‹ Madame de LamartineChapitre 24 sur 35 · LES ÉPREUVES · texte numérisé non relu

LES ÉPREUVES

Sa grande heure était venue. « Quand tout est perdu, a dit Lacordaire, c'est l'heure des grandes âmes. »

Suivez cette longue avenue de platanes, montez à ce château éclairé d'un soleil d'hiver, sur sa colline ; regardez ces coteaux de vignes, ces jardins, cette terrasse bordée de rosiers de Bengale. Tout annonce la fortune : c'est Monceaux.

Sous cette richesse apparente se cachaient des charges réelles. Les vignes, les arbres dépouillés, la nudité de l'hiver, les corbeaux voletant sous le ciel sombre, s'harmonisaient avec l'hiver de cette fortune dénudée aussi, les créanciers prêts à s'abattre comme les oiseaux de proie.

Passez sur la terrasse déserte, devant la façade du château paisible, la paix n'y est pas. Un drame intima s'agite dans l'intérieur. Dans cette grande chambre aux murs tapissés de rosiers grimpants, desséchés, une femme est dans la tristesse. Elle a fait sa prière du matin, elle a demandé à Dieu la force des sacrifices. Comme ses rosiers sans fleurs, son âme est sans espérances. Elle travaille, sa plume active corrige des épreuves, écrit des lettres. La femme et le poète ont quitté leurs lits de bonne heure. Lui, levé avant l'aube, à la table de son cabinet, s'est mis à sa tâche de chaque

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jour. Après des insomnies fiévreuses, avec l'élasticité et la souplesse du génie, il crée, du fond de sa détresse, des pages enchantées. Sa plume magique couvre des feuillets de papier blanc, de son écriture rapide. Il les jette à terre, comme un arbre secoue ses feuilles au vent. Il lui faut gagner de l'or, et il nous donne beaucoup d'or pour un peu d'argent.

Puis regardez cette file de vignerons en blouse qui montent un escalier de bois, en dehors, près du mail de vieux marronniers; ils entrent dans le cabinet du poète, tenant à la main des billets timbrés aux échéances implacables. Il paie le vin, ou l'eau qu'ils ont vendus. 11 y en a de bons et d'honnêtes, il y en a de mauvais et de rusés ; il y en a qui ne rendent pas leurs billets oubliés à dessein et qui se feront payer deux fois !

Le jour a passé ainsi. Dans l'après-midi, des amis sont venus, ils sont assis dans lagalerie ; l'un, à la figure ouverte, aux yeux pleins de bonté, aux vêtements négligés, à la physionomie cordiale a traversé la montagne de Cluny, à pied, dans sa course rapide, agile malgré les années ; l'autre est venu de Lagrange-Saint-Pierre avec un jeune homme à la jeunesse grave et mélancolique ; l'homme aux beaux yeux doux sous d'épais sourcils noirs, à la figure loyale, est l'honnêteté faite homme. Tous les trois sont là, comme les amis du Job de la poésie. Mais ce ne sont pas de faux amis aux paroles de reproches; ils disent les paroles de secours au grand homme infortuné.

La femme est là aussi, elle est toujours à la peine. Elle est résolue à tous les sacrifices, aux ventes douloureuses des terres qu'elle ai.-ne, seulement elle se résigne mal à la vente de Saint-Point qu'elle préfère. Elle m'écrit avec tristesse: « Je vois bien que c'est Saint-Point qui sera offert en holocauste un peu plus tard. Mais d'ici là, qui sait si je serai de ce monde pour le regretter!... » Mais elle ne pense pas

à elle, elle est prête à tout sacrifier, sa fortune et sa vie. « Si jamais il était possible d'arriver à un viager comme Adrien Delahante l'avait pensé, je veux qu'il ne soit jamais question de deux têtes, mais de la sienne seulement. Pour moi, je n'en ai aucun besoin, et c'est bien plus facile d'y arriver sur une tête. Et ne pensez pas que je ferais ainsi un sacrifice, pas du tout. Si M. de L... vit, j'en aurai toujours assez avec lui, et si, contre toutes les prévisions humaines, par quelque accident, je venais à lui survivre, vous comprenez que j'aurai besoin de peu, et de ce peu pas longtemps. Ainsi, soyez bien tranquille à ce sujet. S'il est possible d'y arriver un jour pour/ui, ce serait à mon avis une chose très heureuse. Car il lui sera toujours difficile de restreindre sa générosité, il donnera tant qu'il vivra. Cela lui fournira les moyens de continuer ses générosités qui sont un besoin de son cœur...

« Bonsoir et à bientôt. »

C'est une sainte folie d'abnégation ; ah ! qu'elle connaît bien son grand prodigue de charité !

Dans cette détresse, tous deux donnaient toujours. Voici une lettre du 15 février 1858, écrite de Monceaux, qui trahit cette bonté héroïque :

« Mon mari est si harcelé de demandes ici, où il a tant et tant payé qu'il ne lai reste p!us rien, que je n'ose pas troubler sa demi-convahscence par un nouvel appel à une bourse vide; mais dès qu'il sera à Paris, il recevra le prix de quelques abonnements, et il en enverra tout de suite à notre pauvre ami.

(i En attendant voici 500 francs que je puis lui avancer. Envoyez-les et dites-lui de vous les rendre lorsqu'il aura reçu son traitement, et vous, gardez-les-moi, car ils me seront indispensables pour Saint-Point, l'été prochain. J'aurai ces deux étés, s'il plaît à Dieu, pour faire mes adieux à Saint-Point, à l'école... Je crois bien comme vous

qu'ici le nom suffit, mais ailleurs, il est possible que le sacrifies de Saint-Point soit nécessaire pour exciter là sympathie. En tout cas, je l'ai fait, ce sacrifice, et je ne me laisse pas bercer de l'espoir d'un achat onéreux. Une fois déracinée, je me transplanterai à Milly pour le peu de temps qui me reste ; peu importe où l'on vit, ce qui importe, c'est l'affection de ses amis. La mienne est plus que jamais à vous et à votre famille dont j'apprécie aulanl que personne, j'avais écrit plus, mais je n'ai pas ce droit; autant, oui, mais la première place est dans la reconnaissance de mon mari pour tous les vôtres. — M. »

II venait d'écrire une épître en vers à A. Karr, fantaisie de héros fatigué aspirant à la paix du jardin, sur une grève d'Italie après le combat du forum où A. Karr avait combattu près de lui en 1848 ; poésie de couleur italienne et antique, terminée par un beau souvenir à Cicéron.

J'ai toujours envie la mort de ce grand homme.

Et, dans des vers tragiques et beaux comme l'antique, il ranimait la mort de Cicéron et la vengeance de Fulvie :

De son épingle d'or elle perça sa langue,

Et sur les rostres sourds tit clouer Ls deux mains

Qui réf^anJaient le geste et b verbe aux Romains...

Il n'est plus de Fulvie et plus de Cicéron ; Notre FuUie à nous, c'est quelque obscur Fréron D'Jiit la haine terrestie au tlu du ciel s'allume, El qui nous percera la langue avec sa plume.

Si le Fréron de V Univers insullait le génie malheureux, son pays natal venait à son secours. Dans tout le pays, le bruit de ses malheurs de fortune s'était répandu. Le 19 mars, une foule de bons citoyens de tous les rangs se réunit sous la présidence de M. Chamborre, honoré de l'autorité

populaire dans le pays. Je lus un court appel à la souscription nationale ; étranger à toute pensée politique, j'y disais : « Nous ne voulons pas du bruit, mais du bien. »

Ce n'était donc pas une agitation en faveur de la République contre l'Empire. L'assemblée, composée d'hommes de tous les partis, approuva l'appel, vota sa publication. M. Ponsard, préfet de Saône-et- Loire, l'interdit, et le Journal de Saône-et-Loire ne le publia pas; c'est là un fait certain d'histoire locale, attesté par des témoins encore vivants.

Acculé à l'impuissance par l'opposition du préfet, on se résolut, sur son conseil même, à demander l'autorisation au gouvernement. Trois hommes de Mâcon, M. Chamborre, M. l'abbé Naulin, M. Lacroix allèrent à Paris. Le ministre de l'Intérieur les reçut le 26 mars et leur remit le 27 une lettre signée de lui, écrite par l'empereur en termes respectueux pour les services du grand citoyen, autorisant la souscription nationale.

Pendant ce temps, Lamartine travaillait toujours sans relâche et préparait ses sacrifices. M"' de Lamartine l'y poussait du cœur. Chaque jour il écrivait des lettres agitées, cursives, brûlantes de la fièvre de sa tète en feu. Il jetait en lignes rapides ses plans de vente de terres. Rentrée à Paris, sa femme d'abnégation me disait les projets, les nouvelles de la souscription parisienne, des sympathies populaires, du réveil de la justice pour Lamartine :

« Tout ce qui nous revient de la popularité de M. de L. est très satisfaisant. Encore avant-hier, dans un grand concert, une actrice des Français a récité l'ode à Byron qui a été tellement applaudie qu'il y en avait autant pour l'auteur que pour la pièce. Un monsieur qui y était est venu nous le dire avec enthousiasme. »

Elle était heureuse de la première liste de souscription de Mâcon, charmante, bien combinée, excellenle. Elle était à

l'action aussi, traduisant en anglais toutes les lettres de son mari.

On n'était pas toujours assez respectueux, assez délicat. Quelques-uns dans le comité cherchaient trop à pénétrer l'intérieur de Lamartine. Aussi écrivait-il à M. Chamborre, le 21 mai 18^8 : « Priez-les de ne pas me faire cette inquisition du pot-au-feu qui me déshonore...

« La souscription nationale sommeille un peu, reprend un peu, puis redort, puis se ranime et finira par se ranimer à un vent d'automne... >' On le voit, le poète mettait son beau style dans la langue des affaires.

En Angleterre, l'élan était plus chaud. Un comité d'hommes d'Etat, d'amis illustres s'organisait. M. Edward Bulver-Litton écrivait une lettre à la gloire de Lamartine. Et Lamartine lui répondait ce noble remerciement :

« Monsieur et illustre ami!

« Votre lettre n'est pas de ce siècle ; elle devrait être datée de l'antiquité. Puisse la postérité h lire. Mais combien n'aurait-elle pas à rabattre des termes dans lesquels vous parlez de ma vie .'*

« "Vous vous êtes trop souvenu de cette maxime des bons cœurs : « Flattez les malheureux ! »

u Je suis très malheureux, en effet ; je ne cherche point à le dissimuler à moi-même ou aux autres. Quand une souscripiion de cette nature n'est pas un éclatant honneur, elle est une éclatante humiliation. Je sais bien que l'humiliation n'est pas la honte, mais elle en est l'apparence ; elle fait baisser la tête devant les hommes, sinon devant Dieu. Il faut, croyez-moi, que j'aie des motifs bien obligatoires, bien sacrés et bien supérieurs à ceux qu'on m'attribue pour ne pas retirer mon nom de tout ce bruit autour d'une obole.

« La France ne me doit rien, je l'ai dit vingt fois; je n'ai rien fait pour elle que ce que beaucoup d'autres ont fait avec

moi. chacun dans leur rôle, et ce que tout autre à ma place eût fait mieux que moi. Je me trompe cependant; j'ai fait quelque chose : je l'ai passionnément aimée. Je l'ai aimée non seulement dans sa grande individualité nationale, mais je l'ai aimée dans chacune de ses classes, et, pour ainsi dire, dans chacun des individus dont cette grande famille de la patrie se compose. Si l'on m'avait dit alors que le premier ou le dernier de ses citoyens allait être chassé de son foyer (château ou chaumière) faute de quelque million ou de quelque centime pour se racheter de l'expropriation, ce citoyen, eùt-il été mon ennemi politique, le ciel m'est témoin que je lui aurais adressé, avec un respectueux attendrissement, la dîme de mon cœur.

« Des classes injustement hostiles en France n'ont pas jugé à propos de faire pour moi, à la voix de mes amis, ce que j'aurais fait pour elles ; mais elles ont jugé l'occasion bonne pour se venger, après dix ans, du mal que je ne leur ai pas fait. J'accepte. Elles me méprisent sans en avoir le droit. La France sait bien cependant que la partie n'est pas égale, car je n'aurai jamais à mon tour ni la volonté ni le droit de mépriser mon pays.

« Quant à l'État, je me suis fait une loi de ne rien lui devoir comme homme privé, sous tous les régimes et dans tout le cours de ma vie ; je ne me départirai pas de cette loi à la nn de ma carrière. Le gouvernement est intervenu dans cette circonstance envers le comité de mes concitoyens de Mâcon en termes officiels d'une extrême obligeance. Je pouvais les sentir; je ne pouvais pas y répondre. J'aurais admis ainsi un caractère politique dans une souscription toute de cœur et nullement d'opinion. Ce ne pouvait être ni ma pensée ni sans doute celle du gouvernement; il ne me devait que sa neutralité.

« J'apprends par vous qu'en Angleterre un comité, corn-

posé d'hommes d'État, d'orateurs, d'écrivains illustres, veut bien me témoigner un intérêt international. Exprimez-lui ma reconnaissance. Je ne me trompe pas, comme quelques publicistes français se trompent, sur la signification de ce comité. Ce n'est pas un reproche, c'est un concours à la France; c'est l'alliance des États que l'Angleterre veut illustrer une fois de plus par l'alliance des cœurs.

« La seule chose, en effet, que l'Angleterre puisse avoir l'intention de récompenser en moi, c'est le culte constant et avoué de cette paix plus glorieuse pour les deux nations que leurs plus belles victoires, car c'est la victoire de leur bon sens sur des rivalités surannées, qu'il faut laisser, sans les remuer, au fond de l'histoire, comme la mauvaise lie des vieux temps. »

Lord Normamby, ambassadeur d'Angleterre à Paris en 1848, avait commencé ce mouvement de sympathie et de secours. Le 3 avril 1858, il adressait de Florence sa souscription de 1000 francs avec une courte lettre d'hommage à Lamartine. Témoin de son héroïsme, il disait : « J'ai eu l'occasion d'observer de bien près tout ce que son énergie a fait dans le temps pour la grande causa de la société et de l'ordre, non seulement en France, mais dans le monde entier. » Ah! si Lamartine avait été Anglais, comme l'Angleterre l'aurait comblé, elle, si reconnaissante envers ses grands hommes, elle qui prodigua les millions à Wellington et à Cobden.

Malgré la diatribe d'une revue anglaise, des sympathies ardentes s'étaient réveillées. Dès le mois de mai, en quinze jours, à Londres, la souscription en faveur de Lamartine avait dépassé la souscription pour le général Havelok, le héros de l'Inde, en trois mois. Nous étions impatients d'un succès rapide. Lamartine, dans son expérience des lenteurs humaines, écrivait, le 26 juin, à M. Chamborre : ^^

(( Mon cher voisin et ami,

« Et moi aussi je voudrais bien que cela marchât vite et mieux. Mais Dieu rÔ2;ne et l'homme souffre. Nous sommes les forçats de la destinée.

« Du reste, les hostilités des deux gouvernements qui éclatent vont réduire un peu le contingent de l'Angleterre pour moi. C'est sur la Franc2 seule et sur mon travail que j'ai toujours compté... »

Cette hostilité était sourde, mais nous la sentions dans l'air. La réserve des fonctionnaires nous frappait. Dans les listes de Màcon, trois à peine avaient souscrit au début, le préfet, le receveur général, le procureur impérial, c'était tout !

La belle lettre de Lamartine à la revue ant^laise n'avait pas touché les adversaires.

Elle m'annonçait le succès de sa lettre, dans le Siècle du II juillet 1858, une réponse haute et victorieuse à une attaque d'une revue anglaise, méchamment reprodu'te dans VUnhers. « Ici, disait-elle, on en est ravi et attendri. Elle a été lue hier en manuscrit à fois hommes très compétents du comité; ils ont été si enthousiasmés que j'ai voulu vous le dire. — Voire bien Irisle amie. »

Et comme un bruit avait couru de son opposition à la vente de Monceaux, elle me disait avec sa noble simplicité : « Une chauniière et sjn cœur ne serait jamais si bien appliqué qu'à moi. Je n'ai jamais voulu ni désiré aucun luxe. L'affjction sous toutes ses formes est la seule chose pour laquelle j'aie jamais trouvé qu'il valût la peine de vivre. Aussi je crois qu'on a mal compris et je n'y pense plus. J'ai fait mes preuves en engageant mon mari et en approuvant son refus d'accepter l'ambassa Je d'Angleterre offerte par Louis-Philippe. Certes si j'avais eu de la vanité ou de l'ambition, l'occasion était belle.

ai6 MADAME DE LAMARTINE

« Hélas, personne ne s'offre pour acheter quoi que ce soit, en vignoble, ni autrement. Ce n'est pas de ma faute, ni de celle de mon mari.

« Adieu, mille amitiés. — M. »

«Ami, malgré tous mes efforts, je suis encore au lit... J' étais hier au petit salon le soir; on me croyait guérie; ce matin j'en paie la peine, et l'en me dit: Vous devez être bien tranquille, à présent tout va bien. Hélas! je ne suis pas de cet avis, mais j'espère avoir tort. Il est sûr que les bonnes lettres abondent de ceux qui ne peuvent que leur bonne volonté, mais dans ceux qui peuvent... Enfin nous sommes dans les mains de Celui qui seul sait ce qui est bcn pour nous. Mais je crains qu'il ne soit toujours bon de souffrir... »

Quel cri douloureux de résignation !

Puis elle me dit son plan de sacrifice : « Mon désir et le vôtre de vendre Miily ne prend pas faveur... Quant à moi, croyez que si j'aime à être à Monceaux, c'est voire voisinage. Mais je n'ai pas d'espoir.

« Ici l'esprit de parti gouverne tout, ou du moins chacun y trouve son excuse pour ne rien faire et pour s'en glorifier encore ! »

C'était l'effet de la fatale lettre de l'empereur, elle avait glacé tous les partis. Lamartine faisait les plus durs sacrifices.

M"* de Lamartine le défendait avec sa justice passionnée, sans cesse, sans relâche, dansdes lettres multipliées :

« Ami, moi je dépéris à vue d'oeil. Mais si nous pouvons sortir de cette douloureuse crise, peu importe, je reprendrai à la vie pour un peu de temps si je le vois tranquille, mais je ne crois pas que ce sera pour longtemps.

« Adieu, mille et mille amitiés. — M. »

Puis un souci, une œuvre de charité morale, lui faisait ajouter ce post-scriptum :

« Ecrivez- moi ce que vous pensez du nouveau plan de la

fondation de l'école de Saint-Point, M. Dubois sait que je m'y suis préparée depuis bien des années, n'en parlez pas, c'est son secret et le mien. S'il arrive plus tôt que je ne pensais, et que cela se fasse avant ma mort, tant mieux. Il est naturel que je me sois préoccupée de sa perpétuité après ma vie. »

Elle avait raison ; oui, le bien lui était naturel.

Touchante ambition, Lamartine avait voulu rassembler autour du château principal, dans des maisons de campagne achetées à prix d'or, ses sœurs, leurs enfants, sa famille dispersée, comme un astre qui entraîne ses satellites dans sa chaleur et sa lumière. Il avait voulu, à l'exemple des grands seigneurs du moyen âge, créer un clan de famille, près de lui, pour étendre sur le pays son patronage populaire. Il avait poursuivi ce rêve généreux ardemment et patiemment. Il voulait laisser aux siens la fortune de ses pères, agrandie de sa plume d'or. Et cet édifice si laborieusement élevé était près de l'écroulement! Comme un chêne, il voyait ses branches brisées, chargées de nids, tomber à terre sous la tempête, et lui, rester seul, tel qu'un tronc mutilé! Il luttait dans le désespoir, il souffrait toutes les tortures de l'agonie avant la mort.

Et la mort, cette délivrance, n'était pas près. Il avait encore longtemps à combattre. Il ne pouvait jse résigner à perdre ses terres, par honneur de famille ; il avait l'amour delà terre, cette mystérieuse mère de l'homme, a/ma mater. Ses champs, ses foyers, étaient pour lui des êtres vivants. Il l'avait dit dans son exil d'Italie, dans ce touchant souvenir : Milly ou la terre natale.

Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?

Et déjà, dans cette poésie, à l'époque du bonheur, il avait pressenti l'orage de l'avenir.

2l8 MADAME DE LAMARTINE

B'entôt un étranger inconnu du village Viendra, l'or à la main, s'emparer de ces lieux Qu'habite encor poar nous l'ombre de nos aïeux. Et d'où nos souvenirs des berceaux et des tombes S'enfuiront à sa voix comme un nid de colombes Dont la hache a fauché l'arbre dans les forêts Et qui ne savent plus où se poser après!

Pour sentir de telles douleurs, il faut soi-même avoir souffert, il faut avoir eu le vertige de l'abîme. Qui de nous, dans ce temps d'orage, de désastres rapides, joué, trompé par des hommes de proie, n'a vu s'écrouler son humble fortune, et, victime lui-même d'abord, n'a fait des victimes près de son cœur, n'a tremblé de voir, sous sa fortune en débris, son foyer maternel près d'être violé par un étranger, sauvé par un dévouement de femme !

Ah! celui-là aura pitié de Lamartine et aura des larmes d'admiration pour sa femme sainte!

On la saluait aussi dans la Presse, on disait son deuil maternel toujours saignant. Je lui avais adressé un article délicat et touchant trouvé dans un journal, et elle m'écrivait : « J'ai commencé bientôt à souffrir, et à de rares intervalles les coups se sont répétés. Y en aura-t-il encore de plus forts avant celui de la mort! » C'était le cri de la mère à l'immortelle douleur. Un mot frappé sur son cœur faisait jaillir la source d'amertume. Je n'osais pas éveiller le poignant souvenir, toucher à l'incurable blessure. Elle ne m'en parlait jamais, elle avait le doigt scellé sur sa bouche, comme la sibylle funèbre de Préault. Seulement, dans des lettres rares, s'échappaient des cris d'une passion si profonde que j'en étais remué. C'était l'amour jaloux de la mère. On eût dit une lionne blessée.

La gloire du poète, les fêtes de sa vie de femme illustre n'avaient pu la distraire de sa douleur. Elle avait enseveli ses deux anges morts au fond de son cœur, comme en un sépulcre. Elle eût pu dire le vers du poète à Geihsémani !

Toute mon âme est un tombeau.

Elle aimait les enfants de sa ùmille, de ses amis, mais sans leur sourire. Son visage était resté gravé pour jamais d'une morne tristesse, commi ces figures en deuil des femmes protestantes après les guerres religieuses.

A ce moment elle avait reçu d'autres coups au cœur, avant celui de la mort. Si on l'honorait, elle, elle avait les chagrins des injustices contre son mari. Lui, on l'attaquait toujours.

« Quelle justice de comparer celui qui n'a eu de sa vie que 1500 francs d'appointements comme secrétaire d'ambassade, il y a trente ans, et celui qui, après avoir touché du budget des appointements énormes pendant trente ans, a laissé tomber/^ vaisseau de VElal, comme on disait jadis, au fond de l'abîme, tandis qu'il l'en a tiré à ses risques et périls, au risque de sa vie et aux dépens de sa fortune! Et mettez que ces messieurs reçoivent encore nue pension continuée par la république, comme ex-ministres, et que ces mêmes ministres de la république qui ont continué leur pension n'en reçoivent pas.

« J'ai reçu un bel article anglais, mais jamais on ne pourra rien reproduire ni cela ni la lettre de sir E. Buivver. Car tous insistent sur la gloire de s'être retiré sans une goutte de sang sur sa tunique blanche. On croirait toujours à des allusions, et cependant ce sont des amis de !a France. »

Elle avait raison, le 2 décembre se serait senti atteint.

« Je ne sais qui parle d'aller à Monceaux! ce n'est pas moi hélas! je ne veux pas y mettre les pieds, malgré votre voisinage, même à Saint-Point, je n'y arriverais qu'avec des larmes dans les yeux et un serrement de poitrine. Je ne voudrais y retourner que lorsque personne n'aura plus un sou à demander. Hélas ! cela sera-t-il jamais?

« Si ce malheur nous arrive, il ne faut plus rester en France. Ni le berceau ni la tombe ne peuvent nous retenir. Il faut fuir l'ingrat pays qui ne se trouvera pas beaucoup plus riche, lorsqu'il n'aura plus L. qu'il aura chassé par avarice sous prétexte de politique. Ah ! si l'on pouvait parler haut, non pas lui mais ses amis, quelle lumière éclaterait, Mais sous la machine pneumatique, qui peut respirer ni voir clair? Ici le refus d'insérer la liste est déplorable... Il faudrait quelqu'un parlant avec autorité, et c'est partout l'autorité qui y met obstacle... »

Avais-je assez raison dans mes Souvenirs de dire la perfidie du gouvernement! mais elle, quelle âme fîère et virile, toute à l'honneur, debout dans son courage, comme Clorinde dans son armure, avec des sensibilités de femme de l'Herminie du Tasse.

« Adieu, bien des tendresses autour de vous, à tous les vôtres. Étant malade, j'ai vu Gouraud, il s'est exprimé fort bien au sujet du discours de M. Aubert que je lui avais envoyé. Il en est très content (i). »

J'étais dans une perpétuelle angoisse, et c'est elle qui me rassurait. « Je comprends, ami, que vivant dans un isolement relatif, vous appréhendez le jugement du public, et je suis comme vous portée à voiries inconvénients des choses plus que leurs avantages.

« Quant à la lettre de M . de L. , si l'on se rapporte à tout ce qui se dit et s'écrit à lui et à d'autres, il n'a rien écrit de si beau, si éloquent, si touchant. Quant à émouvoir le pays jusqu'à la bourse, je crois que c'est impossible. Il y a bien des ecclésiastiques qui sont furieux contre l'Univers.

(i) M. Aubert était un jeune médecin de Mâcon, éminent par la science et le cœur, fait pour briller dans une chaire ou un hôpital de grande ville, et dont la modestie s'est contentée de guérir les blessés du chemin, comme le bon Samaritain de l'Evangile.

« Quant à la vente des terres, croyez que M. de L. fait tout au monde pour vendre Monceaux. Il a supplié trois grands capiralistes de le prendre au-dessous de sa valeur. Et si vous croyez que je regretterai Monceaux, vous parlez comme j'aurais peut-être p-àvlé \\ y a un an. Mais j'ai trop souffert et je souffre trop tous les jours pour être dans ce même sentiment. Je vous avais aussi dit que si je le regrettais alors c'était à cause de votre voisinage! Me le reprochez-vous? » me disait-elle avec un accent de tendresse qui me faisait pleurer. Sa douleur me navr.^it, j'aurais tant voulu lui garder tous ses foyers. Ses lettres m'attendrissaient et me pénétraient d'admiration. Comme elle était habile et ardente à défendre les œuvres et la conduite de son mari! Elle avait la fièvre de sa délivrance, c Je pourrais supporter la pauvreté réelle, mais je ne puis supporter les dettes! Cela me met au désespoir, et je tremble souvent pour M, de L. Use contient et se remonte, mais, au fond, il souffre plus qu'on ne peut croire, et il a des accès de désespoir qui me mettent hors de moi. Adieu, adieu. »

Malgré son chagrin, elle ne se décourageait pas, elle avait la persévérance de sa race, la vertu de la lutte. « Il ne faut pas non plus trop écouter les esprits alarmistes, qui croient tout perdu à la moindre difficulté. » Et elle me disait cette grande pensée, à la fois haute et profonde, dans une image di^ne de son mari. « Ce qu'il y a de plus dangereux dans les abimes, c'est le vertige qu'ils donnent en y regardant. On prend quelquefois les fossés pour des abîmes. Le pis aller, c'est de périr, mais il ne faut pas se suicider. »

Tous les conseils généraux de France refusèrent de souscrire avec une lâche unanimité. Craignirent-ils de faire une manifestation d"honneur à Lamartine, désagréable et contraire au gouvernement? Peut-être.

Um seul n'avait pas le droit de s'abstenir, le conseil gé-

néral de soa pays natal. II s'abstint. Il se lava les mains comme Pilate.

On ne pouvait plus douter, après la conduite des conseils généraux, de i'hostiiiié secrète du gouvernement d'entraver la souscription. Les préfets, après la lettre de l'empereur, avaient reçu une circulaire confidentielle du ministre de l'intérieur.

La tact'que tendait à faire avorter la souscription nationale pour acculer Lamartine à accepter un don de l'empereur, à déshonorer la République au profit de l'Empira.^

M. de Persigny qui avait le cœur chevaleresque, fut indigné, et fit un acte d'éclat. Lamartine en fut touché et écrivit à M. Chamborre ;

« Tâchez à tout prix de faire insérer dans Saône-et-Loire la belle lettre vengeresse de Persigny avec sa souscription de 1000 francs.

<( C'est la Providence qui nous luira pour punir le... et autres plus plats que la platitude et plus ingrats que l'ingratitude. Adieu, — Lamartine. »

Ses lettres ne sont plus qu'un cri, l'appel désespéré du cor de Robnd dans le défilé de Roncevaux. Lui aussi traversait un déùlé, en plein péril, seul, sa noble compagne avec lui.

Pour elle, toujours ardente et résignée, elle faisait son sacrifice de sa jument de s^lle qu'elle aimait, qui portait son corps affaibli dans les promenades, elle allait la vendre, sa chère Ga:{elle délicieuse, sûre, au bon caractère, aux allures charmanlcs, douce el vive à la fois. Elle en parlait comme d une amie. Et M''" Valentine renonçait aussi à son cheval arabe. Les deux fjmmes s'unissaient dans le sacrifice.

Il y a une amitié entre le cheval et l'homme. M"* de Lamartine aimait ce bon et gracieux animal qui la portait dans la vie, épargnait les pas à sa faiblesse et lui faisait sa route

MADAME DE LAMARTINE 22j

douce. M"' Valentine me disait dans une image poétique : « Le cheval, c'est l'aile de la femme. »

Gabelle me rappelle la dernière promenade à cheval de M"" de Lamartine. C'était un jour de septembre à Saint- Point. M"* de Lamartine monta sur la table de pierre d'Abeilard, un débris de l'abbaye de Cluny, recueilli à l'ombre des ormes, près de la tour mauresque de l'horloge, et de là, s'assit sur Gabelle toute frémissante. Puis, le poète, à cheval. M"® Valentine, les amis suivirent à pied. Inutile de dire si les chiens étaient de la fête. On gravit la m.ontagne en face du château, par les chemins rocailleuxet sablonneux, le long d'un ravin, à l'ombre des vieux châtaigniers noueux, chargés de leurs fruits, aux écorces vertes et piquantes. C'était toute une caravane montant, à pas lents, les sentiers en zigzag, sur les flancs de la montagne. Le soleil filtrait entre les feuilles, et l'eau du ravin murmurait des notes da fraîcheur. Je regardais les chevaux gravir, leurs sabots mordant les cailloux, leurs croupes renversées sur leurs jarrets arqués, comme les chevaux de Salvator Rosa, moirées tour à tour de rayons et d'ombres, le long des taillis, sous les arceaux de verdure des vieux charmes bordant les sentiers. M"» de Lamartine avait rajeuni à ce plaisir, elle suivait avec aisance les mouvements de Gaiellef ployait, cambrait sa taille élégante, son voile vert à la brise, la figure heureuse et rayonnante comme en ces courses à cheval en Italie, au temps du bonheur.

On atteignit la cime de la montagne. On contempla l'horizon immense, le magnifique panorama des Alpes, les collines, les vallées ensoleillées du Maçonnais, la plaine brumeuse comme une mer, les foyers aimés, Milly, Monceaux, Lagrange au loin. Puis après ces regards aux paysages et aux souvenirs, on s'assit près d'une roche grise, au bord d'un taillis, près de cendres fumantes encore, et de sabots de bergers abandonnés par les enfants effrayés dans leurs

jeux, et cachésdans les taillis. Le poète eut alors une charmante inspiration. Il mit du chocolat, de Targent, dans les petits sabots ; puis, à son exemple, M™* de Lamartine, ses nièces, les amis remplirent de gâteaux, de friandises et de sols blancs les sabots des enfants. On prépara ainsi une fête aux petits bergers. Après cette promenade de charité, on descendit, vers le soir, charmé, attendri, par ces hôtes qui passaient toujours en faisant le bien

Mais on était loin de ces belles promenades. De ces heures de fièvres, il remontait dans l'air pur de la poésie avec Pétrarque ; comme la nature après les orages, qui fait sortir de terre des fleurs plus fraîches, son génie faisait éclore des pages de vie. Il avait la fécondité de la nature.

« Ami, je suis si triste que je n'ai pas le courage de vous écrire. Notre horizon est si noir, que mes idées le sont de plus en plus. J'ai voulu terminer ces tètes que vous avez vues à Monceaux, parce que je déteste laisser les choses en chemin puisqu'elles sont commencées. Il faut que je les termine, mais je m'y mets de si conlre-cœur que je n'avance pas. A Monceaux cela allait comme le vent, avant la crise ; depuis lors je n'ai pas touché au pinceau, voici cinq mois... Adieu, j'ai la tête brisée. — M. »

« Écrivez-moi, je suis très inquiète, très troublée, malgré toute la résignation chrétienne que je travaille à acquérir. Mille amitiés. »

En prévision des ventes menaçantes, M"" de Lamartine se préoccupait de l'enlèvement des meubles aimés. « Je ne sais pas trop que faire de mon modèle du groupe du bénitier, je le laisserai jusqu'au bout, parce qu'il fait bien dans la galerie. On pourra le mettre dans l'église de Milly, mais si Milly se vend, c'est la môme chose ! »

Elle avait été heureuse d'un article de Mornand dans la Presse. « La fin est charmante et pleine de cœur... Il n'y a

rien à espérer cet automne, il faut se taire ou parler sans écho...

« Adieu, écrivez donc. Qui voulez-vous qui me dise quelque chose, si ce n'est vous ? — M. »

Ses lettres devenaient de plus en plus graves avec la gravité croissante de la situation. En voici une du mois d'octobre en réponse à des questions diverses. On y retrouve sa précision, son élévation, sa justice accoutumées. « Si je pouvais donc dire tout ! Vous saurez ce que je veux dire quand nous nous verrons. Il n'y avait que le choix des malheurs, »

Voilà une raison profonde puisée dans la vérité de la vie humaine. « Il n'y avait que le choix des malheurs ! » C'était tristement vrai.

Le drame continuait avec des langueurs et des réveils. Là où d'autres se seraient abaissés, il restait grand. Dans ce combat d'affaires, il jetait des cris superbes, dans cette fumée des éclairs.

Sa lettre à P. Boyer avait trahi sa douleur en images à la Michel-Ange : « Comme un volcan qui n'a point de bouche, je dévore ma propre écume et je me brûle à mon propre feu. »

Pour elle, toujours en avant, au feu des objections, des attaques, elle me répondait bien moins pour moi que pour l'histoire :

« Ce que vous dites de la République m'étonne un peu. Si ce n'est pas le pays, qui n'a paspw être consulté, à coup sûr, ce sont ces circonstances dans lesquelles le pays s'est trouvé, qui a nécessité comme la seule chose possible la République. Il n'était pas républicain de la veille ; mais toute autre chose, quoi qu'en puissent dire les orléanistes, cela n'était pas possible, sans mettre Paris à feu et à sang, comme au 2 décembre. Il a fait miracle en tenant toute la population qui était en armes, par le seul mot République. Le pays

226 MADAME DE LAMARTlNb)

ne l'a pas désavoué à TAssemblée ! Il a rendu le pays à luimême, aux dépens de lui, en convoquant l'Assemblée. S'il avait eu l'ambition et l'orgueil qu'on pouvait supposer, il eût agi tout autrement. Ses ennemis mêmes le disent. Et à propos d'ennemis, vous dites que j'ai trop d'amis qui approuvent. Voici le dire d'un ennemi. Il y a eu l'autre jour un grand dîner d'orléanistes. L'un d'eux s'est écrié à propos de l'explication franche, insérée dans le n» 35 du Cours familier d'octobre 1858 : « Ce diable d'homme, lorsqu'on le croit à terre, il prend la plume et se relève plus haut qu'avant. »

Cette raison virtle de femme écrivait là, dans une [simple lettre, avant l'histoire, le jugement de l'histoire.

Elle avait soif du secours de l'amitié, et avec sa nature religieuse, elle demandait le divin viatique, elle priait, elle appelait la miséricorde de Dieu.

<( Nous sommes dans une crise bien cruelle, il en souffre bien affreusement. Moi plus, ou aussi vivement, mais n'y pouvant n'en, je prie Dieu de toute mon âme, dénoua épargner un peu, avant que nous n'allions là-haut, demander non pas salaire, mais merci,

« Oui, je demande, comme vous, pour moi paix J mais je ne l'espère pas. ..

« Je suis un peu soutenue par la certitude que la trop grande générosité et l'abnégation de sa personnalité en 48 et en bien d'autres années et dans bien d'autres circonstances, ont causé en grande partie la douloureuse, la navrante position où nous sommes. Personne n'en est si humiliée que moi, ni aussi fîère de sa glorieuse conduite en 48, et sa générosité sans compter toutes les infortunes qui se sont adressées à lui. »

Puis, dans cette douloureuse confidence, elle faisait son examen de conscience, et disait : « Je me suis opposée tant que j'ai eu voix au chapitre contre les achats de terre et j'ai

tenu mon ménage avec une économie et une régularité dont je puis me vanter, excepté par un seul cheval de selle (parce que j'en avais eu toute ma vie et que je ne pouvais jamais beaucoup marcher) je n'ai contribué en rien aux embarras financiers, mais j'en connais les sources, et, sauf l'imprudence des terres, les sources sont celles que Dieu admet en atténuation de tous ses torts. « La charité couvre une multitude « de péchés », dit l'Évangile, et j'aime cette parole. »

« Je voudrais bien que vous fussiez ici comme autrefois, — je dis là une naïveté, — car pour mille raisons je le voudrais. Mais je dis dans ce moment pour ouvrir les lettres et lire la correspondance. Il y a trois cents et trois cent cinquante lettres par jour ; il n'y en a eu qu'une un peu injurieuse et elle était d'Amérique! Toutes les autres respirent l'admiration et l'affection. Nous ne suffisons pas à les ouvrir et les lire chaque matin. Le courrier du soir on le garde pour le lendemain, car on ne pourrait pas lire tout cela, vers et prose, après dîner à cause de quelques amis qui viennent. ^

« Merci du bon prêtre du séminaire. S'il y en avait beaucoup comme cela, la charité serait mieux comprise.

« Adieu, ma lettre est bien triste, mais pas encore comme mon cœur. »

Puis elle ajoutait ce mot de sympathie à une page consacrée à l'héroïne des barricades de juin. « Le Saphir de M. Mornand est bien touchant et plus délicat que son style ordinaire. »

Le 22 décembre, elle s'échappait de ses misères pour me dire ses impressions de lecture : : « Je suis étonnée des lettres de Lamennais. Je croyais y trouver, au moins vers la fin, quelque indice de la foi vacillante en lui et qui devait finir comme vous savez. Mais loin de là, je lis les phrases d'un chrétien très fervent qui, après avoir soutenu le pape contre les gallicans, blâme beaucoup la papauté dans la crainte que sa conduite n'ébranle la foi dans les âmes !- Il

blâme aussi M. de Fraissinous de sa tolérance excessive. Et c'est justement pour cela que j'aime les conférences de Fraissinous qui expliquent si bien la phrase : Hors de l'Église, point de salut, et qui montre une tolérance affectueuse qui, à mon avis, est loin d'ébranler la foi.

. « Mais il faut que ce mot parte. Ainsi adieu, mille amitiés autour de vous ! »

Elle finissait l'année le 29 décembre 1858 par ce mot :

, « Je suis harassée de fatigue aujourd'hui, j'ai été dans une famille frappée cruellement dans une très jeune femme morte en trois jours, saisie en pleine santé, laissant quatre petits enfants, un jeune mari qui l'adorait. L'enterrement a eu lieu ce matin, je crois que toute la magistrature de Paris y était. C'est M"' Rodolphe Dareste de la Chavanne. Les Dareste sont parents éloignés de ma belle -mère. Le désespoir de la famille est grand et bien motivé. Elle était bonne et spirituelle et très pieuse, de cette piéié d'âme qui attire et n'incommode personne. A bientôt, écrivez-moi. »

- C'était aussi sa piété.

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