LE NOUVEAU VOYAGE EN ORIENT
« Juin i85o, Marseille, jeudi.
« Nous nous embarquons pour lever l'ancre au jour demain. Je viens de visiter notre navire, il est très beau, très propre, très commode et, dit- on, très bon marcheur. Nous y avons des arrangements parfaits. S'il plait à Dieu, la traversée sera bonne. Mais M . de L. est parti si malade (sans pourtant être en danger, comme se plaisent à le dire les Débais)
que j'ai eu mille tourments en route. Le vent du Nord soufflait sur le Rhône une rafale glacée. Il n'était guère possible de lui faire prendre les précautions nécessaires ni la diète délayante indispensable à sa poitrine en feu. S'il avait été dans son état naturel, le voyage aurait été heureusement commencé, car les voyageurs étaient ou amis ou sympathiques. Il a été entouré de prévenances respectueuses, et partout où il a été reconnu, il a été salué affectueusement, jusqu'à répéter tout bas : vive Lamartine ! on semblait respecter son incognito tout en trahissant ses sentiments.
« Le Rhône était majestueux. Cet air de tempête et de tourbillon ne messied pas à cette nature fortement accentuée. L'arrivée de Marseille était splendide. On ne pouvait s'empêcher de jeter un cri à l'aspect de la mer, en sortant d'un tunnel obscur qui dure neuf minutes de chemin de fer! C'est d'une longueur presque effrayante. Si on ne comptait que par sensations on dirait qu'il s'est passé une demi-heure de nuit au milieu d'un jour d'été. C'est une éclipse saisissante. Notre pauvre Monceaux nous souriait de son mieux : fleurs, fruits, soleil, rien n'y manquait; mais je ne l'ai ni abordé ni quitté avec plus de serrement de cœur! J'ai dit vos bons souvenirs aux êtres inanimés, et je les garde là, où rien ne s'oublie en moi. Merci de me les avoir écrits!
« Reine-Garde vient de nous arriver avec trois cents vers, les meilleurs qu'elle ait faits. Elle a été charmante de simplicité de cœur. Elle aurait voulu me suivre comme femme de chambre. A Aix, on la fête beaucoup depuis la Dédicace. Dites mille et mille choses à M. et M""* Dargaud et à tous ceux qui vous parlent de nous, M. de Saint- V., M. Pelletan, la Guéronnière, etc.
« Adieu, pensez à nous.
« M. de L. » (i)
(i) A partir de i85o les lettres citées sont inédites. L'admirable Correspondance de Lamartine que toute la France devrait lire,
Ils partirent de Marseille le 21 juin, sur le bateau à vapeur VOronle. MM. de Champeaux et de Chamborant les accompagnaient.
Elle partait triste, on le sent à l'accent de cette lettre; les poignants souvenirs les saisirent en pleine mer. Ce second voyage allait réveiller la mémoire du premier voyage. L'eau n'avait pas gardé les traces de l'enfant, mais la mère, assise sur le pont, revoyait Julia près d'elle, les vagues, les rivages, les étoiles contemplés ensemble; le départ dans l'espoir, le retour dans le deuil, la funèbre vision du cercueil. Par bonheur, elle ne devait pas revoir la Syrie, Beyrouth, le Liban, le pays de ses plus amers souvenirs, où l'enfant était morte. Elle s'en allait à un pays nouveau, à l'Asie Mineure, à Smyrne; les plus cruelles émotions ainsi lui furent épargnées. Mais le cœur d'une mère est ingénieux à se créer des souffrances. Quoique loin de Beyrouth, elle revit la scène d'agonie toujours présente à sa douleur; repliée en elle-même, dans la solitude de la mer, aux grandes lamentations en accord avec ses souvenirs funèbres, elle eut l'inextinguible désir de ce qui n'est plus.
Les marins la regardaient avec une sympathie respectueuse. « Elle les attire et les attendrit par sa piété de femme et par l'intérêt qui s'attache dans les nobles natures à ce qui souffre et à ce qui se dévoue », a dit Lamartine.
Une amitié naquit avec les trois officiers de VOronie. Créateur d'une république, il leur inspira d'abord delà défiance ; mais elle se dissipa vite dans l'intimité de cette grande âme.
Ce républicain idéal sut les toucher. Assis sur le pont à l'ombre d'une tente, il expliquait, racontait, réhabilitait aux
s'arrête à i852. La maison Hachette devrait publier la partie de i833 à 18Ô9. M"" Valentine de Lamartine a achevé ce monument familier où Lamartine se révèle si simple et bi grand. Elle y a consacré sa vie, à elle la peine, à elle Thonneur.
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trois marins sa politique de 48; ils admiraient surtout son héroïsme au milieu des tempêtes du peuple, eux qui avaient bravé les tempêtes de la mer. Le peuple aussi est un élément.
Aux Dardanelles, VOronle embarqua le harem du pacha; c'était un spectacle nouveau, pittoresque, cet essaim de femmes voilées, groupées sur des tapis, gardées par des eunuques noirs. Le consul de Sardaigne, monté à bord, connu de Lamartine, dit son nom au fils du pacha. Aussitôt le nom glorieux courut de bouche en bouche, les femmes s'agitèrent, curieuses de voir la figure d'un grand d'Europe. Son nom, ses exploits étaient connus ; sa renommée avait pénétré jusqu'au fond d'un harem.
Constantinople apparut, au tournant du vieux sérail, à l'ombre de ses collines de cèdres et de cyprès, avec ses anses, ses palais au bord de l'eau, ses minarets élancés au ciel, ses caïques, ses bateaux à vapeur de tous pays, son immense rue de mer dans la gorge magnifique du Bosphore.
Il trouva pour la peindre encore, des couleurs nouvelles trempées dans le ciel, le soleil et l'eau de l'Orient. Mais il avait hâte de porter sa reconnaissance au sultan pour son don d'une terre dans l'Asie Mineure.
Son ami, le grand vizir, Reschid- Pacha, lui annonça une audience intime dans un kiosque rustique, retiré au fond des bois. On servit à Lamartine, à ses deux amis, les pipes, les glaces, les sorbets ; puis, à travers les branches, ils virent se détacher, au haut d'une colline, sur l'azur du ciel, des cavaliers, puis un homme jeune descendre, seul, sur un cheval à la robe grise, moirée au soleil. C'était le sultan.
Il entra dans le kiosque, Lamartine lui adressa un discours tout oriental de remerciement, traduit par Reschid- Pacha. Le sultan répondit avec grâce. Il le reçut comme un sultan d'Europe, un sultan de la poésie et de la république. Sa figure noble, douce et mélancolique, charma le
poète. Il eut un mot heureux d'éloge au sultan : « Votre Majesté Impériale a véritablement deux diadèmes : un sur le front, qui est son pouvoir, et un autre dans le cœur, qui est sa bonté. »
Il quitta Constantinople en Juillet pour se rendre dans ses terres près de Smyrne, il fit halte à l'Ile de Mytilène, dans la plus douce hospitalité de la table et des coeurs. La brise de la gloire avait porté son nom et ses poésies à la jeunesse grecque de l'île. M"* de Lamartine, si heureuse des bonheurs du poète, eut là aussi une joie attendrie.
A Smyrne, dans le beau golfe où s'étage en amphithéâtre la ville turque sur la hauteur, la ville chrétienne sur la plage, même accueil du pacha et des habitants. C'était un voyage triomphal, réparateur de l'abandon de la France.
On partit de nuit, à cause de la chaleur brûlante, pour la plaine de Burgas Owa; on fit halte au caravansérail de Tryanda, après des rencontres de caravanes. La route serpentait au bord d'arbustes aux fleurs bleuâtres, des agnuscaslus et de lauriers-roses.
Un berger montra son royaume à Lamartine. On arriva au village d'Achmed-Shed, à une maison pastorale, au milieu d'un grand jardin, aux murs blanchis, peints d'arabesques, au toit bordé de cigognes, l'oiseau familier, l'hirondelle de l'Orient.
On déchargea la caravane, les chameaux, les chevaux; on dressa des tentes pour le campement, dans la maison aux arcades ogivales. On improvisa le foyer au milieu d'une mêlée de chefs turcs, de cavaliers albanais de l'escorte, de servantes grecques, d'esclaves noires. M"^ de Lamartine fit l'installation domestique pour le bien-être de ses hôtes.
Lamartine vit là l'instruction populaire plus répandue qu'en Europe : tous les hommes sachant lire, écrire et réciter le Coran. Il quitta M""^ de Lamartine occupée aux tra-
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vaux d'intérieur, lui laissa son ami, M. de Champeaux, et s'en fut avec M. de Chamboran visiter ses domaines.
C'était une terre promise, toute ruisselante de sources d'eau vive, mais inculte, abandonnée à sa fécondité naturelle. Le caravanséraï de Gourgour, son moulin, le fleuve de son domaine, le Caystre, décrit par Virgile, les buffles dans les marécages, les troupeaux de vaches et de moutons, son riche village d'Iéni Chifflick, celui de Rammanler, ces collines, ces plaines, lui donnèrent un éblouissement, une vision de fortune. Il fit ses plans de culture du mûrier, de la vigne, de vie biblique et homérique, de retraite en Orient.
Il sortit de ses terres pour monter à la ville de Tyra. C'était au soir du Ramadan, la semaine sainte des Turcs. Les minarets étaient illuminés de lampes, c'était une féerie de lumière, une ville d'étoiles au crépuscule, sur le sombre azur du ciel.
Tout à coup, dans un défilé ouvert sur la vallée de Tyra, les voyageurs virent venir à eux un groupe de cavaliers, un bouquet de fleurs à la main. Ils les offrirent à l'illustre voyageur. C'était le gouverneur, les grands personnages qui venaient au-devant de l'hôte du sultan.
L'émir Frangi, en vrai Oriental, ceignit son sabre de Damas, présent des Maronites, se couvrit de son manteau pour faire honneur à son escorte, fit une entrée triomphale au milieu des troupes, des coups de fusils et des hourrahs du peuple.
On lui donna une splendide hospitalité dans la maison du Séraf, banquier du sultan; le pilaf, arrosé de jus de grenade, sur des plateaux de porcelaine de Chine. L'hôte se tenait debout derrière lui. L'O/ient a plus que l'Europe le don, la noblesse, la magnificence de l'hospitalité.
Les voyageurs montèrent sur le belvédère respirer la fraîcheur de la nuit. Le spectacle était magique. Les mina-
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rets constellés d'illuminations ; il y avait deux ciels à la fois, les étoiles du firmament et les étoiles de la terre, A cette heure, dans tout l'empire musulman, tous les minarets illuminés rayonnaient à Dieu, à Allah, leur hymne de lumière et d'adoration.
Lamartine dit adieu le lendemain de cette fête religieuse de la nuit. Il écrivit sous l'impression des pages vraiment sacrées, pour son Nouv3au voyage en Orient. Il rendit grâces à ses hôtes, contempla une dernière fois les cascades des forêts et les cascades d'eau de la montagne de Tyra, sa vallée semblable par sa fraîcheur à une vallée de la Suisse. Il en perdit la vue au tournant d'un cap, et reprit, avec son ami et sa caravane, le sentier de Rammanler.
Tout vibrant d'admiration, il s'entretint avec son compagnon de ces beaux paysages.
Tout en devisant, on arriva à Rammanler; la veuve de l'Ayam reçut les voyageurs. Après avoir traversé des campements d'Yourouks nomades, de Parsis, on atteignit Thouloum.
Le lendemain, aux rayons de l'aube, ils virent venir une caravane à leur rencontre. C'était M™* de Lamartine appelée par son mari. On se promena à l'ombre des platanes, dans la valléa d'Ephèse. Puis M""* de Lamartine aperçut sous un vieux sycomore le vieil iman du village apprenant à lire aux petits enfants. C'était un tableau vivant fait pour tenter l'artiste. Là, entourée de femmes et de jeunes filles souriant à la femme d'Europe, elle peignit la scène d'Orient.
Après quelques jours passés à Achmed-Shed, àSevdikéui, ce Saint-ClouJ de Srayrne, on vint se reposer à Smyrne, dans un foyer hospitalier. Les Français tirent fête à leur illustre compatriote. Le 23 juillet, il parla à la distribution des prix des Lizaristes; le 25, à celle de l'école des sœurs de Charité ; la 28, à une diputation de la colonie française.
M""* de Lamartine eut la joie de l'entendre dans ces fêtes touchantes.
Le M^/i/or arrive, le r' août, à l'aurore, devant le cap Sunium, où s'était levée, avec Platon, l'aurore d'une vérité. On ne descendit pas à Athènes. Le choléra la ravageait, et une fièvre contagieuse soufflait sur la côte. Elle pénétra à bord du Mentor. M""' de Lamartine fut atteinte et dut se retirer dans sa cabine. Son ami, M. de Champeaux, déjà frappé d'une maladie de cœur, frissonna sous la fièvre pernicieuse. Son état s'aggrava. Le médecin du Mentor et M. Grawford, un médecin anglais, le soignaient ensemble, ainsi qne M""' de Lamartine gravement souffrante, abattue par la fièvre.
Devant Malte, M. de Champeaux monta sur le pont respirer la brise du soir. On espérait, quand, à trois heures du matin, les médecins frappèrent un coup sourd à la porte de Lamartine : « Levez-vous vite, votre ami se meurt. » Quand Lamartine entra dans la cabine, son ami ne vivait plus.
On cacha la triste nouvelle à M™^ de Lamartine, dont une douleur pouvait aggraver la maladie, aux passagers, malades eux-mêmes ; ils auraient été frappés de terreur.
On ensevelit le pauvre mort. On était en pleine mer, sans espoir de débarquer le cercueil. La terre, fermée p.ir la quarantaine, refusait l'hospitalité funèbre. On se résigna à ensevelir le cercueil dans ce profond cimetière de la mer. On cacha aux passagers la cérémonie lugubre. "Vers une heure de la nuit, avant l'aurore, le capitaine, les officiers, les m-irins de quart, les médecins, des passagers compatissants. Lamartine, se réunirent sans bruit autour du cercueil aux lueurs des cierges, dont la flamme menaçait de s'éteind.'e sous lèvent, comme la via. Deux missionnaires répindireni les lamentations et les prières d'immortalité. Le cercujil, par une attention du capitaine, était paré d'une épée, et de décorations militaires, en l'honneur d'un mort
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qui avait porté ïépés. Le capitaine dit quelques mots de Dieu, dune voix ferme, en homme familier avec la mort. L'assistance émue salua de la main la bière, l'ami pleura. Puis, devant ce groupe d'hommes à genoux, au milieu d'un silence solennel, le capitaine, d'un accent bref et ému, commanda la manoeuvre funèbre. Des matelots lâchèrent l'amarre du cercueil placé sur une planche au-dessus de l'eau, la planche chavira, le cercueil chargé de boulets glissa, tomba dans la mer et disparut.
Ce fut sinistre. La terreur étouiïa les sanglots devant ce mort englouti dans l'abîme. L imagination, les regards pion géant sous les vagues, suivirent la descente vertigineuse du cercueil au fond du gouffre. En haut, les étoiles brillaient au ciel comme d'immortelles espérances. Mais, en bas, dans l'abîme immense, un mort s'enfonçait, dans les mystères, sous les ténèbres des eaux, au milieu des monstres de la mer. sans une fl^ur, sans une croix, sans un signe visible de prière et d'amitié, surnageant à la surface en disant : Un mort est là !
Quel retour douloureux dans les deux voyages en Orient pour les deux voyageurs. Ils leur avaient porté malheur, chaque fois; chaque fois, ils ramenaient un cercueil, une enfant morte, un ami mort.
L'horrible scène d^s funérailles en mer fut épargnée à M™* de Lamartine. Faut-il dire, pour consoler sa pensée, les vers superbes du sonnet de Desportes?
II mourut, poursuivant uae haute aventura,
Le c el fjc soi Jiiir, la mer si sipj'ture.
Est-il plus bjau djàsein, on plus riche to.nbsau .'
L AUTOMNE A MONXEAUX
Il est odieux de se répéter. J'ai raconté, dans mes Souvenirs, la lecture émouvante des stances tragiques au comte d'Orsay, le 4 octobre. Le poète nous parut transfiguré en une statue humaine parlant du fond de la tombe, comme la sibylle funèbre de Préault. C'est mon plus grand souvenir. Cette poésie souveraine, à l'accent d'airain, devait émouvoir^ trente ans après, unéminent critique, M. de Pontmartin, et mériter de lui ce mot magnifique : « C'est Dante causant avec Michel-Ange. »
Je me rappelle une soirée oubliée. C'était le 8 octobre. On quitta Monceaux pour Saint-Point. Henry de Lacretelle et moi, nous allâmes à pied par la montagne dont Lamartine nous avait peint, le lo octobre 1849, le paysage, le dialogue homérique de l'aveugle et du poète unis dans la tristesse.
Le soir, on se promena au bois de Saint-Point, par les sentiers rocailleux couverts de feuilles jaunies, nous à pied, lui achevai sur Saphyr, en avant, et se retournant pour nous lancer ses pensées de mélancolie.
Il rentra, tout frémissant, au salon, et là, il dit de mémoire, en italien, de sa belle voix mélodieuse et sonore, un chant entier du Tasse. Le clair de lune glissait ses lueurs par la porte ouverte du balcon gothique. M"* de Lamartine écoutait, recueillie et ravie, ces vers enchanteurs dans cette langue dont la musique réveillait ses souvenirs de fêtes et de bonheur en Italie.
Les vendanges nous ramenèrent à Monceaux. L'ami le meilleur en était absent: M. Dubois était retenu à Paris
par les affaires de Lamartine. Il s'y était donné corps et âme. Il s'occupait de l'édition choisie des oeuvres en quatorze volumes. Ce grand esprit, avec ses dons de pratique, de précision, d'activité, suffisait à tous les soins minutieux, multipliés du ménage littéraire. Il surveillait l'impression, tenait la comptabilité, payait l'imprimeur Didot, corrigeait les épreuves avec M"^ de Lamartine, expédiait les volumes aux souscripteurs amis, surveillait la qualité des souscripteurs, économe jaloux de la fortune de Lamartine, refusait d'envoyer les volumes avant la réception de l'argent, ne cédait qu'avec défiance et regret à la générosité de Lamartine qui prodiguait ses dons littéraires. M""* de Lamartine veillait de Monceaux, écrivait à M. Dubois, en harmonie de foi religieuse, d'économie, de prudence, en plein accord avec cette femme de dévouement. Il avait quitté à plus de cinquante ans sa famille, sa maison, sa vie recueillie et pastorale, pour se dévouer avec l'élan d'un jeune homme. Grâce à lui, l'édition donna 96,000 fr. à Lamartine, malgré les dons prodigués à des souscripteurs gratuits ; elle eût donné 150,000 fr. C'était une providence d'amitié.
Il était depuis longtemps et il devait être jusqu'à la fin le grand ami de bon secours. Il était le confident des bonnes oeuvres de M'^'^de Lamartine. Avant 1848, à un cruel moment où Lamartine, traqué par un notaire usurier, courait le péril de l'expropriation, s'il ne payait pas une somme de 40,000 fr., il fut l'intermédiaire secret de M"* de Lamartine venant au secours de son mari, en se cachant. Sa mère avait déposé, chez M. de Waru, une somme à l'abri des générosités de Lamartine, destinée â sa fille seule. Elle pria M. Dubois d'en retirer la somme nécessaire, contre un billet signé de Lamartine, croyant à un simple prêt d'un inconnu par l'entremise de son ami. Grâce à ce prêt fictif, Lamartine ignora cette bonté nouvelle de sa femme.
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Pour moi, c'était l'ami le meilleur entre tous de Lamartine, l'ami désintéressé, généreux, prodigue de sa fortune, de son temps, de son âme, de sa vie. Il aimait dans Lamartine l'homme encore plus que le génie, de cette tendresse d'abnégation que le chien a seul. Il se tenait à l'ombre, en silence, les yeux sur lui, se plaisant à le regarder, à l'entendre sans fin. Il avait la simplicité évangélique, sancla simplicitas. C'était un chef de famille patriarcal vivant au sein de sa tribu, de ses vignes, de ses prés, de ses bœufs, une figure de la Bible. Lamartine l'aimait entre tous; il se plaisait à albr de Saint-Point à cette retraite de Saint-Laurent, cachée sous les bois, sur les collines de Cluny. M. Dubois lui préparait la grande table de famille au jardin, dans une salle rocheuse, à l'ombre des chênes, un repas rustique, comme Homère dans VOd}^ssée. Le nouvel Ulysse, au retour de ses voyages, retrouvait là son fidèle Eumée.