LES OVATIONS
En mars, l'histoire des Girondins éclata comme un coup de foudre du génie. Elle mit le feu aux imaginations. Cette histoire électrique courut dans toute la France, enflamma les hommes et les femmes. Cette Marseillaise de l'histoire, cette symphonie héroïque de la Révolution, entraîna, enivra tout un peuple.
« Si vous aviez une révolution dans la main, l'ouvririezvous? n avait dit un jour Lamartine à son ami, Louis de Ronchaud, en une promenade racontée dans sa belle et profonde étude sur la vie politique de Lamartine. Il l'avait ouverte.
M"^^ de Lamartine ne l'aurait pas ouverte. Elle savait bien que le livre portait l'idée pure de la révolution, purifiée de son sang, que Lamartine voulait la révolution des idées et non de la rue, qu'il avait combattu l'agitation des banquets ; mais sa prudence s'alarmait. Elle fut heureuse du triomphe du livre, mais dans son sang-froid de jugement, avec cette pensée calme qui dominait ses palpitations d'admiration, elle regretta des audaces de réhabilitation, des illuminations de couleurs, des transfigurations d'hommes de la Terreur. Elle redoutait l'irritation de ses amis royalistes. Certes, elle subissait l'illusion de vie de cette résurrection des Girondins, la puissance tragique de ces pages de feu ; mais elle craignait les calomnies, les haines, les révoltes d'esprit des ennemis.
Un article de défense passionnée de M"^ de Girardin en avril, dans la Presse, attendrit M"* de Lamartine, et la
fit pleurer. Quand les femrnes défendent un livre, il est sauvé.
M. de Chateaubriand, jaloux et amer, lança un mot méchant : « Il a doré la guillotine ». Mais M™* Récamier, devant tous les ennemis ameutés dans son salon, défendit l'histoire des Girondins, par ces paroles si hautes et si vraies : « C'est le livre où il y a le plus de justice pour les oppresseurs, et le plus de pitié pour les victimes. »
Au retour, à Mâcon, une ovation triomphale attendait Lamartine, le grand banquet des Girondins, où il sonna le tocsin de la révolution de 1848, dans une harangue prophétique.
Le 26 juillet, il rendit un dîner de reconnaissance, à Monceaux. Il y eut des toasts, dont un, tout intime, en l'honneur de M"" de Lamartine, par M. Carteron, un médecin qui avait le secret de sa charité.
Il ne put le prononcer devant elle. Absente du dîner, elle s'était dérobée à cette ovation.
((. A la bienfaisance, à M"* de Lamartine! digne et noble compagne du plus noble et du plus digne des hommes... »
Elle partit pour la mer, et fut à Marseille, sur la plage du Prado, avec son mari. On y passa le mois d'août ; les hommages publics vinrent les y chercher, avec le bruit de la gloire des Girondins. Un peu défiante, repliée sur sa nature inquiète, elle se laissait à la fin toucher par le succès, et s'ouvrait à l'idée de la révolution, entraînée par l'enthousiasme religieux de l'historien. Il écrivait à Dargaud, le 1 7 août : « Je me dévoue à Dieu et aux hommes pour Dieu. Il faut que quelqu'un se brûle la main; je serai volontiers le Scœvola de la raison humaine, s'il le faut. Je vérifierai la prédiction de Cousin... » Il faisait allusion à ce fameux mot : « Il brûle de se compromettre. r> Puis il ajoutait : « Ma femme commence à être ébranlée, étonnée et animée de notre foi. » Et là, devant la mer, devant l'azur des eaux et
dû ciel, il écrivait, sous la flamme des espérances belles comme cette mer, les premières pages des Conslituanls, qu'il devait achever dans la froideur et la désillusion.
Le 26 août, l'Académie de Marseille leur donna une fête grecque, une poésie d'Autran belle aussi comme la mer :
Heureuse donc la rive, heureuse la contrée,
Qui, par un pareil hôte, un jour fut illustrée!
Heureux le flot d'azur, qui put, en frémissant,
Arrêter son écume aux pieds d'un tel passant !
Les beaux noms sont cpars sur vingt rives lointaines;
L'une a connu Platon, l'autre a vu Dimosthènes ;
L'une parle du Tasse, et l'autre de Byron ;
Mais tous ces noms ici sont unis dans un nom.
Ici sont confondus, dans un même preotige,
Trois éclairs dans un œil, trois flears sur une tige,
Sur la tête d'un seul trois hautes royautés.
Sur un seul avenir trois immortalités !...
De retour à Monceaux, en septembre, M"* de Lamartine entendit l'écho de l'adorable et mélancolique discours de Lamartine, le 20 septembre, à la Société d'horticulture de Mâcon, où les femmes pleurèrent. Après le discours de tempête du banquet des Girondins, c'était le discours d'apaisement. Ainsi, dans la Symphonie pastorale, après l'orage, le calme exhale sa paix ineffable.
LA FEMME d'uN HÉROS
Voici la tragique et glorieuse année !
Quand, le 24 février, Lamartine quitta sa femme, elle s'attendait à l'événement. Dans sa tourmente de l'inconnu, elle le suivit d'un regard d'angoisse, le cœur en haut. Elle se tenait seule à la fenêtre de son atelier, l'oreille tendue aux rumeurs de la foule roulant, près de là, par les quais, vers la Chambre des députés.
Des amis venaient lui donner les premières nouvelles. Le bon, le fidèle, le courageux M. Dubois, aux jambes de highlander, allait, de son pas rapide, recueillir les bruits dans la foule. Il revint lui dire les premières scènes : l'invasion de la Chambre, l'entrée courageuse de la duchesse d'Orléans avec ses enfants ; la mère touchante, suspendue aux paroles de Lamartine, le défenseur de sa régence, repoussée par la cour, en 1842; l'attendrissement de l'orateur, sa tentation d'être le chevalier d'une femme, sa renonciation douloureuse à ce beau rêve sans force devant une révolution ; l'arrêt de mort de la régence, impossible alors, tombé de ses lèvres ; le groupe tragique ; la mère royale, désespérée, fuyant l'émeute, cette scène cruelle déchirant le cœur de la noble femme attendrie ; la marche périlleuse et triomphale de Lamartine à l'Hôtel de Ville.
A ce moment, elle dut entendre les cris des dragons et du peuple, à la caserne du quai d'Orsay, lui lançant par la fenêtre ouverte les cris de : Vive Lamartine!
Les bruits confus du courant populaire s'éloignèrent et accompagnèrent Lamartine. A l'Hôtel de Ville, quel drame allait s'accomplir?
Elle passa les dernières heures de la journée dans de mortelles angoisses. L'acclamation suivrait-elle son mari jusqu'au bout? Expirerait-elle au seuil de l'Hôtel de Ville? La mobilité populaire lui faisait tout craindre et rien espérer. Des amis venaient lui dire les nouvelles, coup sur coup, nouvelles incertaines qui laissaient la pauvre âme dans le trouble et la terreur. L'agile M. Dubois courait à l'Hôtel de Ville, interrogeait, écoutait, voyait les feuilles des proclamations improvisées par Lamartine, lancées par les fenêtres aux flots populaires, sa figure apparaître, sonder la multitude battant de sa houle la place de Grève, et se retirer. Il cherchait à deviner l'énigme cachée à l'intérieur. Il revenait à la femme dans l'attente. Elle passa ainsi les
heures de la nuit, ignorant le sort de son mari, pâle d'anxiété, comptant les heures lentes, ces heures de nuit aux pensées sombres, battue d'inquiétudes accrues par les ténèbres. Il était minuit.
Enfin la porte s'ouvrit. Il entra tout frémissant du combat, des neuf assauts repoussés, illuminé d'allégresse héroïque, comme Kléber dans la bataille. Il conta en mots rapides, en voilant le péril, les scènes de nuit à la salle Saint-Jean, les victoires de sa parole et de son courage, à sa noble femme, tout émue, palpitante d'admiration.
Il se reposa trois heures, d'un repos éveillé, agité de pressentiments de nouvelles luttes pour le lendemain.
Il quitta sa femme avant l'aube, soutenu par cette âme tendre et virile.
Le 25 devait être la grande, la terrible journée entre toutes, la journée du drapeau rouge, la bataille de la Terreur. L'intrépide ami, Dubois, alla à l'Hôtel de Ville, à la tète d'une dépuration de la garde nationale de la 7* légion du quartier Saint-Martin, porter une pétition, un appel au secours pour les ouvriers sans travail et sans pain. Les boutiques étaient fermées. Dubois monta l'escalier de l'Hôtel de "Ville à grand'peine, tout encombré d'hommes portant les blessés et les morts de la journée du 24. Des élèves de l'École polytechnique, postés sur le palier, gardaient la porte de l'asile du gouvernement. Il demanda Lamartine, il étair au conseil. Lamartine parut, reconnut son ami dans la foule, lui serra la main d'une pression pesante comme les heures, et répondit à la députation. Il avait déjà avisé à l'ouverture des boutiques d'alimentation du peuple, il lui donna une gerbe de proclamations destinées à rassurer la foule affamée, et glissa dans la main de l'ami un billet à sa femme : « Envoie-moi du chocolat », un joli mot de sangfroid dans un homme venant de jouer sa vie, et courant la Jouer encore. Il ajouta â son ami : « J'ai passé la nuit ici
et n'ai pas vu ni communiqué avec ma femme ni personne de ma maison depuis hier. Faites-moi le plaisir d'y aller le plus tôt possible et de donner de mes nouvelles (i) ».
« Puis Lamartine sortit, suivi d'une escorte, s'avança jusqu'à un balcon donnant sur une cour intérieure pleine de monde et lança le reste de ses proclamations, et, de sa voix la plus sonore et du ton le plus inspiré, et en même temps avec une émotion calme et sereine, il fit une improvisation dont nous n'entendions que la moitié des mots, de l'intérieur où nous étions... »
Il parla ainsi à la foule, qui montait sans cesse et le pressait de ses flots menaçants, près de le submerger. L'ami l'entendit parler pendant cinq quarts d'heure, mais l'assaut du drapeau rouge ne se précipitait pas encore. Il descendit, s'élança à pas rapides porter les nouvelles à la femme impatiente. Elle attendait dans une angoisse fiévreuse. Des émissaires amis accouraient comme les messagers de Job, des messagers d'alarme et de victoire tour à tour. Ils lui jetaient au cœur les tragiques nouvelles, les huit assauts du drapeau rouge, les colonnes d'insurgés en armes se ruant contre un seul homme, lui posant le sabre nu sur sa poitrine nue pour lui en faire sentir le froid, et lui, couché en joue, au cri de ses amis : « Effacez-vous », répondant, le regard tranquille : « Non, il vise trop haut! » Abattant huit fois le drapeau rouge, aux cris d'enthousiasme des milliers d'hommes fauves tombant en larmes à ses pieds. Elle palpitait à ces prodiges d'éloquence, à ces miracles de la parole humaine, à ce génie sauvant la patrie (2).
(1) II y a contradiction ici entre le récit de M. Dubois et celui de Lamartine dans V Histoire de la Révolution de 1848, où il dit qu'il rentra chez lui dans la nuit.
(2) Dans ses Souvenirs d'un Royaliste, M. de Falloux raconte que Lamartine fut tenté, dans le conseil du gouvernement provisoire, d'accepter le drapeau rouge, et y renonça sur l'opposition
Puis elle apprit, coup sur coup, les décrets d'humanité après la bataille, rabolition de l'esclavage, les institutions de bon secours au peuple, rachèvement de la journée dans la pitié; elle se reposa.
Le 26, à la proclamation de l'abolition de la peine de mort, après un nouvel assaut vaincu du drapeau rouge, au discours religieux de Lamartine au peuple sur la place de Grève, l'immense acclamation à la chute de l'échafaud de la Terreur, à tous ces grands actes d'héroïsme, de liberté et de charité par la consécration du sang humain; ses yeux, qui avaient tant pleuré de douleur, pleurèrent de joie. Dans son enthousiasme attendri, elle bénit le génie bien-aimé, et, à genoux, rendit grâces à Dieu.
Le 27, frémissante à un nouvel assaut d'ouvriers sommant le gouvernement d'improviser l'organisation du travail, elle se rassura à la magnifique revue de la garde nationale, sur la place de la Bastille, acclamant Lamartine par les voix de cent vingt mille hommes, Lamartine vainqueur, fuyant l'ovation triomphale, courant se cacher sous les ar-
de ses collègues. M deFalloux s'appuie sur une confidence contée par M. Léon de Malleville, et recueillie des lèvres d'Amand Marrast, secrétaire du conseil. Or, c'est M. Pagnerre qui était le secrétaire du gouvernement provisoire. Une telle anecdote est une calomnie. Et il faut la malveillance de M. de Falloux pour y croire. Toute la vie politique de Lamartine lui donne un éclatant démenti. Sa politique a été depuis ie premier jour jusqu'au dernier, une constante et intrépide résistance aux courants, aux folies populaires. Le 24 février, à la dictature de Paris, le 25, le 26 aux neuf assauts du drapeau rouge, à la sommation pour l'organisation du travail, au 17 mars, au iG avril, au i5 mai, aux journées de juin. 11 a été toujours et partout, debout, la poitrine en avant^ seul contre le peuple en armes. Non, la coalition des ambitieux en rSSg ne l'a pas tenté, ni la gloire de Bonaparte, ni le retour des cendres, ni les fortifications de Paris; non, le drapeau rouge ne l'a pas tenté, ni la guerre révolutionnaire, ni la commune. Chaque jour à l'Hôtel-de-Ville, il s'cit dressé contre la tempête, et la tempête a reculé.
cades de la Place Royale, au foyer de Victor Hugo .
Alors elle respira. Elle vibra au manifeste à l'Europe, à cette mâle symphonie de liberté et de paix, qui allait abattre la coalition des rois et des empereurs, vaincre sans armes l'ennemi par l'arme de la parole, faire des conquêtes pacifiques.
M""* de Lamartine ne respira pas longtemps, à chaque jour sa peine. La nouvelle attaque de cent cinquante mille hommes, le 17 mars, à l'Hôtel de 'Ville, et la nouvelle victoire de Lamartine ne la rassuraient pas.
Elle apprit bientôt les bruits sourds des sociétés souterraines, l'approche d'une nouvelle bataille des clubs. Le rendez-vous était le 16 avril.
Lamartine, sorti dans la nuit, préparait la défense. Sa femme veillait au ministère des affaires étrangères. Le générdl Changarnier, nommé ministre à Berlin, vint la saluer. Elle eut une inspiration soudaine, elle savait son courage, son sang-froid, son prestige sur les troupes, elle le lança à la défense de l'Hôtel de Ville. Elle apprit l'arrivée des deux cent mille hommes de la garde nationale, la défaite de l'armée insurrectionnelle. Elle put se reposer cette fois dans la victoire, à la magnifique revue du 21 avril, devant l'arc de l'Étoile, où Lamartine fut porté sur le faîte de la popularité. Elle alla ainsi jusqu'au 4 mai. De fêtes en fêtes de popularité, au 7 et au 8 mai, où le grand citoyen fut salué à la tribune par des salves d'applaudissements. Mais le 9 mai la ramena à la douleur par la défaveur impolitique de l'Assemblée. La nomination de Lamartine, l'avant-dernier sur la liste des cinq membres de la Commission executive, à cause de son refus patriotique de la dictature.
Le 1 5 mai la rejeta dans les cruelles angoisses, la nouvelle victoire sur l'insurrection à l'Hôtel de Ville ne put la rassurer. Elle était la confidente des craintes de Lamartine, de son attente d'une bataille sanglante, de ses colères
contre les lenteurs du général Cavaignac à amener des troupes pour le suprême rendez-vous des journées de Juin. Elle savait les manœuvres bonapartistes, elle avait les sinistres pressentiments des terribles journées où allaient sombrer à la fois, dans un gouffre de sang, la popularité de Lamartine et la république.
Le grand rêve s'écroulait. Sa pauvre grande âme était déchirée d'émotions. Les jours sinistres éclatèrent. Elle laissa, dans sa mâle résignation, son mari s'élancer, le 25 juin, aux barricades, malgré ses alarmes mortelles. Elle sentait que le héros désespéré se jetterait au-devant des balles et chercherait la mort sur les débris de la république.
Le soir, au retour, elle apprit l'assaut à la barricade du faubourg du Temple, le cheval monté par Pierre Bonaparte tué, sa belle Saphyr, qui portait son maître au feu, blessée, son mari voulant seul la mort, et disant à son compagnon d'héroïsme, M. de Tréveneuc, l'intrépide gentilhomme breton, qui s'exposait à côté de lui, sous une pluie de balles : « Retirez-vous. » Elle apprit les dernières acclamations de la foule égarée, à l'homme quQUe aimait, ses larmes, ses fleurs lancées comme une dernière couronne à son h.'ros désespéré.
Venu avec des Bretons au secours de Paris je saisis les heures libres d'un soir pour aller revoir Lamartine. J'entrai, tout tremblant d'émotion funèbre. Je serrai la main au grand vaincu, à sa femme abattue. Près d'eux, leur nièce M"* de Senevier et son mari, consul en Italie, de rares amis. Les visages étaient mornes, on gardait le silence, chacun était abîmé au fond de ses pensées lugubres. Ce roi populaire, embrassé hier par tout un peuple, gisait seul aujourd'hui. L'atelier semblait une chambre en deuil, un tombeau avant la mort. Lui seul gardait une sérénité intrépide, pas une plainte, pas un murmure ; la figure empreinte de dignité impassible ne laissait pas voir son désespoir. Il était assis,
le front haut, la figure pâle, plus grand dans son isolement même, sous l'auréole de l'épreuve. Il ne semblait pas affaissé sous le poids de ses trois mois de combats. Mais, au fond, on sentait une grande âme lasse, un Marc-Aurèle tragique, abreuvé de l'empire, en deuil près du cadavre de la république morte. Sa femme, recueillie en lui, ne le quittait pas des yeux et du cœur.
Des émotions plus amères l'attendaient. La meute des calomniateurs se rua sur le vaincu et déchira le cœur de la femme. Les grands amours populaires n'ont pas le respect. Il se vengea par la noble lettre aux dix départements qui l'avaient élu. Il se redressa sous l'outrage. Sa femme le vit avec fierté remonter à la tribune, défendre, le 6 septembre, l'idée religieuse de la république contre des royalistes impolitiques voulant effacer de la constitution le nom de Dieu qu'une autre république athée devait, à leur exemple, rayer plus tard. Elle suivit, d'un cœur ému et d'une ferme admiration, ses discours, les 14, 17 septembre et, surtout, le 6 octobre, la magnifique harangue pour la présidence élue par le pays, cette symphonie funèbre de la république où il retrouva un réveil de popularité dans un suprême triomphe d'éloquence.
Espérait-elle un retour du peuple? Elle était trop familière avec l'histoire humaine pour ignorer que la popularité, comme les fleuves, ne remonte pas.
Elle ne se fit pas d'illusions. Si la mer populaire avait caressé les pieds de Lamartine de ses vagues caressantes, l'impopularité, dans sa houle furieuse, cherchait à l'engloutir Elle s'était liée à la mauvaise comme à l'heureuse fortune du génie, à l'image de ces algues enracinées au rocher, au pied du phare, flottant, tour à tour bercées ou battues par la mer impuissante à les arracher.
Au retour à Mâcon, le 17 octobre, elle eut la consolation d'une ovation de la ville natale à son grand citoyen
méconnu. Une manifestation spontanée éclata en son honneur. Une escorte de gardes nationaux, d'ouvriers, de femmes, le maire en tête, accompagna leur voiture jusqu'à Monceaux. Et là, du haut du perron, il harangua l'auditoire. Son allocution familière, intime, touchante, associa M""* de Lamartine à son ovation, la compagne de mes voyages et de ma vie, celle qui fut sa seconde âme dans ses quatre mois d'héroïsme et de dévouement, qui secourait les misères des faubourgs. Elle fut heureuse de cette Justice de son grand compagnon et aussi des députations de Cluny, des villages maçonnais les 23, 25 octobre, les 1 3 et 14 novembre, accourus faire hommage de drapeaux tricolores à leur sauveur.
Le perron de fer de Monceaux était devenue une tribune pastorale où se pressaient les vignerons des villages, les concitoyens des villes voisines, dans des ovations de reconnaissance à leur grande âme. Il lut sur le drapeau de la garde nationale de Mâcon cette devise de fidélité : Constance. Ces pèlerinages de son pays natal en son honneur avaient, pour lui et la campagne de sa vie, la douceur des fruits d'automne.
Il rendit ses hommages, à son tour, à sa ville natale, et inaugura lui-même, par un discours religieux, le 19 novembre, la Constitution de la république destinée à périr. Il en eut îe triste pressentiment à l'élection de Louis-Napoléon, le 10 décembre. « Malheureux les hommes qui devancent leur temps, leur temps les écrase », ava:t-il dit dans son Vo/age en Orient. M""* de Lamartine sentit le coup porté au cœur du héros et l'aima davantage.