‹ Madame de LamartineChapitre 22 sur 35 · L AUTOMNE A MONCEAUX · texte numérisé non relu

L AUTOMNE A MONCEAUX

iS5i

Un ami cher entre tous, le fidèle des fidèles, Louis de Ronchaud, vint cette saiso.i ; Dargaud et sa digne conîpagne aussi. On vendangea, en octobre, sur les collines de Monceaux et de Milly. Lamartine était dans ses vignes, comme un chef pastoral d'Homère.

Nous nous promenions dans les sentiers de Prisse, le long des saules, avec Louis de Ronchaud. La vie était douce et paisible. Lamartine écrivait le troisième volume ds l'Histoire de la Restauration. J'y relevai une erreur de prénom sur le La Rochejaquelein de i^K,. Et j"en appelai à mon cher bénédictin breton, C. Le Jean, et à Tarai de Lamartine, le marquis :

« Vous avez raison, monsieur, et mon excellent ami a tort.

« Mon oncle tué en 94 était Henri; mon père tué en 181 î, Louis; mon autre oncle, le balafré de la Moskowa, Auguste; il vit encore. Les trois frères ont fait de leur mieux.

« Dites, je vous prie, à M. et à M™^ de Lamartine, tout ce que votre cœur vous dira qu'il y a dans le mien pour eux. Ils connaissent la sincérité et la fidélité de mes sentiments...

« Je vous remercie, monsieur, de tout ce que vous me dites de gracieux, et je vous prie de croire à toute la sympathie que vous m'inspirez.

« M. DE Laroche: AQUELEiN.

a 23 septembre 5i . »

Le 4 novembra, encore com;n3 i'annéa passée, où elle

me donna un cachet de son mari pour sceller son amitié, M™* de Lamartine m'a comblée à ma fête. Ella a le souvenir et la piété des anniversaires. Elle est venue, le matin, souriante comme le soleil d'automne, avec sa mélancolique douc;iur, me serrer la main, ses yeux attendris fixéi sur moi et me donner un manuscrit de quelques HiTnnonus écrites sur un album, auprès d'elle, à Florence, à l'cmbre des cyprès des Cascine's. Elle m'a fait un don de reine, un des plus beaux diamants de son écrin poétique. Elle sait donner! Ses cadeaux ont une âme, un prix intime de délicatesse et d'amitié.

Je la revois toujours à ce moment. Elle vint, noble et sérieuse, la figure illuminée de bonté, un rayon du cœjr sur ses traits amaigris, élancée comme une santé de légende, enveloppée de sa robe aux longs plis, un nimbe dj pureté autour de son visage, sa grâce intérieure dans l'accent attendri de sa voix. Son âme et sa taille avaient gardé Lur jeunesse sous les épreuves, ses bandeaux brunis avaient toute leur sève, chose étrange ! Jeune, elle s>;mblait plus âgée que son âge; et son âge mûr l'avait rajeunie. Elle alliait la gravité et la jeunesse, comme les religieuses. Sa tige n'avait pas fléchi, mais le calice était plein de la rosée des larmes.

Tout heureuse de ma joie à ce précieux manuscrit, elle m'ouvrit, un autre jour, son trésor. Elle vint, un matin, portant dans ses mains, comme une Vierge de Flandrin, un missel de poésie, un grand volume â la reliure la Vallière, aux fermoirs dorés. Elle avait un rayon de bonheur d.ms les yeux. C'était le beau manuscrit de Jocelyn, écrit pour elle par la main du poète, sur des feuilles de vélin g'acé, aux années de félicité. 11 y avait peu de ratures. La main avait suivi le vol de l'inspiration. Je feuilletai avec respect ce magnifique manuscrit du poème où not;e jeunesse avait aimé et pleuré.

Hilas! C2 trésor de poés'e. elh ne devait pas !e garder jasqj'i SI mort. Uii iour de détresse, elle en fit le sacrifice. Eil3 s 3 résigna à dire a liej à ce c'ier poème de sa vie heureuse, à le vendre pojr venir au se::ojr3 djrho.Tini q.i'elle aim lit. U 1 généreux fi lanci ir l'acheta avec d'ajtrjs objets aimés, d autres reliques. Heu.eux les Juifs, i!s ont tjus les trésors ?

En ce mois de novembre, Lama-^tine, cruellement malade, éta't enchaîné sur son lit. Les tortures d'un rhumatisme suraigu déchiraient ses chairs. M™® de Lam irtine veill-i: sans fin à les apaiser. Prés d'elle, autour du grand malade, sa sœur, ses nièct^s groupées, tentaient de calmer les rugissements de douleur par la causerie, les lectures at. trayantes, les baumes di I esprit et dj corp^. Dans les inte:vallesd'a ai-enient, ilme dictait desarticles dj sagesse, de patriotisme peur le Pays ; il éLvait les m i.is comme un Juste d'Isr. ël, entre les comb ittants près de se déchrer. Le souffli avant-coureur de l'oragi da 2 décembre pass Mt d ms l'air. Puis la foudre éclata, 1 1 fa aie nouvelle. Le pays indifférent n-j sesoueva pas, sauf quelques bandes isDé.s dans desvilligîs. La Ripuol quj, aoanJjnnée du peuple, tomba sous le coup d'E'.at .

Lam irtine écrivit. le 6 Jéjem'^re, une no'^h p-otes'at'on pour l'ni^toire, coifijeà mes mains, et que j'ai ubiiée dans me^ SJit'j.'irs. C é:a-t s ):i de nier combat politique. « Les évén^m^nts m'ont affligé, n^n surpris, écrivit-il à son ami, M. de La^Tan^;;. » M "« de Lamirtine 1 hono-a dans sa défaite, et le vit plus granJ Jai> l'infortune. Elle sj rappela les paroL'3 da Vjra;e ei Orient, po ir encouro iner le front du n )bL' vaincu : « Il y a eu toujours une sublime et héroïque harmonie e itre la s:)u/eraiae gloire, le souverain génie et la souveraine infortune. »

Page 1