un portrait de sa servante, Marguerite, une b^lle Mâconnaise à la figure

italienne. Elle lui avait donné le costume des pêcheuses de Procida. Puis une charmante pendule en marbre blanc, sculptée par elle. Elle y avait groupé une gracieuse nichée de douze enfants, représentant les heures ailées, rapides, légères. Hélas! depuis longtemps, les heures étaient lourdes pour elle.

Le samedi, le jour des grandes réceptions où venaient les femmes les plus belles, elle se détachait dans sa dignité grave. Elle n'aimait pas ces réunions banales, cette foule brillante. Elle s'y résignait par une nécessité politique ; il fallait un salon à son mari. Elle préférait l'intimité, les amis de l'atelier. Elle mettait à profit ces grandes fêtes mondaines pour ses œuvres de charité, en faisant tirer des loteries où ses peintures de fleurs, illustrées de vers du poète, attiraient l'or, ouvraient toutes les belles mains. J'y gagnai un précieux volume : les Tragédies de Corneille.

Elle m'avait fait donner par Dargaud un humble petit livre écrit par elle pour les enfants de son école de Saint- Point : Explicalion familière des i^érités de la religion. Elle avait caché son nom comme ses vertus.

Elle parlait peu dans les soirées, elle écoutait, approuvait ou dissertait en courtes paroles. C'était un esprit à l'ombre. Ses mots réfléchis, concentrés, avaient l'autorité. Elle soutenait la haute politique de son mari, faite pour passionner une femme.

Elle aimait sa politique de charité, de clémence et de paix. Mais, trop émue à sa voix, elle allait rarement l'entendre à la tribune. Le 7 mai 1844, un grand débat sur la réforme des prisons l'attira. Lamartine devait parler. J'étais là.

Après une attaque entraînante de la Rochejacquelein, ce beau lion vendéen, contre les duretés du régime cellulaire, la loi était perdue, lorsque Lamartine s'élança au secours. 11 enflamma la Chambre pour sa réforme religieuse et hu-

no MADAME DE LAMARTINE

maine. Sa femme, placée dans une tribune, à côté de son parent, M. de Surigny, les yeux fixés sur lui, l'écoutait dans l'angoisse et l'admiration. Lui, les yeux sur elle, s'inspirait à ses regards, y trempait sa parole et son courage. La péroraison de ce discours chrétien toucha le cœur de la femme, sa grave figure s'attendrit.

Ému aussi de ce magnétisme du génie sur la femme, de la femme sur le génie, du courant électrique de ces deux âmes, dans ce combat d'éloquence pour une cause d'humanité, je voyais son visage s'illuminer de bonheur, jouir du triomphe de l'orateur, les yeux arrêtés sur l'assemblée qui applaudissait.

En août, Lamartine, heureux de sa vente magnifique des Girondins, donna la joie d'un voyage et d'un séjour à l'île d'Ischia, à sa femme, qui avait goûté là une vie heureuse avec sa fille Julia. Toute la famille fut du voyage, sa sœur, M™* de Cessiat, ses belles et charmantes filles. Sous l'inspiration des souvenirs, il y écrivit l'épisode de Graziella des Con/îit;/ices, et aussi des pages des Girondins. Il alternait l'histoire et l'amour. Les voyageurs revinrent par Rome, "Venise, la Suisse, et se reposèrent au bord du lac de Genève, dans l'hospitalité d'amis. C'était une fête de voyage, et pour M™^ de Lamartine, un retour au passé heureux. Mais ce retour était troublé de tristesses. Elle revenait, les bras vides de ses enfants, dans cette île enchanteresse d'Ischia, où Julia, sur ses genoux, lui avait donné ses sourires, ses baisers, les caresses de ses petites mains. Elle revenait à Rome, prier à Saint-Pierre, où son fils Alphonse avait été baptisé. Elle passait sur cette belle route, suivie jadis de ses anges, dans ces vallées et sur ces montagnes de Suisse, par tous ces paysages d'enchantements qui ravivaient, enflammaient ses souvenirs de mère. Elle les traversait, maintenant, à côté du père, triste aussi, sans leurs enfants devant eux comme autrefois. Elle pouvait murmurer,

tout bas, à ces beaux lieux les vers mornes et désolés de Vlsolemenl.

Fleuves, rochers, forêts, solitude si chère !

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Rien ne pouvait plus faire jaillir la source d'eau vive du bonheur dans ce cœur altéré, rafraîchir la soif inextinguible, le regret de feu de ce cœur de mère. Sa sève se desséchait, ses pauvres mains s'allongeaient amaigries. Son sourire à cette belle nature était triste ; voilée au fond de son cœur de mère, sa blessure saignait toujours. ElUe le refermait ce cœur, pour n'en pas attrister son compagnon de voyage, mais elle sentait en secret dans toute leur poignante réalité les vers douloureux du poète. Elle le suivait partout, s'unissait à toutes ses impressions, à tous ses enthousiasmes, à sa vie agitée, au fond repliée sur sa douleur, en silence, dans sa vaillante tristesse, pour lui épargner l'ombre d'une souffrance. Elle avait été blessée des sept glaives. Mais elle voilait les blessures de sa jeunesse, comme elle devait cacher celles de l'âge mûr. Elle voulait garder toute la douleur pour elle, et donner tout le bonheur à son mari. Elle devait se raidir pour ne pas plier sous les souvenirs. Mais la maigreur de son visage trahissait l'effort intérieur, et à une maladroite parole de consolation offerte à ses inguérissables regrets, un cri de mère blessée s'échappait de cette âme à la muette affliction.

Les douleurs profondes aiment le silence ; elles ne veulent rien laisser s'évaporer du vase, et le ferment à tout regard. Le père et la mère, je crois, n'osaient jamais parler de leurs enfants morts. Ils avaient peur de toucher à des plaies toujours vives.

Michelet a dit de Lamartine, indifférent à ses œuvres : « Il va, de sa grande aile, oublieux et rapide. » Cette belle image était vraie. Oui, il oubliait ses œuvres, dans sa fécon-

dite prodigue, il les laissait tomber à terre, avec l'insouciance sereine de l'arbre sûr de sa sève. Il emportait sa femme sur ses ailes à tous les horizons de poésie, d'éloquence, d'histoire et d'action, oui, mais il revenait avec elle au nid funèbre. Il restait fidèle aux souvenirs adorés. Sa douleur coulait toujours dans les profondeurs du cœur comme une eau sourde au fond d'un ravin. Sa femme n'avait pas de lui des déceptions d'oubli de leur commune douleur. Son glas vibrait dans les lamentations desNovissima Verba, dans la Cloche de Village, bien loin de la mort, en sanglots sur sa mère et ses enfants. Il avait eu beau être entraîné dans une grande vie, elle n'avait rien effacé, au cœur; il n'avait pas oublié.

Pendant les luttes de Lamartine à la tribune, sa femme combattait de cœur avec lui. Elle avait applaudi à son mâle et magnifique discours, le 6 mai 1845, contre l'arrnement des fortifications en pleine paix.

Le 7 mai, Thiers, irrité du discours accusateur de Lamartine, lui lança une insulte, Lamartine monta avec calme à la tribune, écrasa Thiers sous les coups de sa réplique, puis, à la fin, releva l'insulte avec sa dignité fière. Il envoya à Thiers ses témoins.

Après ce duel de tribune, un duel réel menaçait. Des

amis négocièrent un dénouement pacifique; le président

Sauzet mit les deux adversaires en présence. Lamartine

était plein de sang-froid, sa femme pleine d'angoisse, mais

résolue au devoir de dignité de son mari. Elle eut une

émotion douloureuse, déjà ressentie à Florence, dans le

duel du poète avec l'Italien Pepe. Elle était destinée à

bien d'autres émotions, dans les journées de 184S.

Thiers retira ses paroles. Paris applaudit Lamartine.

Il revint à Monceaux. Une fête musicale l'attendait. Le

25 mai, la Société orphéonique de Mâcon vint lui donner

une sérénade sur la terrasse de Monceaux. Après un ban-

quet d'amis, Liszt porta un toast à Lamartine. Le grand musicien parla comme il jouait, et dit : « Il me faudrait pouvoir lui emprunter un peu de sa grande et harmonieuse parole, qui est aussi une grande et harmonieuse musique. »

Lamartine répondit à l'illustre artiste, à la foule réunie dans la grande salle du château, une harangue intime charmante : « Plus de politique ici, la musique n'a pas d'opinion. »

Cette fête d'harmonie, d'amitié et d'union des cœurs fut une joie pour M"'' de Lamartine. Elle quitta Monceaux pour soigner sa santé malad've aux eaux de Néris, laissa Lamartine à son histoire des Girondins et amena une charmante compagne, la nièce préférée, M"* Valentine, dans la splendeur de sa beauté. Elle revint jouir des succès de Lamartine, au conseil général, dans sa défense des chiens et des enfants trouvés. Ces sujets sympathiques lui touchaient le cœur. « Il ne faut jamais rougir de ses amis, » avait di:t le grand ami de Fido.

Elle exerçait toujours son vigilant examen, parfois au regret de l'écrivain. Il annonçait à Dargaud un article politique, le 28 novembre : Un principe et point de partis. « Lisez cela, c'était superbe hier soir. Je le gâte ce matin pour obéir à ma femme. »

Séparé d'elle depuis près de deux ans, j'eus la joie de la revoir en mars, avril 1846. Lui, menait sa plus belle campagne de tribune. Je l'entendis dans son beau discours contre l'impôt du sel. Je lui dis adieu en avril, et n'eus pas la joie d'entendre en juin ses pathétiques harangues coup sur coup sur l'Algérie et la Syrie. M"* de Lamartine fut émue, elle eut des battements de cœur d'indignation et de pitié, elle qui se souvenait de l'hospitalité de l'Emir Béchir et des Maronites, au récit de leurs massacres, à la brûlante, à la foudroyante péroraison de Lamartine contre le lâche abandon par le ministère Guizot de la Syrie en sang.

M°* de Lamartine regrettait, dans cette grande vie même,

d'en jouir seule, sans son enfant. Julia lui manquait dans ces fêtes. A ce moment, elle voyait en bleu et priait gra* cieusement M°" de Girardin d'arriver à Saint-Point avec sa robe bleue, qui allait si bien à sa beauté blonde.

Les hôtes amis, appelés par elle, y affluaient, M. d'Esgrigny, sa femme, Louis de Ronchaud, Paul Delaroche. Lamartine venait à Mâcon, à la fête des fleurs et des fruits, en septembre, enchanter la Société d'horticulture, élever son auditoire à Dieu, par un discours charmant et religieux :

« Est-il possible d'assister à ces merveilles de la végétation et de les produire soi-même par la culture, sans soulever, pour ainsi dire, le rideau du mystère de la création» sans toucher de l'œil et de la main les miracles perpétuels de la nature, qui ne cessent de n:;i. s étonner que parce qu'ils se font tous les jours, et pour lesquels nous ne sommes ingrats que parce qu'elle est trop prodigue! Est-il possible à ces jardiniers de ne pas se sentir en perpétuelle communication et en intelligence avec cette Providence, nulle part plus visible que sous la terre, qui travaille incessamment avec eux, pour eux... »

M°"= de Girardin, ravie de l'hospitalité de Saint-Point, écrivait une charmante lettre à M"* de Lamartine, et Lamartine annonçait, le jour de Noël, à son ami Dubois, la fin des Girondins. Une grande œuvre était née.

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