LA MÈRE
Au temps heureux où je vivais près du poète, j'aimais à regarder, dans son cabinet de travail, à Saint-Point, une charmante miniature de femme, suspendue près de la cheminée. Cette blanche figure aux yeux noirs, brillants et doux, rayonnait dans le clair-obscur, sous l'arceau cintré du sanctuaire, comme une madone intime du génie. Ses beaux cheveux cachaient leurs boucles noires sous un chaste bonnet blanc. Sa taille était voilée sous les plis d'une robe brune ; on eût dit une religieuse. C'était en effet une religieuse de famille. Mais, malgré son costume austère, elle resplendissait de jeunesse, de charme et de vie. Jeune jusqu'à la fin, elle paraissait la sœur de ses filles. La jeunesse immortelle est un privilège, un don de la pureté. Elle était pleine de grâce, elle était digne de la salutation angélique : « Ave, graiia plena! »
C'était la mère adorable et adorée du poète. Elle le rappelait par les yeux, les lèvres, le front, la noblesse, l'essor, 1 e sourire, la physionomie, l'éclair de l'âme ; la ressemblance était saisissante. Lui, c'était elle; elle, c'était lui. C'était sa mère de bon secours; ce portrait le suivait partout, à Saint- Point, à Monceaux, à Paris, il l'emportait, il le suspendait devant ses yeux; quand il écrivait ou priait, dans sa cellule de travail, il le regardait comme pour s'inspirer à cette chère image.
Les grandes âmes d'hommes sont filles de leurs mères; saint Augustin, saint Louis, Lamartine. Sa mère lui avait tout donné, son sang, sa vie, son âme. Il tenait d'elle sa grâce, sa beauté, sa noblesse, sa foi, sa poésie. Aussi gardait-il avec piété tout ce qui venait d'elle. Dans un tiroir de la table de son cabinet de Saint-Point, il avait recueilli les dix-huit cahiers du journal de sa mère ; ils reposent toujours là, près des lettres de Julie, sous la garde pieuse de ]y[me Valentine de Lamartine.
Il se retrempait dans ces mémoires secrets. Il s'attendrissait toujours à ce spectacle d'une âme aux prises avec les vicissitudes de la vie, cette âme fût-elle celle d'une femme ignorée au fond de son obscurité domestique entre son mari et ses enfants. « Le drame n'est pas dans la scène, il est dans le cœur; qu'une larme tombe pour la chute d'un empire ou pour l'écroulement d'une chaumière, c'est la même eau ! »
On ne peut lire sans émotion cette confession d'une mère, faite des battements de son cœur, ce récit de ses joies et de ses deuils, de ses rayons et de ses ombres, de son amour maternel, ce journal de sa conscience, ce mémorial d'une femme qui a le charme du monde et la ferveur de la sainteté, cette Imilalion intime.
Quel idéal religieux elle se fait du mariage! Après une prise d'habit de religieuse, elle écrit au retour, le soir : « J'ai beaucoup admiré leur dévouement, mais j'ai réfléchi que l'état d'une mère de famille, si elle remplit ses devoirs, peut approcher de la perfection de celui-là. On ne pense point assez, quand on se marie, qu'on fait aussi vœu de pauvreté, puisqu'on remet sa fortune entre les mains de son mari. On fait vœu d'obéissance à son mari et vœu de chasteté en ce qu'il n'est pas permis de chercher à plaire à aucun autre homme. L'on se voue aussi à l'exercice de la charité vis-àvis de son mari, de ses enfants et de ses domestiques... Je
n'ai donc rien à envier aux Hospitalières. Ces réflexions m'ont fait grand bien à l'àme, j'ai renouvelé mes vœux devant Dieu et je le prie de me faire la grâce d'y être fidèle. »
Son souci, son tourment, sa passion, c'est son fils bienaimé.
Son fils revenu d'Aix-les-Bains est là, à Milly, sous le regard inquiet de sa mère : " On dirait qu'il est abattu par quelque chagrin secret qu'il ne me dit pas, mais que je crains d'entrevoir ; il n'est pas naturel qu'un jeune homme de cette imagination et de cet âge se confine aussi absolument dans la solitude ; il faut qu'il ait perdu, ou par la mort ou autrement, je ne sais quel objet qui cause sa mélancolie si profonde. »
La mère avait deviné.
Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis sa grande douleur. Il avait vécu, tour â tour, à Milly, à la campagne, dans l'isolement, â Paris, dans le monde, recueilli dans le travail poétique, agité des tentatives pour une carrière diplomatique, sans fortune au milieu de grands-parents riches, ballotté de déceptions et d'espérances, du désespoir à la foi, poète déjà couronné d'une renommée intime, prédestiné à la gloire, malade de corps et d'âme, au fond toujours dans la tristesse, avide de consolation. La consolation approchait. "Venu à Aix-les-Bains en août 1819, au bord de ce beau lac si cher à son souvenir, il allait rencontrer la jeune fille destinée à être sa consolatrice, la noble et fidèle compagne de sa vie.