LES ANNEES MALHEUREUSES
(iloire au Maître suprC-me!
II fait l'eau pour couler, l'aquilon pour courir, Les soleils pour brûler, et i'horr.me pour souffrir. Lamartine.
LES TRAVAUX DOMESTIQUES l852'i857
II y a deux bonheurs. M"^ de Lamartine avait eu de 1820 à 185 li, jusqu'à la mort de sa fille, le bonheur paisible de l'épouse et de la mère, en pleine poésie de la vie ; de 183 ? à 1851, le bonheur agité, douloureux, en pleine gloire de son mari, le bonheur héroïque. Sa grande âme avait goûté avec ses amertumes, le triste bonheur huma'n. Dès 1852, elle n'eut plus que la douleur.
J'avais été témoin à Monceaux du coup porté à M"' de Lamartine, au 2 décembre. C'était pour Lamartine la ruine de ses idées, de son œuvre politique, de sa fortune. On
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rentra tard à Paris, la compagne vaillante aida le grand ouvrier cans ses nouvelles entreprises. Les promenades devinrent plus courtes, les visites plus rares; elle y souffrait des malveillances envers son che.- vaincu.
Nous so:tions ensemble. Un jour, sur le palier de son escale-, nous croisâmes une femine âgée, à la tète slave, aux yeux d'nzur clair et fro d comme les glaces de la mer du Nord, sans charme féminin. On y sentait un esprit, une distinciicn morale. Ces qu'elle parla, son accent, sa parole trahirent une intelligence de haute race : c'était M"''' Swetchine.
M""' de Lamart'ne ne me conduisit jamais à sa maison de secours, à son asile de j;;unes filles. Elle cachait ses œuvres de bien, dans sa pudeur de charité.
En juin, M""^ de Lama:tine p.irtit pour Londres, en mission d'aff-ires, répandre le Cii'ilisaleur dans la société anglaise par ses cous nés. M"" Craigieet lady Bryant : <' Je resterai le moins possible, j'ai hâte de revenir, quoique Dieu sait, si je suis l'enfant gâtée, ii.i, et que je trouve très doux d'être ainsi aimée et choyée.
« Mille sent'ments. — M. E. D£ L. »
J'étais loin d'elle, en Bretagne, au bord de la mer qu'elle aima. t. Ses let:res venaient m'y trouver dans le vieux manoir. Elle m écrivit la mort de son maître et ami, Decaisne, le 5 ne vembre i8p, dans une lettre de regrets pour l'ami ancien et u'esp' ir dans l'ami nouveau :
<v "Vous avez bien pensé que, perdiiit si inopinément un ami. mon cœur avait besoin de l'assu ance qu'il lui en restait un encore qui, formé dans le milieu de la vie où l'on n'en fa t guère de nouvei.ux, l'a cependant compris, comme j'ai compris le vôtre. Je vous en remercie avec ce cœur môme qui a tant scuffert, et qui reste pou. tant impressionnable comme s'il n'avait rien (.prouvé...
«J'ai une nièce charmante que je voudrais pouvoir vous
montrer et un petit neveu, le plus ravissant enfant qu'on puisse voir, et une cousine germaine pleine d'esprit et de cœur, qu3 M. Dargaud aime extrêmement. Pour moi, c'est une sœur, nous avons été élevées ensemble. C'était chez elL' que j'é ais à Londres... »
Elle était trèsfière de sa belle famille d'Angleterre.
« Je suiî surchargée d'épreuves en ce moment, que n'êies-vous près de moi pour confirmer ma pensée ou la redresser...
« M. de L. n'ayant pas de secrétaire, je travaille tant que je peux...
« Votre Bretagne m'attire toujours, je vous suis sur les falaises, sur les grèves, sur les rochers, dans les bois sombres; le ne sais si jamais il me sera donné de la visiter... »
Nous faisions souvent ce rêve; comme tant d'autres il ne pouvait pas se réaliser.
« Au revoir, mille sentiments que vous connaissez. — « M. »
Elle était heureuse en ce moment à Monceaux. Un coin bleu azurait le mois noir de novembre, comme on l'appelle en Bretagne.
Elle avait entrepris le portrait de l'enfant de sa charmante nièce d'Angleterre.
« Je vous ai parlé de mon délicieux petit neveu. Comme je n'ai pas assez d'occupations I je me suis donné celle de peindre à l'huile la tête du petit Henry. Mais le malheureux enf"ant est comme du vif-argent. Impossible de lui faire tenir la tête un instant, dans une position quelconque, et le plus souvent pendant que j'essaie de le saisir, il me tourne le dos. C'est à faire perdre patience. Je retourne à la besogne, adieu...
« Je ne sais pas quand nous serons à Paris, guère avant Noël, je pense. Il dit qu'il ne convient pas que la république assiste à ses propres funérailles...
« Mille sentiments. »
« Je cherche dans ma tête des sujets populaires et je n'en trouve guère. Nous tâchons d'avoir des détails sur Jacquart. Ce serait un excellent choix pour les artisans... » Elle était en quête à tous les horizons, comme l'oiseau pour rapporter au nid.
A Paris, en 185 3, elle était toute à son labeur de secours littéraire à son mari. Elle collaborait au Civilisaleur, prenait la plume elle-même pour écrire la vie d un héros obscur, le Persan Ruslem, sans attrait pour le glorieux héros de 1848. Elle se dévouait aux tâches ingrates, aux recherches laborieuses, dans les ombres de Térudiiion, ces sujets de clairobscur qui déplaisaient aux yeux de son mari, avides de lumière.
En juillet, elle m'écrivait de Saint-Point, où elle était de retour, un peu rafraîchie dans les bois de sa fièvre de travail : je reçois â l'instant l'épreuve de Ruslem, je la parcours rapidement au crayon. Je réclame votre promesse, ami, de lire et d'améliorer ce fatras, et ensuite je vous prie de me faire une phrase pour conclure. La mort de Rustem tourne court. Il faut absolument quelques considérations ou réflexions à la fin pour faire une phrase finale. Je me recommande à vous ! »
Puis de Saint-Point, elle me disait : « Je sais vaguement que tout va bien chez vous, mais cela ne suffit pas à mon amitié.
«■ Adieu, mille choses à M""' Alexandre, et à vous, amitié déjà ancienne... J'espère que vous viendrez me voir pendant mon veuvage, — son mari était à Paris, — c'est être égoïste, n'est-ce pas? Mais non. » M. E. de Lamartine.
Elle avait en ce moment la maison pleine des sœurs de son mari et de ses nièces, ces quatorze nièces de génie, comme disait leur oncle.
« Adieu. Ruslem a un prodigieux succès, fort au delà de
ses mérites. Mais je ne prends pas des compliments pour de l'or en barre, et lorsque je les sais sincères, je les attribue à la surprise, à la nouveauté de voir mon nom à côté du sien d'une manière si inattendue.
« Cela a intéressé et a tenu lieu de mérite.
« Adieu, venez quand vous le pourrez, n'est-ce pas ? Vous savez quels sentiments vous attendent. — M. E. de L. »
Elle s'ignorait, elle avait des illusions à rebours sur ellemême, elle ne se doutait pas qu'elle m'écrivait des lettres admirables, et qu'on devait admirer après sa mort. Elle se méconnaissait.
Elle rêvait un portrait digne de son mari. Elle avait attendu à Saint-Point un peintre ami de Ch. Labor, M. Glaize, l'auteur du pilori des grands génies et des grands hommes, un artiste qui unissait la pensée au talent. Il se fit attendre, l'heure opportune passa. Lamartine ne voulut plus poser. Déjà il avait interrompu ainsi le portrait qu'Ary Scheffer avait tenté de lui : poser l'ennuyait et le fatiguait. Le portrait resta inachevé. Decaisne l'avait manqué dans ce grand gentleman à la tête sans éclairs, sans génie, où les lévriers sont seuls vivants, posé sous un arbre, et qui semblait un jardinier, selon ce mot de Préault : « Il lui manque l'arrosoir. » Gérard, en 1830, avait fait le meilleur portrait de Lamartine, le plus beau et le plus vrai ; on connaît cette belle tête aux yeux noirs, le poète des Harmonies, assis dans son fauteuil académique, en sa noble attitude, la main droite posée sur un bras du fauteuil, l'autre sur la jambe, dans le repos du bonheur.
Il y a le délicieux portrait du beau jeune homme à vingtdeux ans, par M"* Alix de Virieu, dans la grâce et la fleur de la jeunesse. Puis le poète à trente ans, dans toute sa beauté lyrique, les cheveux à la brise, le poète des Médilaiions. Enfi.i la belle et haute photographie d'Adam Salomon.
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Si le portrait de Gérard est l'homme assis de la poésie, celui de Salomon est i'hcmme debout de Taction, le lutteur de l'Hôtel-de-Ville, amaigri, les tempes palpitantes, frémissant encore du combat, le cou serré dans son faux col de satin noir, comme une figure militaire, la main droite à demi passée sous son habit, sur la poitrine, la tôte haute, les yeux fixés sur la foule rugissante, dans la fière attitude du héros.
C'est lui, un manteau l'enveloppe de ses larges plis comme d'un vêtement de gloire.
C'est le soldat debout, blessé pour la patrie!
Les sculpteurs aussi ont tenté comme les peintres. C'est le médaillon de David, le poète de 1830; l'élégante statuette de JouflFroy, le maître de M'"* de Lamartine. C'est le buste sans caractère de Pradier fait pour la ville d'Arles, reconnaissante de son chemin de fer enlevé par l'éloquence de Lamartine, en 1842. C'est le buste grec de Brian, déjà entré dans son antiquiié ccmme dit Bossuet, à la chevelure trop abondante demandée par une coquetterie de femme et voilant ses belles tempes. C'est le beau buste de l'orateur à l'Hôtel de "Ville, à la tête héroïque, à la large poitrine.
A cette arche du flanc que l'extase soulève.
L'œuvre inspirée de d'Orsay, enfin le buste cicéronien d'Adam Salcm( n. Puis le buste de la charmante artiste, M™" Lelèvre-Deumier qui demandait à Préault : « Avezvous fait M. de Lamartine?— Non, madame, je n'ai pas osé ! »
Lamartine ne devait pas être heureux en statuaires; ce Périclès n'a pas eu de Phidias. La statue médiocre de Maçon, faite sans respect par un sculpteur qui n'a jamais vu ni lu Lamartine, un Lamartine à la perruque de clovi'n, au
carrik énorme, qui s'est attiré ce mot de Préault : « C'est un cocher de fiacre qui a perdu son fouet. »
Enfin la mauvaise statue de Passy, un Lamartine bourgeois assis dans un fauteuil, à l'écart de Paris, exilé de son champ de combat et de victoire.
Sa vraie place est toujours vide. La lâche république n'a pas osé dresser devant le nouvel Hôtel de Ville, ce repaire de la Commune, le grand homme de la république héroïque, ce héros surhumain à la sérénité intrépide, qui, seul contre un peuple en armes, la poitrine en avant sous les fusils et les poignards, abattit huit fois le drapeau rouge; ce grand vainqueur des fauves, dont la parole électrisa le peuple comme une Marseillaise, l'éleva, l'entraîna à la clémence, à la pitié, au sacrifice, à l'humanité et à Dieu.
La ville de Paris doit un monument de réparation et d'apothéose au grand citoyen qui la sauva. Vienne le jour où elle le dressera en face de IHôtel de Ville, au-dessus de la canaille rouge, de la tourbe des massacreurs d'otages et des incendiaires de la patrie !
En attendant, nous lui dirons les vers magnifiques de Soulary :
Nous sacrerons le sol où tu tombas frappé,
Et l'on te verra, mort splendide !
Toi si grand auircfois yav la place occupé,
Bien plus grand par ta place vide.
Un des amis préférés, Louis de Ronchaud, était venu à Saint-Point ; il charmait les veillées par des lectures, M"** de Lamartine m'écrivait: « M. de Ronchaud nous a lu Dalila tout haut et remarquablement bien, cela nous a attendris! C'est vraiment bien, sauf quelques petites réserves... Me rapprocher de vous est mon principal attrait à Monceaux, car pour le reste je préfère mon rustique Saint-Point. Au revoir. . . » 11 octobre 1853.
Elle a regagné Paris. Elle assiste aux séances dans l'atelier d'Adam Salomon, où elle a décidé son mari à venir pour le busteque lesculpteur a entrepris. « Il vient parfaitement, dit-elle le 19 février 1854. Un Américain, M. Barthet, en a commandé un marbre qu'il emportera à New-York pour être placé dans la salle du Congrès. Nous avons été très entourés d'Américains ces temps-ci, ils ont une grande admiration pour M. de L... »
Elle a la passion de léguer une belle image de Lamartine à la postérité. Elle me raconte sa vie à Paris : « Je sors un peu le jour, jamais le soir, et nous avons toujours de huit à douze personnes à caussr, de huit à dix. Lorsque M. de L. dîne en ville, c'est à moi de les recevoir de mon mieux et ils sont assez polis pour me cacher bur désappointement de ne pas trouver le maître de la maison. — Elle s'efface toujours dans sa modestie, mais non sans malice. — Pelletan,'Rey, Duclerc, etc., nous apportent tout ce qui se dit, se trame ou se blâme. M. de Circourt et d'autres du bord opposé nous donnent le moyen de juger les deux partis et vous savez où je penche.
« M. de L. travaille toujours à la fin de la Constituante et au choix de son petit volume populaire qui s'mtitule : Lectures [^our tous. >>
Elle ne parle pas seulement de Lamartine, mais de tout le monde littéraire. Elle ma conte, le 24 février, avec beaucoup d'esprit et d'humour la réception de Berryer à l'Académie française. <- Le monde parisien a fait un grand événement de la réception de Berryer. Qu'on est heureux de pouvoir s'émouvoir pour si p3u ! Donc c'était une affaire d'Etat. L'auditoire en deux partis se faisant une guerre parlementaire de loussades pour étouffer la voix des deux orateurs. Berryer a commencé par être intimidé, puis, au premier grand applaudissement, à la première allusion contre ceci, il a repris tout son aplomb et sa seconde partie était bien.
« Salvandy, beaucoup plus étouflfé encore de la malveillance de l'auditoire impérialiste, n'a pas pris le dessus. On dit que son discours était fort joli, mais peu l'ont entendu. On s'en allait, qu'il n'avait pas encore fini sa péro'-aison. Vous croyez peut être que j'y étais! Non pas, s'il vous plaît. M. de Lamartine et moi avons compiis que les embrassements de la fusion se feraient sur le dos du 24 février... — M. de L. »
L'hiver de 1854 l'éprouvait, et le printemps, comme il y a trois ans, à Castel-Madrid. Mais elle dégageait de sa souffrance un touchant souvenir avec sa grâce de cœur et d'amitié.
« Combien les sensations physiques réveillent les sentiments de ce qui se p::ssait dans d^-s circonstances analogues ! Il me semblait que j'allais vous voir entrer, me demander si je voulais entendre une intéressante lecture pour me distraire, puis je rêvais à MaJrid, lieu de ma convalescence, et je voyais les deux tables, celle où je dessinais et celle à l'autre bout où vous écriviez. Je revivais tout ce temps-là, temps que je regrette pour mille raisons...
« M. de L. se débite cai,s son histoire de l'c-mpire ottoman; je crains qu'il ne la fasse par trop splendide. Quant aux ConsiUuanls, en avanç int vous verrez qu'il loue tout ce qui est bien et blâme tout C3 qui est mal, sans attendre la chute du rideau. Mais il y avait un tel mélange de grandes pensées et de mauvais actes qu'il n'y a pas un homme pur dans tout cela...
« Quant au Vélo, il faut se rapporter à ce temps-là; on n'était pas en république, loin de là, on sortait d une monarchie absolue par la volonté et avec l'aiJe du roi luimême, qui ne pouvait vouloir plus qu'une monarchie constitutionnelle. Que serait un roi obligé d'exécuter les lois faites contre lui-même, sans avoir môme eu le droit de les discuter! Il aurait fallu écarter le roi et proclamer la repu-
blique avant qu'elle fût noyée dans le sang. Tous nos malheurs datent de Ihorreur que le mot de république a inspirée par ses excès. Il faut les flétrir pour qu'on en rougisse et qu'on ne soit pas tenté de faire de même... »
Elle était en accord avec la pensée de l'historien des Girondins. Cette lettre, c'est bien elle dans sa double nature de raison et de cœur.
Elle était à son ardent souci de délivrance du grand travailleur. Elle est au combat à côté de lui, et, comme le fils du roi Jean à la bataille de Poitiers, elle dit à son héroïque combattant : — Parez à gauche! parez à droite! Puis termine par un mot de tendresse : « Je voudrais embrasser votre belle petite fille, ainsi que sa mère. Vous savez comme tout ce qui est à vous m'appartient de cœur. »
L'âme soutenait le corps, mais le corps souffrait sans cesse. « Je me suis levée hier pour la première fois depuis dix jours; je suis d'une faiblesse d'enfant... »
Attentive à tout, elle s'unit à nos deuils dune bonne grand'mère perdue. Son cœur vibre en tout sens. Elle était de retour à Saint-Point; mais, avant son arrivée, elL* m'avait écrit son adieu au bel hôtel de la rue de l'Uniuersilé, 82. Elle le regrettait, mais, résignée au sacrifice, elle était venue dans le modeste petit collage de la rue de la Ville-rÉvôque, 43, étroite comme la maison de Socrate. « Je ne lui en veux pas de ma souffrance, car M. de L. s'y trouve si bien qu'il va jusqu'à l'exagération de dire qu'il regrette les années passées dans l'autre maison! Je ne vais pas jusque-là. J'ai passé des temps, je ne dirai pas heureux, car mon bonheur était déjà brisé, mais enfin des temps aussi bons qu'il est accordé de les avoir ici-bas. J'y ai peint à mon aise dans un large atelier, j'y ai fait faire de l'admirable musique, deux choses interdiies ici faute d'espace, et j'y ai vu des amis qui ne sont plus! Mais enfin, telle qu'est notre vie actuelle, ce petit cottage nous convient parfaitement...
« Oh! que j'ai re^^rélté de ne pas vous serrer la main à votre passage. C'était un grand désappointement.,. Je sais qu'il faut se garer de l'égoïsme en avançant dans la vie, comme on n'a pas envie de faire de nouveaux amis, pas plus qu'on n'inspire de nouvelles affections, on craint de perdre de vue ceux qu'on a et il faut que je me répète que votre mère vous attend pour me résigner à ce conire-temps qui vous fera passer l'été au loin et l'hiver à Màcon quand nous n'y sommes plus...
« Du reste, la vie ici est agréable; quelques personnes tous les soirs et une conversation intéressante. Malheureusement la guerre donne de vives inquiétudes et la misère du peuple est à son comble. Point de logements passibles pour les familles des ouvriers. De pauvres femmes accouchent sans avoir un toit. C'en affreux... » Elle était dans le secret de la misère, cette grande sœu:- de charité.
Ses lettres étaient intéressantes comme son petit salon. Mais je n'en puis détacher que quelques-unes. J'en ai des volumes dans mon reliquaire.
« Nous venons de lire le roi Jérôme. C'est excessivement curieux. Les lettres de Napoléon I" donnent une haute idée de son esprit et une affreuse idée de son cœur. « Tuez, massacrez, pillez! C'est comme cela qu'il faut faire les conquêtes. » C'est ainsi qu'il forma son frère qui est bon homme et résiste un peu. Nous avons Villema^n. Je ne l'ai pas encore lu, mais m.on mari le trouve académique en d...; finissez le mot, je ne l'ose...
a Adieu. Vos lettres me font plaisir et me sont une jouissance d'amitié. Donnez-la moi. M. Ile choses aux vôtres et tendres à votre femme et à la petite! Pour vous mes sentiments sont toujours les m^mes, vous les connaissez. — M. »
Elle revint au printemps, s'arrêta à Monceaux, pour y trouver une déceptijn de ses espoirs dans les vignes, et re-
monta à Saint-Point passer Tété. L'été, l'automne se passèrent en visites et en hospitalités. Puis il fallut rentrer à Paris en décembre pour les affaires, remonter cet éternel rocher de Sisyphe.
Son amitié fidèle venait me retrouver dans la froide saison comme une hirondelle d'hiver.
Le 2 janvier 1855, je recevais mes étrennes d'amitié dans cette lettre : u Croyez que je n'ai pas commencé l'année sans penser à vous et sans faire tous les vœux possibles pour vous et les vôtres, mais vous êtes de ces amis heureux qui n'ont pas besoin de moi : c'est moi qui ai besoin de vous. Aussi tout en pensant constamment à vous, je m'occupe d'abord d'écrire à ceux qui souffrent et qui ont besoin que ma pensée et mes paroles leur viennent en aide. Je suis loin encore d'avoir répondu à ceux qui m'ont écrit, mais je suis poussée invinciblement vers vous et les vôtres -dans le commencement de l'année, et je veux, quoique brièvement, vous offrir tous mes meilleurs souhaits et regrets de ne pas passer ce jour de l'an à portée de vous serrer affectueusement la main.
« Avant-hier, M. Adam Salomon a apporté le buste en marbre, et plusieurs de nos amis sont venus le soir l'admirer chez nous. Nous cherchons à léclairer le mieux possible pour le soir. Il faut renoncer à le regarder le matin ; notre cottage est trop petit pour qu'on puisse avoir lumière et distance. Mais le soir il fait très grand effet. Vous viendrez le voir bientôt, n'est-ce pas! Nous sommes déjà au printemps par la chaleur du temps...
a Je suis assez fatiguée et pas du tout gaie, quoique, Dieu merci, il n'y a rien d'inquiétant pour Alph...
« Écrivez-moi le plus souvent que vous le pourrez. Rien ne me fait plus de plaisir que de recevoir vos lettres, croyezle. Mille choses autour de vous. Valentine veut être nommée. Parlez de moi à M. Boussin. »
Le 2 1 janvier, elle me remercie d'avoir fait insérer un très bel article de Paulin Limayrac sur son mari et ajoute : « Nous avons un froid de loup, et comme M, de L. a vu tomber dans la rue plusieurs femmes et force chevaux, il ne m'a pas permis d'aller même à la messe.
« Ici on ne parle que des dangers affreux de la guerre et des impossibilités de la paix. Tout ce monde est fort triste, et je vois confirmer jour à jour tout ce que M. de L. avait prédit à Monceaux, il y a quinze mois, et tout ce qu'il devait prévoir depuis, quant à l'Autriche, et à la conduite de la guerre en tout point. Si nous pouvons, Anglais et Français, tenir jusqu'au printemps, peut-être que tout s'arrangera un peu mieux. Mais ces glaces qui sont des chemins de fer pour les Russes sont bien dangereuses pour nous.
« J'ai eu une lettre de la belle-mère de famille, M"^ Delisle, elle se plaît extrêmement à 1 île Bourbon. Je viens de lui répondre et je lui ai parlé de vous... » C'était cette magnifique créole que Lamartine avait chantée.
« Garnier Pag... sort d'ici. Il a beaucoup parlé de l'agiotage et des roueries qui ont contribué à faire monter le chiffre de l'emprunt. Il blâme beaucoup ce goût de jeu qu'on a donné à la population. Il dit que l'argent se serait produit d'une manière plus morale... J'ai vu la femme de M. Duclerc, elle est aimable et bonne... Nous voyons beaucoup Pelletan et nos autres amis. J'ai ici une famille anglaise parente d'alliance, ils ont dîné ici hier en famille. Ils ont deux fils en Crimée. Jugez comme ils désirent la paix. Mais, hélas, je n'y crois pas du tout. Nous avions à notre petit dîner le vieux colonel Berauville, qui a fait la retraite de Moscou, pour parler stratégie avec le général anglais. Il nous a parlé de nouveaux projectiles qui portent à 2 lieues et demie, et de nouvelles bombes qui enfoncent le toit d'une maison et mettent le feu. Hélas, qu'il est triste de se réjouir des nouveaux moyens de destruction !
« J'ai été un jour me promener dans le jardin du pauvre Madrid, tout y était froid, excepté mes souvenirs.
« Adieu, adieu, écrivez-moi. Vous le savez, j'ai besoin que mes amis pensent à moi. »
Elle a quitté Paris et m'écrit de Monceaux une lettre pleine des charmants souvenirs de Madrid et de ses impressions à l'Exposition universelle de 1855. « Ma dernière visite aux beaux-arts a été à la Minerve. J'aurais trop et trop peu à en dire. Nous en causerons. Le duc de L. fait un trop bel usage de sa grande fortune pour ne pas traiter tout ce qu'il fait avec le plus grand respect.
« Je vous ai regretté quatre soirées ici pour de la musique. J'ai une dame de ma connaissance qui chante comme un rossignol. Elle avait été en grand deuil tout l'hiver. Ces jours-ci elle a chanté comme un ange dans notre petite cabine de vaisseau, s'accompagnant elle-même sans faire de façons. Nos dilettanti, Mareste, Morpurgoet autres ont été ravis. Elle vous aurait plu par sa grâce créole et son naturel.
« J'oubliais de vous dire qu'il y avait un tableau admirable comme peinture, qui n'est point exposé, mais qui est chez un marchand de tableaux. Ce n'est rien moins qu'un Leonardo de Vinci. Si ce n'est pas lui, personne ne connaît un peintre capable de l'avoir fait. C'est un pendant de celui qu'il avait déjà. Le musée a mille fois tort de ne pas les acheter tous deux. »
Avant son retour, elle m'avait écrit avec un admirable sens du génie, de ses fatalités glorieuses et douloureuses, une lettre digne de lui.
« Il faut payer ses qualités; l'optimisme, l'idéal, le génie sont de grands dons entraînant de grandes peines. La réalité disparaît sous les perspectives idéales, et lorsque la vraie situation se révèle, c'est un éclair qui précède à peine la foudre... »
Ah! qu'elle connaissait bien le génie I
Et parlant d'elle, elle disait : « Je n'ai aucun besoin de luxe, et en aurais-je par nature, il y a longtemps qu'il serait refréné par raison. » Et avec sa générosité magnifique et sa justice magnanime, elle réhabilite le génie :
« Le génie comporte un laisser aller, mais en même temps une charité, une générosité sans bornes, qui sera, je l'espère, reçue en balance par Dieu et même par les hommes qui le connaissent et qui l'aiment.
« Adieu, excellent ami. — M. »
Puis de Paris encore ce billet d'amitié :
« Vous dirai-je que vous êtes la seule personne que j'aurais désiré voir ? C'est un peu violent, mais prenez-en ce qui vous plaira. Il est certain que lorsque je pense au séjour de Madrid, de Saint-Point, je cause avec vous. C'est à vous que je vais dire ce que j'ai à dire. Puis Madrid me revient en mémoire. Puis une série de conversations, puis, mille petits riens. Donc, je vous écris de mon lit, puisque je ne vous verrai pas en arrivant jeudi soir à Mâcon, si jô suis assez rafTerinie pour faire le voyage. »
De Saint-Point, elle m'écrit: « J'ai été un peu plus souffrante ces jours-ci... aujourd'hui je souffre beaucoup. Je ne puis faire un pas vers une guérisonou même une amélioration. Je regrette de le dire à mes amis, c'est leur faire une peine inutile, mais on se laisse aller à la plainte comme si la compassion de loin devait soulager. C'est une sorte d'égoïsme que je condamne en moi. Vous savez que je ne m'abandonne pas, dès qu'il y a un moment de répit, je me relève. »
Elle avait toujours cette préoccupation de sévérité pour elle-même. Cette nature vaillante tendait toujours à l'abnégation.
Elle montait à cheval, un jour, se remettait au lit, le lendemain, dans sa vie à bas ou en haut. L'esprit ouvert, de
son foyer, sur les horizons du monde, tourmentée de la guerre où elle avait des amis français et anglais : « Tout n'est pas terminé. Malheureusement il y a encore un rude morceau au nord, la citadelle et les forts. Il faudra une campagne, je pense, pour tourner les positions.
« Je voudrais être à Monceaux à cause de vous. Autrement ceci est encore chaud, vert, lumineux, tranquille... » Le paysage de Saint-Point est peint en quelques traits de sa plume comme d'un pinceau.
« Adieu, puisque je ne puis pas dire au revoir cette fois. M. E. de L. »
Toujours des appels pressants et des craintes délicates : « J'avais bien besoin de votre bon souvenir, ami, il me semblait que vous m'aviez oubliée depuis longtemps. J'ai deux ou trois fois eu la plume à la main pour vous écrire et vous prier de franchir la distance qui nous sépare. Mais j'ai pensé qu'il y avait égoïsme à moi de vous engager au nom de l'amiiié à quitter votre cher nid pour venir au milieu d'un cercle qui vous est étranger, et j'ai posé la plume, et j'ai attendu de meilleurs moments...
« Je suis assez souffrante, malgré le beau temps qui ne s'est pas démenti depuis que j'ai quinze à dix-huit personnes à amuser tous les jours. J'en rends grâce au ciel.
« Je regrette beaucoup que vous ne soyez pas venu tous par un si beau temps, radieux et voilé tour à tour, faisant valoir l'ombre et le soleil. J'ai visité les arbres où nous étions assis l'année dernière dans le même temps où !a conversation était si animée. «
J'avais des hôtes de Bretagne, elle nous donne rendezvous à Milly, un jour de septembre : « M. de L. se joint à moi pour vous prier de les amener à dîner. "Vous savez qu'il aime à donner la rustique hospitalité sans façon...» Puis elle me dit son chagrin domestique : « Nous pleurons le pauvre mari de M"* Grosset comme un parent. Son zèle,
son activité, son absolu dévouement sont irremplaçables. M. de L. aime bien votre bon curé, il est charmé que vous ayez causé de lui avec l'amitié sur laquelle il compte. »
Un autre jour, de Saint-Point, elle m'écrit :
(( J'ai lu vos vers à M. de L. qui les trouve charmants, comme tout ce que vous a inspiré Saint-Point et l'amitié. Votre descente sur Serrières et Pierreclos est aussi poétique que vos vers, et nous avons dans la vallée des brouillards fins traversés par des coups de soleil qui justifient vos descriptions... J'ai ici pour trois jours seulement un de mes cousins, jeune officier d'état-major, M. de Rosmordu, Breton comme vous... Je vous engage très fort à venir ici conduire madame votre mère dîner avec nous. Si votre femme peut venir, vous savez combien nous serons contents. »
Je revins après avoir accompagné ma mère que je ne devais plus revoir.
Louis de Ronchaud, le compagnon fidèle, était venu de Saint-Point à Monceaux, avec Lamartine et sa femme. Tous deux l'aimaient profondément. C'était l'ami de confiance.
J'ai raconté ailleurs dans les Souvenirs, la lecture, faite à nous deux, des pages poignantes qui devaient ouvrir le Cours familier, et auraient dû mettre le feu à la France glacée.
Rentrés à Paris pour faire vivre la nouvelle création littéraire, ils m'écrivirent tous deux ensemble avec leur amitié attentive, à la mort de ma mère, foudroyée le 24 février 1856. J'ai donné, dans mes Souvenirs, ces lettres touchantes. En voici une autre inédite, d'une délicate tendresse, à ^me Alexandre. Tout son cœur est là.
« Oh ! oui, je regrette vivement de ne pas être auprès de vous tous à vous aider dans votre œuvre d'affection pour consoler notre ami. Quand je dis consoler, je sais bien que la consolation est impossible, mais, pour partager vos chagrins. Je sais combien la perte de sa mère doit lui être sen-
sible, mais je trouve que la lettre qu'il a eue d'elle est au moins un motif de résignation à la volonté de Dieu.
« Si elle avait écrit qu'elle était souffrante, qu'elle désirait le voir et qu'il eût tardé un instant de partir, il aurait eu un regret qui eût augmenté sa douleur. Maintenant il n'y a pas de regret, il n'y a qu'une dispensation de la Providence qui dirige tout pour le mieux, Lien que notre courte vue ne puisse discerner ni le motif ni le but, et à laquelle il faut se soumettre forcément, quoique pas volontairement. Enfin sa mère a passé avec lui des mois dans la famille qui s'est dévouée à la bien recevoir. Elle avait à espérer le revoir au printemps. Elle n'a pas senti la privation de sa présence. Dieu a disposé d'elle pour le bonheur permanent en l'éloignant de cette terre où il y a bien plus de peine que de félicité.
« Je vous plains tous, il est si dur de voir un chagrin qu'on est impuissant à conjurer. Le temps seul peut venir en aide.
« Prévenez-nous lorsque vous verrez à partir pour Paris, afin de nous ménager le moment de vous voir ainsi que lui, sans être interrompus par des indifférents.
« Vous m'écrivez toujours des lettres consolantes. »
C'était bien elle qui les écrivait. Sa bonté allait de tous côtés, s'échappait de ses peines pour donner une joie. Attentive à saisir les occasions, elle rendait service à des artistes, à des médecins. Je lui avais présenté à Saint-Point un jeune disciple de Gleyre, M. Edmond Battanchon. Elle me disait en mars 1856 :
(( Il m'a apporté une apothéose de VHomère moderne, vous comprenez : c'est un dessin à deux tons, rouge blanc et fond bleu, très remarquable, très bien, très antique. Un légitimiste, le vicomte de Viard, qui est tout à fait en position de lui être utile, en a causé avec moi, et a pris son adresse, étant très frappé du style de son dessin.
Pelletan publiait dans la Presse : LeLlres à un homms lombé. Quoique la première fût une magnifique glorification du génie de Lamartine, il avait été blessé de ce mot : à un homme tombé. Le mot était malheureux, il n'était pas tombé, mais descendu.
Lamartine répondit à Pelletan dans le Cours familier, non au mot, mais à la théorie du progrès sans bornes. J'avais lu, admiré, mais j'avais regretté une apparente contradiction avec ses pensées autrefois chantées dans les Recueilleinenls. Toujours ardente à la défense, sa femme me répondit :
« Je regrette vivement, ami, l'impression que vous a fait le troisième numéro. Ici, on le trouve très beau; mais le fait est qu'il n'est pas assez clair. Lui, nier le progrès! impossible. Mais ce progrès indéfini qui aboutit à faire un paradis de la terre au lieu de le chercher dans limmortalité au ciel, voilà ce qu'il n'admet pas.
« Un progrès individuel, même général, mais non indéfini, il l'admet autant que vous. Mais le progrès indéfini conduit, non seulement à négliger le ciel, mais encore à croire à une âme universelle, qui n'est plus individuelle. J'ai entendu cette discussion-là, il y a bien peu de temps, soutenue par notre pauvre ami Morpurgo. Hélas! il est maintenant en pleine connaissance de son individualité et j'espère qu'il en bénit Dieu à 1 heure qu'il est, car il avait bien des erreurs d'esprit, mais un cœur droit et bon. Nous le regrettons constamment. Sa pauvre femme est malade et anéantie, tout en dominant la douleur extérieure pour ses enfants. C'est bien triste.
« Nous avions une discussion à propos du troisième numéro sur l'origine du langage. M. 'Valette attaquait, Circourt défendait. 11 a justement parlé de ces tribus sauvages» disant qu'ils n'avaient aucune idée de devoir, de moralité, qu'ils étaient à l'état de sauvages avant notre création, — c'est aller bien loin, vous voyez, mais qu'ils avaient une lan-
gue tellement riche, pleine de finesse et de profondeur, qu'elle témoignait d'une civilisation antérieure perdue dans la nuit des temps. C'était très curieux. Vous savez combien il est érudit, il cite sans fin ses autorités. Ces points sont tous sujets à discussion d'ailleurs. Que Dieu ait créé l'âme avec la faculté de produire son Verbe, ou qu'il ait donné la parole à la bouche, comme il a donné la vue de l'air, c'est bien la même chose au fond. Mais on veut en tirer des conséquences qui n'en sont pas rigoureusnment nécessaires du tout, et voilà pourquoi on discute, non pour la chose en elle-même, mais en pensant toujours à son arrière-pensée. C'est presque toujours ainsi, et une des raisons pourquoi personne ne change l'opinion d'un autre par un raisonnement direct. Je trouve que Pelletan que j'aime beaucoup, vous le savez, s'est trop acharné, dans la circonstance actuelle, à pousser cette question en avant. C'est une sorte d'irritabilité qui est hors de propos au moment de la création de l'œuvre qui doit sauver ou laisser périr Lamartine. C'est la vie ou la mort comme il le dit à chaque instant... »
Certes voilà une lettre digne d"un philosophe, d'une dialectique vigoureuse, d'une puissante raison. Elle faisait revivre ainsi dans ses lettres, le mouvement, la vie d'esprit de son salon. Puis, de ces hauteurs d'idées, de sa connaissance pénétrante de la nature humaine, menée par les arrière-pensées, avec quelle souplesse, quel bon sens, elle descendait dans les affaires domestiques, défendait son mari de tous les côtés, toujours sur la brèche, comme la Vierge des batailles.
Elle avait alors un secrétaire éminent, mon ami Alfred Dumesnil, le gendre de Michelet. Dargaud lui avait donné ce précieux concours. 11 avait la charge de l'administration du Cours familier et de la société des œuvres générales. C'était trop lourd, trop de tâches à la fois. Il quitta le Cours, et ne garda que les œuvres.
Le cottage était devenu une librairie. Rem-se, écurie, tout était réservé aux livres. On avait tout sacrifié au travail, réduit le bien-être. Elle et lui n'avaient que de petites chambres d'étudiants, une salle à manger exiguë, un étroit salon. Les calomniateurs ne pouvaient crier au luxe.
Je la revois dans son modeste petit salon, comme autrefois dans son atelier, au salon de Saint-Point, à la galerie de Monceaux, assise, le soir, au coin du feu, dans sa dignité triste, la figure méditative, inclinée, recueillie, attentive, écoutant en silence les hautes, les belles discussions, les causeries charmantes de ce monde d'élite d'hommes et de femmes, glissant parfois de courtes paroles, pleines de pensées et de lumière.
Tout l'intéressait, tout la charmait: l'esprit de M. de Mareste, la verve de Morpurgo, l'érudition de M. de Circourt, la philosophie de M. Valette, les systèmes du baron d'Eckstein, la modestie et l'affection de Louis de Ronchaud, la poésie et le cœur de Laprade, les vers d'Autran, la causerie éloquente d'Emile Souvestre, la belle figure et la belle âme de Montanelli,le patriotisme du général Pepe, la fidélité du général Cailler, l'héroïsme de M. deTréveneuc, celui que Lamartine présentait ainsi : « Voila un héros » ; la franchise de M. Cintra, la distinction de M. d'Esgrigny, l'art de Brian, les mots sculptés de Préault, le charme de conteur de Dargaud, le bon sens de Béranger, la parole poétique d'Eugène Pelletan. le talent de Paul Huet, la magnifique verve d'Alexandre Dumas père, l'admiration de Dumas fils ; les glorieux et les obscurs ; le dévouement de . M. Dubois, la gaieté spirituelle de Boussin, les vers de Lacretelle, le rire et l'esprit de M"* de Girardin, Vhumour et la grâce de M"* de Peyronnet, la beauté de M"^ Hubert de Lisle, la bonté de M"" de Damrémont, et surtout l'éloquence enchanteresse du génie bien-aimé.
Puis le jour, elle reprenait son labeur après la messe ma-
tinale où elle allait demander à Dieu la force, le viatique de la vie. Elle faisait elle-même la traduction du Cours familier et m'écrivait le 25 juin 1856:
« M. de Lamartine est très difficile, non pas à traduire, mais à rendre ; la tournure germanique-saxonne de l'anglais ne rend pas le style de M. de Lamartine. Je suis très difficile à contenter. »
Puis, comme je lui disais les impressions craintives sur les sujets choisis pour le Cours familier, elle me ripostait d'une raison victorieuse: «Je regrette que vous n'aimiez pas cette poésie primitive de l'Inde. J'ai cru qu'elle vous plairait. Elle est peu connue. C^est nouveau. J'ai cru à votre sympathie. Je vous trouve même un peu exigeant de demander plus de variété ! Il n'y a que quatre numéros. Le premier est un cri ! Le second, l'éloge de Delphine Gay, très poétique. Le troisième est philosophique exclusivement. Le quatrième commence par de belles pages, des meilleures de M. de L..., puis une poésie toute primitive. Je ne sais pas quelle plus grande variété pourrait être introduite dans quatre numéros... Cela ne vous va pas, j'en suis très fâchée, car il faudra avaler de l'Inde et puis de l'Inde M. de L... est en plein dans Sacontala, et., etc. C'est très poétique, mais je comprends que quelques personnes ne s'y plaisent pas. Mais ce n'est pas vous à ce que j'aurais pensé. Une de mes amies ultra-catholique comme vous verrez, me disait : « Ma chère, c'est très joli, mais quand je ne trouve « pas ma religion dans un sujet, cela ne m'intéresse pas ; ce . « qu'on a pu écrire avant le christianisme n'existe pas pour « moi. » Voilà un sentiment que vous ne partagez pas au moins !... »
Cette grave figure avait son sourire. Ses lettres à elle avaient la variété de la vie, un coin de malice. L'été, l'automne interrompirent les lettres, ce n'était plus que de petits billets d'invitations aimables, d'appels à Saint-Point,
à Monceaux. Reposée à la campagne, elle retombait vite malade à Paris. Sa fièvre de corps et d'âme la reprenait. Dans le printemps de 1857, elle entreprenait une peinture sur porcelaine pour décorer la cheminée de la nouvelle chambre de Lamartine à Saint-Point. Elle se cachait pour cette belle surprise. « C'est un sujet sévère, me disait-elle, ce ne sont plus les armoriai comme à Monceaux... » Elle me disait sa petite débauche de théâtre, elle qui n'y allait jamais et restait toujours recluse dans son salon. « Je suis sortie une fois, sollicitée par Montanelli pour voir C^mmâ\ M"* Ristori est admirable d'expression, de physionomie, d'attitude, mais la pièce n'a pas de variété. C'est toujours la même situation ; c'est un poème très poétique, écrit en style parfait, du meilleur italien. »
« Je crois que vous serez content du premier numéro sur Musset, il y, a de charmantes pages. Mais il en faut un deuxième pour lesœuvres de Musset. Et je trouve que L... ne rend pas assez justice aux petites pièces qui sont parfois très poétiques du moins.
« Adieu, j'ai assez bavardé. La chaleur n'a pas assez duré pour me faire grand bien pour le moment. C'est une pluie froide qui nous fait trembler pour la fleur de nos vignes. M.
de I en est bien inquiet, et le froid humide lui a fait du
mal. Il n'est pas sorti depuis deux jours qu'il était à l'enterrement de ce pauvre M. Rivât qu'il a fait enterrer convenablement, car il ne vivait que de lui depuis longtemps, et maintenant M. de L... s'inquiète pour sa servante qu'il a laissée sans sou ni maille. Il faudra tâcher de lui trouver une existence.
« Adieu, adieu, écrivez-moi, et dites mille choses de ma part à M. et M"* Chamborre et aux vôtres, cela va sans dire. — M. E. de L. »
Voilà leur luxe à ces deux grands et bons cœurs, le luxe de la bonté !
Je l'avais trouvée sévère pour le livre de notre ami D.... Elle répond, non plus avec esprit, mais avec sa raison religieuse, une de ces hautes lettres dignes d'admiration.
« Je viens à Voltaire. Non, je n'appelle pas un héros celui qui a été le plat courtisan de Frédéric. Il n'était pas tolérant celui-là, un des plus féroces despotes de l'Europe. Avez-vous lu le volume de Colini, secrétaire de Voltaire ? J'admire certainement le plaidoyer de Calas, Sirven, etc. Mais il faut trouver une autre épithète que héros et que saint. Il n'était ni l'un ni l'autre. Il se faisait athée pour plaire à M™^ du Deffant, et il ne l'était pas, je lui rends cette justice, mais affecterde l'être qu'est-ce donc. > Et communier à Ferney ! qu'en dites-vous! Non, il n'était pas un héros. Il faut trouver un autre mot après génie.
a La phrase citée est belle et, encore si je voulais chicaner, je vous dirais que je n'aime pas le j'affirn^e; c'est copié d'après je ne me souviens pas qui, qui disait : Je ne sais pas, mais j'affirme. C'est trop léger, pour l'appliquer à l'immortalité. Et de plus si l'immortalité n'était affirmée que sur la base de l'instinct, il y aurait bien des défaillances. Il faut un fondement plus solide pour la croyance qui doit gouverner tout dans ce monde, tout le présent en vue de tout l'avenir. Ma main tremble de parler moi-même d'une chose si grande.. Je suis nerveuse sur ce sujet-là. Je sens trop vivement l'insuffisance de cette foi d'instinct, de conjecture et d'induction, très vraie sous un certain point de vue, mais très insuffisante pour le genre humain dont l'immense majorité est incapable de tirer les conséquences môme les plus incontestables de leur instinct, encore moins des raisonnements. Je suis sûre que M. d'Alaizette pense comme moi et l'exprimerait bien plus puissamment. Mais je suis de cqs femmes qui donneraient leur vie pour que tout le monde ait leurs convictions, tout en compreant que ceux qui ne l'ont pas sont de très bonne foi et n'en
doivent compte qu'à Dieu. Mais il ne faut pas que je me laisse aller à ces réflexions, elles me mèneraient trop loin, »
Elle faisait bien de parler avec sa foi et sa raison, sa double puissance dame supérieure, son esprit viril où la femme apportait sa nature nerveuse. Elle m'écrivait ainsi de belles et samtes lettres, où la force alternait avec la grâce, comme dans ce passage délicat et fin, sur les comédies de Musset:
« L .. dit qu'il ne traite Musset que comme poète, qu'il ne parlera pas des pièces de théâtre, il ne s'en occupe pas, et moi je voulais les lui faire crouler. Car quoique en prose, elles sont très poétiques parfois, quoique très légères. Elles sont surtout très italiennes et cela fait partie de leur originalité...
« Adieu, il est temps de finir. Mon écriture n'est pas lisible. Je suis faible et )'ai un peu mal aux nerfs. Mille amitiés. Écrivez-moi. »
J'étais retourné en Bretagne, elle était à Saint-Point :
« Hélas ! quel triste retour à notre pauvre Saint-Point! Alphonse tombe malade le lendemain de l'arrivée... Plus de promenades, pas même autour du jardin, plus de causeries sous les arbres, couchés sur le gazon. Mes yeux suivent, douze heures de suite, les sentiers de la montagne, les bois, les avoines tardives qu'on récolte, le regain qu'on fauche sur la prairie, dont les senteurs arrivent à cette grande fenêtre ouverte sur le balcon qui seule me rappelle que je ne suis plus dans une vile. Il est vrai que le passage du soleil sur les flancs de nos belles collines produit des lumières et des ombres admirables qui font rêver. Mais rêver pour moi, c'est souffrir, rêver à ce qui n'est plus, qui a été, qui ne sera plus. Comparer la vie avec ce qu'elle pourrait être. Cependant, ne croyez pas que je me plaigne. — Oh ! non — seulement je regrette... »
C'est tout un tableau. Ce paysage pastoral de Saint-Point est peint ; cette brise de mélancolie qui passe, comme dans
une scène de Léopold Robert, pénètre l'âme du rêve et du reflet du bonheur perdu.
Puis la note triste l'amène aux tristesses de ses amis : « M. et M""* d'Esgrigny sont toujours auprès du lit de leur pauvre petit garçon, entre l'espoir et la crainte. J^espère que le moment viendra où vous viendrez avec M. Boussin voir les exilés de toute amitié à Saint-Point. »
On était en septembre 1857. Loin d'elle en Bretagne, j'apprenais par une lettre ses ennuis avec Didot pour publier cette touchante et éloquente biographie de Béranger dans le Cours /am/7'^r, une de ces oeuvres les plus ensoleillées du doux soleil de septembre, un beau fruit mûr d'automne. « M. Didot y a mis son veto ; un peu de la même politique que Lamartine a exprimée cent fois, paraissait dangereux au timide éditeur. Là-dessus, lettres, réponses, répliques. Il a fallu céder et éplucher, mot à mot, des choses qui passaient, inaperçues avant le regardez-y bien. M. Ulbach était ici heureusement, il m'a beaucoup aidé. M. de L... a consenti pour lui à ce qu'il refusait à moi. Vous savez combien il déteste de revoir...
« La vendange a été belle, surtout bonne en qualité. Mais comme vous le savez, il faut prendre à Pierre pour payer Paul, M. de L... croit qu'il sortira peu à peu de ce dilemme. Je ne sais, moi, pourvu qu'il soit content! Alle\-y casquette, qui est le dit-on de ce pauvre Bruys plus à plaindre que jamais et aussi gai qu'auparavant... Il y a des grâces d'état, c'est certain. C est une grâce qu'il faut demander sans cesse à Dieu. Bonjour, quand reviendrez-vous. Mille amitiés. — M. »
Son badinage tournait toujours en prières. Son esprit, après avoir becqueté à terre, s'envolait comme l'oiseau au ciel.
L hospitalité était toujours ouverte. Elle avait eu à Saint- Point sa jolie cousine, M'""^ Breuil et ses enfants, retournant à Genève, ne sachant où aller, toujours bercée par un chan-
gement de résidence de son mari dont Lamartine avait fait un consul. Elle attendait les hôtes accoutumés, M. et M""® Dargaud, vers la fin de septembre, rentrant enchantés de leur voyage en Danemarck. Elle me glissait un mot de malice à leurs descriptions enthousiastes. « Ils sont montés sur des échasses de style. » Elle aimait, avant tout, la simplicité I