‹ Madame de LamartineChapitre 19 sur 35 · L HIVER A MONCEAUX · texte numérisé non relu

L HIVER A MONCEAUX

Le grand château est devenu une solitude ensevelie dans les glaces. Au dedans, au dehors le silence. Les corbeaux noirs s'abattent sur les champs neigeux, les pensées sombres sur les hôtes de Monceaux. Nous sommes seuls, Lamartine, sa femme et moi, dans le travail et la tristesse.

M"* de Lamartine m'a donné la plus belle chambre du château, la chambre Louis XV, aux trumeaux â la Vatteau, aux lambris rouges, près de la longue galerie. Notre vie est grave, mais douce pour moi; nul ne vient distraire cette intimité. Pas un visiteur n'affronte la neige, ne monte l'avenue. Nous vivons isolés comme dans un monastère.

Le matin est tout au travail. Lamartine, de sa plume infatigable, écrit un roman populaire. Seul, dans la galerie, aux chaudes flammes de la cheminée, je lis les lettres confiées à ma plume novice, troublé souvent dans mes réponses. Après sa prière du matin, M"'^ de Lamartine sort de sa chambre, vient s'asseoir près de moi, aide, encourage le jeune secrétaire improvisé. Elle m'apporte les feuilles nouvelles tombées de la plume matinale, les épreuves arrivées de Paris. Nous lisons ensemble, moi entraîné par le charme, elle moins séduite, plus attentive aux imprudences de l'improvisation; s'arrêtant à telle parole trop vive! « Ne pensez-vous pas que cette phrase puisse causer une erreur sur

la politique de M . de Lamartine ? » Elle arrête sur tous les replis les plus cachés son regard et son examen. Sa critique vigilante ne laisse rien échapper ; elle est la réflexion de ce génie d'improvisation.

La lecture du roman la Servante nous charme, sans l'ombre d'une critique, par sa figure touchante, sa poésie rustique, son style pastoral. Nous admirons, dans ce génie si grand, le don de simplicité, de la langue des petits, comme la servante de Jocelyn!

Il fait toucher le ciel aux plus petites mains.

La tâche charmante est finie. M'"^ de Lamartine, assise devant son chevalet, se remet à la peinture. Elle peint pour la décoration du foyer et ses œuvres de charité.

Elle peint et j'écris des réponses à des lettres de jeunes poètes, de jeunes filles, enthousiastes comme moi. Nous causons de choses politiques ou littéraires, d'art, de la nature, surtout, de la Bretagne, de nos deux pays, en regardant le paysage tout blanc de neige, les collines, la vallée de Prisse, sous leur linceul, les longs peupliers dépouillés, les maisons noires des vignerons, au loin le manoir pittoresque de Saint-Léger, son promontoire de bois sombres, la Bresse sous sa brume neigeuse, l'austère poésie de l'hiver qui recueille si bien la pensée sous son grand silence.

Nous vivons dans une sorte de Chartreuse. Je regarde le feu flamboyant' de sarments aux flammes sonores l'âme du foyer, image de la chaude hospitalité de Monceaux, les grands tapis d'Orient, si doux aux pieds comme une mousse de laine, l'énorme table couverte de livres, de dons d'écrivains, les meubles, le canapé Louis XV, les grands vases de Chine, les pipes turques, les armoires vitrées, pleines de manuscrits, de lettres d'admiration et de critique, et en-

MADAME DE LAMARTINE Ijï

fin, par la porte vitrée de la galerie, le modèle du charmant bénitier, œuvre de M°* de Lamartine, placé là, dans le vestibule octogone, comme un bénitier de poésie et de foi.

Gilbert annonce le déjeuner, nous descendons, par le large escalier de pierre aux rampes de fer, à la salle à manger. Les lecteurs de mes Souvenirs la connaissent. Elle est belle, toute ornée de buffets de la Renaissance, au niveau de la terrasse bordée de roses du Bengale, en été, en face du large horizon, des vieux noyers noirs de l'avenue sous leur bordure de neige. Lamartine descend vêtu de sa longue robe de chambre comme un grand seigneur de Venise. Nous sommes trois seulement à la grande table. Les légumes abondent à cette table végétale, les beaux fruits, les raisins dorés, mûris au jardin de Monceaux, des galettes dorées aussi, selon l'usage anglais, du café d'Orient.

Nous ne sommes pas tout à fait seuls. Les levrettes sont là, aux deux côtés de leur grand ami, leurs têtes fines dressées, leurs yeux sur lui ; il les comble de ses dons.

Il cause des nouvelles du jour, de ses amis absents, des lettres d'enthousiasme ou de colère, du dévouement de son ami Dubois, resté à Paris pour l'édition nouvelle de ses oeuvres choisies, de la République menacée, à la fois, par le président et l'Assemblée législative.

Dans l'après-midi, malgré la neige, aune lueur de soleil, nous nous promenons en voiture, dans tous les chemins de Prisse, de Pierreclos, de Milly; on s'arrête aux chaumières des pauvres gens.

Je suis frappé de l'attitude respectueuse de la famille devant M*"^ de Lamartine. Mais ce respect même pour la femme supérieure l'isole. Sa figure grave et triste, sa causerie sérieuse, amie des sujets élevés, son indifférence aux choses légères du monde, imposent à cette charmante famille, amie de la gaieté, du plaisir, ouserte aux fêtes mondaines, aimable et souriante, au salon hospitalier. M™^ de

Lamartine semble toujours une Anglaise, au milieu de cette famille française.

Au retour de nos promenades, le repas et la veillée du soir, jamais longue, commie dans les foyers de travail. Mes deux hôtes, d'une bonté attentive, ingénieuse, délicate, craignent pour moi l'ennui, la privation de plaisirs, dans cette vie de solitude. Pour moi, j'ai mieux que des plaisirs vulgaires, je jouis de leur intimité à moi seul; nul ne vient me dérober une parole, une pensée, un sentiment de ces âmes. Je vis en pleine poésie, en pleine amitié, comme un enfant de la maison. Qu'importent la neige, le froid, la solitude ! C'est une fête d'hiver.

Un mois s'est passé ainsi. Puis des amis fidèles sont venus, Boussin, Lacretelle, Rolland, l'habile négociateur du don du sultan à Lamartine, une terre en Asie Mineure. La Turquie donnait une leçon de reconnaissance à l'ingratitude de la France. L'intimité de Monceaux était finie.

LE PRINTEMPS A PARIS l85o

Ce n'est plus l'intimité. Le matin, le soir, le monde arrive à l'hôtel de la rue de l'Université, no 82.

Je suis de bonne heure au travail, à la grande table, dans le salon de la bibliothèqne, près du cabinet de Lamartine, Des journalistes viennent le matin, La Guéronnière, Ducoing. M"^* de Lamartine reste dans sa chambre; elle ne vient plus s'asseoir près de moi. Son heure est après déjeuner. Alors elle m'appelle, et nous rep.'-enons nos lectures. Des amies viennent nous interrompre, parfois. Si j'ai trouvé dans les journaux des articles sur Lamartine dignes

d'être lus, je lui en fais la lecture pendant son travail de peinture; elle aime surtout les Lundis de Sainte-Beuve.

Les aniisfamiliers arrivent vers deux heures, c'est le fidèle Dargaud; M. de Champeaux, un gentilhomme breton, officier démissionnaire en 1830, un ami particulier de M"® de Lamartine, un ami plus estimé qu'aimé de M. de Lamartine, un caractère, susceptible par excès de dignité, d'une rude franchise par affectation d'indépendance. Il ne gâtait pas L amartine; il recevait, avec une sensibilité ombrageuse, les bontés abondantes de son grand ami; mais, malgré sa fierté, il l'aimait dans l'infortune. Il accompagnait M™* de Lamartine dans ses visites, comme Dargaud, Lamartine dans ses promenades.

Le soir, on se réunit dans l'atelier, les amis intimes, Dargaud, M. de Mareste, M. d'Esgrigny, le général Caillier, Louis de Ronchaud, les préférés de M"^ de Lamartine. Parmi les amis de son mari, elle fait un choix réfléchi, attentif, prudent; elle ne se donne qu'aux amitiés sûres. M. Decaisne, son maître aimé, a une large part de son affection. Son attitude dans son salon intime a de la réserve, elle parle peu, elle écoute. Sa raison supérieure ne cherche pas à dominer. Lamartine non plus; il n'aime pas les monologues d'éloquence, malgré les excitations de ses amis. Tous deux font causer les visiteurs; ils ont l'hospitalité de l'esprit comme du foyer.

J'ai découvert une œuvre d'elle, dans un pèlerinage à Saint-Germain l'Auxerrois. Dans un bas côté du transept de droite, dans le clair-obscur, au demi-jour coloré des vitraux, un grand bénitier de marbre blanc rayonnait de blancheur. Au-dessus de trois coquilles d'eau bénite, trois enfants debout autour d'une croix, dans la nudité de l'innocence, enlacés, en prière, pleins de grâce, â cet âge de la piété enfantine inspirée par la mère. Une mère les avait sculptés con amore, en souvenir de ses enfants perdus. C'était le

suave bénitier de M"^ de Lamartine, un don de son art religieux à l'église. Ce groupe d'enfants en adoration charmait, rajeunissait la vieille église du moyen âge.

On était en mai, dans la fièvre électorale.

Tous deux désiraient voir élire député un éminent homme de bien, M. Chamborre, et y poussaient leurs jeunes amis du pays, un peu hésitants à Tappel du maître, et moins ardents que lui. II écrivait le i6 avril à M. Chamborre :

« Mon cher voisin et ami,

« Je pense exactement comme vous, mais la jeunesse est jeune. Il faut lui pardonner ses inexpériences. Je ne crois pas qu'il y ait chance de succès hors de la ligne où vo us êtes. Le reste est excès ou réaction. C'est un excès aussi.

« Ici tout tend au centre. Je reprends sur le peuple honnête et même sur l'Assemblée, gauche et centre droit, une influence que je croyais à dix ans de moi. Je n'en userai que dans le sens arrêté de l'ordre républicain et de la fusion des esprits intelligents de l'époque.

« Je pars bientôt pour l'Orient.

« Je vois tous les jours Alexandre qui reste dans une ligne bien dessinée et bien prudente. La montagne baisse immensément, et la république grandit et s'élargit d'autant.

« Lamartine. »

Vertu charmante! M"* de Lamartine, qui n'avait pas reçu la beauté dans tous ses dons de femme, l'aimait dans ses amies. Sans vanité personnelle, dans sa modestie touchante, elle s'effaçait avec une grâce magnanime devant la beauté, comme devant une divinité. Elb l'admirait et la faisait admirer. Je me rappelle combien elle était heureuse des belles créatures, des splendides roses humaines dont elle fleurissait son salon; une cousine de l'Inde, une femme

d'une beauté suprême, une éblouissante statue vivante, aux yeux de langueur, frangés de longs cils. M°" Hubert Delisle, une magnifique créole de l'île Bourbon. L'atelier rayonnait de leur éclat comme le bois de VAnliope du Corrège. Elle se parait presque de leur beauté. Elle n'aimait pas les intrigantes d'admiration qui papillonnaient autourdu poète, et lui écrivaient des déclarations d'amour. Mais ces femmes de beauté et d'honneur, ce groupe d'amies pures, elle les appelait, les visitait sans cesse. Elle me priait de l'accompagner dans ses visites; elle savait mes admirations et se plaisait à les, charmer par la contemplation de ces beautés d'Orient.

Elle lit avec moi les Nouvelles confidences, ces pages d'onction sur la mère. C'est l'encens sur l'autel de la famille, nous le respirons avec piété.

Tout le mois de mai s'est passé en promenades au bois de Boulogne, sous l'avenue des Acacias en fleurs, en pas errants dans les herbes, en causeries poétiques, en rencontres d'amis attirés par le printemps.

Au retour, elle met dans des vases des fleurs sauvages cueillies au bois. La fête de mai allait finir, M""^ de Lamartine allait partir pour l'Orient.

Page 1