‹ Madame de LamartineChapitre 18 sur 35 · LE PÈLERINAGE · texte numérisé non relu

LE PÈLERINAGE

Le peuple a le flux et le reflux de la mer. Après le flot de ses acclamations écumantes, il se retire et abandonne ses grands hommes sur leur plage déserte.

C'est 1 heure des amis fidèles. Je fis un pèlerinage à Saint-Point. C'était le 10 octobre. J'eus une fête intime et douloureuse, la lecture tragique du retour de Lamartine à son foyer désert, la préface nouvelle des Harmonies, le Père Dutemps. Il avait écrit ce récit sous l'émotion, aux premiers jours d'octobre, dans sa cellule de poète, en face de l'église et du tombeau de famille.

Après déjeuner, il entra seul au salon, de grands feuillets à la main. Il avait déferdu à sa femme de venir l'entendre, pour lui épargner une douleur. Elle se retira dans sa chambre, recueillie sous sa tristesse, enviant et redoutant à la fois cette confidence émouvante qu'il allait faire à sa famille et à ses amis.

Le groupe étdt assis autour de lui, M"* de Cessait, sa sœur, ses rièces, M"* de Pierreclos, M'" 'Valentine, ses amis, Dargaud, Cerfberr, préfet de Saône-et- Loire, M. Paul de Saint-"Vicior, son secrétaire alors, et moi.

Dès les premières paroles, un frisson courut. Cette promenade solitaire à cheval par le chemin désert des montagnes, cette marche furtive, le front baissé souS le mur du jardin de Milly menacé de vente, ses yeux fermés pour ne pas voir les marchands profanateurs du sanctuaire de sa mère, son ascension sous L-s brouillards et les a.élancolies d'automne, sa halte de douleur au faîte de la montagne, au milieu des feuilles mortes, des espérances tombées, des

ruines de la nature et de sa vie, cette descente désolée sur le revers du mont, la fuite du brouillard, le coup de lumière du soleil, la vue des cimes dans l'azur, les frissons du vent du midi sur sa poitrine, la vision de son foyer, les brises, les harmonies, les caresses, les voix du vent montant de la vallée et lui soufflant au cœur l'illusion des voix humaines des morts ressuscites, sa chute à genoux sous l'émotion, sa halte de prière en larmes, puis la rencontre solennelle et pastorale du grand homme abandonné et du pauvre aveugle, ces deux majestés, leur dialogue résigné sur les douleurs et les chutes humaines, le retour seul à sa maison vide, la fin du chant de bonheur devant son foyer mort, la désillusion de l'hymne d'immortalité entendu sur la montagne ; l'entrée dans le cimetière, la station au tombeau, la rencontre d'un cercueil de jeune fille, la marche du grand poète en deuil de son enfanta côté du père désolé, toutes ces pages poignantes auraient déchiré le cœur de la femme et de la mère. Si elle avait assisté à la scène, entendu le sanglot de cette lecture, cette âme en deuil fût tombée à terre.

Tous nous pleurions. Quand il eut fini, nous nous levâmes, les yeux en larmes, en silence. Nous ne dîmes rien au génie funèbre. Les grandes douleurs ne parlent pas.

Seul, M. de Saint- "Victor, ému aussi malgré son sangfroid d'artiste, nous dit tout bas : « C'est l'ineffable. »

L'absente avait été là présente, invisible. Son âme avait flotté sur nous, son cœur avait senti la révélation mystérieuse.

A travers les murs de sa chambre, elle avait écouté de l'âme, elle avait eu l'émotion intérieure. Aussi, quand elle entra au salon, sa figure désolée nous révéla qu'elle avait tout entendu.

Malgré sa tristesse, sa bonté, attentive toujours, montra au jeune pèlerin le vieux château, les grosses tours, le grand balcon gothique aux trèfles mauresques dont elle avait donné

ridée et le dessin, la vallée, la noire muraille de la montagne ondulant sur le ciel étoile, les sites, les paysages consacrés par la poésie, le petit bois sacré de chênes, le vallon des Recueillements, de la Cloche de village si vibrante au cœur de la mère, le chêne virgilien de Jocelyn. Mais elle le laissa aller seul à la chapelle funéraire, où le cœur sans guide va de lui-même.

Le matin, je fis le tour du parc et du château pour bien graver dans mon souvenir le dessin, la couleur, le caractère, l'âme de ce grand foyer.

La façade du levant avec ses deux tours massives, ses puissantes bases, reliées par le balcon mauresque, c'est le côté féodal, la forteresse de Saint- Point, tournée vers la montagne aux promontoires nus, aux anses boisées, aux flancs rougeâtres. La façade du couchant avec son aile flanquée de sa tour arabe, sa cour ombragée, ses pelouses: c'est le côté pastoral. La glycine y sourit sur les murs, elle a de la douceur, l'air hospitalier. Au nord, les grandes métairies, le côté rustique, le paysan sous l'abri du seigneur, la vie paisible des bœufs, des vaches, les meules de blé. Au midi, le grand mur nu, percé de deux fenêtres étroites, le côté intime, tourné vers l'église, le cimetière et le tombeau. Le cabinet du poète, où il vient respirer l'air, la fraîcheur, la poésie du matin, sur son balcon de bois, entouré de ses levrettes et jeter le pain aux oiseaux, aux paons perchés sur le balcon. Voilà le château de Saint-Point, aux murs jaunes, aux toits de tuiles rousses, aux fumées bleues, sur son monticule, au milieu de son parc en pente, la vue sur les prairies et les vieux saules de la vallée, adossé sur les bois du couchant. Il rappelle les couvents du Liban, moitié châteaux et monastères, un foyer non de guerre, mais de paix.

L'imprévu est le maître de la vie. La veille de Noël, je vins dire adieu à mes chers hôtes rentrés à Monceaux, à ce pays que je croyais quitter pour jamais.

Lamartine me retint par une demande charmante ; il me pria de lui servir de secrétaire en l'absence de M. de Saint- Victor. Cette vie nouvelle allait fixer ma destinée près d'un grand homme et d'une femme supérieure, me donner la grande fête de ma vie.

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